‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 28 sur 31 · ID · texte numérisé non relu

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esbigné ma pièce ; et combien donc que vous m'en avez effarouché ed' mes pièces, sous couleur de me vêtir, de me nourrir?... Et vous me dites que ma gueule est hâtive, et je vas toujours tout nu.

— Vous avez vendu votre dernier habillement pour boire du vin cuit au café de la Paix, papal... dit la Tonsard ; à preuve que Vermichel a voulu vous en empêcher...

— Vermichel!... lui que j'ai régalé! Vermichel est incapable d'avoir trahi l'amitié. Ce sera ce quintal de vieux lard à deux pattes qu'il n'a pas honte d'appeler sa femme !

— Lui ou elle, répondit Tonsard, ou Bonnébault...

— Si c'était Bonnébault, reprit Fourchon, lui qu'est un des pilliers du café... je... le... Suffit.

— Mais, licheur, quéque ça fait que vous ayez vendu vos effets? Vous les avez vendus parce que vous les avez vendus ; vous êtes majeur ! reprit Tonsard en frappant sur le genou du vieillard. Allez, faites concurrence à mes futailles, rougissez-vous le gosier ! Le père à marne Tonsard en a le droit, et vaut mieux ça que de porter votre argent blanc à Socquard!

— Dire que voilà quinze ans que vous faites danser le monde à Tivoli, sans avoir pu deviner le secret du vin cuit de Socquard, vous qui êtes si fin ! dit la fille à son père. Vous savez pourtant bien qu avec ce secretlà nous deviendrions aussi riches que Rigou !

Dans le Morvan et dans la partie de la Bourgogne qui s'étale à ses pieds du côté de Paris, ce vin cuit, reproché par la Tonsard au pore Fourchon, est un breuvage assez cher qui joue un grand rôle dans la vie

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des paysans, et que savent faire plus ou moins bien les épiciers ou les limonadiers, là où il existe des cafés. Cette benoîte liqueur, composée de vin choisi, de sucre, de cannelle et autres épices, est préférable à tous les déguisements ou mélanges de l'eau-de-vie appelée r.'.tatîa, ceut-sept-ans, eau des braves, cassis, vespétro, esprit-de-soleil, etc. On retrouve le vin cuit jusque sur les frontières de la France et de la Suisse. Dans le Jura, dans les lieux sauvages oii pénètrent quelques touristes sérieux, les aubergistes donnent, sur la foi des commis voyageurs, le nom de vin de Syracuse cà ce produit industriel, excellent d'ailleurs, et qu'on est enchanté de payer trois ou quatre francs la bouteille, par la faim canine qui se gagne à l'ascension des pics. Or, dans les ménages morvandiaux et bourguignons, la plus légère douleur, le plus petit tressaillement de nerfs est un prétexte à vin cuit. Les femmes pt-ndant, avant et après l'accouchement, y joignent des rôties au sucre. Le vin cuit a dévoré des fortunes de paysans. Aussi, plus d'une fois, ce séduisant liquide a-t-il nécessité des corrections maritales.

— Eh ! y a pas mèche! répondit Fourchon. Socquard s'est toujours enfermé pour fabriquer son vin cuit 1 il n'en a pas dit le secret à défunt sa femme. Il tire tout de Paris pour c'te fabrique-là !

— iNe tourmente donc pas ton père 1 s'écria Tonsard ; il ne sait pas? Eh bien, il ne sait pas 1 On ne peut pas tout savoir 1

Fourchon fut saisi d'inquiétude en voyant la physionomie de son gendre s'adoucir aussi bien que sa parole.

— Quéque tu veux me voler? dit naïvement le vieillard .

— Moi, dit Tonsard, je n'ai rien que de légitime dans ma fortune, et, quand je vous prends quelque chose, je me paye de la dot que vous m'aviez promise.

Fourchon, rassuré par cette brutalité, baissa la tcte en homme vaincu et convaincu.

— V'ià un joli collet, reprit Tonsard en se rapprochant de son beau-père et lui posant le collet sur les genoux ; ils auront besoin de gibier aux Aiguës, et nous arriverons bien à leur vendre le leur, ou y aurait pas de bon Dieu pour nous autres pauvres gens.

— Un solide travail, dit le vieillard en examinant cet engin malfaisant.

— Laissez-nous ramasser des sous, allez, papa, dit la Tonsard, nous aui'ons notre part au gcàteau des Aiguës 1 . .

— Oh ! les bavardes ! dit Tonsard. Si je suis pendu, ce ne sera pas pour un coup de fusil, ce sera pour un coup de langue de votre fille.

— Vous croyez donc que les Aiguës seront vendues en détail pour votre fichu nez? répondit Fourchon. Comment ! depuis trente ans que le père Iligou vous suce la moelle de vos os, vous n'avez pas core vu que les bourgeois seront pires que les seigneurs ! Dans cette affaire-là, mes petits, les Soudry, les Gaubertin, les Rigou vous feront danser sur l'air : fai du bon tabac, tu n'en auras pas \ l'air national des riches, quoi!... Le paysan sera toujours le paysan I Ne voyezvous pas (mais vous ne connaissez rien à la poUtique!...) que le gouvernement n'a tant mis de droits

sur le vin que pour nous repincer notre quibus et nous maintenir dans la misère ? Les bourgeois et le gouvernement, c'est tout un. Qtié qu'ils deviendraient si nous étions tous riches? Laboureraient- ils leurs champs? feraient-ils la moisson ? 11 leur faut des malheureux ! J'ai été riche pendant dix ans, et je sais bien ce que je pensais des gueux !...

— Faut tout de même chasser avec eux, répondit Tonsard, puisqu'ils veulent allotir les grandes terres, et après nous nous retournerons contre le Rigou. A la place de Courte-Cuisse qu'il dévore, il y a longtemps que je lui aurais soldé son compte avec d'autres balles que celles que ce pauvre homme lui donne...

— Vous avez raison, répondit Fourchon. Comme dit le père Niseron, qu'est resté républicain après tout le monde : « Le peuple a la vie dure, il ne meurt pas, il a le temps pour lui !... »

Fourchon tomba dans une sorte de rêverie, et Tonsard en profila pour reprendre son collet ; mais, en le reprenant, il coupa d'un coup de ciseaux le pantalon, pendant que le père Fourchon levait son verre pour boire, et il mit le pied sur la pièce de cent sous, qui alla tomber sur la partie du sol toujours humide, là où les buveurs égouttaient leurs verres. Quoique lestement faite, cette soustraction aurait peut-être été sentie par le vieillard, sans l'arrivée de Vermicliel.

— Tonsard, savez- vous où se trouve le papa? demanda le fonctionnaire au pied du palier.

Le cri de Vermichel, le vol de la pièce et l'épuisement du verre eurent lieu simullanément.

— Présent, mon officier! dit le père Fourchon en

tendant la main à Vermichel pour l'aider à monter les marches du cabaret.

De toutes les figures bourguignomies, Vermichel vous eût semblé la plus bourguignonne. Le praticien n'était pas rouge, mais écarlate. Sa face, comme certaines parties tropicales du globe, éclatait sur plusieurs points par de petits volcans desséchés qui dessinaient de ces mousses plates et vertes appelées assez poétiquement par Fourchon des fleuris de vin. Cette tête ardente, dont les traits avaient été démesurément grossis par de continuelles ivresses, paraissait cyclopéenne, allumée du côté droit par une prunelle vive, éteinte de l'autre cûlé par un œil couvert d'une taie jaunâtre. Des cheveux roux toujours ébouriffés, une barbe semblable à celle de Judas, rendaient Vermichel aussi formidable en apparence qu'il était doux en réalité. Le nez en trompette ressemblait à un point d'interrogation auquel la bouche, excessivement fendue, paraissait toujours répondre, même quand elle ne s'ouvrait pas. Vermichel, homme de petite taille, portait des souliers ferrés, un pantalon de velours vert-bouteille, un vieux gilet rapetassé d'étoffes diverses qui paraissait avoir été fait avec une courte-pointe, une veste en gros drap bleu et un chapeau gris à larges bords. Ce luxe imposé par la ville de Soulanges oii Vermichel cumulait les fonctions de concierge de l'hôtel de ville, de tambour, de geôlier, de ménétrier et de praticien, était entretenu par madame Vermichel, une terrible antagoniste de la philosophie rabelaisienne. Cette virago à moustaches, large d'un mètre, du poids de cent vingt kilogrammes et néanmoins agile, avait établi sa domination sur

Vermicliel, qui, b:il(u par elle pendant ses ivresses, la laissait encore faire quand il était à jeun. Aussi le père Fourchon disait-il, en méprisant la tenue de Vermicliel : « C'est la livrée d'un esclave. »

— Quand on parle du soleil, on en voit les rayons, reprit Tourchon en répétant une plaisanterie inspirée par la rutilante figure de Vermicliel, qui ressemblait en ell'et à ces soleils d'or peints sur les enseignes d'auberge en province. Marne Vermicliel a-t-elle aperçu trop de poussière sur ton dos, que tu fuis tes quatre cinquièmes, car on ne peut pas l'appeler ta moitié, c'te femme? Qui t'amène de si bonne heure ici, tambour battu ?

— Toujours la politique! répondit Vermichel, évidemment accoutumé à ces plaisanteries.

— Ah ! le commerce de HIangy va mal, nous allons protester des billets, dit le père Fourchon en versant un verre de vin à son ami.

— Mais notre singe est sur mes talons, répondit Vermichel en haussant le coude.

Dans l'argot des ouvriers, le singe, c'est le maître. Cette locution faisait partie du dictionnaire Vermichel et Fourchon.

— Quécjue m'sieur Brunet vient donc tracasser par ici? demanda la Tonsard.

— Hé ! pardi ! vous autres, dit Vermichel, vous lui rapportez defiuis trois ans pus que vous ne valez... Ah ! il vous travaille joliment les côtes, le bourgeois des Aiguës! Il va bien, le Tapissi(?r... Comme dit le prre Brunet : « S'il y avait trois propriétaires comme lu» dans la vallée, ma fortune serait faite I... »

— Que qu'ils ont donc inventé de nouveau contre le pauvre monde? dit Marie.

— Ma foi, reprit Vermichel, ça n'est pas bête, allez I et vous finirez par mettre les pouces. . . Que voulez-vous ! les voilà bien en force, depuis bienlôl deux ans, avec trois gardes, un garde à cheval, tous actifs comme des fourmis, et un garde champêtre qu'est un dévorant. Enfin la gendarmerie se botte maintenant à tout propos pour eux... Ils vous écraseront.

— Ah ! ouin 1 dit Tonsard, nous sommes trop plats... Ce qu'il y a de plus résistant, c'est pas l'arbre, c'est l'herbe.

— Ne t'y fie pas, répondit le père Fourchon à son gendre, t'as des propriétés...

— Enfin, reprit Vermichel, ils vous aiment, ces gens, car ils ne pensent qu'à vous du matin au soir 1 Ils se sont dit comme ça : « Les bestiaux de ces gens nous mangent nos prés ; nous allons les leur prendre, leurs bestiaux ; ils ne pourront pas manger eux-mêmes l'herbe de nos prés. » Comme vous avez tous des condamnations sur le dos, ils ont dit à notre singe de saisir vos vaches. Nous commencerons ce matin par Couches, nous allons y saisir la vache à la mère Bonnébault, la vache à la Godin, la vache à la Mitant...

Dès qu'elle eut entendu le nom de Bonnébault, Marie, l'amoureuse de Bonnébault, le petit- fils de la vieille à la vache, sauta dans le clos de vigne, après avoir guigné son père et sa mère. Elle passa comme une anguille à travers un trou de la haie, et s'élança vers Conches avec la rapidité d'un lièvre poursuivi.

— Ils en feront tant, dit tranquillement Tonsard, qu'ils se feront casser les os, et ce sera dommage, leurs mères ne leur en feront pas d'aulres.

— Ça se pourrait bien tout de même, ajouta le père Fourchon. Mais, vois-tu, Vermichel, je ne peux être à vous avant une heure d'ici, j'ai des affaires importantes au château.

— Plus importantes que trois vacations à cinq sous ? « Faut pas cracher sur la vendange, » a dit papa Noé.

— Je te dis, Vermichel, que mon commerce m'appelle au château des Aiguës, répéta le vieux Fourchon en prenant un air de risible importance.

— D'ailleurs, ça ne serait pas, dit la Tonsard, que mon père ferait bien de s'évanouir. Est-ce que, par hasard, vous voudriez trouver les vaches?

— M. Brunet, qui est un bonhomme, ne demande pas mieux que de n'en trouver que les bouses, répondit Vermichel. Un homme obligé comme lui de trotter par les chemins à la nuit doit être prudent,

— S'il l'est, il a raison, dit sèchement Tonsard.

— Donc, reprit Vermichel, il a dit comme ça à M. Michaud : « J'irai dès que l'audience sera terminée. » S'il voulait trouver les vaches, il y serait allé domain à sept heures. Mais il faudra qu'il marche, allez, .M. Brunet. On n'attrape pas deux fois le Michaud, c'est un chien de chasse fini. Ah ! gué brigand !

— Ça devrait rester à l'armée, des sacripants comme ça, dit Tonsard, ça n'est bon qu'à lâcher sur les ennemi?... Je voudrais bien qu'il me demandât mon nom; il a beau se lire un vieux de la jeune garde, je suis

sûr qu'après avoir mesuré nos ergots, il m'en resterait plus long qu'à lui dans les pattes.

— Ah çà 1 dit la Tonsard à Vermichel, et les affiches de la fête de Soulanges, quand les verra-t-on? Nous voici le 8 août.

— Je les ai portées à imprimer chez M. Bournier, hier, à la Ville-aux-Fayes, répondit Vermichel. On a parlé chez marne Soudry d'un feu d'artifice sur le lac.

— Quel monde nous aurons! s'écria Fourchon.

— En v'ik des journées pour Socquard ! dit le cabaretier d'un air envieux.

— Oh I s'il ne pleut pas I ajouta sa femme comme pour se rassurer elle-même.

On entendit le trot d'un cheval venant de Soulanges, et, cinq minutes après, l'huissier attachait son cheval à un poteau mis exprès à la claire-voie par où passaient les vaches. Puis il montra sa tête à la porte du Grand-I-Vert.

— Allons, allons, mes enfants, ne perdons pas de temps, dit-il en affectant d'être pressé.

— Ah ! dit Vermichel, vous avez un réfractaire, monsieur Brunet. Le père Fourchon a la goutte.

— Il a plusieurs gouttes, répliqua l'huissier ; mais la loi ne lui demande pas d'être à jeun.

— Pardon, monsieur Brunet, dit Fourchon, je suis attendu pour affaire aux Aiguës, nous sommes en marché pour une loute...

Brunet, petit homme sec au teint bilieux, vêtu tout en drap noir, l'œil fauve, les cheveux crépus, la bouche serrée, le nez pincé, lair inquiet, la parole enrouée, ofîrait le phénomène d'une physionomie, d'un maintien

et d'un caractôre en harmonie avec sa profession. 11 connaissait si bien le droit, ou, pour mieux dire, la chicane, qu'il était à la fois la terreur et le conseiller du canton ; aussi ne manquait-il pas d'une certaine popularité parmi les paysans, auxquels il demandait la plupart du temps son payement en denrées. Toutes ses qualités actives et négatives et ce savoir-faire lui valaient la clientèle du canton, à l'exclusion de son confrère maître Plissoud. Ce hasard d'un huissier qui fait tout et d'un huissier qui ne fait rien est fréquent dans les justices de paix, au fond des campagnes.

— Ça chauffe donc? dit Tonsard au petit père Brunet.

— Que voulez-vous? vous le pillez aussi par trop, cet homme! Il se défend! répondit l'huissier; ça finira mal, toutes vos affaires, le gouvernement s'en mêlera.

— H faudra donc que, nous autres malheureux, nous crevions? dit la Tonsard en offrant un petit verre sur une soucoupe à l'huissier.

— F.es malheureux peuvent crever, on n'en manquera jamais, dit sentencieusement Fourchon.

— Vous dévastez aussi par trop les bois, répliqua l'huissier.

— Ne croyez pas ça, monsieur Brunet; on fait bien du bruit, allez 1 pour quelques misérables fagots, dit la Tonsard.

— On n'a pas assez rasé de riches pendant la Révolution, voilà tout, dit Tonsard.

En ce moment, on entendit un bruit horrible en ce qu'il était inexplicable. Le galop de deux pieds enragés, mêlé h un cliquetis d'armes, dominait un bruissement de feuillages et de branches entraînées par des pas encore

plus précipités. Deux voix aussi différentes que les deux galops lançaient des interjections braillardes. Tous les gens du cabaret devinèrent la poursuite d'un homme et la fuite d'une femme ; mais à quel propos?... L'incertitude ne dura pas longtemps.

— C'est la mère, dit Tonsard en se dressant, je reconnais sa grelotte !

Et soudain, après avoir gravi les méchantes marches de Grand-I-Vert, par un dernier effort dont l'énergie ne se trouve qu'aux jarrets des contrebandiers, la vieille Tonsard tomba, les quatre fers en l'air, au milieu du cabaret. L'immense lit de bois de son fagot fit un fracas terrible en se brisant contre le haut de la porte et sur le plancher. Tout le monde s'était écarté. Les tables, les bouteilles, les chaises atteintes par les branches s'éparpillèrent. Le tapage n'eût pas été si grand si la chaumière se fût écroulée.

— Je suis morte du coup I Le gredin m'a tuée I...

Le cri, l'action et la course de la vieille femme s'expliquèrent par l'apparition sur le seuil d'un garde habillé tout en drap vert, le chapeau bordé d'une ganse d'argent, le sabre au côté, la bandoulière de cuir aux armes de Montcornet avec celles des Troisville en abîme, le gilet rouge d'ordonnance, les guêtres de peau montant jusqu'au-dessus du genou.

Après un moment d'hésitation, le garde dit, en voyant Brunet et Vermichel :

— J'ai des témoins.

— De quoi?... dit Tonsard.

— Cette femme a dans son fagot un chêne de dix ans coupé en rondins, un vrai crime 1...

Vermichel, dès que le mot témoins eut été prononcé, jugea très à propos d'aller dans le clos prendre l'air.

— De quoi !... de quoi I... dit Tonsard en se plaçant devant le garde pendant que la Tonsard relevait sa belle-mère; veux-tu bien me montrer tes talons, Valel?... Verbalise et saisis sur le chemin, tu es là, chez toi, brigand; mais sors d'ici. xMa maison est à moi, peut-èlre ! Charbonnier est maître chez lui...

— Il y a flagrant délit, ta mère va me suivre.

— ArrOter ma mère chez moi? Tu n'en as pas le droit. Mon domicile est inviolable, on sait ça, du moins. As-tu un mandat de M. Guerbet, notre juge d'instruction? Ah 1 c'est qu'il faut la justice pour entrer ici. Tu n'es pas la justice, quoique lu aies prêté serment au tribunal de nous faire crever de faim, méchant gabelou de forêt !

La fureur du garde était arrivée à un tel paroxysme, qu'il vuulut s'emparer du fagot; mais la vieille, un affreux parchemin noir doué de mouvement, et dont le pareil ne se voit que dans le tableau des Sabines de David, lui cria :

— N'y touche pas, ou je te saute aux yeux !

— Eh bien, osez défaire le fagot en présence de M. Brunet, dit le garde.

Quoique l'huissier affeclât cet air d'indifférence que l'habitude des affaires donne aux ofTiciers ministériels, il fit à la cabaretière et à son mari ce clignement d'yeux qui signifie : « Mauvaise affaire !... » Le vieux Fourchon, lui, montra du doigt à sa fille le tas de cendres amoncelées dans la cheminée. La Tonsard, qui comprit à la fois par ce geste sigiiilicatif le danger de sa belle-mère

et le conseil de son père, prit une poignée de cendres et la jela dans les yeux du garde. Vatel se prit à hurler; Tonsard, éclairé de toute la lumière que perdait le garde, le poussa rudement sur les méchantes marches extérieures où les pieds d'un aveugle devaient si facilement trébucher, que Vatel roula jusque dans le chemin en lâchant son fusil. En un moment le fagot fut défait, les bûches en furent extraites et cachées avec une prestesse qu'aucune parole ne peut rendre. Brunet, ne voulant pas être témoin de cette opération prévue par lui, se précipita sur le garde pour le relever, il l'assit sur le talus et alla mouiller son mouchoir dans l'eau pour laver les yeux au paîient, qui, malgré ses souiïrances, essayait de se traîner vers le ruisseau.

— Vatel, vous avez tort, lui dit l'huissier, vous n'avez pas le droit d'entrer dans les maisons, voyezvous..,

La vieille, petite femme presque bossue, lançait autant d'éclairs par ses yeux que d'injures par sa bouche démeublée et couverte d'écume, en se tenant sur le seuil de la porte, les poings sur ses hanches et criant k se faire entendre de Blangy :

— Ah 1 gredin, c'est bien fait, va 1 Que l'enfer te confonde! me soupçonner de couper des âhresl moi, la pus honnête femme du village, et me chasser coumie une bêle malfaisante 1 Je voudrais te voir perdre tes maudits yeux, le pays y gagnerait sa tranquillité. Vous êtes tous des porte-malheur, toi et tes compagnons, qui supposez des infamies pour animer la guerre entre votre maître et nous !,..

Le garde se laissait nettoyer les yeux par l'huissier,

qui, tout en le pansant, lui démontrait toujours qu'en droit il était répréhensible.

— La gueuse I elle nous a mis sur les dents, dit enfin Vatel ; elle est dans le bois depuis cette nuit...

Tout le monde ayant prêté main-vive au recel de l'arbre coupé, les choses furent promptement remises en état dans le cabaret ; Tonsard vint alors sur la porte d'un air rogue :

— Vatel, mon fiston, si tu t'avises une autre fois de violer mon domicile, c'est mon fusil qui te répondra, dit-il ; aujourd'hui, tu as eu la cendre ; tu pourras bien voir le feu un autre jour. Tu ne suis pas ton métier... Apr" s cela, tu as chaud ; si tu veux un verre de vin, on te l'offre ; tu pourras voir que le fagot de ma mère n'a pas un brin de bois suspect, c'est tout broussailles.

— Canaille !... dit tout bas à l'huissier le garde, plus vivement atteint au cœur par cette ironie qu'il n'avait été atteint aux yeux par la cendre.

En ce moment, Charles, le valet de pied, naguère envoyé à la recherche de Blondet, parut à la porte du Grand-I-Vert.

— Qu'avez-vous donc, Vatel ? dit le valet au garde.

— Ah I répondit le garde-chasse en s'essuyant les eux, qu'il avait plongés tout ouverts dans le ruisseau

pour achever de les nettoyer, j'ai là des débiteurs à qui je forai maudire le jour où ils ont vu la lumière.

— Si vous l'entendez ainsi, monsieur Vatel, dit froidement Tonsard, vous vous apercevrez que nous n'avons pas froid aux yeux en Bourgogne I

Vatel disparut.

(Les Paysans.)

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