I. — Le festin des mercenaires
C'était à Mégara, faubourg de Garthage, dans les jardins d'Hamilcar.
Les soldats qu'il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d'Éryx, et comme le maître était absent et qu'ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et ils buvaient en pleine liberté.
Les capitaines, portant des cothurnes de bronze, s'étaient placés dans le chemin du milieu, sous un voile de pourpre à franges d'or, qui s'étendait depuis le mur des écuries jusqu'à la première terrasse du palais; le commun des soldats était répandu sous les arbres, où Ton distinguait quantité de bâtiments à toit plat, pressoirs, celliers, magasins, boulangeries et arsenaux, avec une cour pour les éléphants, des fosses pour les bètes féroces, une prison pour les esclaves.
Des liguiers entouraient les cuisines; un bois de
sycomores se prolongeait jusqu'à des masses de verdure, où des grenades resplendissaient parmi les touffes blanches des cotonniers; des vignes chargées de grappes montaient dans le branchage des pins; un champ de roses s'épanouissait sous des platanes; de place en place sur des gazons se balançaient des lis; un sable noir, mêlé à de la poudre de corail, parsemait les sentiers, et, au milieu, l'avenue des cyprès faisait d'un bout à l'autre comme une double colonnade d'obélisques verts.
Le palais, bâti en marbre numidique tacheté de jaune, superposait, tout au fond, sur de larges assises, ses quatre étages en terrasses. Avec son grand escalier droit en bois d'ébène, portant aux angles de chaque marche la proue d'une galère vaincue, avec ses portes rouges écartelées d'une croix noire, ses grillages d'airain qui le défendaient en bas des scorpions, et ses treillis de baguettes dorées qui bouchaient en haut ses ouvertures, il semblait aux soldats, dans son opulence farouche, aussi solennel et impénétrable que le visage d'Hamilcar.
Le Conseil leur avait désigné sa maison pour y tenir ce festin; les convalescents qui couchaient dans le temple d'Eschmoûn, se mettant en marche dès l'aurore, s'y étaient traînés sur leurs béquilles. A chaque minute, d'autres arrivaient. Par tous les sentiers, il en débouchait incessamment, comme des torrents qui se précipitent dans un lac. On voyait entre les arbres courir les esclaves des cuisines, effarés et à demi nus; les gazelles sur les pelouses s'enfuyaient en bêlant; le soleil se cou-
chait, et le parfum des citronniers rendait encore plus lourde l'exlialai.son de cctle foule en sueur.
Il y avait là des hommes de toutes les nations, des Ligures, des Lusitaniens, des Baléares, des Nègres et des fugitifs de Rome. On entendait, à côté du lourd patois dorien, retentir les syllabes celtiques bruissantes comme des chars de bataille, et les terminaisons ioniennes se heurtaient aux consonnes du désert, âpres comme des cris de chacal. Le Grec se reconnaissait à sa taille mince, TÉgyptien à ses épaules remontées, le Cantabre à ses larges mollets. Des Gariens balançaient orgueilleusement les plumes de leur casque, des archers de Cappadoce s'étaient peint, avec des jus d'herbes, de larges fleurs sur le corps, et quelques Lydiens portant des robes de femmes dînaient en pantoulles et avec des boucles d'oreilles. D'autres, qui s'étaient, par pompe, barbouillés de vermillon, ressemblaient à des statues de corail.
Ils s'allongeaient sur les coussins, ils mangeaient accroupis autour de grands plateaux, ou bien, couchés sur le ventre, ils tiraient à eux les morceaux de viande, et se rassasiaient appuyés sur les coudes, dans la pose pacifique des lions lorsqu'ils dépècent leur proie. Les derniers venus, debout contre les arbres, regardaient les tables basses disparaissant à moitié sous les tapis d'écarlate, et attendaient leur tour.
Les cuisines d'Hamilcar n'étant pas suffisantes, le Gonseil leur avait envoyé des esclaves, de la vaisselle, des lits; et l'on voyait au milieu du jai'din, comme sur un champ de bataille quand on brûla
les morts, de grands fdux clairs où rôtissaient des bœufs. Les pains saupoudrés d'anis alternaient avec les gros fromages plus lourds que des disques, et les cratères pleins de vin, et les canthares pleins d'eau auprès des corbeilles en filigrane d'or qui contenaient des fleurs. La joie de pouvoir enfin se gorger à l'aise dilatait tous les yeux; çà et là, les chansons commençaient.
D'abord on leur servit des oiseaux à la sauce verte, dans des assiettes d'argile rouge rehaussée de dessins noirs, puis toutes les espèces de coquillages que l'on ramasse sur les côtes puniques, des bouillies de froment, de fève et d'orge, et des escargots au cumin, sur des plats d'ambre jaune.
Ensuite les tables furent couvertes de viandes : antilopes avec leurs cornes, paons avec leurs plumes, moutons entiers cuits au vin doux, gigots ,de chamelles et de buffles, hérissons au garum, cigales frites et loirs confits. Dans des gamelles en bois de Tamrapanni flottaient, au milieu du safran, de grands morceaux de graisse. Tout débordait de saumure, de truffes et d'assa fœlida. Les pyramides de fruits s'éboulaient sur les gâteaux de miel, et l'on n'avait pas oublié quelques-uns de ces petits chiens à gros ventre et à soies roses que l'on engraissait avec du marc d'olives, mets carthaginois en abomination aux autres peuples. La surprise des nourri- * tures nouvelles excitait la cupidité des estomacs. ' Les Gaulois aux longs cheveux retroussés sur le sommet de la tète, s'arrachaient les pastèques et les limons, qu'ils croquaient avec l'écorce. Des Nègres n'ayant jamais vu de langoustes se déchiraient le
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visaj^e à leurs piquants rouges. Mais les Grecs rasrs, plus blancs que des marbres, jetaient derrière eux les éplucbures de leur assiette, tandis que des pAtres du Hrutiuin, vêtus de p(Nuix de loups, dévoraient sil(Micicuseniont, le visage dans leur portion.
La nuit tombait. On retira le velarium étalé sur l'avenue de cyprès et l'on apporta des llambeaux.
Les lueurs vacillantes du pétrole qui brûlait dans dos vases de poi'phyre eiïrayèrent, au liaut des cèdres, les singes consacrés à la lune. Ils poussèrent des cris, ce qui mit les soldats en gaieté.
Des flammes oblongues tremblaient sur les cuirasses d'airain. Toutes sortes de scintillements jaillissaient des plats incrustés de pierres précieuses. Les cratères, à bordure de miroirs convexes, multipliaient l'image élargie des choses; les soldats, se pressant autour, s'y regardaient avec ébabissement et grimaçaient pour se faire rire. Ils se lançaient, par-dessus les tables, les escabeaux d'ivoire et les spatules d'or. Ils avalaient à pleine gorge tous les vins grecs qui sont dans des outres, les vins de Gampanie enfermés dans des amphores, les vins desCantabres que l'on apporte dans des tonneaux, et les vins de jujubier, de cinnamome et de lotus. Il y en avait des flaques par terre où l'on glissait. La fumée des viandes montait dans les feuillages avec la vapeur des haleines. On entendait à la fois le claquement des mâchoires, le bruit des paroles, des chansons, des coupes, le fracas des vases campaniens qui s'écroulaient en mille morceaux, ou le son limpide d'un grand plat d'argent.
A mesure qu'augmentait leur ivresse, ils se rap-
pelaient de plus en plus l'injustice de Garthage. En effet, la République, épuisée par la guerre, avait laissé s'accumuler dans la ville toutes les bandes qui revenaient. Giscon, leur général, avait eu cependant la prudence de les renvoyer les uns après les autres pour faciliter l'acquittement de leur solde, et le Gonseil avait cru qu'ils finiraient par consentir à quelque diminution. Maison leur en voulait aujourd'hui de ne pouvoir les payer. Cette dette se confondait dans l'esprit du peuple avec les trois mille deux cents talents euboïques exigés par Lutatius, et ils étaient, comme Rome, un ennemi pour Garthage. Les Mercenaires le comprenaient; aussi leur indignation éclatait en menaces et en débordements. Enfin, ils demandèrent à se réunir pour célébrer une de leurs victoires, et le parti de la paix céda, en se vengeant d'Hamilcar qui avait tant soutenu la guerre. Elle s'était terminée contre tous ses efforts, si bien que, désespérant de Garthage, il avait remis à Giscon le gouvernement des Mercenaires. Désigner son palais pour les recevoir, c'était attirer sur lui quelque chose de la haine qu'on leur portait. D'ailleurs la dépense devait être excessive; il la subirait presque toute.
Fiers d'avoir fait plier la République, les Mercenaires croyaient qu'ils allaient enfin s'en retourner chez eux, avec la solde de leur sang dans le capuchon de leur manteau. Mais leurs fatigues, revues à travers les vapeurs de l'ivresse, leur semblaient prodigieuses et trop peu récompensées. Ils se montraient leurs blessures, ils racontaient leurs combats, leurs voyages et les chasses de leur pays. Ils
imitaient le cri des bûtes féroces, leurs bonds. Puis vinrent les immondes gageures; ils s'enfonraient la It'to dans les ampbores, et rostaient à boire sans s'interrompre comme des dromadaires altérés. Un Lusitanien, de taille gigantes(]ue, portant un liomme au bout de chaciue bras, parcourait les tables tout en cracbant du feu par les narines. Des Lacédémoniens qui n'avaient point ôté leurs cuirasses, sautaient d'un pas lourd. D'autres se mettaient nus pour combattre, au milieu des coupes, à la façon des gladiateurs, et une compagnie de Grecs dansait autour d'un vase où l'on voyait des nymphes, pendant qu'un nègre tapait avec un os de bœuf sur un bouclier d'airain.
Tout à coup, ils entendirent un chant plaintif, un chant fort et doux, qui s'abaissait et remontait dans les airs comme le battement d'ailes d'un oiseau blessé.
C'était la voix des esclaves dans l'ergastule. Des soldats, pour les délivrer, se levèrent d'ui>»bond et disparurent.
Ils revinrent, chassant au milieu des cris, dans la poussière, une vingtaine d'hommes que l'on distinguait à leur visage plus pâle. Un petit bonnet do forme conique, en feutre noir, couvrait leur tèla rasée; ils portaient tous des sandales de bois et faisaient un bruit de ferrailles comme des chariots en marche.
Ils arrivèrent dans l'avenue des cyprès, où ils se perdirent parmi la foule, qui les interrogeait. L'un d'eux était resté à l'écart, debout. A travers les déchirures de sa tunique on apercevait ses épaules
rayées par de longues balafres. Baissant le menton, il regardait autour de luj avec méfiance et fermait un peu ses paupières dans l'éblouissement des flambeaux; mais quand il vit que personne de ces gens armés ne lui en voulait, un grand soupir s'échappa de sa poitrine; il balbutiait, il ricanait sous les larmes claires qui lavaient sa figure ; puis il saisit par les anneaux un canthare tout plein, le leva droit en l'air au bout de ses bras d'où pendaient des chaînes, et alors regardant le ciel et toujours tenant la coupe, il dit :
(( Salut d'abord à toi, Baal-Eschmoûn libérateur, que les gens de ma patrie appellent Esculape ! et à vous. Génies des fontaines^ de la lumière et des bois! et à vous Dieux, cachés sous les montagnes et dans les cavernes de la terre! et à vous, hommes forts aux armures reluisantes, qui m'avez délivré î »
Puis il laissa tomber la coupe et conta son histoire. On le nommait Spendius. Les Carthaginois l'avaient pris à la bataille des Égineuses; et parlant grec, ligure et punique, il remercia encore une fois les Mercenaires; il leur baisait les mains; enfin, il les félicita du banquet, tout en s'étonnant de n'y pas apercevoir les coupes de la Légion sacrée. Ces coupes, portant une vigne en émeraude sur chacune de leurs six faces en or, appartenaient à une milice exclusivement composée des jeunes patriciens, les plus hauts de taille. C'était un privilège, presque un honneur sacerdotal; aussi rien dans les trésors de la République n'était plus convoité des Mercenaires. Ils détestaient la Légion à cause de
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cela, et on en avait vu qui risquaient leur vie pour rincoFicevable plaisir d'y boire.
Donc ils conuiiandèrent d'aller chercher les coupes. Klles étaient en dépôt chez les Syssites, compagnies de commerçants qui mangeaient en commun. Les esclaves revinrent. A cette heure, tous les membres des Syssites dormaient .
a Qu'on les réveille! » répondirent les Mercenaires.
Après une seconde démarche, on leur expliqua qu'elles étaient enfermées dans un temple.
a Qu'on l'ouvre! » répliquèrent-ils.
Et quand les esclaves, en tremblant, eurent avoué qu'elles étaient entre les mains du général Giscon, ils s'écrièrent :
a Qu'il les apporte! d
Giscon, bientôt, apparut au fond du jardin dans une escorte de la Légion sacrée. Son ample manteau noir, retenu sur sa tête aune mitre d'or constellée de pierres précieuses, et qui pendait tout à l'entour jusqu'aux sabots de son cheval, se confondait, de loin, avec la couleur de la nuit. On n'apercevait que sa barbe blanche, les rayonnements de sa coiffure et son triple collier à larges plaques bleues qui lui battait sur la poitrine.
Les soldats, quand il entra, le saluèrent d'une grande acclamation, tous criant :
« Les coupes! Les coupes! »
Il commença par déclarer que, si Ton considérait leur courage, ils en étaient dignes. La foule hurla de joie, en applaudissant.
Il le savait bien, lui qui les avait commandés
là-bas et qui était revenu avec la dernière cohorte sur la dernière galère!
(( C'est vrai! c'est vrai! » disaient-ils.
Cependant, continua Giscon, la 'République avait respecté leurs divisions par peuples, leurs coutumes, leurs cultes; ils étaient libres dans Carthage! Quant aux vases de la Légion sacrée, c'était une propriété particulière. Tout à coup, près de Spendius, un Gaulois s'élança par-dessus les tables et courut droit à Giscon, qu'il menaçait en gesticulant avec deux épées nues.
Le général, sans s'interrompre, le frappa sur la tête de son lourd bâton d'ivoire, le Barbare tomba. Les Gaulois hurlaient, et leur fureur, se communiquant aux autres, allait emporter les légionnaires. Giscon haussa les épaules en les voyant pâlir. Il songeait que son courage serait inutile contre ces bêtes brutes, exaspérées. Il fallait mieux plus tard s'en venger dans quelque ruse; donc il fit signe à ses soldats et s'éloigna lentement. Puis, sous la porte, se tournant vers les Mercenaires, il leur cria qu'ils s'en repentiraient.
Le festin recommença. Mais Giscon pouvait revenir, et, cernant le faubourg qui touchait aux derniers remparts, les écraser contre les murs. Alors ils se sentirent seuls malgré leur foule; et la grande ville qui dormait sous eux, dans l'ombre, leur fit peur, tout à coup, avec ses entassements d'escaliers, ses hautes maisons noires et ses vagues dieux encore plus féroces que son peuple. Au loin, quelques fanaux glissaient sur le port, et il y avait des lumières dans le temple de Khamon. Ils se souvin-
rcnt d'Hamilcar. Où était-il? Pourquoi les avoir abruulonnrs, la paix conclue? Ses dissensions avec le Conseil n'étaient sans doute qu'un jeu pour les perdre. Leur haine inassouvie relondjait sur lui; et ils le maudissaient, s'exaspérant les uns les autres par leur propre colère. A ce moment-là, il se lit un rassemblement sous les platanes. C'était pour voir un nè^re qui se roulait en ballant le sol avec ses membres, la prunelle li.\e, le cou tordu, l'écume aux lèvres. Quelqu'un cria qu'il était empoisonné. Tous se crurent empoisonnés. Ils tombèrent sur les esclaves; une clameur épouvantable s'éleva, et un vertige de destruction tourbillonna sur l'armée ivre. Ils frappaient au hasard autour d'eux, ils brisaient, ils tuaient; quelques-uns lancèrent des flambeaux dans les feuillages; d'autres, s'accoudant sur la balustrade des lions, les massacrèrent à coups de llèches; les plus hardis coururent aux éléphants, ils voulaient leur abattre la trompe et manger de l'ivoire.
Cependant des frondeurs baléares qui, pour piller plus commodément, avaient tourné l'angle du palais, furent arrêtés par une haute barrière faite en jonc des Indes. Ils coupèrent avec leurs poignards les courroies de la serrure et se trouvèrent alors sous la façade qui regardait Carthage, dans un autre jardin rempli de végétations taillées. Des lignes de fleurs blanches, toutes se suivant une à une, décrivaient sur la terre couleur dazur de longues paraboles, comme des fusées d'étoiles. Les buissons, pleins de ténèbres, exhalaient des odeurs chaudes, mielleuses. Il y avait des troncs d'arbres barbouillés
de cinabre qui ressemblaient à des colonnes sanglantes. Au milieu, douze piédestaux de cuivre portaient chacun une grosse boule de verre, et des lueurs rougeâtres emplissaient confusément ces globes creux, comme d'énormes prunelles qui palpiteraient encore. Les soldats s'éclairaient avec des torches, tout en trébuchant sur la pente du terrain profondément labouré.
Mais ils aperçurent un petit lac, divisé en plusieurs bassins par des murailles de pierres bleues. L'onde était si limpide que les flammes des torches tremblaient jusqu'au fond, sur un lit de cailloux blancs et de poussière d'or. Elle se mit à bouillonner, des paillettes lumineuses glissèrent, et de gros poissons, qui portaient des pierreries à la gueule, apparurent vers la surface.
Les soldats, en riant beaucoup, leur passèrent les doigts dans les ouïes et les apportèrent sur les tables.
C'étaient les poissons de la famille Barca. Tous descendaient de ces lottes primordiales qui avaient fait éclore l'œuf mystique où se cachait la déesse. L'idée de commettre un sacrilège ranima la gourmandise des Mercenaires ; ils placèrent vite du feu sous des vases d'airain et s'amusèrent à regarder les beaux poissons se débattre dans l'eau bouillante.
La houle des soldats se poussait. Ils n'avaient plus peur. Ils recommençaient à boire. Les parfums qui leur coulaient du front mouillaient de gouttes larges leurs tuniques en lambeaux, et s'appuyant des deux poings sur les tables qui leur semblaient osciller comme des navires, ils promenaient à l'en-
tour leurs j^jros yeux ivres, pour dévorer par la vue ce qu'ils ne pouvaient pnîiidre. D'autres, marchant tout au milieu dos plats sur les nappes de pourpre, cassaient à coups de pieds les escabeaux d'ivoire et les tiolcs tyriennes en verre. Les chansons se mêlaient au râle des esclaves agonisant parmi les coupes brisées. Ils demandaient du vin, des viandes, de l'or. Ils déliraient en cent langages. Quelquesuns se croyaient aux étuves à cause de la buée qui flottait autour d'eux, ou bien, apercevant des feuillages, ils s'imaginaient être à la chasse et couraient sur leurs compagnons comme sur des bétes sauvages. L'incendie de l'un à l'autre gagnait tous les arbresf et les liantes masses de verdures, d'où s'échappaient de longues spirales blanches, semblaient des volcans qui commencent à fumer. La clameur redoublait : les lions blessés rugissaient dans l'ombre.
Le palais s'éclaira d'un seul coup à sa plus haute terrasse, la porte du milieu s'ouvrit, et une femme, la fdle d'Hamilcar elle-même, couverte de vêtements noirs, apparut sur le seuil. Elle descendit le premier escalier qui longeait obliquement le premier étage, puis le second, le troisième, et elle s'arrêta sur la dernière terrasse, au haut de l'escalier des galères. Immobile et la tête basse, elle regardait les soldats.
Derrière elle, de chaque côté, se tenaient deux longues théories d'hommes pâles, vêtus de robes blanches à franges rouges qui tombaient droit sur leurs pieds. Ils n'avaient pas de barbe, pas de cheveux, pas de sourcils. Dans leurs mains étincelantes
d'anneaux ils portaient d'énormes lyres et chantaient tous, d'une voie aiguë, un hymne à la divinité de Garthage. C'étaient les prêtres du temple de Tanit que Salammbô appelait souvent dans sa maison.
Enfin elle descendit l'escalier des galères. Les prêtres la suivirent. Elle s'avança dans l'avenue des cyprès, et elle marchait lentement entre les tables des capitaines, qui se reculaient un peu en la regardant passer.
Sa chevelure, poudrée d'un sable violet, et réunie en forme de tour selon la mode des vierges chananéennes, la faisait paraître plus grande. Des tresses de perles attachées à ses tempes descendaient jusqu'aux coins de sa bouche, rose comme une grenade entr'ouverte. Il y avait sur sa poitrine un assemblage de pierres lumineuses, imitant par leur bigarrure les écailles d'une murène. Ses bras, garnis de diamants, sortaient nus de sa tunique sans manches, étoilée de fleurs rouges sur un fond tout noir. Elle portait entre les chevilles une chaînette d'or pour régler sa marche, et son grand manteau de pourpre sombre, taillé dans une étofl'e inconnue, traînait derrière elle, faisant à chacun de ses pas comme une large vague qui la suivait.
Les prêtres, de temps à autre, pinçaient sur leurs lyres des accords presque étoulTés, etdans les intervalles de la musique, on entendait le petit bruit de la chaînette d'or avec le claquement régulier de ses sandales en papyrus.
Personne encore ne la connaissait. On savait seulement qu'elle vivait retirée dans des pratiques pieuses. Des soldats l'avaient aperçue la nuit, sur le
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haut de son palais, à genoux devant les étoiles, eiilro les tourbillons des cassolettes allumées. C'était la lune ijui l'avait rendue si pâle, et quelque cliosc des Dieux l'tmveloppait comme une vapeur subtile. Ses prunelles semblaient regarder tout au loin au delà des espaces terrestres. Elle marchait en inclinant la tête, et tenait à sa main droite une petite lyre d'ébène.
Ils l'entendaient murmurer.
« Morts! Tous morts! Vous ne viendrez plus, obéissant à ma voix, quand, assise sur le bord du lac, je vous jetais dans la gueule des pépins de pastèques! Le mystère de Tanit roulait au fond de vos yeux, plus limpides que les globules des fleuves. » Et elle les appelait par leurs noms, qui étaient les noms des mois, a Siv! Sivan! Tammouz, Éloul,Tischri, Schebar! Ah! pitié pour moi, Déesse! »
Les soldats, sans comprendre ce qu'elle disait, se tassaient autour d'elle. Ils s'ébahissaient de sa parure; mais elle promena sur eux tous un long regard épouvanté, puis s'enfonçant la tête dans les épaules en écartant les bras, elle répéta plusieurs fois :
a Qu'avez-vous fait! qu'avez-vous fait!
a Vous aviez cependant, pour vous réjouir, du pain, des viandes, de l'huile, tout le malobathre des greniers! J'avais fait venir des bœufs d'Hécatompyle, j'avais envoyé des chasseurs dans le désert! » Sa voixs'enllait, ses joues s'empourpraient. Elle ajouta : (k Où ètes-vous donc, ici? Est-ce dans une ville conquise, ou dans le palais d'un maître? Et quel maître? le sufiéte Hamilcar mon père, serviteur des Baals!
Vos armes, rouges du sang de ses esclaves, c'est lui qui les a refusées à LuLatius! En connaissez-vous un dans vos patries qui sache mieux conduire les batailles? Regardez-donc! les marches de notre palais sont encombrées par nos victoires! Continuez! brûlez-le! J'emporterai avec moi le Génie de ma maison, mon serpent noir qui dort là-haut sur des feuilles de lotus! Je sifflerai, il me suivra; et, si je monte en galère, il courra dans le sillage de mon navire sur l'écume des flots. »
Ses narines minces palpitaient. Elle écrasait ses ongles contre les pierreries de sa poitrine. Ses yeux s'alanguirent; elle reprit :
a Ah ! pauvre Garthage ! lamentable ville ! Tu n'as plus pour te défendre les hommes forts d'autrefois, qui allaient au delà des océans bâtir des temples sur les rivages. Tous les pays travaillaient autour de toi, et les plaines de la mer, labourées par tes rames, balançaient tes moissons. »
Alors elle se mit à chanter les aventures de Melkarth, dieu des Sidoniens et père de sa famille.
Elle disait l'ascension des montagnes d'Ersiphonie, le voyage à Tartessus, et la guerre contre Masisabal pour venger la reine des serpents :
(( Il poursuivait dans la forêt le monstre femelle dont la queue ondulait sur les feuilles mortes comme un ruisseau d'argent; et il arriva dans une prairie où des femmes, à croupe de dragon, se tenaient autour d'un grand feu, dressées sur la pointe de leur queue. La lune, couleur de sang, resplendissait dans un cercle pâle, et leurs langues écarlates, fendues comme des harpons de pécheurs,
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s'allongeaient en se recourbant jusqu'au bord de la llanime. »
Puis Salaiunibô, sans s'arrêter, raconta connment Melkarlli, après avoir vaincu Masisabal, mit î\ la proue du navire sa tèlc coupée. « A cliaque battement des Ilots, elle s'enConrait sous l'écume; mais le soleil l'embaumait : elle se lit plus dure que l'or; cependant les yeux ne cessaient point de pleurer, et les larmes, continuellement, tombaient dans l'eau. »
Elle chantait tout cela dans un vieil idiome chananéen que n'entendaient pas les 15arbares. Ils se demandaient ce qu'elle pouvait leur dire avec les gestes eflVayants dont elle accompagnait son discours; et montés autour d'elle sur les tables, sur les lits, dans les rameaux des sycomores, la bouche ouverte et allongeant la tète, ils tâchaient de saisir ces vagues histoires qui se balançaient devant leur imagination, à travers l'obscurité des théogonies, comme des fantômes dans des nuages.
Seuls, les prêtres sans barbe comprenaient Salammbô. Leurs mains ridées, pendant sur les cordes des lyres, frémissaient, et de temps à autre en tiraient un accord lugubre : car, plus faibles que des vieilles femmes, ils tremblaient à la fois d'émotion mystique et de la peur que leur faisaient les honmies. Les barbares ne s'en souciaient; ils écoutaient toujours la vierge chanter.
Aucun ne la regardait comme un jeune chef numide placé aux tables des capitaines, parmi des soldats de sa nation. Sa ceinture était si hérissée de dards, qu'elle faisait une bosse dans son large manteau, noué à ses tempes par un lacet de cuir. L'étolTe
bâillant sur ses épaules, enveloppait d'ombre son visage, et l'on n'apercevait que les flammes de ses yeux fixes. C'était par hasard qu'il se trouvait au festin, — son père le faisant vivre chez les Barca, selon la coutume des rois qui envoyaient leurs enfants dans les grandes familles pour préparer des alliances; mais depuis six mois que Narr'Havas y logeait, il n'avait point encore aperçu Salammbô; et, assis sur les talons, la barbe baissée vers les hampes de ses javelots, il la considérait en écartant les narines comme un léopard qui est accroupi dans les bambous.
De l'autre côté des tables se tenait un Libyen de taille colossale et à courts cheveux noirs frisés. Il n'avait gardé que sa jaquette militaire, dont les lames d'airain déchiraient la pourpre du lit. Un collier à lune d'argent s'embarrassait dans les poils de sa poitrine. Des éclaboussures de sang lui tachetaient la face, il s'appuyait sur le coude gauche : et, la bouche grande ouverte, il souriait.
Salammbô n'en était plus au rythme sacré. Elle employait simultanément tous les idiomes des Barbares, délicatesse de femme pour attendrir leur colère. Aux Grecs elle parlait grec, puis elle se tournait vers les Ligures, vers les Gampaniens, vers les Nègres; et chacun en l'écoutant retrouvait dans cette voix la douceur de sa patrie. Emportée par les souvenirs de Garthage, elle chantait maintenant les anciennes batailles contre Bome; ils applaudissaient. Elle s'enflammait à la lueur des épées nues; elle criait les bras ouverts. Sa lyre tomba, elle se tut; et, pressant son cœur à deux mains, elle resta
quelques minutes les paupières closes à savourer ra^'ilation de tous ces lioninies.
Màtlio le Libyen se penchait vers elle. Involontairement elle s'en approcha, et, poussée par la reconnaissance de son oigueil, elle lui versa dans une Coupe d'or un long jet de vin pour se réconcilier avec l'armée.
a Dois! » dit-elle.
11 prit la coupe, et il la portait à ses lèvres quand un Gaulois, le même que Giscon avait blessé, le frappa sur l'épaule, tout en débitant d'un air jovial des plaisanteries dans la langue de son pays. Spendius n'était pas loin; il s'olVrit à les exi)liquer.
<i Parle! dit Màtlio.
— Les Dieux te protègent, tu vas devenir riche. A quand les noces?
— Quelles noces?
— Les tiennes! car chez nous, dit le Gaulois, lorsqu'une femme fait boire un soldat, c'est qu'elle lui olVre sa couche. »
Il n'avait pas fini que Narr'Havas, en bondissant, tira un javelot de sa ceinture, et appuyé du pied droit sur le bord de la table, il le lança contre Màtho.
Le javelot siffla entre les coupes, et, traversant le bras du Libyen, le cloua sur la nappe si fortement que la poignée en tremblait dans l'air.
Màtho l'arraclia vite; mais il n'avait pas d'armes, il était nu; enlin, levant à deux bras la table surchargée, il la jeta contre Narr'Havas tout au miheu de la foule qui se précipitait entre eux. Les soldais et les Numides se serraient à ne pouvoir
tirer leurs glaives. Mâtho avançait en donnant de grands coups avec sa tête. Quand il la releva, Narr'Havas avait disparu. Il le chercha des yeux. Salammbô aussi était partie.
Alors sa vue se tournant sur le palais, il aperçut tout en haut la porte rouge à croix noire qui se refermait. Il s'élança.
On le vit courir entre les proues des galères, puis réapparaître le long des trois escaliers jusqu'à la porte rouge qu'il heurta de tout son corps. En haletant, il s'appuya contre le mur pour ne pas tomber.
Un homme l'avait suivi, et, à travers les ténèbres, car les lueurs du festin étaient cachées par l'angle du palais, il reconnut Spendius.
« Va-t'en ! » dit-il.
L'esclave, sans répondre, se mit avec ses dents à déchirer sa tunique; puis s'agenouillant auprès de Mâtho il lui prit le bras délicatement, et il le palpait dans l'ombre pour découvrir la blessure.
Sous un rayon de la lune qui glissait entre les nuages, Spendius aperçut au milieu du bras une plaie béante. Il roula tout autour le morceau d'étoffe; mais l'autre, s'irritant, disait : ce Laissemoi! laisse-moi!
— Oh non! reprit l'esclave. Tu m'as délivré de l'ergastule. Je suis à toi! tu es mon maître! ordonne! »
Mâtho, en frôlant les murs, fit le tour de la terrasse. Il tendait l'oreille à chaque pas et, par l'intervalle des roseaux dorés, plongeait ses regards dans les appartements silencieux. Enfin il s'arrêta d'un air désespéré.
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c Écoute! lui dit l'esclave. Oh! ne me méprise pas pour ma faiblesse! J'ai vécu dans le palais. Je peux, comme une vipère, me couler entre les murs. Viens! il y a dans la Chambre des Ancêtres un lingot d'or sous chaque dalle; une voie souterraine conduit à leurs tombeaux.
— Eh! qu'importe! » dit Màtho.
Spendius se tut.
Ils étaient sur la terrasse. Une masse d'ombre énorme s'étalait devant eux, et qui semblait contenir de vagues amoncellements, pareils au.x flots gij^antesques d'un océan noir pétrifié.
Mais une barre lumineuse s'éleva du côté de l'Orient. A gauche, tout en bas, les canaux de Mégara commençaient à rayer de leurs sinuosités blanches les verdures des jardins. Les toits coniques des temples heptagones, les escaliers, les terrasses, les remparts, peu à peu, se découpaient sur la pùleur de l'aube; et tout autour de la péninsule carthaginoise une ceinture d'écume blanche oscillait, tandis que la mer couleur d'émeraude semblait comme figée dans la fraîcheur du matin. Puis à mesure que le ciel rose allait s'élargissant, les hautes maisons inclinées sur les pentes du terrain se haussaient, se tassaient telles qu'un troupeau de chèvres noires qui descend des montagnes. Les rues désertes s'allongeaient; les palmiers, çà et là sortant des murs, ne bougeaient pas; les citernes remplies avaient l'air de boucliers d'argent perdus dans les cours; le phare du promontoire IIerma3um commençait à pâlir. Tout au haut de l'Acropole, dans le bois de cyprès, les chevaux d'Eschmoûn,
sentant venir la lumière, posaient leurs sabots sur le parapet de marbre et hennissaient du côté du soleil.
Il parut; Spendius, levant les bras, poussa un cri.
Tout s'agitait dans une rougeur épandue, car le Dieu, comme se déchirant, versait à pleins rayons sur Carthage la pluie d'or de ses veines. Les éperons des galères étincelaient, le toit de Khamon paraissait tout en flammes, et l'on apercevait des lueurs au fond des temples dont les portes s'ouvraient. Les grands chariots arrivant de la campagne faisaient tourner leurs roues sur les dalles des rues. Des dromadaires chargés de bagages descendaient les rampes. Les changeurs, dans les carrefours, relevaient les auvents de leurs boutiques. Des cigognes s'envolèrent, des voiles blanches palpitaient. On entendait dans le bois de Tanit le tambourin des courtisanes sacrées, et à la pointe des Mappales, les fourneaux pour cuire les cercueils d'argile commençaient à fumer.
Spendius se penchait en dehors de la terrasse; ses dents claquaient, il répétait :
« Ah! oui... oui... maître! je comprends pourquoi tu dédaignais tout à l'heure le pillage de la maison. »
Mâtho fut comme réveillé par le sifflement de sa voix, il semblait ne pas comprendre; Spendius reprit :
a Ah ! quelles richesses ! et les hommes qui les possèdent n'ont pas même de fer pour les défendre ! »
Alors, lui faisant voir de sa main droite étendue quelques-uns de la populace qui rampaient en
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dehors du môle, sur le sable, pour chercher des paillettes d'or :
« Tiens! lui dit-il, la République est comme ces misérables : courbée au bord des océans, elle enfonce dans tous les rivages ses bras avides, et le bruit des flots emplit tellement son oreille qu'elle n'entendrait pas venir par derrière le talon d'un maître! »
Il entraîna Màtho tout à l'autre bout de la terrasse, et lui montrant le jardin où miroitaient au soleil les épées des soldats suspendues dans les arbres :
« Mais ici il y a des hommes forts dont la haine est exaspérée! et rien ne les attache à Carthage, ni leurs familles, ni leurs serments, ni leurs dieux! »
Màtho restait appuyé contre le mur; Spendius, se rapprochant, poursuivit à voix basse :
a Me comprends-tu, soldat? Nous nous promènerions couverts de pourpre comme des satrapes. On nous laverait dans les parfums ; j'aurais des esclaves à mon tour! N'es-tu pas las de dormir sur la terre dure, de boire le vinaigre des camps, et toujours d'entendre la trompette? Tu te reposeras plus tard, n'est-ce pas? quand on arrachera ta cuirasse pour jeter ton cadavre aux vautours! ou peut-être, t'appuyant sur un bâton, aveugle, boiteux, débile, tu t'en iras de porte en porte raconter ta jeunesse aux petits enfants et aux vendeurs de saumure. Rappelle toi toutes les injustices de tes chefs, les campements dans la neige, les courses au soleil, les tyrannies de la discipline et l'éternelle menace de la croix I Après tant de misères on t'a donné un collier
d'honneur, comme on suspend au poitrail des ânes une ceinture de grelots pour les étourdir dans la marche, et faire qu'ils ne sentent pas la fatigue. Un homme comme toi, plus brave que Pyrrhus! Si tu l'avais voulu, pourtant! Ah! comme tu seras heureux dans les grandes salles fraîches, au son des lyres, couché sur des fleurs, avec des bouffons et avec des femmes! Ne me dis pas que l'entreprise est impossible! Est-ce que les Mercenaires, déjà, n'ont pas possédé Rheggium et d'autres places fortes en Italie ! Qui t'empêche? Hamilcar est absent; le peuple exècre les Riches; Giscon ne peut rien sur les lâches qui l'entourent. Mais tu es brave, toi ! ils t'obéiront. Commande-les! Garthage est à nous; jetons-nous-y !
— Non ! dit Mâtho, la malédiction de Moloch pèse sur moi. Je l'ai senti à ses yeux, et tout à l'heure j'ai vu dans un temple un bélier noir qui reculait. » Il ajouta, en regardant autour de lui : « Où est-elle? »
Spendius comprit qu'une inquiétude immense l'occupait; il n'osa plus parler.
Les arbres derrière eux fumaient encore; de leurs branches noircies, des carcasses de singes à demi brûlées tombaient de temps à autre au milieu des plats. Les soldats ivres ronflaient la bouche ouverte à côté des cadavres; et ceux qui ne dormaient pas baissaient leur tête, éblouis par le jour. Le sol piétiné disparaissait sous des flaques rouges. Les éléphants balançaient entre les pieux de leurs parcs leurs trompes sanglantes. On apercevait dans les greniers ouverts des sacs de froment répandus, et sous la porte une ligne épaisse de chariots amon-
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celés par les Rirbarcs; les paons juchés dans les côdrcs déployaient leur (picuo et se mettaient à crier.
Cependant l'inimobilité de Mâllio étonnait Spendius; il était encore plus pâle que tout à llieure, et, les prunelles tixes, il suivait quelque cliose à l'iiorizon, appuyé des deux poings sur le bord de la terrasse. Spendius, en se courbant, finit par découvrir ce qu'il contemplait. Un point d'or tournait au loin dans la poussière sur la route d'U tique; c'était le moyeu d'un cbar attelé de deux mulets; un esclave courait à la tête du timon, en les tenant par la bride. Il y avait dans le char deux femmes assises. Les crinières des bétes boulTaient entre leurs oreilles à la mode persique, sous un réseau de perles bleues. Spendius les reconnut ; il retint un cri.
Un grand voile, par derrière, flottait au vent.
n. — A Sicca.
Deux jours après, les Mercenaires sortirent de Carthage.
On leur avait donné à chacun une pièce d'or, sous la condition qu'ils iraient camper à Sicca, et on leur avait dit avec toutes sortes de caresses :
et Vous êtes les sauveurs de Carthage! Mais vous ralVameriez en y restant; elle deviendrait insolvable. Éloignez-vous! La République, plustard, vous saura gré de cette condescendance. Nous allons immédia-
tement lever des impôts; votre solde sera complète, et l'on équipera des galères qui vous reconduiront dans vos patries. »
Ils ne savaient que répondre à tant de discours. Ces hommes, accoutumés à la guerre, s'ennuyaient dans le séjour d'une ville; on n'eut pas de mal à les convaincre, et le peuple monta sur les murs pour les voir s'en aller.
Ils défilèrent par la rue de Khamon et la porte de Cirta, pêle-mêle, les archers avec les hoplites, les capitaines avec les soldats, les Lusitaniens avec les Grecs. Ils marchaient d'un pas hardi, faisant sonner sur les dalles leurs lourds cothurnes. Leurs armures étaient bosselées par les catapultes et leurs visages noircis par le hâle des batailles. Des cris rauques sortaient des barbes épaisses; leurs cottes de mailles déchirées battaient sur les pommeaux des glaives, et l'on apercevait, aux trous de l'airain, leurs membres nus, effrayants comme des machines de guerre. Les sarisses, les haches, les épieux, les bonnets de feutre et les casques de bronze, tout oscillait à la fois d'un seul mouvement. Ils emplissaient la rue à faire craquer les murs, et cette longue masse de soldats en armes s'épanchait entre les hautes maisons à six étages, barbouillées de bitume. Derrière leurs grilles de fer ou de roseaux, les femmes, la tète couverte d'un voile, regardaient en silence les Barbares passer.
Les terrasses, les fortifications, les murs disparaissaient sous la foule des Carthaginois, habillée de vêtements noirs. Les tuniques des matelots faisaient comme des taches de sang parmi cette sombre
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multitiulo, et des curants presque nus, dont la peau brillait sous leurs brac(;lets de cuivre, gesticulaient dans le feuillage des colonnes ou entre les branches d'un palmier. Quel(jues-nns des Anciens s'étaient postés sur la plate-forme des tours, et Ton ne savait pas pourquoi se tenait ainsi, de place en place, un personnage à barbe longue, dans une attitude rêveuse. Il apparaissait de loin sur le fond du ciel, vague comme un fantôme, et immobile comme les pierres.
Tous, cependant, étaient oppressés par la môme inquiétude; on avait peur que les Barbares, en se voyant si forts, n'eussent la fantaisie de vouloir rester. Mais ils partaient avec tant de confiance que les Carthaginois s'enhardirent et se mêlèrent aux soldats. On les accablait de serments, d'étreintes. Quelques-uns même les engageaient à ne pas quitter la ville, par exagération de politique et audace d'hypocrisie. On leur jetait des parfums, des lleurs et des pièces d'argent. On leur donnait des amulettes contre les maladies; mais on avait craché dessus trois fois pour attirer la mort, ou enfermé dedans des poils de chacal qui rendent le cœur lâche. On invoquait tout haut la faveur de Melkarth et tout bas sa malédiction.
Puis vint la cohue des bagages, des bétes de somme et des traînards. Des malades gémissaient ï^ur des dromadaires; d'autres s'appuyaient, en boitant, sur le tronçon d'une pique. Les ivrognes emportaient des outres, les voraces des quartiers de viande, des gâteaux, des fruits, du beurre dans les feuilles de figuier, de la neige dans des .sacs de toile.
On en voyait avec des parasols à la main, avec des perroquets sur l'épaule. Ils se faisaient suivre par des dogues, par des gazelles ou des panthères.... Les mulets, que l'on aiguillonnait avec la pointe des glaives, pliaient l'échiné sous le fardeau des tentes; et il y avait une quantité de valets et de porteurs d'eau, hâves, jaunis par les fièvres et tout sales de vermine, écume de la plèbe carthaginoise, qui s'attachait aux Barbares.
Quand ils furent passés, on ferma les portes derrière eux, le peuple ne descendit pas des murs; l'armée se répandit bientôt sur la largeur de l'isthme.
Elle se divisait par masses inégales. Puis les lances apparurent comme de hauts brins d'herbe, enfin tout se perdit dans une traînée de poussière ; ceux des soldats qui se retournaient vers Garthage n'apercevaient plus que ses longues murailles, découpant au bord du ciel leurs créneaux vides.
Alors les Barbares entendirent un grand cri. Ils crurent que quelques-uns d'entre eux, restés dans la ville (car ils ne savaient pas leur nombre), s'amusaient à piller un temple. Ils rirent beaucoup à cette idée, puis continuèrent leur chemin.
Ils étaient joyeux de se retrouver, comme autrefois, marchant tous ensemble dans la pleine campagne; et des Grecs chantaient la vieille chanson des Mamertins :
« Avec ma lance et mon épée, je laboure et je moissonne; c'est moi qui suis le maître de la maison! L'homme désarmé tombe à mes genoux et m'appelle Seigneur et Grand-Roi. »
Ils criaient, saiilaicMit, les plus gais commençaient des histoires; le temps des misères était liui. Kn arrivant i\ Tunis, quelques-uns remarquèrent qu'il manquait une troupe de frondeurs balèares. Ils n'étaient pas loin, sans doute; on n'y pensa plus.
Les uns allèrent loger dans les maisons, les autres campèrent au pied des murs, et les gens de la ville vinrent causer avec les soldats.
Pendant toute la nuit, on aperçut des feux qui brûlaient à l'horizon, du côté de Carthage ; ces lueurs, comme des torches géantes, s'allongeaient sur le lac immobile. Personne, dans l'armée, ne pouvait dire quelle fête on célébrait.
Les Barbares, le lendemain, traversèrent une c-ampagne toute couverte de cultures. Les métairies des patriciens se succédaient sur le bord de la route, des rigoles coulaient dans des bois de palmiers; les oliviers faisaient de longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient dans les gorges des collines; des montagnes bleues se dressaient par derrière. Un vent chaud soufflait. Des caméléons rampaient sur les feuilles larges des cactus.
Les Barbares se ralentirent.
Ils s'en allaient par détachements isolés, ou se traînaient les uns après les autres à de longs intervalles. Ils mangeaient des raisins au bord des vignes. Ils se couchaient dans les herbes, et ils regardaient avec stupéfaction les grandes cornes des bœufs artificiellement tordues, les brebis revêtues de peaux pour protéger leur laine, les sillons qui s'entre-croisaient de manière à former des losanges, et les socs de charrues pareils à des ancres de navires, avec les
grenadiers que l'on arrosait de silphium. Cette opulence de la terre et ces inventions de la sagesse les éblouissaient.
Le soir, ils s'étendirent sur les tentes sans les déplier; et, tout en s'endormant la figure aux étoiles, ils regrettaient le festin d'Hamilcar.
Au milieu du jour suivant, on fit halte sur le bord d'une rivière, dans des touffes de lauriersroses. Alors ils jetèrent vite leurs lances, leurs boucliers, leurs ceintures. Ils se lavaient en criant, ils puisaient dans leur casque, et d'autres buvaient à plat ventre, tout au milieu des bêtes de somme, dont les bagages tombaient!
Spendius, assis sur un dromadaire volé dans les parcs d'Hamilcar, aperçut de loin Mâtho, qui, le bras suspendu contre la poitrine, nu-tête et la figure basse, laissait boire son mulet, tout en regardant l'eau couler. Aussitôt il courut à travers la foule en l'appelant : (( Maître! maître! »
A peine si Mâtho le remercia de ses bénédictions, Spendius n'y prenant garde se mit à marcher derrière lui, et, de temps à autre, il tournait des yeux inquiets du côté de Garthage.
C'était le fils d'un rhéteur grec et d'une campanienne. Ruiné par un naufrage, il avait fait la guerre contre les Romains avec les pâtres du Samnium. On l'avait pris, il s'était échappé; on l'avait repris, et il avait travaillé dans les carrières, haleté dans les étuves, crié dans les supplices, passé par bien des maîtres, connu toutes les fureurs. Un jour enfin, par désespoir, il s'était lancé à la mer du haut de la trirème où il poussait l'aviron. Des matelots
d'Hamilcar ravaiciit recueilli mourant et amené à C'Mirthage dans rergastule de Mégara. Mais, comme on devait rendre aux Romains leurs transfuges, il avait profité du désordre pour s'enfuir avec les soldats.
Pendant toute la roule, il resta près de Màtlio; il lui apportait à manger, il le soutenait pour descendre, il étendait un tapis, le soir, sous sa tête. Màtho finit par s'émouvoir de ces prévenances, et peu à peu il desserra les lèvres.
Il était né dans le golfe des Syrtes. Son père l'avait conduit en pèlerinage au temple d'Ammon. Puis il avait chassé les éléphants dans les forêts des Garamantes. Ensuite, il s'était engagé au service de Carthage. On l'avait nommé tétrarque à la prise de Drépanum. La République lui devait quatre chevaux, vingt-trois médines de froment et la solde d'un hiver. Il craignait les Dieux et souhaitait mourir dans sa patrie.
Spendius lui parla de ses voyages, des peuples et des temples qu'il avait visités, et il connaissait beaucoup de choses : il savait faire des sandales, des épieux, des filets, apprivoiser les bêtes farouches et cuire des poissons.
Parfois s'interrompant, il tirait du fond de sa gorge un son rauque; le mulet de Màtho pressait son allure; les autres se hâtaient pour les suivre, puis Spendius recommençait, toujours agité par son angoisse. Elle se calma, le soir du quatrième jour.
Ils marchaient côte à côte, à la droite de l'armée, sur le flanc d'une colline; la plaine, en bas, se prolongeait, perdue dans les vapeurs de la nuit. Les
lignes des soldats défilant au-dessous d'eux faisaient dans l'ombre des ondulations. De temps à autre elles passaient sur les éminences éclairées par la lune; alors une étoile tremblait à la pointe des piques, les casques un instant miroitaient, tout disparaissait, et il en survenait d'autres, continuellement. Au loin, des troupeaux réveillés bêlaient, et quelque chose d'une douceur infinie semblait s'abattre sur la terre.
Spendius, la tête renversée et les yeux à demi clos, aspirait avec de grands soupirs la fraîcheur du vent; il écartait les bras en remuant les doigts pour mieux sentir cette caresse qui lui coulait sur le corps. Des espoirs de vengeance, revenus, le transportaient. Il colla sa main contre sa bouche afin d'arrêter ses sanglots, et à demi pâmé d'ivresse, il abandonnait le licol de son dromadaire qui avançait à grands pas réguliers. Mâtho était retombé dans sa tristesse; ses jambes pendaient jusqu'à terre, et les herbes, en fouettant ses cothurnes, faisaient un sifflement continu.
Cependant, la route s'allongeait sans jamais en finir. A l'extrémité d'une plaine, toujours on arrivait sur un plateau de forme ronde; puis on redescendait dans une vallée, et les montagnes qui semblaient boucher l'horizon, à mesure que l'on approchait d'elles, se déplaçaient comme en glissant. De temps à autre, une rivière apparaissait dans la verdure des tamarix, pour se perdre au tournant des collines. Parfois, se dressait un énorme rocher, pareil à la proue d'un vaisseau ou au piédestal de quelque colosse disparu.
On rencontrait, à des intervalles réguliers, de petits temples qiKulran^Mihiires, servant aux stations des pèlerins (|ui se rendaient à Sicca. Ils étaient fermés comme des tombeaux. Les Liljyens, pour se faire ouvrir, frappaient de grands coups contre la porte. I*ersonne de l'intérieur ne répondait.
Puis les cultures se firent plus rares. On entrait tout à coup sur des bandes de sable, bérissées de bouquets éi)ineux. Des troupeaux de moutons broutaient parmi les pierres; une femme, la taille ceinte d'une toison bleue, les gardait. Elle s'enfuyait en poussant des cris, dès qu'elle apercevait entre les rocbers les piques des soldats.
Ils marcbaient dans une sorte de grand couloir bordé par deux chaînes de monticules rougeàtres, quand une odeur nauséabonde vint les frapper aux narines, et ils crurent voir au haut d'un caroubier quelque chose d'extraordinaire : une tète de lion se dressait au-dessus des feuilles.
Ils y coururent. C'était un lion, attaché a une croix par les quatre membres comme un criminel. Son mufle énorme lui retombait sur la poitrine, et ses deux pattes antérieures, disparaissant à demi sous l'abondance de sa crinière, étaient largement écartées comme les deux ailes d'un oiseau. Ses côtes, une à une, saillissaient sous sa peau tendue; ses jambes de derrière, clouées l'une contre l'autre, remontaient un peu; et du sang noir, coulant parmi ses poils, avait amassé des stalactites au bas de sa queue qui pendait toute droite, le long de la croix. Les soldats se divertirent autour; ils l'appelaient consul et citoyen de Home et lui jetèrent des cail-
loux dans les yeux, pour faire envoler les moucherons.
Cent pas plus loin ils en virent deux autres, puis, tout à coup, parut une longue file de croix supportant des lions. Les uns étaient morts depuis si longtemps qu'il ne restait plus contre le bois que les débris de leurs squelettes; d'autres, à moitié rongés, tordaient la gueule en faisant une horrible grimace, il y en avait d'énormes; l'arbre de la croix pliait sous eux et ils se balançaient au vent, tandis que sur leurs têtes des bandes de corbeaux tournoyaient dans l'air, sans jamais s'arrêter. Ainsi se vengeaient les paysans carthaginois quand ils avaient pris quelque bête féroce; ils espéraient par cet exemple terrifier les autres. Les Barbares, cessant de rire, tombèrent dans un long étonnement. « Quel est ce peuple )), pensaient-ils, « qui s'amuse à crucifier les lions! »
Ils étaient, d'ailleurs, les hommes du Nord surtout, vaguement inquiets, troublés, malades déjà. Ils se déchiraient les mains aux dards des aloès; de grands moustiques bourdonnaient à leurs oreilles, et les dysenteries commençaient dans l'armée. Ils s'ennuyaient de ne pas voir Sicca. Ils avaient peur de se perdre et d'atteindre le désert, la contrée des sables et des épouvantements. Beaucoup même ne voulaient plus avancer. D'autres reprirent le chemin de Garthage.
Enfin le septième jour, après avoir suivi pendant longtemps la base d'une montagne, on tourna brusquement à droite; alors apparut une ligne de murailles posée sur les roches blanches et se cou-
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fondant avec elles. Soudain la ville entière se dressa; des voiles bleus, jaunes et blancs s'aj^ntaient sur les murs, dans la rou^nMir du soir. (Vêtaient les prêtresses de Tanit, accourues pour recevoir les hommes. Elles se tenaient rangées sur le long du rempart, en frappant des tambourins, en pinçant des lyies, en secouant des crotales, et les rayons du soleil qui se couchait par derrière, dans les montagnes de la Numidie, passaient entre les cordes où s'allongeaient leurs bras nus. Les instruments, par intervalles, se taisaient tout à coup, et un cri strident éclatait, précipité, furieux, continu, sorte d'aboiement qu'elles faisaient en se frappant avec la langue les deux coins de la bouche. D'autres restaient accoudées, le menton dans la main, et plus immobiles que des sphinx, elles dardaient leurs grands yeux noirs sur l'armée qui montait.
Bien que Sicca fût une ville sacrée, elle ne pouvait contenir une telle multitude; le temple avec ses dépendances en occupait seul, la moitié. Aussi les Barbares s'établirent dans la plaine tout à leur aise, ceux qui étaient disciplinés par troupes régulières, et les autres, par nations ou d'après leur fantaisie.
Les Grecs alignèrent sur des rangs parallèles leurs tentes de peaux; les Ibériens disposèrent en cercle leurs pavillons de toile; les Gaulois se firent des baraques de planches; les Libyens, des cabanes de pierres sèches, et les Nègres creusèrent dans le sable avec leurs ongles des fosses pour dormir. Beaucoup, ne sachant où se mettre, erraient au
milieu des bagages, et la nuit couchaient par terre dans leurs manteaux troués.
La plaine se développait autour d'eux, toute bordée de montagnes. Çà et là un palmier se penchait sur une colline de sable, des sapins et des chênes tachetaient les flancs des précipices. Quelquefois la pluie d'un orage, telle qu'une longue écharpe, pendait du ciel, tandis que la campagne restait partout couverte d'azur et de sérénité; puis un vent tiède chassait des tourbillons de poussière; — et un ruisseau descendait en cascades des hauteurs de Sicca où se dressait, avec sa toiture d'or sur des colonnes d'airain, le temple de la Vénus Carthaginoise, dominatrice de la contrée. Elle semblait l'emplir de son âme. Par ces convulsions du terrain, ces alternatives de la température et ces jeux de la lumière, elle manifestait l'extravagance de sa force avec la beauté de son éternel sourire.
m. — Salammbô.
La lune se levait à ras des flots, et, sur la ville encore couverte de ténèbres, des points lumineux, des blancheurs brillaient : le timon d'un char dans une cour, quelque haillon de toile suspendu, l'angle d*un mur, un collier d'or à la poitrine d'un dieu. Les boules de verre sur les toits des temples rayonnaient, çà et là, comme de gros diamants. Mais de vagues ruines, des tas de terre noire, des jardins faisaient des masses plus sombres dans l'obscu-
ritô, et, au bas de Mal((ua, des (ilets de pêcheurs s'étendaioiit d'une maison à l'autre, coiiiine de gigantesques chauves-souris déployant leurs ailes. On n'entendait plus le f^rinceinent dc^s roues hydrauiiipies qui appoi'taient l'eau au dernier étage des palais; et, au milieu des terrasses, les chameaux reposaient tranquillement couchés sur le ventre, à la manière des autruches. Les portiers dormaient dans les rues contre le seuil des maisons; l'ombre des colosses s'allongeait sur les places désertes; au loin quehjuefois la fumée d'un sacrifice brûlant encore s'échappait par les tuiles de bronze, et la l)rise lourde apportait avec des parfums d'aromates les senteurs de la marine et l'exhalaison des murailles chauffées par le soleil. Autour de Carthage les ondes immobiles resplendissaient, car la lune étalait sa lueur tout à la fois sur le golfe environné de montagnes et sur le lac de Tunis, où des phénicoplères parmi les bancs de sable formaient de longues lignes roses, tandis qu'au delà, sous les catacombes, la grande lagune salée miroitait comme un morceau d'argent. La voûte du ciel bleu s'enfonrait à l'horizon, d'un côté dans le poudroiement des plaines, de l'autre dans les brumes de la mer, et, sur le sommet de l'Acropole, les cyprès pyramidaux bordant le temple d'Eschmoûn se balançaient et faisaient un murmure, comme les flots réguliers qui battaient lentement le long du môle, au bas des remparts.
Salammbô monta sur la terrasse de son palais, soutenue par une esclave qui portait dans un plat de fer des charbons enflammés.
Il y avait, au milieu de la terrasse, un petit lit d'ivoire couvert de peaux de lynx avec des coussins en plumes de perroquet, animal fatidique consacré aux Dieux, et dans les quatre coins s'élevaient quatre longues cassolettes remplies de nard, d'encens, de cinnamome et de myrrhe. L'esclave alluma les parfums. Salammbô regarda l'étoile polaire; elle salua lentement les quatre points du ciel et s'agenouilla sur le sol parmi la poudre d'azur qui était semée d'étoiles d'or, à l'imitation du firmament. Puis les deux coudes contre les flancs, les avant-bras tout droits et les mains ouvertes, en se renversant la tête sous les rayons de la lune, elle dit :
(( 0 Rabbetna!... Baalet!... Tanit! » et sa voix se traînait d'une façon plaintive, comme pour appeler quelqu'un, ce Anaïtis! Astarté! Derceto! Astoreth! Mylitta! Athara! Elissa! Tiratah!... Par les symboles cachés, — par les cistres résonnants, — par les sillons de la terre, — par l'éternel silence et par l'éternelle fécondité, — dominatrice de la mer ténébreuse et des plages azurées, ô Reine des choses humides, salut! »
Elle se balança tout le corps deux ou trois fois, puis se jeta le front dans la poussière, les bras allongés.
Son esclave la releva lestement, car il fallait, d'après les rites, que quelqu'un vînt arracher le suppliant à sa prosternation; c'était lui dire que les Dieux l'agréaient, et la nourrice de Salammbô ne manquait jamais à ce devoir de piété.
Des marchands de la Gétulie-Darytienne l'avaient, toute petite, apportée à Garthage et, après son affran-
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chisscnient, elle n'avait i)as voulu ahaiuloniier ses maîtres, coimne le pi'ouvait son oi'eillc droite, percée d'un laige trou. Un jupon à raies multicolores, en lui serrant les hanches, descendait sur ses clievilles, où s'entre-choquaient deux cercles d'élain. Sa figure, un peu plate, était jaune comme sa tunique. Des aij^aiilles d'argent très longues faisaient un soleil derrière sa tète. Elle portait sur la narine un bouton de corail, et elle se tenait auprès du lit, plus droite qu'un hernies et les paui)ières baissées.
Salammbô s'avança jusqu'au bord de la terrasse. Ses yeux, un instant, parcoururent l'horizon, puis ils s'abaissèrent sur la ville endormie, et le soupir qu'elle poussa, en lui soulevant les seins, fit onduler d'un bout à l'autre la louî^ue simarre blanche qui pendait autour d'elle sans agrafe ni ceinture. Ses sandales à pointes recourbées disparaissaient sous un amas d'émeraudes, et ses cheveux à l'abandon emplissaient un réseau en fils de pourpre.
Mais elle releva la tête pour contempler la lune, et mêlant à ses paroles des fragments d'hymne, elle murmura :
a Que tu tournes légèrement, soutenue par l'éther impalpable! Il se polit autour de toi, et c'est le mouvement de ton agitation qui distribue les vents et les rosées fécondes. Selon que tu croîs et décroîs, s'allongent ou se rapetissent les yeux des chats et les taches des panthères. Tu gonfles les coquillages! Tu fais bouillonner les vins! Tu putréfies les cadavres! Tu formes les perles au fond de la mer!
(( Et tous les germes, ô Déesse! fermentent dans les obscures profondeurs de ton humidité.
(( Quand tu parais, il s'épand une quiétude sur la terre; les fleurs se ferment, les flots s'apaisent, les hommes fatigués s'étendent la poitrine vers toi, et le monde, avec ses océans et ses montagnes, comme en un miroir, se regarde dans ta figure. Tu es blanche, douce, lumineuse, immaculée, auxiliatrice, purifiante, sereine! »
Le croissant de la lune était alors sur la montagne des Eaux-Chaudes, dans l'échancrure de ses deux sommets, de l'autre côté du golfe. Il y avait en dessous une petite étoile et tout autour un cercle pâle. Salammbô reprit :
(( Mais tu es terrible, maîtresse ! . . . C'est par toi que se produisent les monstres, les fantômes effrayants, les songes menteurs; tes yeux dévorent les pierres des édifices, et les singes sont malades toutes les fois que tu rajeunis.
(( Où donc vas-tu? Pourquoi changer tes formes perpétuellement? Tantôt mince et recourbée, tu glisses dans les espaces comme une galère sans mâture, ou bien au milieu des étoiles tu ressembles à un pasteur qui garde son troupeau. Luisante et ronde, tu frôles la cime des monts comme la roue d'un char.
(( 0 Tanit! tu m'aimes, n'est-ce pas? Je t'ai tant regardée ! Mais non ! tu cours dans ton azur, et moi je reste sur la terre immobile.
(( Taanach, prends ton nebal et joue tout bas sur la corde d'ai^ent, car mon cœur est triste ! »
L'esclave souleva une sorte de harpe en bois
(l'ébène, plus haute (ju'elle et trianpjulaire comme un delta; elle en lixa la pointe dans un f^'iobe de cristal, et des deux bras se mit ;\ jouer.
Les sons se succédaient, sourds et prccipit«''3 comme un bourdonnement d'abeilles, et de plus en plus sonores ils s'envolaient dans la nuit avec la plainte des flots et le frémissement des grands arbres au sommet de l'Acropole.
a Tais-toi! s'écria Salannnbô.
— Qu'as-tu donc, maîtresse? La brise qui souffle, un nuage qui passe, tout à présent t'inquiète et t'agite!
— Je ne sais, dit-elle.
— Tu te fatigues à des prières trop longues '
— Oh ! Taanach, je voudrais m'y dissoudre comme une fleur dans du vin!
— C'est peut-être la fumée de tes parfums?
— Non! dit Salammbô; l'esprit des Dieux habite dans les bonnes odeurs. »
Alors l'esclave lui parla de son père. On le croyait parti vers la contrée de l'ambre, derrière les colonnes de Melkarth. a Mais s'il ne revient pas, disait-elle, il te faudra pourtant, puisque c'était sa volonté, choisir un époux parmi les fils des Anciens...
— Pourquoi? » demanda la jeune fdle. Tous ceux qu'elle avait aperçus lui faisaient horreur avec leurs rires de béte fauve et leurs membres grossiers.
a Quelquefois, Taanach, il s'exhale du fond de mon être comme de chaudes bouffées, plus lourdes que les vapeurs d'un volcan... Oh! je voudrais me perdre dans la brume des nuits, dans le flot des fon-
taines, dans la sève des arbres, sortir de mon corps, n'être qu'un souffle, qu'un rayon, et glisser, monter jusqu'à toi, ô Mère! »
Elle leva ses bras le plus haut possible, en se cambrant la taille, pâle et légère comme la lune avec son grand vêtement. Puis elle retomba sur la couche d'ivoire, haletante; mais Taanach lui passa autour du cou un collier d'ambre avec des dents de dauphin pour bannir les terreurs, et Salammbô dit d'une voix presque éteinte :
ce Va me chercher Schahabarim * . »
Son père n'avait pas voulu qu'elle entrât dans le collège des prêtresses. Il la réservait pour quelque alliance pouvant servir sa politique, si bien que Salammbô vivait seule au milieu de ce palais ; sa mère depuis longtemps était morte.
Elle avait grandi dans les abstinences, les jeûnes et les purifications, toujours entourée de choses exquises et graves, le corps saturé de parfums, l'âme pleine de prières. Jamais elle n'avait goûté de vin ni mangé de viandes, ni touché à une bête immonde, ni posé ses talons dans la maison d'un mort.
Voilà l'ardente, l'extatique jeune fille dont la merveilleuse apparition a enivré le Numide Narr'Havas et le Libyen Màlho. Les deux hommes se haïssent dès le premier jour. Pour Salammbô, et par haine de Mâtho, Narr'Havas trahira la cause des Mercenaires; et Mâtho, dans la guerre contre Garthage, poursuivra la conquête de Salammbô.
1. « C'était le grand-prêtre de Tanit, celui qui avait élevé Salammbô. »
rv — Le conseil des Anciens.
La guerre avait commencé entre Cartlia;^'e et les mercenaires. Ils avaient établi leur camp devant la ville. M.itlio, pénétrant dans l'inlérieiir des murs, avait enlevé le zaïmph, le voile sacré de Tanit auquel la fortune de Carllia^'e était attachée : ce désastre avait découraj5'é les Carlliayinois, Puis, voulant affamer Carlhage, les mercenaires, laissant une partie de leurs troupes à Tunis pour tenir la plaine, avaient été assiéger les deu.v dernières villes qui n'avaient pas passé de leur côté, Utique et Ilippo-Zarytc. Le su (Tète liannon n'avait pas réussi à drl)lo(iuer Utique. On commençait à rr<^retter llamilcar, dont on avait naguère appris la mort avec soulagement : son ambition elFrayait, sa lurie de guerre lassait les marchands (le Cartilage, Mais seul il pouvait sauver la ville. Soudain il reparut, et la foule espéra.
Cependant les Anciens gardaient leurs rancunes et leur jalousie. La séance du conseil où Hamilcar se rendit dès(|u'il fut débarqué, fut orageuse : nous sommes loin des majestueuses délibérations et des belles harangues de Tite-Live.
Le temple de Moloch était bâti au pied d'une gorge escarpée, dans un endroit sinistre. On n'apercevait d'en bas que de hautes murailles montant indéfiniment, telles que les parois d'un monstrueux tombeau. La nuit était sombre, un brouillard grisâtre semblait peser sur la mer. Elle battait contre la falaise avec un bruit de râles et de sanglots, et des ombres peu à peu s'évanouissaient comme si elles eussent passé à travers les murs.
Mais sitôt qu'on avait franchi la porte, on se trouvait dans une vaste cour quadrangulaire, que bordaient des arcades. Au milieu, se levait une masse
d'architecture à huit pans égaux. Des coupoles la surmontaient en se tassant autour d'un second étage qui supportait une manière de rotonde, d'où s'élançait un cône à courbe rentrante, terminé par une boule au sommet.
Des feux brûlaient dans des cylindres en filigrane, emmanchés à des perches que portaient des hommes. Ces lueurs vacillaient sous les bourrasques du vent et rougissaient les peignes d'or fixant à la nuque 'leurs cheveux tressés. Ils couraient, s'appelaient pour recevoir les Anciens.
Sur les dalles, de place en place, étaient accroupis, comme des sphinx, des lions énormes, symboles vivants du Soleil dévorateur. Ils sommeillaient, les paupières entre-closes. Mais, réveillés par les pas et par les voix, ils se levaient lentement, venaient vers les Anciens, qu'ils reconnaissaient à leur costume, se frottaient contre leurs cuisses en bombant le dos avec des bâillements sonores; la vapeur de leur haleine passait sur la lumière des torches. L'agitation redoubla, des portes se fermèrent, tous les prêtres s'enfuirent, et les Anciens disparurent sous les colonnes qui faisaient autour du temple un vestibule profond.
Elles étaient disposées de façon à reproduire par leurs rangs circulaires, compris les uns dans les autres, la période saturnienne contenant les années, les années les mois, les mois les jours, et se touchaient à la fin contre la muraille du sanctuaire.
C'était là que les Anciens déposaient leurs bâtons en corne de narval, — car une loi toujours observée punissait de mort celui qui entrait à la séance avec
une arme qwelcoiiqiie. IMiisiours portaient au bas de leur vètein<Mit une déchirure arrèté(î par un V^alon de pourpre, pour bien montrer qu'en pleurant la mort de leurs proches ils n'avaient point ménagé leurs liabits, et ce témoi'^nage d'affliction empôcliait la fente de s'agrandir. D'autres gardaient leur barbe enfermée dans un petit sac de peau violette, que deux cordons attachaient aux oreilles. Tous s'abordèrent en s'einbrassant poitrine contre poitrine. Ils entouraient Hamilcar, ils le félicitaient; on aurait dit des frères qui revoient leur frère.
Ces hommes étaient généralement trapus, avec des nez recourbés comme ceux des colosses assyriens. Quelques-uns cependant, parleurs pommettes plus saillantes, leur taille plus haute et leurs pieds plus étroits, trahissaient une origine africaine, des ancêtres nomades. Ceux qui vivaient continuellement au fond de leurs comptoirs avaient le visage pâle; d'autres gardaient sur eux comme la sévérité du désert, et d'étranges joyaux scintillaient à tous les doigts de leurs mains, hàléos par des soleils inconnus. On distinguait les navigateurs au balancement de leur démarche, tandis que les hommes d'agriculture sentaient le pressoir, les herbes sèches et la sueur de mulet. Ces vieux pirates faisaient labourer des campagnes, ces ramasseurs d'argent équipaient des navires, ces propriétaires de culture nourrissaient des esclaves exerçant des métiers. Tous étaient savants dans les disciplines religieuses, experts en stratagèmes, impitoyables et riches. Ils avaient l'air fatigués par de longs soucis. Leurs yeux pleins de flammes regardaient avec défiance,
et l'habitude des voyages et du mensonge, du trafic et du commandement, donnait à toute leur personne un aspect de ruse et de violence, une sorte de brutalité discrète et convulsive. D'ailleurs, l'influence du Dieu les assombrissait.
Ils passèrent d'abord par une salle voûtée, qui avait la forme d'un œuf. Sept portes, correspondant aux sept planètes, étalaient contre sa muraille sept carrés de couleur différente. Après une longue chambre, ils entrèrent dans une autre salle pareille.
Un candélabre tout couvert de fleurs ciselées brûlait au fond, et chacune de ses huit branches en or portait dans un calice de diamants une mèche de byssus. Il était posé sur la dernière des longues marches qui allaient vers un grand autel, terminé aux angles par des cornes d'airain. Deux escaliers latéraux conduisaient à son sommet aplati; on n'en voyait pas les pierres; c'était comme une montagne de cendres accumulées, et quelque chose d'indistinct fumait dessus, lentement. Puis au delà, plus haut que le candélabre, et bien plus haut que l'autel, se dressait le Moloch, tout en fer, avec sa poitrine d'homme où bâillaient des ouvertures. Ses ailes ouvertes s'étendaient sur le mur, ses mains allongées descendaient jusqu'à terre; trois pierres noires, que bordait un cercle jaune, figuraient trois prunelles à son front, et, comme pour beugler, il levait dans un effort terrible sa tête de taureau.
Autour de l'appartement étaient rangés des escabeaux d'ébène. Derrière chacun d'eux, une tige en bronze posant sur trois griffes supportait un flambeau. Toutes ces lumières se reflétaient dans les
losaFij^os do nacre qui pavaient la siillo. Klle était si haute que la couleur rou'^e des murailles, en montant vers la vofite, se faisait noire, et les trois yeux de l'idole appar'aissaient t(nit en haut, connue des étoiles à demi i)er(luL's dans la nuit.
Les Anciens s'assirent sur les escaheaux d'éhène, ayant mis par-dessus leur tète la cpieue de leur rohe. Ils restaient immobiles, les mains croisées dans leurs larges manches, et le dallage de nacre semblait un tleuve lumineux qui, ruisselant de l'autel vers la porte, coulait sous leurs i)ieds nus.
Les quatre pontifes se tenaient au milieu, dos à dos, sur quatre sièges d'ivoire formant la croix, le grand-prètre d'Eschmoûn en robe d'hyacinthe, le grand-prètre de Tanit en robe de lin blanc, le grand-prètre du Khamon en robe de laine fauve, et le grand-prêtre de Moloch en robe de pourpre.
Hamilcar s'avança vers le candélabre. Il tourna tout autour en considérant les mèches qui brûlaient, puisjetasur elles une poudre parfumée; des flammes violettes parurent à l'extrémité des branches.
Alors une voix aiguë s'éleva, une autre y répondit; et les cent Anciens, les quatre pontifes, et Hamilcar debout, tous à la fois entonnèrent un hymne, et répétant toujours les mêmes syllabes en renforçant les sons, leurs voix montaient, éclatèrent, devinrent terribles, puis, d'un seul coup, se turent.
On attendit quelque temps. Enfin Hamilcar tira de sa poitrine une petite statuette à trois tètes, bleue comme du saphir, et il la posa devant lui. C'était l'image de la Vérité, le génie même de sa parole.
Puis il la replaça dans son sein, et tous, comme saisis d'une colère soudaine, crièrent :
(( Ce sont tes bons amis les Barbares! Traître! infâme! Tu reviens pour nous voir périr, n'est-ce pas? Laissez-le parler ! — Non ! non ! »
Ils se vengeaient de la contrainte où le cérémonial politique les avait tout à l'heure obligés; et bien qu'ils eussent souhaité le retour d'Hamilcar, ils s*indignaient maintenant de ce qu'il n'avait point prévenu leurs désastres ou plutôt ne les avait pas subis comme eux.
Quand le tumulte fut calmé, le pontife de Moloch se leva :
(( Nous te demandons pourquoi tu n'es pas revenu à Garthage?
— Que vous importe! » répondit dédaigneusement le Suffète.
Leurs cris redoublèrent.
(( De quoi m'accusez- vous? J'ai mal conduit la guerre, peut-être? Vous avez vu l'ordonnance de mes batailles, vous autres qui laissez commodément à des Barbares...
— Assez ! assez ! »
Il reprit, d'une voix basse, pour se faire mieux écouter :
c( Oh ! cela est vrai ! Je me trompe, lumières des Baals; il en est parmi vous d'intrépides! Giscon, lève-toi! » Et, parcourant la marche de l'autel, les paupières à demi fermées, comme pour chercher quelqu'un, il répéta : (( Lève-toi, Giscon! tu peux m'accuser, ils te défendront! Mais où est-il? » Pui-^, comme se ravisant : « Ah! dans sa maison, sans
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doute? cntoiirô de ses lils, commandant à s(î.s esclaves, heureux, et coniptant sur le nuir les colliers d'houuour que la patrie lui a dorniés ! »
Ils s';ij;ilaicut avec des haussements d'épaules, connue lUij^ellés par des lanières. — a Vous ne savez même pas s'il est vivant ou s'il est mort! d Kt satis se soucier de leurs clameurs, il disait (ju'en abandonnant le SulTete, c'était la République qu'on avait abandonnée. De même la paix romaine, si avantageuse qu'elle leur parût, était plus funeste que vinj^t batailles. Quelipies-uns applaudirent, les moins riclies du Conseil, suspects d'incliner toujours vers le peuple ou vers la tyrannie. Leurs adversaires, chefs des Syssites et administrateurs, en triomphaient par le nombre; les plus considérables s'étaient rangés près d'IIannon, qui siégeait à l'autre bout de la salle, devant la haute porte, fermée par une tapisserie d'hyacinthe.
Il avait peint avec du fard les ulcères de sa figure. Mais la poudre d'or de ses cheveux lui était tombée sur les épaules, où elle faisait deux plaques brillantes, et ils paraissaient blanchâtres, fins et crépus comme de la laine. Des linges imbibés d'un parfum gras qui dégouttelait sur les dalles, enveloppaient ses mains, et sa maladie ' sans doute avait considérablement augmenté, car ses yeux disparaissaient sous les plis de ses paupières. Pour voir, il lui fallait se renverser la tète. Ses partisans l'engageaient à parler. Enfin, d'une voix rauque et hideuse :
i. L*cléphanliasis.
(( Moins d'arrogance, Barca! Nous avons tous été vaincus! Chacun supporte son mallieur! résigne-toi!
— Apprends-nous plutôt, dit en souriant Hamilcar, comment tu as conduit tes galères dans la flotte romaine?
— J'étais chassé par le vent, répondit Hannon.
— Tu fais comme le rhinocéros qui piétine dans sa fiente : tu étales ta sottise ! tais-toi ! » Et ils commencèrent à s'incriminer sur la bataille des îles agates.
Hannon l'accusait de n'être pas venu à sa rencontre.
(( Mais c'eût été dégarnir Éryx. Il fallait prendre le large; qui t'empêchait? Ah! j'oubliais! tous les éléphants ont peur de la mer ! »
Les gens dHamilcar trouvèrent la plaisanterie si bonne qu'ils poussèrent de grands rires. La voûte en retentissait, comme si l'on eût frappé des tympanons.
Hannon dénonça l'indignité d'un tel outrage cette maladie lui étant survenue par un refroidissement au siège d'Hécatompyle, et des pleurs coulaient sur sa face comme une pluie d'hiver sur une muraille en ruine.
Hamilcar reprit :
(( Si vous m'aviez aimé autant que celui-là, il y aurait maintenant une grande joie dans Carthage! Combien de fois n'ai-je pas crié vers vous! et toujours vous me refusiez de l'argent!
— Nous en avions besoin, dirent les chefs des Syssites.
— Et quand mes afl'aires étaient désespérées, —
SALAMMBO <0l
nous avons bu l'urine de mulets et mangé les courroies de nos sandales, — quand j'aurais voulu fjue les brins d'herbe fussent d(îs soldats, et faire des bataillons avec la pourriture de nos morts, vous rappelez chez vous ce qui me restait de vaisseaux!
— Nous ne pouvions pas tout risquer », réponflit Baat-Haal, possesseur de mines d'or dans la Gétulie- Darytienne.
« Que faisiez-vous cependant, ici, à Carthage, dans vos maisons, derrière vos murs? Il y a des Gaulois sur l'Kridan qu'il fallait pousser, des Chananéens à Gyrène qui seraient venus, et tandis que les Romains envoient à Ptolémée des ambassadeurs ..
— Il nous vante les Romains, à présent! » Quelqu'un lui cria : (( Combien t'ont-ils payé pour les défendre?
— Demande-le aux plaines du Brutium, aux ruines de Locres, de Métaponte et d'Héraclée! J'ai brûlé tous leurs arbres, j'ai pillé tous leurs temples, et jusqu'à la mort des petits-fils de leurs petits-fils...
— Eh! tu déclames comme un rhéteur! » fit Kapouras, un marchand très illustre. «Que veux-tu donc?
— Je dis qu'il faut être plus ingénieux ou plus terrible! Si l'Afrique entière rejette votre joug, c'est que vous ne savez pas, maîtres débiles, l'attacher à ses épaules! Agatlioclès, Régulus, Cœpio, tous les hommes hardis n'ont qu'à débarquer pour la prendre; et quand les Libyens, qui sont à l'orient, s'entendront avec les Numides, qui sont à l'occident, et que les Nomades viendront du sud et les Romains
du nord... » Un cri d'horreur s'éleva, ce Oh! vous frapperez vos poitrines, vous vous roulerez dans la poussière et vous déchirerez vos manteaux! N'importe! il faudra s'en aller tourner la meule dans Suburre et faire la vendange sur les collines du Latium. »
Ils se battaient la cuisse droite pour marquer leur scandale, et les manches de leurs robes se levaient comme de grandes ailes d'oiseaux effarouchés. Hamilcar, emporté par un esprit, continuait, debout sur la plus haute marche de l'autel, frémissant, terrible; il levait les bras, et les rayons du candélabre qui brûlait derrière lui passaient entre ses doigts comme des javelots d'or.
(( Vous perdrez vos navires, vos campagnes, vos chariots, vos lits suspendus, et vos esclaves qui vous frottent les pieds! Les chacals se coucheront dans vos palais, la charrue retournera vos tombeaux. Il n'y aura plus que le cri des aigles et l'amoncellement des ruines. Tu tomberas, Garthage! »
Les quatre pontifes étendirent leurs mains pour écarter l'anathème. Tous s'étaient levés. Mais le Suffète-de-la-mer, magistrat sacerdotal sous la protection du Soleil, était inviolable tant que l'assemblée des Riches ne l'avait pas jugé. Une épouvante s'attachait à l'autel. Ils reculèrent.
Hamilcar ne parlait plus. L'œil fixe et la face aussi pâle que les perles de sa tiare, il haletait, presque effrayé par lui-même et l'esprit perdu dans des visions funèbres. De la hauteur où il était, tous les flambeaux sur les tiges de bronze lui semblaient
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une vaste couronne de (eux, posée à ras des dalle?; des fumées noires, s'en échappant, montaient dans les ténèbres de la voûte; et le silence, pendant quelques minutes, fut tellement profond qu'on entendait au loin le bruit de la mer.
Puis les Anciens se mirent à s'interroger. Leurs intérêts, leur existence, se trouvaient attaqués par les Barbares. Mais on ne pouvait les vaincre sans le secours du Sulfùte; et cette considération, malgré leur orgueil, leur fit oublier toutes les autres. On prit à part ses amis. Il y eut des réconciliations intéressées, des sous-entendus et des promesses, llamilcar ne voulait plus se mêler d'aucun gouvernement. Tous le conjurèrent. Ils le suppliaient; et comme le mot de trahison revenait dans leurs discours, il s'emporta. Le seul traître, c'était le Grand- Conseil, car l'engagement des soldats e.xpirant avec la guerre, ils devenaient libres dès que la guerre était finie; il exalta même leur bravoure et tous les avantages qu'on en pourrait tirer en les intéressant à la République par des donations, des privilèges.
Alors Magdassan, un ancien gouverneur de provinces, dit en roulant ses yeux jaunes :
« Vraiment, Barca, à force de voyager, tu es devenu un Grec ou un Latin, je ne sais quoil Que parles-tu de récompenses pour ces hommes? Périssent dix mille Barbares plutôt qu'un seul d'entre nous! y)
Les Anciens approuvaient de la tête en murmurant : a Oui, faut-il tant se gêner? on en trouve toujours!
— Et l'on s'en débarrasse commodément, n'est-ce
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pas? On les abandonne, ainsi que vous ovez fait en Sardaigne. On avertit l'ennemi du chemin qu'ils doivent prendre, comme pour ces Gaulois dans la Sicile, ou bien on les débarque au milieu de la mer. En revenant, j'ai vu le rocher tout blanc de leurs os!
— Quel malheur! fit impudemment Kapouras.
— Est-ce qu'ils n'ont pas cent fois tourné à l'ennemi? » exclamaient les autres.
Hamilcar s'écria :
«.Pourquoi donc, malgré vos lois, les avez-vous rappelés à Garthage? Et quand ils sont dans votre ville, pauvres et nombreux au milieu de toutes vos richesses, l'idée ne vous vient pas de les affaiblir par la moindre division! Ensuite vous les congédiez avec leurs femmes et avec leurs enfants, tous, sans garder un seul otage 1 Gomptiez-vous qu'ils s'assassineraient pour vous épargner la douleur de tenir vos serments? Vous les haïssez, parce qu'ils sont forts! Vous me haïssez encore plus, moi, leur maître! Oh! je l'ai senti, tout à l'heure, quand vous me baisiez les mains, et que vous vous reteniez tous pour ne pas les mordre! »
Si les lions qui dormaient dans la cour fussent entrés en hurlant, la clameur n'eût pas été plus épouvantable. Mais le pontife d'Eschmoûn se leva, et, les deux genoux l'un contre l'autre, les coudes au corps, tout droit et les mains à demi ouvertes, il dit :
(( Barca, Garthage a besoin que tu prennes contre les Mercenaires le commandement général des forces puniques I
— Je refuse, répondit Ilainilcar.
— Nous te donnerons pleine autorité, crièrent los chefs des Syssites.
— Non !
— Sans aucun contrôle, sans partar^e, tout l'argent que tu voudi-as, tous les captifs, tout le butin, cinquante acres de terre par cadavre d'ennemi.
— Non ! non ! parce qu'il est impossible de vaincre avec vous !
— Il en a peur!
— Parce que vous êtes lâches, avares, ingrats, pusillanimes et fous!
— Il les ménage!
— Pour se mettre à leur tète, dit quelqu'un.
— Et revenir sur nous », dit un autre; et du fond de la salle, Ilannon hurla :
a II veut se faire roi ! »
Alors ils bondirent, en renversant les sièges et les flambeaux : leur foule s'élan(;a vers l'autel; ils brandissaient des poignards. Mais fouillant sous ses manches, Hamilcar tira deux larges coutelas; et à demi courbé, le pied gauche en avant, les yeux flamboyants, les dents serrées, il les défiait, immobile sous le candélabre d'or.
Ainsi, par précaution, ils avaient apporté des armes; c'était un crime; ils se regardèrent les uns les autres effrayés. Comme tous étaient coui)ables, chacun bien vite se rassura; et peu à peu, tournant le dos au Suflete, ils redescendirent, enragés d'humiliation. Pour la seconde fois, ils reculaient devant lui. Pendant quelque temps, ils restèrent debout. Plusieurs qui s'étaient blessés les doigts les por-
taient à leur bouche ou les roulaient doucement dans le bas de leur manteau, et ils allaient s'en aller quand Hamilcar entendit ces paroles :
« Eh! c'est une délicatesse pour ne pas affliger sa fille ! ))
Et les. injures pleuvent sur Salammbô; on savait l'efFet qu'elle avait produit sur Narr Havas et Màtho; et Ton se souvenait du vol du zaïmph, commis à sa garde. Hamilcar entre en fureur.
Il arracha sa tiare, insigne de sa dignité, — sa tiare à huit rangs mystiques dont le milieu portait une coquille d'émeraude — et à deux mains, de toutes ses forces, il la lança par terre; les cercles d'or en se brisant rebondirent, et les perles sonnèrent sur les dalles. Ils virent alors sur la blancheur de son front une longue cicatrice ; elle s'agitait comme un serpent entre ses sourcils; tous ses membres tremblaient. Il monta un des escaliers latéraux qui conduisaient sur l'autel et il marchait dessus! C'était se vouer au Dieu, s'offrir en holocauste. Le mouvement de son manteau agitait les lueurs du candélabre plus bas que ses sandales, et la poudre fine, soulevée par ses pas, l'entourait comme un nuage jusqu'au ventre. Il s'arrêta entre les jambes du colosse d'airain. Il prit dans ses mains deux poignées de cette poussière dont la vue seule faisait frissonner d'horreur tous les Carthaginois, et il dit :
c( Par les cent flambeaux de vos Intelligences! par les huit feux des Kabyres! par les étoiles, les météores et les volcans ! par tout ce qui brûle ! par la soif du Désert et la salure de l'Océan! par la
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caverno d'Iladrumèle et l'empire des Ames! par l'exlerminatioii ! par la ceiulre de vos lils, et la cendre des frères de vos aïeux, avec qui maintenant je confonds la mienne! vous, les Cent du Conseil (l(î Carthaj^^e, vous avez menti en a(!cusant ma fille' Kt moi, Hamilcar IJarca, SuHete-de-ki-mer, Chef des lUclies et Dominateur du peuple, devant Molochà-tète-de-taureau, je jure... d On s'attendait à quelijuc chose d'épouvantable, mais il reprit d'une voix plus haute et plus calme : a ... que même je ne lui en parlerai pas! »
Les serviteurs sacrés, portant des peignes d'or, entrèrent, — les uns avec des éponges de pourpre et les autres avec des branches de palmier. Ils relevèrent le rideau d'hyacinthe étendu devant la porte; et, par l'ouverture de cet angle, on aperçut au fond des autres salles le grand ciel rose qui semb4ait continuer la voûte, en s'appuyant à l'horizon sur la mer toute bleue. Le soleil, sortant des Ilots, montait. Il frappa tout à coup contre la poitrine du colosse d'airain, divisée en sept compartiments que fermaient des grilles. Sa gueule aux dents rouges s'ouvrait dans un horrible bâillement; ses naseaux énormes se dilataient, le grand jour l'animait, lui donnait un air terrible et impatient, comme s'il avait voulu bondir au dehors pour se mêler avec l'astre, le Dieu, et parcourir ensemble les immensités.
Cependant les flambeaux répandus par terre brûlaient encore, en allongeant çà et là sur les pavés de nacre comme des taches de sang. Des Anciens chancelaient épuisés; ils aspiraient à pleins poumons la
fraîcheur de l'air; la sueur coulait sur leurs faces livides; à force d'avoir crié ils ne s'entendaient plus. Mais leur colère contre le Suffète n'était point calmée ; en manière d'adieux ils lui jetaient des menaces, et Hamilcar leur répondait :
(( A la nuit prochaine, Barca, dans le temple d'Eschmoùn!
— J'y serai!
— Nous te ferons condamner par les Riches.
— Et moi par le peuple !
— Prends garde de finir sur la croix !
— Et vous déchirés dans les rues ! »
Dès qu'ils furent sur le seuil de la cour, ils reprirent un calme maintien.
Leurs coureurs et leurs cochers les attendaient à la porte. La plupart s'en allèrent sur des mules blanches. Le Suffète sauta dans son cliar, prit les rênes ; les deux bêtes, courbant leur encolure et frappant en cadence les cailloux qui rebondissaient, montèrent au grand galop toute la voie des Mappales, et le vautour d'argent, à la pointe du timon, semblait voler tant le char passait vite.