‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 45 sur 54 · UNE VOIX · texte numérisé non relu

UNE VOIX

J'étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu !

J'ai déplié sur les collines les tentes de Jacob, et nourri dans les sables mon peuple qui s'enfuyait.

C'est moi qui ai brûlé Sodome ! C'est moi qui ai englouti la terre sous le Déluge! C'est moi qui ai noyé Pharaon, avec les princes fils de rois, les chariots de guerre et les cochers.

Dieu jaloux, j'exécrais les autres Dieux. J'ai broyé les impurs; j'ai abattu les superbes; — et ma désolation courait de droite et de gauche, comme un dromadaire qui est lâché dans un champ de maïs.

Pour délivrer Israël, je choisissais les simples. Des an^es aux ailes de flamme leur parlaient dans les buissons.

Parfumées de nard, de cinnamomo et de myrrhe, avec des robes trans[)ar(Mil('s et d(;s chaussures à talon haut, des femmes d'un cœur intréi)ide allaient égorger les capitaines. Le vent qui passait emportait les prophètes.

J'avais gravé ma loi sur des tables de pierre. Elle enfermait mon peuple comme dans une citadelle. J'étais son Dieu! La terre était à moi, les hommes à moi, avec leurs pensées, leurs œuvres, leurs outils de labourage, et leur postérité.

Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derrière des courtines de pourpre et des candélabres allumés. J'avais, pour me servir, toute une tribu qui balançait des encensoirs, et le grand prêtre en robe d'hyacinthe, portant sur sa poitrine des pierres précieuses, disposées dans un ordre symétrique.

Malheur! malheur! Le Saint-des- Saints s'est ouvert, le voile s'est déchiré, les parfums de l'holocauste se sont perdus à tous les vsnts. Le chacal piaule dans les sépulcres; mon temple est détruit, mon peuple est dispersé!

On a étranglé des prêtres avec ^cs cordons de leurs habits. Les femmes sont capliVcs, les vases sont tous fondus!

La voix s'éloignant :

J'étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu !

Alors il se fait un silence énorme, une nuit profonde.

ANTOINE

Tous sont passés.

quelqu'un dit :

Il reste moi !

Et Hilarion est devant lui, — mais transfiguré, beau comme un archange, lumineux comme un soleil, — et tellement grand, que pour le voir Antoine se renverse la tête.

Qui donc es-tu?

hilarion Mon royaume est de la dimension de l'univers; et mon désir n'a pas de bornes. Je vais toujours, affranchissant l'esprit et pesant les mondes, sans haine, sans peur, sans pitié, sans amour, et sans Dieu. On m'appelle la Science.

ANTOINE se rejette en arrière.

Tu dois être plutôt... le Diable!

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