XXVIII INTRODUCTION
bornée et relative. La forme de notre esprit la détermine. Un point du temps et de l'espace nous enferme. Tout l'univers dans sa durée et son étendue infinies nous échappe, et la vérité que nous croyons tenir n'est vérité que pour nous, la vérité de notre nature, fausseté peut-être pour une autre nature, ou absolument fausseté. Cette impossibilité de connaître, d'avoir foi en sa connaissance, est le mal de Flaubert, mal intellectuel, comme on voit; là est la source du pessimisme, qui s'aigrira, s'exaspérera après les premières épreuves de la vie.
Mais cette impossibilité de connaître fait une impossibilité de croire ; Flaubert, comme Obermann, n'est pas de ceux qui peuvent se résigner à agir sans savoir la loi et le but de leur action. Là commencera donc le rôle efficace de l'art, qui console de la vie, et en qui Ton se fait une vie. L|,'arL£&t une connaissance : par le sens esthétique, l'âme pénètre l'univers ; l'art ftst une, création : par l'œuvre esthétiquej l^me fait un univers. La beauté est de tous les siècles, universellement intelligible, éternellement durable : par la beauté perçue et exprimée^parja beauté seule, l'homme atteint en ce molïHë à rabsjQlu^j
Cela ne vaut-il pas qu'on renonce à être ingénieur ou sous-préfet, millionnaire ou décoré? Cela ne vaut-il pas qu'on se sépare du monde, et qu'on épuise sa vie à poursuivre la phrase parfaite? L'idée de l'art, chez Flaubert, joue exactement le même rôle que l'idée de Dieu chez un myslique.
Mais l'art ne peut avoir cette haute valeur^ cette souveraine efficacité qu'à deux conditions-: à condition qu'il serve à traduire autre chose que le moi^éphémère et relatif de r artiste ; et nous sommes ramenés au point de vue où nous~lLrrivions tout à l'heure. A condition aussi qu'il trouve une forme qui ne soit point simplement la satisfaction de l'artiste, le soulagement de ses sensations, mais qui,^ parj'expresj^ion de^la beaiiiéJntrinsèque de la chose,
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générations humaines.
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Flaubert ne s'est pas lassé de revenir sur celle idée, [lie l'écrivain , en composant son œuvre, devait ôtre iin|)assil)!e, (jiie rcinivre devajt être impersounolle.jl ne faut point faire son livre de ses passions : on ne peint bien que les passions qu'on n'a pas. Car le sang-froid est une condition de la lucidité de la vision, t Tu peindras le vin, Taniour, la ^doire, à condition, mon bonliomnie, que lu ne seras ni ivro<,me, ni amant, ni tourlouroii. Mêlé à la vie, on la voit mal, on en souffre ou on en joiiiL trop. * Il ne faut pas préclier, ni conclure : il faut représenter la vie sans parti pris. L'artiste doit faire abstraction de ses idées, de ses croyances, de ses désirs. Tout cela est diri^'é contre les romanliqucs, cpii élalent leur cœur dans leurs vers, soutiennent des thèses dans leurs romans. Le livre ne doit point parler, ne doit rien rélléler de l'auteur. Le beau est h lui-même sa (in; l'art ne doit pas se mettre en service : il n'a. pour office ni d'aider aux hommes à être lnMireux, ni d'aiilcr une doctrine à être reçue.
Souvent Flaubert adonné des expressions outrées, paradoxales, provocantes, à ses idées : tellement qu'il s'est fait accuser de férocité ou d'immoralité. On sera frappé de leur justesse profonde, si on les reporte à leur date dans la société, et à leur place dans l'esprit qui les conçoit. ijOn trouvera que les excès du romantisme ol)]ii,'cai(.Mit à proclamer l'imijersonnalité, l'impassibilité, rimpartialité comme des conditions nécessaires de l'ccuvrc littéraire Ll Ton trouvera aussi que Flaubert avait dans les lenlalions de son tempérament des raisons de rej:;arder de pareils principes comme une sauvegarde tulélaire. Si l'on sort de l'abstrait, il apparait que sa théorie lui fut bonne cl salutaire par relation, pour résister au milieu extérieur et à la tendance interne.
Il savait au reste la limiter et en diriger raisonnablement l'application. « Je ne crois pas, écrivait-il à George Sand, que le romancier doive exi)rimer son opinion sur les choses de ce monde... Je me borne donc à exposer les choses telles qu'elles m"api)araissent, à exprimer ce