I. — Le défilé des Dieux
[Le sujet légendaire de la Tentation de saint Antoine est bien connu. Une des plus curieuses formes de tentation que le démon essaie, c'est la tentation de la philosophie critiqno, qu'il présente à l'intelligtMice du saint. Il lui montre l'équivalence fondamentale des dieux et des religions, l'identité secrète du principe qui ohIii,'e l'humanité à adorer, la succession protligieuse des dieux qui se remplacent, depiiis les plus vul^^aires idoles jusqu'au crucifié, destiné, lui aussi, à passer. Pendant tout le défilé, Hilarion se lient aux côtés d'Antoine, soulii:nant les analogies qui rapprochent la vraie religion des fausses croyances, entamant de sa raillerie mordante la pure foi du saint; et Hilarion, c'est le démon, l'irréconciliable ennemi du Christ et de l'Église : la Science.]
Alors défilent devant eux des idoles de toutes les nations et de tous les âges, en bois, en métal, en granit, en plumes, en peaux cousues.
Les plus vieilles, antérieures au Déluge, disparaissent sous des goémons qui pendent comme des criiiitTcs. Quelquesunes, trop longues |)Our leur base, craquent dans leurs jointures et se cassent les reins en marchant. D'autres laissent couler du sable par les trous de leurs ventres.
Antoine et Hilarion s'amusent énormément, ils se tiennent les côtes à force de rire.
Ensuite, passent des idoles à profil de mouton. Elles titubent sur leurs jambes cagneuses, entr'ouvrent leurs paupières et bégayent comme des muets : « Bâ! bâ! bâ! »
A mesure qu'elles se rapprochent du type humain, elles irritent Antoine davantage. Il les frappe à coups de poing, à coups de pied, s'acharne dessus.
Elles deviennent effroyables — avec de hauts panaches, des yeux en boules, les bras terminés par des griffes, des mâchoires de requin.
Et devant ces Dieux, on égorge des hommes sur des autels de pierre; d'autres sont broyés dans des cuves, écrasés sous des chariots, cloués dans des arbres. Il y en a un, tout en fer rougi et à cornes de taureau, qui dévore des enfants.
ANTOINE
Horreur!
HILARION
Mais les Dieux réclament toujours des supplices Le tien même a voulu...
ANTOINE pleurant :
Oh! n'achève pas, tais-toi!
L'enceinte des roches se change en une vallée. Un trc.ipeau de bœufs y pâture l'herbe rase.
Le pasteur qui les conduit observe un nuage; — et jette dans l'air, d'une voii( aiguë, des paroles impératives.
HILARION
Comme il a besoin de pluie, il tâche, par des chants, de contraindre le roi du ciel à ouvrir la nuée féconde.
ANTOINE, en riant :
Voilà un orgueil trop niais !
HILARION
Pourquoi fais-tu des exorcismes?
La vallée devient une mer de lait, immobile et sans bornas. Au milieu flotte un long berceau, composé par les enrou-
lemenls d'un si>r|>ent dont toutes les Irlcs, s'inclinant .'i la fois, on)l)ragenl un «lieu cndomn sur son corps.
11 est jeune, imberbe, |>lu8 beau qu'une lille, et couverl de voiles diai)hanes. Les perles de sa tiare brillent doucement comme des lunes, un chapelet d'étoiles fait plusieurs tours sur sa poitrine; — et une main sous la tête, l'autre bras étendu, il re[)ose, d'un air songeur et enivre.
Une femme accroupie devant ses pieds atlond qu'il se réveille.
niLARION
C'est la dualité primordiale des Bralikmanes, — l'Absolu ne s'expriiiiant par aucune forme.
Sur le nombril du Dieu une tige de lotus a poussé; et, dans son calice, paraît un autre Dieu à trois visages.
ANTOINE
Tiens, quelle invention!
HILARION
Père, Fils et Saint-Esprit ne font de même qu'une seule personne!
Les trois têtes s'écartent, et trois grands Dieux paraissent.
Le premier, qui est rose, mord le bout de son orteil.
Le second, qui est bleu, agite (|ualre bras.
Le troisième, qui est vert, porte un collier de crânes humains.
En face d'eux, immédiatement surprissent trois Déesses, l'une enveloppée d'un réseau, l'autre oITrant une coup»*, la dernière brandissant un arc.
Et ces Dieux, ces Déesses se décuplent, se multiplient. Sur leurs épaules poussent des bras, au bout de leurs bras des mains tenant des étendards, des haches, des boucliers, des épées, des parasols et des tambours. Des fontaines jaillissent de leurs télés, des herbes descendcnlde leurs narines.
A cheval sur des oiseaux, bercés dans des palan(|uins, trônant sur des sièges d'or, debout dans des niches d'ivoire, ils songent, voyagent, commandent, boivent du vin, respirent dos lleurs. Des danseuses tournoient, des géants poursuivent des monstres; à l'entrée des grottes des solitaires méditent. On ne distingue pas les prunelles des étoiles, les nuages des banderoles; des paons s'abreuvent à des ruisseaux de poudre d'or, la broderie des pavillons se mêle aux taches des léopards,
des rayons colorés s'entrecroisent sur l'air bleu, avec des flèches qui voient et des encensoirs qu'on balance.
Et tout cela se développe comme une haute frise — appuyant ] sa base sur les rochers et montant jusque dans le ciel.
[Hilarion explique toute cette floraison hindoue de formes divines.]
Tout à coup paraît un homme nu assis au milieu du sable, les jambes croisées. Un large halo vibre, suspendu derrière, lui. Les petites boucles de ses cheveux noirs, et à reflets d'azur, contournent symétriquement une protubérance au haut de son crâne. Ses bras, très longs, descendent droits contre ses flancs. Ses deux mains, les paumes ouvertes, reposent à plat sur ses cuisses. Le dessous de ses pieds oiïre l'image de deux soleils; et il reste complètement immobile — en face d'Antoine et d'Hilarion, — avec tous les Dieux à l'entour, échelonnés sur les roches comme sur les gradins d'un cirque. Ses lèvres s'entr'ouvrent; et d'une voix profonde :
Je suis le maître de la grande aumône, le secours des créatures, et aux croyants comme aux profanes j'expose la loi.
Pour délivrer le monde, j'ai voulu naître parmi les hommes. Les Dieux pleuraient quand je suis parti...
HILARION murmure entre ses dents :
« Et quand ils virent l'étoile s'arrêter, ils conçurent une grande joie! »
Antoine regarde plus attentivement le Buddha qui reprend :
Du fond de l'Himalaya, un religieux centenaire accourut pour me voir.
HILARION
(( Un homme appelé Siméon, qui ne devait pas mourir avant d'avoir vu le Christ! »