XXVI INTRODUCTION
tiques s'en servent pour donner une monstrueuse extension à leur personnalité, pour faire chanter leur âme, au contact de l'univers entier, tandis qu'ils annexent l'art et la poésie à leur individu réel, comme d'autres s'annexent la chasse ou le jeu, Flaubert, dès qu'il voit clair en lui, les met hors et au-dessus de lui. Il ne s'arrête pas à sa propre sensation, à la modification agréable ou douloureuse de son être : mais il s'efforce d'aller à la cause, au caractère de l'objet qui a fait impression sur lui. Ainsi dans ses plus vives exaltations, qu'on croirait être d'un romantique effréné, il y a toujours une forme de phrase, un tour, un accent, qui nous révèle une nature d'esprit tout différente : ce n'est pas soi sentant qu'il admire, dont il s'enivre, c'est un fragment d'univers que son esprit s'efforce de saisir à travers soi. Ainsi la jouissance d'art n'est plus un mode pratique d'existence, c'est une contemplation par où l'homme échappe à la vie pratique; au lieu d'être un accroissement de l'individu égoïste, elle en est l'anéantissement momentané par la participation à des formes autres de l'être universeD
On voit très bien cela, quand on lit les lettres deT^'laubert. Ses rêves d'une vie esthétiquement somptueuse, dans la couleur intense de Rome antique ou de l'Orient moderne, ne sont pas des appétits sentimentaux à la façon de Chateaubriand, de Byron et de Musset; ce n'est pas soi, Flaubert, qu'il voudrait placer à Rome ou dans rOrient, pour étendre le clavier de son cœur; mais il voudrait dépouiller ce Flaubert qu'il est, Français et du xix*^ siècle; il voudrait être un autre, n'ayant plus rien de soi, l'autre qui errait il y a deux mille ans dans Suburre, l'autre qui aujourd'hui trottine sur son âne dans la cohue du Caire. « As-tu pensé quelquefois à un soir de triomphe, écrit-il, quand les légions rentraient, que les parfums brûlaient autour du char du triomphateur et que les rois captifs marchaient derrière? > Il ne se place pas dans la scène ; il ne s'en fait pas centre ; il n'est que tém.oin, une quelconque des âmes antiques qui participaient à la fête avec des émotions antiques. « Et ces pauvres Cafres, dira-t-il une autre fois, à quoi rêvent-ils? »
Voilà l'attitude de Flaubert. Que nous sommes loin du romantisme! Puisqu'il ne s'agit plus de jouir et de
INTRODUCTION XWII
s'étendre par la sensation, l'iniaf^'ination no recevra plus sa loi dos appétits du lonij)éranu'nl ; cllo aura sa réf^de, sa direction dans l'intelligence; elle sera un instrument de connaissance exacte et de résurrection concrète; oll<* no lora plus une littérature de passion et de fantaisie, mais une littérature critique, historique, scienti(i(jue. 11 lut des premiers à le comprendre et à le dire.
Mais on jugerait mal sa conception de l'art, si l'on ne voyait qu'elle se rattache dans son esprit à la solution du grand prohlème religieux et métaphysique. Les romantiques avaient été plus occupés de se donner des frissons ou des ravissements que des idées claires et des conclusions solides : j'excepte Vigny, mais son livre posthume révéla seul la force de sa pensée philosophique, et ce n'était pas lui, mais Hugo, si peu penseur, et Lamartine, et Musset, et George Sand, que Flaubert voyait. Ces déplorations ou ces invocations qui se répandaient dans le vague du doute ou de l'espérance, sans effort pour déterminer les moyens, les conditions, les degrés de la certitude possible, ne le satisfaisaient pas : il posa nettement le problème philosophique et l'aborda de toute son intelligence, énergique et lucide.
Il était voltairien, Renan n'ayant pas fait encore son œuvre; c'est-à-dire que sans admirer les irrévérencieuses bouffonneries de Voltaire, et comprenant bien le grand fait psychologique, le grand sens métaphysique des religions, il apercevait l'équivoque et la fragilité de la restauration du sentiment chrétien qu'avait opérée Chateaubriand, t Entre sainte Thérèse et Voltaire il n'y a pas de milieu », pensait il; il faut croire absolument, ou nier franchement. Et il niait, c'est-à-dire qu'il aftirmait n'y avoir aucune raison de croire.
Mais avec le Christ des catholiques s'évanouissait Dieu; avec Dieu, toute la clarté de l'univers; la cause de l'être, la fin de l'être, et de tous les êtres, se dérobent. La raison humaine ne peut rien connaître. Toute connaissance est