Journal des Goncourt, II
iNinODUCTION XITI
dromadaire, lui décrit, do sa voix éclatante, les charmes de la {^dacc au citron qu'on prend chez Tortoni et pendant toute la journée il crie : c (Jlace au citron, glace au citron »; il met une insistance léroce à évoquer toutes les sensations ilu goût, du toucher, de la vue, qui [H-uvenl afl'olcr son compagnon. 11 n'y a(iu'une chose dont Maxime Du Camp ne s'avise pas en racontant cette farce qui l'exaspère après hicn des années : c'est que Flaubert n'avait pas bu non plus.
11 a|)portait la même outrance bruyante et rabelaisienne dans l'expression des idées les plus sérieuses et qui lui tenaient le plus au cœur. 11 était « énorme », i)0ur employer un de ses mots favoris, dans l'enthousiasme et dans la haine. 11 ne peut causer : il faut qu'il déborde, qu'il c fume », qu'il vocilèrc. Chez Gautier, chez les Concourt, ou chez lui, lorsqu'il reçoit ses amis, le dimanche, il s'écrie, il s'agite, t arpentant le lapis », « les yeux hors de la tète, le teinl allumé ». H mugit des i)eusées de La Bruyère, des fragments de Montesquieu, ou de l'un de ces auteurs qui savent faire une phiase française. 11 jette toutes ses idées en i)roi)os excessifs, débiaillés, en gros mots, en cris frénétiques et c blagues » invraisemblables, en paradoxes ébouriflants : sa correspondance nous le rend bien, et on croit l'entendre, dés qu'on la lit. On s'habitue bien vite à réduire l'excès de la forme, et l'on recueille une pensée intéressante, souvent profonde, souvent juste; il faut ne pas se laisser étourdir, et regarder paisiblement le fond des choses.
Celle plantureuse nature où la vie semblait en excès avait sa secrète infirmité. On sait par l'indiscrétion d'un ami que des crises d'épilepsie le terrassaient parfois, et laissaient Flaubert écrasé, épuisé, humilié surtout. Je ne comprends rien aux pédanlesques exj)licalions que donne Maxime Du Camp sur la manière dont la maladie alVecla le talent de Flaubert, et je ne vois pas comment il en resta t noué » : heureux alors qui serait « noué », pour écrire plutôt des Bovary que des Chants modernes. Mais sans faire d'arbitraires hypothèses sur l'action directe du mal, nous pouvons constater la gravité de rinfluencc indirecte, qui résXillait de la conscience du mal chez le malade. M. de Concourt note ceci dans son Journal : t Flaubert, que