II. — CABARET DE VILLAGE
[La scène qui va suivre se passe en 1823, à Blangj% près des Aiguës, au cabaret du Grand-!-] ert, tenu par Tonsard. Ce cabaret est un nid de braconniers : le père Fourchon, qu'on vient de voir à l'œuvre avec son petit-fils Mouche, le couple Tonsard, ses gendre et fille, les quatre enfants des Tonsard, deux fils et deux filles, la grand'mère Tonsard, tout ce monde fainéant, gourmand, -ans moralité, vit du voisinage des Aiguës, tuant le gibier, saccageant les bois, malgré la surveillance des gardes. Jamais le général comte de Montcornet ne viendra à bout de cette engeance, qui assassinera son garde principal, le menacera lui-même, l'obligera enfin à vendre la terre et quitter le pays. — Le père Fourchon, de talents très variés, exerçait ostensiblement ies trois professions d'écrivain public, de praticien de la justice de paix, et de joueur de clarinette ; il s'était de plus établi cordier, aux heures que lui laissaient ses occupations avouées et secrètes.]
— Ah I nom d'un nom ! papa, dit Tonsard en voyant entrer son beau-père et le soupçonnant d'être à jeun, vous avez la gueule hâtive, ce malin. Nous n'avons rien à vous donner... Et s' te corde, s'te corde que nous devions faire ? C'est étonnant comme vous en fabriquez
la veille, et comme vous en trouvez peu de faite le lendemain. Il y a longtemps que vous auriez dû tortiller celle qui mettra fin à votre existence, car vous nous devenez beaucoup trop cher...
La plaisanterie du paysan et de l'ouvrier est très attique, elle consiste à dire toute sa pensée, en la grossissant par une expression grotesque. On n'agit pas autrement dans les salons. La finesse de l'esprit y remplace le pittoresque de la grossièreté, voilà toute la différence.
— Y a pas de beau-père I dit le vieillard ; parle-moi en pratique, je veux une bouteille du meilleur.
Ce disant, Fourchon frappa d'une pièce de cent sous, qui dans sa main brillait comme un soleil, la méchante table à laquelle il s'était assis, et que son lapis de graisse rendait aussi curieuse à. voir que ses brûlures noires, ses marques vineuses et ses entailles. Au son de l'argent, Marie Tonsard, taillée comme une corvette pour la course, jeta sur son grand-père un regard fauve qui jaillit de ses yeux bleus comme une étincelle. La Tonsard sortit de sa chambre, attirée par la musique du métal.
— Tu brutalises toujours mon pauvre père, dit-elle à Tonsard ; il gagne pourtant bien de l'argent depuis un an ; 1 )ieu veuille que ce soit honnêtement I Voyons ça?... dit-elle en sautant sur la pièce et l'arrachant des mains de Fourchon.
— Va, Marie, dit gravement Tonsard ; au-dessus de la planche, y a encore du vin bouché.
Dans la campagne, le vin n'est que d'une seule qualité, mais il se vend sous deux espèces : le vin au tonneau, le vin bouché.
— D'où ça vous vient-il? demanda la Tonsard à son père en coulant la pièce dans sa poche.
— Philippine 1 tu finiras mal, dit le vieillard en hochant la tête et sans essayer de reprendre son argent.
Déjà, sans doute, Fourchon avait reconnu l'inutilité d'une lutte entre son terrible gendre, sa fille et lui.
— V'ià une bouteille de vin que vous vendez encore cent sous, ajouta-il d'un ton amer ; mais aussi sera-ce la dernière. Je donnerai ma pratique au café de la Paix.
— Tais-toi, papa, reprit la blanche et grasse cabaretière, qui ressemblait assez à une matrone romaine ; il te faut une chemise, un pantalon propre, un autre chapeau, je veux te voir enfin un gilet.
— Je t'ai déjà dit que ce serait me ruiner, s'écria le vieillard. Quand on me croira riche, personne ne me donnera plus rien.
La bouteille apportée par la blonde Marie arrêta l'éloquence du vieillard, qui ne manquait pas de ce trait particulier à ceux dont la langue se permet de tout dire, et dont l'expression ne recule devant aucune pensée, fût-elle atroce.
— Vous ne voulez donc pas nous dire où vous pigez tant de monnaie? demanda Tonsard. Nous irions aussi, nous autres!...
Tout en finissant un collet, le féroce cabaretier espionnait le pantalon de son beau-père, et il y vit bientôt la rondeur dessinée en saillie par la seconde pièce de cinq francs.
— A votre santé, je deviens capitaliste, dit le père Fourch )n.
— Si VOUS vouliez, vous le seriez, dit Tonsard ; voua avez des moyens, vous!... Mais le diable vous a percé au bas de la tète un trou par où tout s'en va !
— Eh I j 'ai fait le tour de la loute à ce petit bourgeois des Aiguës qui est venu de Paris, voilà tout !
— S'il venait beaucoup de monde voir les sources d'Avonne, dit Marie, vous seriez riche, papa Fourchon.
— Oui, reprit-il en buvant le dernier verre de sa bouteille ; mais, à force de jouer avec les toutes, les loutes se sont mises en colère, et il s'en est jeté une entre mes jambes qui va me rapporter pus de vingt francs.
— Gageons, papa, que t'as fait une loutre en filasse?... dit la Tonsard en regardant son père d'un air finaud.
— Si tu me donnes un pantalon, un gilet, des bretelles en lisière pour ne pas trop faire honte à Vermichel, sur notre estrade à Tivoli S car le père Socquard grogne toujours après moi, je te laisse la pièce, ma fille; ton idée la vaut bien. Je pourrai repincer le bourgeois des Aiguës, qui, du coup, va peut-être s'adonner aux loutes I
— Va nous quérir une autre bouteille, dit Tonsard à sa fille. S'il avait une loute, ton père nous la montrerait, répondit-il en s'adressant à sa femme et tâchant de réveiller la susceptibilité de Fourchon.
— J'ai trop peur de la voir dans votre poèlc à frire I dit le vieillard, qui cligna de l'un de ses petits yeux vcrdàtres en regardant sa fille. IMiilippine m'a déjà
1. Le Tivoli de Soulanges, où le violon de Vermichel et la clarinette du pôre Fourciion faisaient danser les gars et les ûllcs da village.