‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 25 sur 31 · VI. — LE « GRAND JEU · texte numérisé non relu

VI. — LE « GRAND JEU

[La valeur de la collection Pons s'est ébruitée. Aussi, quand le musicien tombe malade en 1845, son héritage metil en jeu toutes les convoitises ; parents, voisins, médecin, concierge, c'est à qui tâchera d'en tirer pied ou aile : Pons est célibataire, sans héritiers directs. La concierge, madame Cibot, rêve d'être mise sur le testament de son locataire; elle souhaite aussi d'être veuve du tailleur malingre qu'il lui faut soigner, pour épouser Remonencq, le ferrailleur brocanteur qui occupe une boutique dans la maison, un Auveignat rusé qui fera fortune. Madame Cibot va consulter une célèbre cartomancienne sur ses chances de succès].

Il est inutile de peindre le taudis de madame Fontaine. Seulement il est nécessaire de faire observer que madame Cibot entra chez madame Fontaine, qui demeure rue Vieille-du-Temple, comme les habitués du café AnjgMais entrMii dans ce restaurant pour y déjeuner. Madame Cibot, pratique fort ancienne, amenait là souvent des jeunes personnes et des commères dévorées de curiosité .

La vieille domestique, qui servait de prévôt à la

tireuse de cartes, ouvrit la porte du sanctuaire, sans prévenir sa maîtresse.

— C'est madame Cibot ! Entrez, ajouta- t-elle, il n'y a personne.

— Eh bien! ma petite, qu'avez-vous donc pour venir si matin? dit la sorcière.

Madame Fontaine, alorsâgéede soixante-dix-liuitans, méritait cette qualification par son extérieur digne d'une Parque.

— J'ai lès sangs tournés, donnez-moi le « grand jeu »! s'écria la Cibot, il s'agit de ma fortune.

Et elle expliqua la situation dans laquelle elle se trouvait en demandant une prédiction pour son sordide espoir.

— V-ous ne savez pas ce que c'est que le grand jeu? dit solennellement madame Fontaine.

— Non, je ne suis pas n'assez riche pour n'en n'avoir jamais vu la farce ! cent francs !.,. Excusez du peu ! N'ou que je les aurais pris? Mais n'aujourd'hui, n'il me le faut!

— Je ne le joue pas souvent, ma petite, répondit madame Fontaine, je ne le donne aux riches que dans les grandes occasions, et on me le paye vingt-cinq louis ; car, voyez-vous, ça me fatigue, ça m'use ! VEsprit me tripote, là, dans l'estomac. C'est comme on disait autrefois, aller au sabbat!

— Mais, quand je vous dis, ma bonne mame Fontaine, qu'il s'agit de mon n'avenir. . .

— Enfin, pour vous à qui je dois tant de consultations, je vais me livrer à l'Esprit ! répondit madame Fontaine en laissant voir sur sa figure décrépite uae expression de terreur qui n'était pas jouée.

Elle quitta sa vieille bergère crasseuse, au coin de sa cheminée, alla vers sa table couverte d'un drap vert dont toutes les cordes usées pouvaient se compter, et où dormait à gauche un crapaud d'une dimension extraordinaire, à côté d'une cage ouverte et hantée par une poule noire aux plumes ébouriffées.

— Âstarolh ! ici, mon fils! dit-elle en donnant un léger coup d'une longue aiguille à tricoter sur le dos du crapaud, qui la regarda d'un air intelligent. — Et vous, mademoiselle Cléopàtre!... attention! reprit-elle en donnant un petit coup sur le bec de la vieille poule.

l\Iadame Fontaine se recueillit, elle demeura pendant quelques instants immobile ; elle eut l'air d'une morte, ses yeux tournèrent et devinrent blancs. Puis elle se raidit et dit: « Me voilà! » d'une voix caverneuse. Après avoir automatiquement éparpillé du millet pour Cléopàtre, elle prit son grand jeu, le mêla convulsivement, et le fit couper par madame Cibot, mais en soupirant profondément. Quand cette image de la Mort en turban crasseux, en casaquin sinistre, regarda les grains de millet que la poule noire piquait, et appela son crapaud Astaroth pour qu'il se promenât sur les cartes étalées, madame Cibot eut froid dans le dos, elle tressaillit. 11 n'y a que les grandes croyances qui donnent de grandes Cmolions. Avoir ou n'avoir pas de rentes, telle était la question, a dit Shakespeare.

Après sept ou huit minutes pendant lesquelles la sorcière ouvrit et lut un grimoire d'une voix sépulcrale, examina les grains qui restaient, le chemin que faisait le ciapaud en se retirant, elle déchiffra le sens des cartes en y dirigeant ses yeux blancs.

— Vous réussirez 1 quoique rien dans cette affaire ne doive aller comme vous le croyez! dit-elle. Vous aurez bien des démarches à faire. Mais vous recueillerez le fruit de vos peines. Vous vous conduirez bien mal, mais ce sera pour vous comme pour tous ceux qui sont auprès des malades, et qui convoitent une part de succession. Vous serez aidée dans cette œuvre de malfaisance par des personnages considérables... Plus tard, vous vous repentirez dans les angoisses de la mort, car vous mourrez assassinée par deux forçats évadés, un petit à cheveux rouges et un vieux tout chauve, à cause de la fortune qu'on vous supposera dans le village où vous vous retirerez avec votre second mari... Allez, ma fille, vous êtes libre d'agir ou de rester tranquille.

L'exaltation intérieure qui venait d'allumer des torches dans les yeux caves de ce squelette si froid en apparence cessa. Lorsque l'horoscope fut prononcé, madame Fontaine éprouva comme un éblouissement et fut en tout point semblable aux somnambules quand on les réveille; elle regarda tout d'un air étonné; puis elle reconnut madame Cibot et parut surprise de la voir en proie a l'iiorreur peinte sur ce visage.

— Eh bieni ma fillel dit-elle d'une voix tout à fait différente de colle qu'elle avait eue en prophétisant, êtes- vous contente ?.. .

Madame Gibol regarda la sorcière d'un air hébété sans pouvoir lui répondre.

— Ail i vous avez voulu le grand jeu ! je vous ai traitée comme une vieille connaissance. Donnez-moi cent franco, seulement...

— Cibot, mourir ? s'écria la portière.

— Je vous ai donc dit des choses bien terribles?... demanda très ingénument madame Fontaine.

— Mais oui I... dit la Cibot en tirant de sa poche cent francs et les posant au bord de la table, mourir assassinée 1...

— Ah ! voilà, vous voulez le grand jeu !... Mais consolez-vous, tous les gens assassinés dans les cartes ne meurent pas.

— Mais c'est-y possible, mame Fontaine ?

— Ah I ma petite belle, moi je n'en sais rien ! Vous avez voulu frapper à la porte de l'avenir, j'ai tiré le cordon, voilà tout, et il est venu I

— Qui? il? dit madame Cibot.

— Eh bien I l'Esprit, quoi ! répliqua la sorcière impa ti entée.

— Adieu, mame Fontaine I s'écria la portière. Je ne connaissais pas le grand jeu, vous m'avez bien effrayée, n'allez 1...

— Madame ne se met pas deux fois par mois dans cet état-là I dit la servante en reconduisant la portière jusque sur le palier. Elle crèverait à la peine, tant ça la lasse. Elle va manger des côtelettes et dormir pendant trois heures...

l>ansla rue, en marchant, la Cibot, fit ce que font Ii'S consultants avec les consultations de toute espèce. Elle crut à ce que la prophétie ofTrait de favorable à ses intérêts et douta des malheurs annoncés.

Page 1