‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 44 sur 54 · ISIS · texte numérisé non relu

ISIS

0 Neith, coinmenronuMil dos choses; Aninion, seigneur de 1 éternité, IHIia, dôiniiirgo, Tliotli, son intelligence, dieux de l'AnuMitlii, triades particulières des Nomes, éperviers dans l'a/ur, sphinx au bord des tein[)Ies, Ibis debout entre les cornes des bœufs, planètes, constellations, rivages, murmures du vent, reflets de la lumière, apprenez-moi où se trouve Osiris!

Je l'ai cherché par tous les canaux et tous les lacs, — plus loin encore, jusqu'à Hyblos la phénicienne. Anubis, les oreilles droites, bondissait autour de moi, jappant, et fouillant de son museau les touffes des tamarins. Merci, bon Cynocéphale, merci !

Elle donne au singe, amicalement, deux ou trois petites claques sur sa tête.

Le hideux Typhon au poil roux l'avait tué, mis en pièces! Nous avons retrouvé tous ses membres.

Autrefois, quand revenait Tété, l'inondation chassait vers le désert les bêtes impures. Les digues s'ouvraient, les barques s'entrechoquaient, la terre haletante buvait le fleuve avec ivresse.

Elle pousse des lamentations aiguës.

Les semailles, les récoltes, le battage des grains et les vendanges se succédaient régulièrement, d'après l'alternance des saisons. Dans les nuits toujours pures, de larges étoiles rayonnaient. Les jours étaient baignés d'une invariable splendeur.

On voyait, comme un couple royal, le soleil et la lune à chaque côté de l'horizon.

Nous trônions tous les deux dans un monde plus sublime, monarques-jumeaux, époux dès le sein de l'éternité, — lui, tenant un sceptre à tête de coucoupha, moi un sceptre à fleur de lotus, debout l'un et l'autre, les mains jointes; — et les écroulements d'empires ne changeaient pas notre attitude.

L'Egypte s'étalait sous nous, monumentale et sérieuse, longue comme le corridor d'un temple, avec des obélisques à droite, des pyramides à gauche, son labyrinthe au milieu, — et partout des avenues de monstres, des forêts de colonnes, de lourds pylônes flanquant des portes qui ont à leur sommet le globe de la terre entre deux ailes .

Les animaux de son zodiaque se retrouvaient dans ses pâturages, emplissaient de leurs formes et de leurs couleurs son écriture mystérieuse. Divisée en douze régions comme l'année l'est en douze mois, — chaque mois, chaque jour ayant son dieu, — elle reproduisait l'ordre immuable du ciel ; et l'homme en expirant ne perdait pas sa figure; mais, saturé de parfums, devenu indestructible, il allait dormir pendant trois mille ans dans une Egypte silencieuse.

Celle-là, plus grande que l'autre, s'étendait sous la terre.

On y descendait par des escaliers conduisant à des salles où étaient reproduites les joies des bons, les tortures des méchants, tout ce qui a lieu dans le troisième monde invisible. Rangés le ong des murs, les morts dans des cercueils peints attendaient leur tour; et l'âme exempte des migrations

LA TENTATION DE SAINT ANTOINE 32r)

continuait son assoupissement jusqu'au réveil d'une autre vie.

Osiris, cependant, revenait me voir fpuîlquefois. Son ombre m'a rendue mère d'IIarpocrale.

Elle conlemple l'enfant.

C/est lui! Ce sont ses yeux; ce sont ses clieveux, tressés en cornes de bélier! Tu recommenceras ses œuvres. Nous refleurirons comme des lotus. Je suis toujours la grande Isis! nul encore n'a soulevé mon voile! Mon i'ruit est le soleil!

Soleil du printemps, des nuages obscurcissent ta face! L'haleine de Typhon dévore les pyramides. J'ai vu, tout à l'heure, le sphinx s'enfuir. II galopait comme un chacal.

Je cherche mes prêtres, — mes prêtres en manteaux de lin, avec de grandes harpes, et qui portaient une nacelle mystique, ornée de patères d'argent. Plus de fêtes sur les lacs! plus d'illuminations dans mon delta! plus de coupes de lait à Philnc! Apis, depuis longtemps, n'a pas reparu.

Egypte! Egypte! tes grands Dieux immobiles ont les épaules blanchies par la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le désert roule la cendre de tes morts! Anubis, gardien des ombres, ne me quitte pas!

Le cynocéphale s'est évanoui.

Elle secoue son enfant.

Mais... qu'as-tu?... tes mains sont froides, ta tête retombe!

Harpocrate vient de mourir.

Alors elle pousse dans l'air un cri tellement aii,Mi, fiini'bre et déchirant, (ju'Anloine y répond par un antre cri, en ouvrant ses bras pour la soutenir.

Elle n'est plus là. 11 baisse la figure, écrasé de honte.

Tout ce qu'il vient de voir se confond dans son esprit. C'est comme l'étourdissement d'un voyage, le malaise d'une ivresse. 11 voudrait haïr; et cependant une pitié vague amollit son cœur. 11 se met à pleurer abondamment.

HILARION

Qui donc te rend triste?

ANTOINE, après avoir cherché en lui-même, longtemps :

Je pense à toutes les âmes perdues par ces faux Dieux !

Les rochers en face d'Antoine sont devenus une montagne.

Une ligne de nuages la coupe à mi-hauteur; et au-dessus apparaît une autre montagne, énorme, toute verte, que creusent inégalement des vallons et portant au sommet, dans un bois de lauriers, un palais de bronze à tuiles d'or avec des chapiteaux d'ivoire.

Au milieu du péristyle, sur un trône, Jupiter, colossal et le torse nu, tient la victoire d'une main, la foudre dans l'autre; et son aigle, entre ses jambes, dresse la tête.

Junon, auprès de lui, roule ses gros yeux, surmontés d'un diadème d'où s'échappe comme une vapeur un voile flottant au vent.

Par derrière. Minerve, debout sur un piédestal, s'appuie contre sa lance. La peau de la gorgone lui couvre la poitrine; et un péplos de lin descend à plis réguliers jusqu'aux ongles de ses orteils. Ses yeux glauques, qui brillent sous sa visière, regardent au loin, attentivement.

A la droite du palais, le vieillard Neptune chevauche un dauphin battant de ses nageoires un grand azur qui est le ciel ou la mer, car la perspective de l'Océan continue l'éther bleu; les deux éléments se confondent.

De l'autre côté, Pluton farouche, en manteau couleur de la nuit, avec une tiare de diamants et un sceptre d'ébène, est au milieu d'une île entourée par les circonvolutions du Styx; — et ce fleuve d'ombre va se jeter dans les ténèbres, qui font sous la falaise un grand trou noir, un abîme sans formes.

Mars, vêtu d'airain, brandit d'un air furieux son bouclier large et son épée.

Hercule, plus bas, le contemple, appuyé sur sa massue.

Apollon, la face rayonnante, conduit, le bras droit allongé,

LA TKNTATIO.N DK SAINT ANTOINF 327

(liialre clievaiix bhiius (|ui hMlo|Mril; et Cérès, dans un <hariol (|iie IraiiiLiil des buîufs, s'avance vers lui une faucille h la main.

Macelius vient derriôre elle, sur un diar trè-< bas, mollement tiré par des lynx, (Iras, imberbe et «les pampres nu front, il passe en tenant un cratère d'où ilébonle du vin. Silène, il ses côtés, chancelle sur un line. Pan aux oreilles pointues souffle dans la syrinx; les .Mim.illuiieidi's frappent des tambours, les Ménades jettent des lleurs, les liacctiantes tournoient la télé en arrière, les cheveux répandus.

Diane, la tuni(|ue retroussée, sort du bois avec ses nymphes.

Au fond d'une caverne, Vulcain bat le fer entre les Cabires; çà et là les vieux Fleuves, accoudés sur dos pierres vertes, épanchent leurs urnes; les Muses debout chantent dans les vallons.

Les Heures, de taille égale, se tiennent par la main; et Mercure est posé obli(}uement sur un arc-en-ciel, avec son caducée, ses talonnières et son pétase.

Mais en haut de l'escalier des Dieux, parmi des nuajçes doux comme des plumes et dont les volutes en tournant laissent tomber des roses, Vénus-Anailyomène se regarde dans un miroir; ses prunelles glissent langoureusement sous ses paupières un peu lourdes.

Elle a de grands cheveux blonds ijui se déroulent sur ses épaules; non loin de sa bouche un pai)illon voltige. La splendeur de son corps fait autour d'elle un halo de nacre brillante; et tout le reste de l'Olympe est baigné dans une aube vermeille, (jui gagne insensiblement les hauteurs du ciel bleu.

ANTOINE

Ah! ma poitrine se dilate. Une joie que je ne connaissais pas me descend jusqu'au fond de Tàme! Comme c'est beau ! comme c'est beau !

HILARION

Ils se penchaient du haut des nuages pour conduire les épées; on les rencontrait au bord des chemins, on les possédait dans sa maison ; — et cette famiharité divinisait la vie.

Elle n'avait pour but que d'être libre et belle. Les vêtements larges facilitaient la noblesse des

attitudes. La voix de l'orateur, exercée par la mer, battait à flots sonores les portiques de marbre. L'éphèbe, frotté d'huile, luttait tout nu en plein soleil. L'action la plus religieuse était d'exposer des formes pures.

Et ces hommes respectaient les épouses, les vieillards, les suppliants. Derrière le temple d'Hercule, il y avait un autel à la Pitié.

On immolait des victimes avec des fleurs autour des doigts. Le souvenir même se trouvait exempt de la pourriture des morts. Il n'en restait qu'un peu de cendres. L'âme, mêlée àl'éther sans bornes, était partie vers les Dieux !

Et ils vivent toujours! L'empereur Constantin adore Apollon. Tu retrouveras la trinité dans les mystères de Samotbrace, le baptême chez Isis, la rédemption chez Mithra, le martyr d'un Dieu aux fêtes de Bacchus. Proserpine est la Vierge ! . . . Aristée, Jésus!

ANTOINE reste les yeux baissés ; puis tout à coup il répèle le symbole de Jérusalem, — comme il s'en souvient, — en poussant à chaque phrase un long soupir :

Je crois en un seul Dieu, le Père, — et en un seul Seigneur, Jésus-Christ, — fils premier-né de Dieu, — qui s'est incarné et fait homme, — qui a été crucifié — et enseveli, — qui est monté au ciel,

— qui viendra pour juger les vivants et les morts

— dont le royaume n'aura pas de fin; — et à un seul Saint-Esprit, — et à un seul baptême de repentance, — et à une seule sainte Église catholique, — et à la résurrection de la chair, — et à la vie éternelle!

Aussitôt la croix Rrandil, et perçant les niiaRcs, elle projette une ombre sur le ciel des Dieux.

Tous pâlissent. L'Olympe a remue.

Antoine dislin^nie contre sa hase, h demi perdus dans les cavernes, ou soutenant lt!S pierres de leurs ëjjaules, de vasifîs corps enchaînés. Ce sont les Titans, les (iéants, les Ilécatoncliires, les Cyclopes.

Une voix s'élève, indislincLo et formidable, — comme la rumeur des (lots, comme le bruit des bois sous la tempête, comme le mupissement du vent dans Ic^s préci[)ice8 :

Nous savions cela, nous autres! Les Dieux doivent finir. Uranus fut mutilé par Saturne, Saturne par Jupiter. Il sera lui-même anéanti. Chacun son tour; c'est le destin!

Et, peu à peu, ilss'enfoncentdanslamonlagne, disparaissent.

Cependant les tuiles du i)alais d'or s'envolent.

Jupiter est descendu de son trône. Le tonnerre, \ ses pieds, fume comme un tison près de s'éteindre; — et l'aigle allongeant le cou, ramasse avec son bec ses plumes qui tombent.

Je ne suis donc plus le maître des choses, très bon, très grand, dieu des phratries et des peuples grecs, aïeul de tous les rois, Agamemnon du ciell

Aigle des apotiiéoses, quel souffle de l'Erèbe t'a repoussé jusqu'à moi? ou, t'cnvolant du champ de Mars, m'apportes-tu lïimedu denier des empereurs?

Je ne veux plus de celles des hommes! Que la Terre les garde, et qu'ils s'agitent au niveau de sa bassesse. Ils ont maintenant des cœurs d'esclaves, oublient les injures, les ancêtres, les serments; et partout triomphent la sottise des foules, la médiocrité de l'individu, la hideur des races!

Sa respiration lui soulève les côtes à les briser, et il tord ses poings. Ilébé en pleurs lui présente une coupe. H la snisil.

Non! non! Tant qu'il y aura, n'importe où, mie tête enfermant la pensée, qui haïsse le désordre et conçoive la Loi, l'esprit de Jupiter vivra!

Mais la coupe est vide.

Il la penche lentement sur l'ongle de son doigt.

Plus une goutte! Quand l'ambroisie défaille, les

Immortels s'en vont!

Elle glisse de ses mains; et il s'appuie contre une colonne, se sentant mourir.

[Plainte irritée de Junon.]

Minerve n'a plus sa lance; et des corbeaux, qui nichaient dans les sculptures de la frise, tournent autour d'elle, mordent son casque.

Laissez-moi voir si mes vaisseaux, fendant la mer brillante, sont revenus dans mes trois ports, pourquoi les campagnes se trouvent désertes, et ce que font maintenant les filles d'Athènes.

Au mois d'Hécatombéon, mon peuple entier se portait vers moi, conduit par ses magistrats et par ses prêtres. Puis s'avançaient en robes blanches, avec des chitons d'or, les longues files des vierges tenant des coupes, des corbeilles, des parasols; puis, les trois cents bœufs du sacrifice, des vieillards agitant des rameaux verts, des soldats entrechoquant leurs armures, des éphèbes chantant des hymnes, des joueurs de flûte, des joueurs de lyre, des rapsodes, des danseuses; — enfin, au mât d'une trirème marchant sur des roues, mon grand voile brodé par des vierges, qu'on avait nourries pendant un an d'une façon particulière: et quand il s'était montré dans toutes les rues, toutes les places et devant tous les temples, au milieu du cortège psalmodiant toujours, il montait pas à pas la colline de l'Acropole, frôlait les Propylées, et entrait au Parthénon.

LA TFNTATION IH-: SAINT ANTOINR 331

Mais un trouble me saisit, moi, rinduslrieuse!

Comment, comment, pas une idée! Voilà (|ue jo

tremble plus qu'une fenune.

Klle aperçoit une ruine derrière elle, pousse un cri, et frappée au front, tombe par terre à la renverse.

[Plaintes d'Hercule, de IMulon.] NEPTUNE

Mon trident ne soulève plus de tempêtes. Les monstres qui faisaient peur sont pourris au fond des eaux.

Arnpbitrite, dont les pieds blancs couraient sur l'écume, les vertes Néréides qu'on distinguait à l'horizon, les Sirènes écailleuses arrêtant les navires pour conter des histoires, et les vieux Tritons qui sout'llaient dans les coquillages, tout est mort! La gaieté de la mer a disparu!

Je n'y survivrai pas! Que le vaste Océan me recouvre !

Il s'évanouit dans l'azur.

[Plaintes de Diane, de Mars, de Vulcain, de Cérès, de Bacchus, d'Apollon, de Vénus, qui meurent aussi.]

Des pas se rapprochent.

Qu'est-ce donc?

HILARION étend son bras.

Regarde !

Alor^-, sous un pâle rayon de lune, Antoine distineue une interminable caravane qui ddile sur la crête des roches; — et chaque voyageur, l'un après l'autre, tombe de la falaise dans le poufTre.

Ce sont d'abord h's trois grands Dieux de Samolhrace, Axieros, Axiokoros, Axiokersn, réunis en faisceau, masqués de pourpre et levant leurs mains.

Esculape s'avance d'un air mélancolique, sans même voir Samos et Télesphore, qui le questionnent avec angoisse. Sosipolis éléen, à forme de python, roule ses anneaux vers 'abime. Doespœné, par vertige, s'y lance elle-même. Britomartis, hurlant de peur, se cramponne aux mailles de son filet. Les Centaures arrivent au grand galop, et déboulent pêle-mêle dans le trou noir.

Derrière eux, marche en boitant la troupe lamentable des Nymphes. Celles des prairies sont couvertes de poussière, celles des bois gémissent et saignent, blessées par la hache des bûcherons.

Les Gelludes, les Stryges, les Empuses, toutes les déesses infernales, en confondant leurs crocs, leurs torches, leurs vipères, forment une pyramide; — et au sommet, sur une peau de vautour, Eurynome, bleuâtre comme les mouches à viande, se dévore les bras.

Puis, dans un tourbillon disparaissent à la fois : Orthia la sanguinaire, Hymnie d'Orchomène, la Laphria des Patréens, Aphiad'Égine,BendisdeThrace,Stymphalia à cuisses d'oiseau. Triopas, au lieu de trois prunelles, n"a plus que trois orbites. Erichtonius, les jambes molles, rampe comme un cul-de-jatte sur ses poignets.

HILARION

Quel bonheur, n'est-ce pas, de les voir tous dans l'abjection et l'agonie! Monte avec moi sur cette pierre; et tu seras comme Xerxès, passant en revue son armée.

Là-bas, très loin, au milieu des brouillards, aperçois-tu ce géant à barbe blonde qui laisse tomber un glaive rouge de sang? c'est le Scythe Zamoxis, entre deux planètes : Artimpasa — Vénus, et Orsiloché — la Lune.

Plus loin, émergeant des nuages pâles, sont les Dieux qu'on adorait chez les Gimmériens, au delà même de Thulé !

Leurs grandes salles étaient chaudes; et à la lueur des épées nues tapissant la voûte, ils buvaient de l'hydromel dans des cornes d'ivoire. Ils man-

peaient le foie de la baleine clans des plats de cuivre balUis par des démons; ou bien, ils écoulaient les sorciers captifs faisant aller leurs mains sur les bar[)es de pierre.

Us sont las! ils ont froid! La neige alourdit leurs peaux d'ours, et leurs pieds se montrent par les décliirures de leurs sandales.

Ils pleurent les prairies, où sur des tertres de gazon ils reprenaient baleine dans la bataille, les longs navires dont la proue coui)ait les monts de glace, et les patins qu'ils avaient poursuivre l'orbe des pôles, en portant au bout de leurs bras tout le firmament qui tournait avec eux.

Une rafale de givre les enveloppe.

Antoine abaisse son regard d'un autre côté.

El il apen.oil — se dotachant en noir sur un fond rouge — d'étranges personnages, avec des mentonnières et des gantelets, qui se renvoient des balles, sautent les un> par-<lessus les autres, font des grimaces, dansent frcnétiiiuement.

HILARION

Ce sont les Dieux de TÉtrurie, les innombrables JEsavs.

Voici Tagès, l'inventeur des augures. Il essaye avec une main d'augmenter les divisions du ciel, et de l'autre, il s'appuie sur la terre. Qu'il y rentre!

Nortia considère la muraille où elle enfonçait des clous pour marquer le nombre des années. La surface en est couverte, et la dernière période accomplie.

Comme deux voyageurs battus par un orage, Kastur et Pulutuk s'abritent en tremblant sous le même manteau.

334 PAGES CnOISIES de FLAUBERT

ANTOINE ferme les yeux.

Assez ! assez !

Mais passent dans l'air avec un grand bruit d'ailes, toutes les Victoires du Capitole, — cachant leur front de leurs mains, et perdant les trophées suspendus à leurs bras.

Janus, — maître des crépuscules, s'enfuit sur un bélier noir; et de ses deux visages, l'un est déjà putréfié, l'autre s'endort de fatigue.

Summanus, — dieu du ciel obscur et qui n'a plus de tête, presse contre son cœur un vieux gâteau en forme de roue.

Vesta, — sous une coupole en ruine, tâche de ranimer sa lampe éteinte.

Bellone — se taillade les joues, sans faire jaillir le sang qui purifiait ses dévots.

ANTOINE

Grâce ! ils me fatiguent I

HILARION

Autrefois, ils amusaient.

Sur le bord d'un champ, le dieu Terme, déraciné, penche, tout couvert d'ordures.

Au milieu d'un sillon, le grand cadavre de Vertumne est dévoré par des chiens rouges.

Les Dieux rustiques s'en éloignent en pleurant, Sartor, Saurrator, Vervactor, Collina, Vallonna, Hostilinus, — tout couverts de petits manteaux à capuchon, et chacun portant soit un hoyau, une fourche, une claie, un épieu.

HILARION

C'était leur âme qui faisait prospérer la villa, avec ses colombiers, ses parcs de loirs et d'escargots, ses basses-cours défendues par des filets, ses chaudes écuries embaumées de cèdre.

Ils protégeaient tout le peuple misérable qui traînait les fers de ses jambes sur les cailloux de la Sabine, ceux qui appelaient les porcs au son de la trompe, ceux qui cueillaient les grappes au haut des ormes, ceux qui poussaient par les petits

cbeinins l(\s ânes cliai-f^rs de furiiicr. Le lahoureur, en iKilelant sur le niaiiche de sa charrue, les priait de fortifier ses bras; el les vachers fi l'ombre des tilleuls, près des calebasses de lait, alternaient leurs éloges sur des flûtes de roseau.

Anloino soupire.

Kl nu uiilitni d'une chamI)ro, sur une estrade, se découvre un lit d'ivoire, environné par des gens qui tiennent des torches de sapin.

Ce sont les Dieux du mariage. Ils attendent l'épousée!

Mais elle ne viendra pas! et ils congédient les autres : Nona et Décima gardes-malades, les deux nourrices Educa et Potina, — et Garna berceuse, dont le bouquet d'aubépines éloigne de l'enfant les mauvais rêves.

Plus tard, Ossipago lui aurait afl'ermi les genoux, Barbatus donné la barbe, Fabulinus appris à parler, Numera à compter, Gamœna à clianter, Consus à réfléchir.

La chambre est vide; el il ne reste plus au bord du lit (jue Nania — centenaire, — marmottant pour elle-même la complainte qu'elle hurlait à la mort des vieillards.

Mais bientôt sa voix est dominée par des cris aigus. Ce sont :

Les Lares domestiques accroupis au fond de l'alrium, avec des fleurs autour du corps, tenant leurs mains fermées contre leurs joues, el pleurant tant qu'ils peuvent.

Où est la portion de nourriture qu'on nous donnait à chaque repas, les bons soins de la servante, le sourire de la matrone, et la gaieté des petits garçons jouant aux osselets sur les mosaïques de la cour? Puis, devenus grands, ils susi)endaient à notre poitrine leur bulle d'or ou de cuir.

Quel bonheur quand, le soir d'un triomphe, le maître en rentrant tournait vers nous ses yeux humides ! Il racontait ses combats ; et l'étroite maison était plus fière qu'un palais et sacrée comme un temple.

Qu'ils étaient doux les repas de famille, surtout le lendemain des Feralia ! Dans la tendresse pour les morts, toutes les discordes s'apaisaient; et on s'embrassait, en buvant aux gloires du passé et aux espérances de l'avenir.

Mais les aïeux de cire peinte, enfermés derrière nous, se couvrent lentement de moisissure. Les races nouvelles, pour nous punir de leurs déceptions, nous ont brisé la mâchoire; sous la dent des rats nos corps de bois s'émiettent.

Et les innombrables Dieux veillant aux portes, à la cuisine, au cellier, aux étuves. se dispersent de tous les côtés, — sous l'apparence d'énormes fourmis qui trottent ou de grands papillons qui s'envolent.

Puis un coup de tonnerre.

Page 1