Larves de hannetons
BOUVAHi) f:t i»i^:cucnET 305
En dépit des chaulaj^es pernicieux, des binages épargnes et des échardonnages intempestifs, Bouvard, l'année suivante, avait devant lui une belle récolte d(î froment. Il imagina de la dessécher f)ar la fei'nientation, genre hollandais, système Clap- Mayer; — c/est-à-dire (|u'il la lit abattre d'un seul coup et tasser en meules, qui seraient démolies dès que le gaz s'en échapperait, puis exposées au grand air; — après quoi, Bouvard se retiia sans la moindre inquiétude.
Le lendemain, pendant qu'ils dînaient, ils entendirent sous la hétrée le battement d'un tambour. Germaine sortit pour voir ce qu'il y avait; mais l'homme était déjà loin. Presque aussitôt, la cloche de l'église tinta violemment.
Une angoisse saisit Bouvard et Pécuchet. Ils se levèrent, et, impatients d'être renseignés, s'avancèrent tète nue du côté de Chavignolles.
Une vieille femme passa. Elle ne savait rien. Ils arrêtèrent un petit garçon, qui répondit :
a Je crois que c'est le feu! »
Et le tambour continuait à battre, la cloche tintait plus fort. Enfin ils atteignirent les premières maisons du village. L'épicier leur cria de loin :
a Le feu est chez vous ! »
Pécuchet prit le pas gymnastique; et il disait à Bouvard, courant du même train à son côté :
a. Une, deux ; une, deux! » — en mesure, comme les chasseurs de Vincennes.
La route qu'ils suivaient montait toujours; le terrain, en pente, leur cachait l'horizon. Ils arrivèrent
en haut, près de la Butte; — et, d'un seul coup d'œil, le désastre leur apparut.
Toutes les meules, çà et là, flambaient comme des volcans, au milieu de la plaine dénudée, dans le calme du soir.
Il y avait, autour de la plus grande, trois cents personnes peut-être; et sous les ordres de M. Foureau, le maire, en écbarpe tricolore, des gars avec des perches et des crocs tiraient la paille du sommet, afin de préserver le reste.
Bouvard, dans son empressement, faillit renverser M"'" Bordin \ qui se trouvait là. Puis, apercevant un de ses valets, il l'accabla d'injures pour ne l'avoir pas averti. Le valet, au contraire, par excès de zèle, avait d'abord couru à la maison, à l'église, puis chez Monsieur, et était revenu par l'autre route.
Bouvard perdait la tête. Ses domestiques l'entouraient, parlant à la fois, et il défendait d'abattre les meules, suppliait qu'on le secourût, exigeait de l'eau, réclamait des pompiers.
(( Est-ce que nous en avons! s'écria le maire.
— C'est de votre faute! » reprit Bouvard.
Il s'emportait, proféra des choses inconvenantes, et tous admirèrent la patience de M. Foureau, qui était brutal cependant, comme l'indiquaient ses grosses lèvres et sa mâchoire de bouledogue.
La chaleur des meules devint si forte, qu'on ne pouvait plus en approcher. Sous les flammes dévorantes la paille se tordait avec des crépitations, les