I. — Le château de Clisson
Ce morcoau et les trois suivants sont tirés du Voyage en Hretagiie.
Sur un coteau au pied duquel se joignent deux rivières, dans un frais paysage égayé par les claires couleurs des toits en tuile abaissés à l'italienne et groupés là ainsi que dans les croquis d'Hul)ert, près d'une longue cascade qui fait tourner un moulin, tout caché dans le feuillage, le château de Clisson montre sa tête ébréchée par-dessus les grands arbres. A l'entour, c'est calme et doux. Les maisonnettes rient comme sous un ciel chaud ; les eaux font leur bruit, la mousse floconne sur un courant où se trempent de molles touffes de verdure. L'horizon s'allonge, d'un côté, dans une perspective fuyante de prairies et, de l'autre, remonte tout à coup, enclos par un vallon boisé dont un Hot vert s'écrase et descend jusqu'en bas.
Quand on a passé le pont et qu'on se trouve au pied du sentier raide qui mène au château, on voit, debout, hardi et dur sur le fossé où il s'appuie dans un aspect vivace et formidable, un grand pan de muraille tout couronné de mâchicoulis éventrés, tout empanaché d'arbres et tout tapissé de lierres dont la masse ample et nourrie, découpée sur la pierre grise en déchirures et en fusées, frissonne au vent dans toute sa longueur et semble un immense voile vert que le géant couché remue, en rêvant, sur ses épaules. Les herbes sont hautes et sombres, les plantes sont fortes et ardues ; le tronc des lierres, noueux, rugueux, tordu, soulève les murs comme avec des leviers, ou les retient dans le réseau de ses branchages. Un arbre, à un endroit, a percé l'épaisseur de la muraille et, sorti horizontalement, suspendu en l'air, a poussé au dehors l'irradiation de ses rameaux. Les fossés dont la pente s'adoucit par la terre qui s'émiette des bords et par les pierres qui tombent des créneaux ont une courbe large et profonde, comme la haine et l'orgueil ; et la porte d'entrée, avec sa vigoureuse ogive un peu cintrée et ses deux baies servant à relever le pont-levis, a l'air d'un grand casque qui regarde par les trous de sa visière.
Entré dans l'intérieur, on est surpris, émerveillé par l'étonnant mélange des ruines et des arbres, la ruine faisant valoir la jeunesse verdoyante des arbres, et cette verdure rendant plus âpre la tristesse de la ruine. C'est bien là l'éternel et beau rire, le rire éclatant de la nature sur le squelette des choses; voilà bien les insolences de sa richesse, la
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prAcc profonde de ses fantaisies, les envahissements mélodieux de son silence. Un enthousiasme ^vavo et songeur vous prend à l'Ame; on sent que la sève coule dans lesarhresetque les herbes poussent avec la même force et le même rythme que les pierres s'écaillent et que les murailles s'afTaissent. Un art sublime a arrangé, dans l'accord suprême des discordances secondaires, la forme vagabonde des lierres au galbe sinueux des ruines, la chevelure des ronces au fouillis des pierres éboulées, la transparence de l'air aux saillies résistantes des masses, la teinte du ciel à la teinte du sol, mirant leur visage l'un dans l'autre, ce qui fut et ce qui est. Toujours l'histoire et la nature révèlent ainsi, en l'accomplissant dans ce coin circonscrit du monde, le rapport incessant, l'hymen sans fin, celui de l'humanité qui s'envole et de la marguerite qui pousse, des étoiles qui s'allument et des hommes qui s'endorment, du cœur qui bat et de la vague qui monte. Et cela est si nettement établi à cette place, si complet, si dialogué, que l'on en tressaille intérieurement, comme si cette double vie fonctionnait en nous-mêmes, tant survient, brutale et immédiate, la perception de ces harmonies et de ces développements; car l'œil aussi a ses orgies et l'idée ses réjouissances.
Au pied de deux grands arbres dont les troncs s'entrecroisent, un jour vert coulant sur la mousse passe comme un flot lumineux et réchaufTe toute cette solitude. Sur votre tête, un dôme de feuilles troué par le ciel qui tranche dessus en lambeau d'azur, vous renvoie une lumière verdàtre et claire qui, contenue par les murs, illumine largement
tous ces débris, en creuse les rides, en épaissit les ombres, en dévoile toutes les finesses cachées.
On s'avance enfin, on marche entre ces murs, sous ces arbres, on s'en va, errant le long des barbacanes, passant sous les arcades qui s'éventrent et d'où s'épand quelque large plante frissonnante. Les voûtes comblées qui contiennent des morts résonnent sous vos pas; les lézards courent sous les broussailles, les insectes montent le long des murs, le ciel brille et la ruine assoupie continue son rêve.
Avec sa triple enceinte, ses donjons, ses cours intérieures, ses mâchicoulis, ses souterrains, ses remparts mis les uns sur les autres, comme écorce sur écorce et cuirasse sur cuirasse, le vieux château des Glisson se peut reconstruire encore et réapparaître. Le souvenir des existences d'autrefois découle de ses murs, avec l'émanation des orties et la fraîcheur des lierres. D'autres hommes que nous ont agité là dedans leurs passions plus violentes; ils avaient des mains plus fortes, des poitrines plus larges.
De longues traînées noires montent encore en diagonales le long des murs, comme au temps où flambaient les bûches dans les cheminées vastes de dix-huit pieds. Des trous symétriques alignés dans la maçonnerie indiquent la place des étages où l'on montait jadis par les escaliers tournants qui s'écroulent et qui ouvrent sur l'abîme leurs portes vides. Quelquefois un oiseau, débusquant de son nid accroché dans les ronces, au fond d'un angle sombre, s'abaissait, ses ailes étendues, et passait
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par l'arcade d'une fenêtre pour s'en alhîr dans la campagne.
Au haut d'un pan de muraille élevé, tout nu, i^ris, sec, des baies carrées, inégales de gnuideuret d'alignement, laissaient éclater, à travers leurs barreaux croisés, la couleur pure du ciel dont le bleu vif, encadré par la pierre, tirait l'œil avec une attraction surprenante. Les moineaux dans les arbres poussaient leur cri aigre et répété. Au milieu de tout cela une vache broutait, qui marciiait là dedans comme dans un pré, épatant sur l'herbe sa corne fendue.