‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 29 sur 31 · I. — I^TÉR1EUR FLAMAND · texte numérisé non relu

I. — I^TÉR1EUR FLAMAND

Il existe à Douai dans la rue de Paris une maison dont la physionomie, les dispositions intérieures et les détails ont, plus que ceux d'aucun autre logis, gardé le caractère des vieilles constructions flamandes, si naïvement appropriées aux mœurs patriarcales de ce bon pays...

La matérialité la plus exquise est empreinte dans toutes les habitudes flamandes. Le confort anglais ïfTre des teintes sèches, des t^^ns durs ; tandis qu'en Flandre le vieil intérieur des ménages réjouit l'œil par des couleurs moelleuses, par une bonhomie vraie; il implique le travail sans fatigue ; la pipe y dénote une heureuse application du far-nknle napolitain ; puis, il accuse un sentiment paisible de l'art, sa condition la plus nécessaire, la patience, et l'élément qui en rend

les créations durables, la conscience. Le caractère flamand est dans ces deux mots, patience et conscience...

[Donc tout l'esprit de la vieille Flandre respirait dans la maison Clacs.]

Le principal ornement de la façade était une porte à deux vantaux en chêne garnie de clous disposés en quinconce, au centre desquels les Claës avaient fait sculpter par orgueil deux navettes accouplées. La baie de cette porte, édifiée en pierre de grès, se terminait par un cintre pointu qui supportait une petite lanterne surmontée d'une croix, et dans laquelle se voyait une statu<^tte de sainte Geneviève filant sa quenouille. Quoique le temps eût jeté sa teinte sur les travaux délicats «le cette porte et delà lanterne, le soin extrême qu'en prenaient les gens du logis permettait aux passants d'en saisir tous les détails. Aussi le chambranle, composé de colonnettes assemblées, conservaitil une couleur gris-foncé et brillait-il de manière à faire croire qu'il avait été verni. De chaque côté de la porte, au rez-de-chaussée, se trouvait deux croisées semblables à toutes celles de la maison. Leur encadrement en pierre blanche finissait sous l'appui par une coquille richement ornée, en haut par deux arcades que séparait l' montant de la croix qui divisait le vitrage en quatre parties inégales, car la traverse piai-ée à la hauteur voulue pour figurer une croix donnait aux deux côtés inférieurs de la croisée une dimension presque double de celle des parties supérieures arrondies par leurs cintres. La double arcade avait pour enjolivement trois rangées de briques qui s'avançaient

l'une sur l'autre, et dont chaque brique était alternativement saillante ou rentrée d'un pouce environ, de manière à dessiner une grecque. Les vitres, petites et en losange, étaient enchâssées dans des branches en fer extrêmement minces et peintes en rouge. Les murs, bâtis en briques rejointoyées avec un mortier blanc, étaient soutenues de distance en distance et aux angles par des chaînes en pierre. Le premier étage était porcéde cinq croisées ; le second n'en avait plus que trois, et le grenier tirait son jour d'une grande ouverture ronde à cinq compartiments, bordée en grès, et placée au milieu du fronton triangulaire que décrivait le pignon, comme la rose dans le portail d'une cathédrale. Au faîte s'élevait, en guise de girouette, une quenouille chargée de lin. Les deux côtés du grand triangle que formait le mur du pignon étaient découpés carrément par des espèces d? marches jusqu'au couronnement du premier étage, où, à droite et à gauche de la maison tombaient les eaux pluviales rejetccs par la gueule d'un animal fantastique. Au bas de la maison, une assise en grès y simulait une marche. Enfin, dernier vestige des anciennes coutumes, de chaque côté de la porte, entre les deux fenêtres, se trouvait dans la rue une trappe en bois garnie de grandes bandes de fer, par laquelle on pénétrait dans les caves. Depuis sa construction, cette fa(;ade se nettoyait soigneusement deux fois par an. Si quelque peu de mortier manquait dans un joint, le trou se rebouchait aussitôt. Les croisées, les appuis, les pierres, tout était épousscté mieux que ne sont époussctés à Paris les marbres les plus précieux. Ce devant de maison n'offrait donc aucune trace de dégradation. Mal-

Co2 PAGES CHOISIES DE BALZAC.

gré les teintes foncées causées par la vétusté même de la brique, il était aussi bien conservé que peuvent l'être un vieux tableau, un vieux livre chéris par un amateur et qui seraient toujours neufs, s'ils ne subissaient, sous la cloche de notre atmosphère, l'influence des gaz dont la malignité nous menace nous-mêmes. Le ciel nuageux, la température humide de la Flandre et les ombres produites par le peu de largeur de la rue ôtaient fort souvent à cette construction le lustre qu'elle empruntait à sa propreté recherchée qui, d'ailleurs, la rendait froide et triste à l'œil. Un poète aurait aimé quelques herbes dans les jours de la lanterne ou des mousses sur les découpures du grès, il aurait souhaité que ces rangées de briques se fussent fendillées, que sous les arcades des croisées, quelque hirondelle eût maçonné son nid dans les triples cases rouges qui les ornaient. Aussi le fini, l'air propre de cette façade à demi râpée par le frottement lui donnaient-ils un aspect sèchement honnête et décemment estimable, qui certes aurait fait déménager un romantique, s'il eût logé en face. Quand un visiteur avait tiré le cordon de la sonnette en fer tressé qui pendait le long du chambranle de la porte, et que la servante venue de l'intérieur lui avait ouvert le battant au milieu duquel était une petite grille, ce battant échappait aussitôt de la main, emporté par son poids, et retombait en rendant sous les voûtes d'une spacieuse galerie dallée et dans les profondeurs de la maison un son grave et lourd comme si la porte eût clé de bronze. Cette galerie peinte en marbre, toujours fraîche et semée d'une couche de sable fin, conduisait à une grande cour carrée intérieure, pavée en larges carreaux

vernissés et de couleur verdàlre. A ;:auche se trouvaient la lingerie, les cuisines, la salle des gens ; h droite le bûcher, ie magasin au charbon de terre et les communs du logis dont les portes, 'es croisées, les muis étaient ornés de dessins entretenus dans une exquise propreté. Le jour, tamisé entre quatre murailles rouges rayées de filets blancs, y contractait des reflets et des teintes roses qui prêtaient aux figures et aux moindres détails une grâce mystérieuse et de fantastiques apparences.

Une seconde maison absoluniLMit semblable au bâtiment situé sur le devant de la rue, et qui, dans la Flandre, porte le nom de quartier de derrière, s'élevail au fond de cette cour et servait uniquement à l'habitation de la famille. Au rez-de-chaussée, la première pièce était un parloir éclairé par deux croisées du côté de la cour, et par deux autres qui donnaient sur un jardin dont la largeur égalait celle de la maison. Deux portes vitrées parallèles conduisaient l'une au jardin, l'autre à la cour, et correspondaient à la porte de la rue, de manière que, dès l'entrée, un étranger pouvait embrasser l'ensemble de celte demeure, et apercevoir jusqu'aux feuillages qui tapissaient le fond du jardin. Le logis de devant, destiné aux réceptions, et dont le second étage contenait les appartements à donner aux étrangers, renfermait certes des objets d'art et de grandes richesses accumulées; mais rien ne pouviit égaler aux yeux des Claës. ni au jugement d'un connaisseur, les trésors qui ornaient cette pièce, où, depuis deux siècles, s'était écoulée la vie de la famille. Le Clacs mort pour la cause des libertés gantoises, l'artisan de qui on prendrait une trop mince idée, si l'historien omettait de dire qu'il

so.

possédait près de quarante mille mares d'argent, gagnés dans la fabrication des voiles nécessaires à la toute-puissante marine vénitienne ; ce Claës eut pour ami le célèbre sculpteur en bois van Huj'sum de Bruges. Maintes fois, l'artiste avait puisé dans la bourse de l'artisan. Quelque temps avant la révolte des Gantois, van Huysum. devenu riche, avait secrètement sculpté pour son ami une boiserie en ébène massif où étaient représentées les principales scènes de la xie d'Artevelde. ce brasseur, un moment roi des Flandres. Ce revêtement, composé de soixante panneaux, contenait environ quatorze cents personnages principaux, et passait pour l'œuvre capitale de van Huysum. Le capitaine chargé de garder les bourgeois que Charles-Quint avait décidé de faire pendre le jour de son entrée dans sa ville natale, proposa, dit-on, à van Claës de le laisser évader s'il lui donnait l'œuvre de van Huysum : mais le tisserand l'avait envoyée en France. Ce parloir, entièrement boisé avec ces panneaux que, par respect pour les mânes du mart^T. van Huysum vint lui-même encadrer de bois peint en outremer mélangé de filets d'or, est donc l'œuvre la plus complète de ce maître, dont aujourd'hui les moindres morceaux sont payés presque au poids de l'or. Au-dessus de la cheminée, van Claës, peint par Titien dans son costume de président du tribunal des Parchons. semblait conduire encore cette famille qui vénérait en lui son grand homme. La cheminée, primitivement en pierre, à manteau très élevé, avait été reconstruite en marbre blanc dans le dernier siècle, et supportait un vieux cartel et deux flambeaux à cinq branches contournées, de mauvais goût, mais en arçen t

massif. Les quatre fenêtres étaient décorées de grands rideaux en damas rouge, à fleurs noires, doublés de soie blanche, et le meuble de même étoffe avait été renouvelé sous Louis XIV. Le parquet, évidemment moderne était composé de grandes plaques de bois blanc encadrées par des bandes de chêne. Le plafond formé de plusieurs cartouches, au fond desquels était un mascaron ciselé par van Huysum, avait été respecté et conservait les teintes brunes du chêne de Hollande. Aux quatre coins de ce parloir s'élevaient des colonnes tronquées, surmontées par des flambeaux semblables à ceux de la cheminée, une table ronde en occupait le milieu. Le long des murs étaient symétriquement rangées des tables à jouer. Sur deux consoles dorées à dessus de marbre blanc se trouvaient deux globes de verre pleins d'eau dans lesquels nageaient sur un lit de sable et de coquillages des poissons rouges, dorés ou argentés. Cette pièce était à la fois brillante et sombre. Le plafond absorbait nécessairement la clarté, sans en rien refléter. Si du côté du jardin le jour abondait et venait i)apil loter dans les tailles de l'éb-^ne, les croisées de la cour donnant peu de lumière faisaient à peine briller les filets d'or imprimés sur les parois opposées. Ce parloir si magnifique par un beau jour était donc, la plupart du temps, rempli de teintes douces, des tons roux et mélancoliques que le soleil épanche sur la cime des forêts en automne.

En 1812. vers les derniers jours du mois d'aoùl. un dimanche, après vêpres, une femme était assise dans sa bergère devant une des fenêtres du jardin. Les rayons du soleil tombaient alors obliquement sur la maison, la

prenaient en écharpe, traversaient le parloii, expiraient en reflets bizarres sur les boiseries qui tapissaient les murs du côté de la cour, et enveloppaient cette femme dans la zone pourpre projetée par le rideau de damas drapé le long de la fenêtre. Un peintre médiocre qui dans ce moment aurait copié cette femme, eût certes produit une œuvre saillante avec une tête si pleine de douleur et de mélancolie. La pose du corps et celle des pieds jetés en avant accusaient l'abattement d'une personne qui perd la conscience de son être physique dans la concentration de ses forces absorbées par une pensée fixe; elle en suivait les rayonnements dans l'avenir, comme souvent, au bord de la mer, on regarde un rayon de soleil qui perce les nuées et trace à l'horizon quelque bande lumineuse. Les mains de cette femme rejetées par les bras de la bergère, pendaient en dehors, et la tête comme trop lourde, reposait sur le dossier. Une robe de percale blanche très ample empêchait de bien juger les proportions, et le corsage était dissimulé sous les plis d'une écharpe croisée sur la poitrine et négligemment nouée. Quand môme la lumière n'aurait pas mis en relief son visage qu'elle semblait se complaire à produire préférablement au reste de sa personne, il eût été impossible de ne pas s'en occuper alors exclusivement; son expression, qui eût frappé le plus insouciant des enfants, était une stupéfaction persistante et froide, malgré quelques larmes brûlantes.

'La Rcchcrdie de Vabsolu).

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