LE BUDDHA
Moi aussi, j'ai fait des choses étonnantes — ne mangeant par jour qu'un seul grain de riz, et les grains de riz dans ce temps-là n'étaient pas plus gros qu'à présent; — mes poils tombèrent, mon corps devint noir; mes yeux rentrés dans les orbites semblaient des étoiles aperçues au fond d'un puits.
Pendant six ans, je me suis tenu immobile, exposé aux mouches, aux lions et aux serpents; et les grands soleils, les grandes ondées, la neige, la foudre, la grêle et la tempête, je recevais tout cela, sans m'abriter même avec la main.
Les voyageurs qui passaient, me croyant mort, me jetaient de loin des mottes de terre!
La tentation du Diable me manquait.
Je l'ai appelé.
Ses fils sont venus, — hideux, couverts d'écaillés, nauséabonds comme des charniers, hurlant, sifflant, beuglant, entre-choquant des armures et des os de mort. Quelques-uns crachent des flammes par les naseaux, quelques-uns font des ténèbres avec leurs ailes, quelques-uns portent des chapelets de doigts coupés, quelques-uns boivent du venin de serpent dans le creux de leurs mains; ils ont des tètes de
porc, de rhinocéros ou de crapaud, toutes sortes de lij^^ures inspirant le dégoût ou la terreur.
ANTOINE !i part :
J'ai enduré cela, autrefois!
LK lU'nmiA Ayant vaincu le démon, j'ai passé douze ans à me nourrir exclusivement de parfums; — et comme j'avais acquis les cinq vertus, les cinq facultés, les dix forces, les dix-huit substances, et pénétré dans les quatre sphères du monde invisible, l'Intelligence fut à moi! Jedevins le Buddha!
Tous les Dieux s'inclinent; ceux qui ont plusieurs tètes les baissent à la fois.
Il lève dans l'air sa haute main et reprrnd :
En vue de la délivrance des êtres, j'ai fait des centaines de mille de sacrifices! J'ai donné aux pauvres des robes de soie, des lits, des chars, des maisons, des tas d'or et des diamants. J'ai donné mes mains aux manchots, mes jambes aux boiteux, mes prunelles aux aveugles; j'ai coupé ma tête pour les décapités. Au temps que j'étais roi, j'ai distribué des provinces; au temps que j'étais brahkmane, je n'ai méprisé personne. Quand j'étais un solitaire, j'ai dit des paroles tendres au voleur qui m'égorgea. Quand j'étais un tigre, je me suis laissé mourir de faim.
Et dans cette dernière existence, ayant prêché la loi, je n'ai plus rien à faire. La grande période est accomplie! Les hommes, les animaux, les Dieux, les bambous, les océans, les montagnes, les grains de sable des Ganges avec les myriades de myriades
3i8 PAGES CHOISIES DE FLAUBERT
d'étoiles, tout va mourir; — et, jusqu'à des naissances nouvelles, une flamme dansera sur les ruines des mondes détruits!
Alors un vertige prend les Dieux. Ils chancellent, tombent en convulsions, et vomissent leurs existences. Leurs couronnes éclatent, leurs étendards s'envolent. Ils arrachent leurs attributs, lancent par-dessus l'épaule les coupes où ils buvaient l'immortalité, s'étranglent avec leurs serpents, s'évanouissent en fumée; et quand tout a disparu...
HILARION lentement :
Tu viens de voir la croyance de plusieurs centaines de millions d'hommes!
Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout près de lui, et tournant le dos à la croix, Hilarion le regarde. Un assez long temps s'écoule.
[Passent le poisson Oannès, dieu des Chaldéens, les astres, dieux des Babyloniens, Ormuz et Ahriman, dieux des Perses.]
Alors paraît la grande Diane d'Éphèse, noire, avec des yeux d'émail, les coudes aux flancs, les avant-bras écartés, les mains ouvertes.
Des lions rampent sur ses épaules; des fruits, des fleurs et des étoiles s'entrecroisent sur sa poitrine; et, depuis le ventre jusqu'aux pieds, elle est prise dansunegaine étroite d'oùs'élancent à mi-corps des taureaux, des cerfs, des griffons et des abeilles. — On l'aperçoit à la blanche lueur que fait un disque d'argent, rond comme la pleine lune, posé derrière sa tête.
Où est mon temple?
Où sont mes amazones?
Qu'ai-je donc. .. moi l'incorruptible, voilà qu'une défaillance me prend !
Ses fleurs se fanent. Ses fruits trop mûrs se détachent. Les lions, les taureaux penchent leur cou; les cerfs bavent épuisés; les abeilles, en bourdonnant, meurent par terre...
Sa gaine éclate. Elle la saisit par le bas, comme le pan d'une robe, y jette ses animaux, ses floraisons, — puis rentre dans l'obscurité.
Kt au loin, des voix murmurent, pronilcnt, ruRisscnl, brament et beuglent. L'ôpaisseur de la nuit er>t au;;rnetitêe par dos haleines. Les gouttes d'une pluie chaude tombent.
ANTOINE
Gomme c'est bon, lo parriun dos palmiers, Je frémissement des leuilles vertes, la transparence des sources! Je voudrais me coucher tout à plat sur la terre pour la sentir contre mon cimir; et ma vie se retremperait dans sa jeunesse éternelle!
Il entend un bruit de castagnettes et de cymbales; — et, au milieu d'une foule rustique, des hommes, velus do tunicjues blanches à bandes rougos, amènent un àne, enharnaché richement, la (lueue ornée de rubans, les sabols peints.
Une boite, couverte d'une housse en toile jaune, ballotte sur son dos entre deux corbeilles; l'une reçoit les oITrandcs qu'on y place : œufs, raisins, poires et fromages, volailles, petite monnaie; et la seconde est pleine de roses, riue les conducteurs de l'àne elTeuillent devant lui, tout en marchant.
Us ont des pendants d'oreilles, de grands manteaux, les cheveux nattés, les joues fardées; une couronne d'olivier se ferme sur leur front par un médaillon à figurine; des [mignards sont passés dans leur ceinture; et ils secouent des fouets à manche d'ébène, ayant trois lanières garnies d'osselets.
Les derniers du cortège posent sur le sol, droit comme un candélabre, un grand pin qui brûle par le sommet, et dont les rameaux les plus bas ombragent un petit mouton.
L'àne s'est arrêté. On retire la housse. Il y a, en dessous, une seconde enveloppe de feutre noir. Alors, un des hommes à tunique blanche se met à danser, en jouant des crotales; un autre à genoux devant la boîte bat du tambourin, et le plus vieux de la troupe commence :
Voici la l'onnc-Déesse, l'idéenne de montagnes, la grande-mère de Syrie! Approchez, braves gens!
Elle procure la joie, guérit les malades, envoie des héritages, et satisfait les amoureux.
C'est nous qui la promenons dans les campagnes par beau et mauvais temps.
Souvent nous couchons en plein air et nous
n'avons pas tous les jours de table bien servie. Les
voleurs habitent les bois. Les bêtes s'élancent de
leurs cavernes. Des chemins glissants bordent les
précipices. La voilà! la voilà!
Ils enlèvent la couverture, et on voit une boîte, incrustée de petits cailloux.
Plus haute que les cèdres, elle plane dans l'éther bleu. Plus vaste que le vent, elle entoure le monde. Sa respiration s'exhale par les naseaux des tigres; sa voix gronde sous les volcans, sa colère est la tempête; la pâleur de sa figure a blanchi la lune. Elle mûrit les moissons, elle gonfle les écorces, elle fait pousser la barbe. Donnez-lui quelque chose, car elle déteste les avares !
La boite s'entr'ouvre; et on distingue sous un pavillon de soie bleue, une petite image de Cybèle — étincelante de paillettes, couronnée de tours et assise dans un char de pierre rouge, traîné par deux lions la patte levée.
La foule se pousse pour voir.
l'ARGHI-GALLE continue :
Elle aime le retentissement des tympanons, le trépignement des pieds, le hurlement des loups, les montagnes sonores et les gorges profondes, la fleur de l'amandier, la grenade et les figues vertes, la danse qui tourne, les flûtes qui ronflent, la sève sucrée, la larme salée, — du sang ! A toi ! à toi, Mère des montagnes !
Ils se flagellent avec leurs fouets, et les coups résonnent sur leur poitrine; la peau des tambourins vibre à éclater. Ils prennent leurs couteaux, se tailladent les bras.
Elle est triste; soyons tristes ! C'est pour lui plaire qu'il faut souffrir! Par là vos péchés vous seront remis. Le sang lave tout; jetez-en les gouttes,
comme des (loiirs! Elle demande celui (riin autre — d'un pur!
L'airhi-^alle lève sou coulf^au sur le mouton.
ANTOINE, F)ris d'horreur :
N'égorgez pas l'agneau!
Un flot (Je pourpre jaillit.
Le prêtre en asperge la foiili»; et tous, — y compris Antoine cl llilarion, — ran,t,'és autour de l'arbre cpii hn'dc, observent en silence les dernières palpitations de la victime.
Un grand catafalque tendu de pourpre porte à son sommet un lit d'ébi'ne, ([u'enlourent des flambeaux et des corbtilles en lilif^ranes d'ar^,'enl, ofi verdoient des laitues, des mauves et du fenouil. Sur les pradins, du haut en bas, des femmes sont assises toutes habillées de noir, la ceinture défaite, les pieds nus, en tenantd'un air mélancolique deprosboucjuetsde fleurs.
Par terre, aux coins de l'estrade, des urnes en albâtre pleines de myrlhc fument, lentement.
On distingue sur le lit le cadavre d'un homme. Uu sang coule de sa cuisse. Il laisse pendre son bras; — et un chien qui hurle, lèche ses ongles.
La ligne des flambeaux trop pressés empêche de voir sa figure; et .Antoine est saisi par une angoisse. Il a peur de reconnaître quelqu'un.
Les sanglots des femmes s'arrêtent; et après un intervalle de silence,
TOUTES à la fois psalmodient :
Beau! beau! il est beau! Assez dormi, lève la tête! Debout!
Respire nos bouquets ! ce sont des narcisses et des anémones, cueillis dans tes jardins pour te plaire. Ranime-toi, tu nous fais peur!
Parle! Que te faut-il? Veux- tu boire du vin?
veux-tu manger des pains de miel qui ont la forme
de petits oiseaux?...
Elles lancent des cris, en se déchirant le visage avec les ongles, puis se taisent; — et on entend toujours les hurlements du chien.
PAGES CHOIt^ILS UE KLAUOEHT. 21
Hélas! hélas! Le sang noir coule sur sa chair neigeuse! Voilà ses genoux qui se tordent; ses côtes s'enfoncent. Les fleurs de son visage ont mouillé la pourpre. Il est mort! Pleurons! Désolons-nous!
Elles viennent, toutes à la file, déposer entre les flambeaux leurs longues chevelures, pareilles de loin à des serpents noirs ou blonds; et le catafalque s'abaisse doucement jusqu'au niveau d'une grotte, un sépulcre ténébreux qui bâille par derrière.
Alors une femme s'incline sur le cadavre.
Ses cheveux, qu'elle n'a pas coupés, l'enveloppent de la tête aux talons. Elle verse tant de larmes que sa douleur ne doit pas être comme celle des autres, mais plus qu'humaine, infinie.
Antoine songe à la mère de Jésus.
Elle dit :
Hélas! hélas! Pourquoi allais-tu courir sur les montagnes?
A l'équinoxe d'automne un sanglier t'a blessé!
Tu es mort; et les fontaines pleurent, les arbres se penchent. Le vent d'hiver siffle dans les broussailles nues.
Mes yeux vont se clore, puisque les ténèbres te couvrent. Maintenant, tu habites l'autre côté du monde, près de ma rivale plus puissante.
0 Persephone, tout ce qui est beau descend vers toi, et n'en revient plus!
Pendant qu'elle parlait, ses compagnes ont pris le mort pour le descendre au sépulcre. 11 leur reste dans les mains. Ce n'était qu'un cadavre de cire.
Antoine en éprouve comme un soulagement.
Tout s'évanouit; — et la cabane, les rochers, la croix sont reparus.
Cependant il dislingue, de l'autre côté du Nil, une femme — debout au milieu du désert.
Elle garde dans sa main le bas d'un long voile noir qui lui cache la figure, tout en portant sur le bras gauche un petit
LA TRMATION DK SAINT ANTOINE 323
enfant qu'elle allaite. A sou cùlr, un ^rarnl sinf,'C cal accrou|(i sur le saltlc.
Klle lève la lùte vers le ciel; — et malgré la distance on entend sa voix.