BALZAC U APRES SA CORRESPONDANCE VIÏ
Et ce sera ainsi, ou à peu près, jusqu'à la fin. Quand il ira voir à Vienne madame Hanska, la grande passion de sa vie, toute la concession qu'il lui fera sera de reculer son coucher de trois heures : il se lèvera un peu plus tard. De temps à autre la machine s'arrête ou se brise; les maux d'estomac, les coups de sang, les névralgies surviennent; il lui semble que son cerveau éclate. Alors il suspend le travail quelques jours; il va à la campagne, il voyage. S'il peut, il diminue seulement il se couche de minuit à six heures; il ne travaille plus que de six heures du matin à trois heures du soir; de trois heures à minuit, il se promène et va dans le monde.
Mais qu'il se sente mieux, ou qu'une idée le travaille, il se rejette dans les quatorze heures de travail par jour. Ou même il ne dort plus. Pour Birolteau, il est vingtcinq jours sans dormir. Il a fait le Médecin de campagne en soixante-douze heures, d'une seule traite; mais corrigeant le livre sur les épreuves, il y « enterre » plus de soixante nuits.
Faut-il s'étonner qu'à, cinquante ans il ait été usé? et que, de bonne heure, comme il le faisait remarquer, les longues heures passées dans son fauteuil, à sa table de travail, lui aient acqais celte disgracieuse obésité, où des caricaturistes sans pitié trouvaient un facile sujet de rire ?
La gloire venait rapidement. Il allait lire, en 1831, la Peau de chagrin chez madame Récamier. Il troublait les cœurs des femmes et des jeunes hommes; des lettres d'inconnus et d'inconnues lui venaient, conseils, épanchements, promesses et demandes d'idéale tendresse, offres de purs commerces d'esprit et de cœur. C'est ainsi que Balzac entra en relations avec une Polonaise, madame Hanska, et vécut avec elle, pendant seize ans, avant de pouvoir l'épouser, un beau roman d'amour infiniment tendre, passionné, fougueux. Il suffit de lire les lettres qu'il lui écrit pour mesurer à quel point l'âme de Balzac est romantique et romanesque. Toutes les ardeurs qu'il a données à ses amoureux, il les ressent, les exprime pour son compte, et les fait partager à son amie.
Il savait ce que valait son œuvre littéraire. On n'a que
BALZAC d'après SA CORRESPONDANCE IX
1 embarras du choix, quand on feuillette la Correspondance : tant le romancier se tresse de couronnes, tant il crie la qualité, Vénormité de son œuvre. Louis Lambert est « un beau livre », et le livre d'un « penseur ». Séraphita est « le livre des âmes qui aiment à se perdre dans les espaces infinis. » Un autre livre e^i gigantesque ; un autre doit être pour le peuple ce qu'est l'Évangile. Et sur Eugénie Grandet, sur Goriot, sur la Recherche de l'absolu, sur chaque œuvre et sur la diversité de toutes ces œuvres, il s'échauffe, il se répand en admirations complaisantes. La Comédie humaine, disait-il , c'est a plus vaste que la cathédrale de Bourges. » Il ne disait peut-être rien que de vrai ; mais on sourit de le lui entendre dire. Il voulait aller de pair avec Napoléon, Cuvier, O'Connell ; eux et lui, voilà les quatre grands hommes du siècle, la synthèse de toutes ses puissances.
Cette confiance n'empêchait pas Balzac de se sentir incomplet, d'aspirer à réaliser, manifester une plus large forme de génie. La révolution de 1830 lui ouvrit, comme à la plupart de nos écrivains, des horizons éblouissants: ils ont tous cru que le sens des glorieuses journées était que le pouvoir allait être porté par le peuple au mérite. On venait de fonder la liberté : n'était-ce pas le règne de l'esprit qui commençait ? Tout fervent légitimiste qu'il était, Balzac partagea l'illusion commune des poètes et des écrivains supérieurs. Dès 1831, il voulait entrer à la Chambre : il méditait de poser une candidature à Angoulême, à Cambrai. Comme il demandait doux ans,
X BALZAC d'après SA CORRESPONDANCE
en 1833, pour « gouverner le monde intellectuel eu Europe » , i! se sentait de taille à s'imposer aux hommes d'État, aux peuples; il se sentait une volonté capable de soumettre la France à son action. Il voyait grand : il organisait (en pensée) une vaste ligue des journaux conservateurs, qui absorberait tous les talents vivaces, et serait maîtresse de la direction des afTaires ; il fondait (en pensée) le parti des intelligentiels, dont il serait la tête et le chef. « Croyez-vous, écrivait-il, que je veuille quitter le monde des idées, pour le monde 'politique, si je ne pressentais pas que je puis être quelque chose de grand? »
Les circoDstances rabattirent ces rêves: et pour le bien de la Comédie humaine, toutes les conceptions de politique durent s'épancher en créations idéales dans le roman. L'imagination utilisa tous les matériaux préparés pour l'action, qui manquait.
Peu à peu la fièvre politique de Balzac tomba, et son ambition, avec l'accroissement de la renommée littéraire, ne se proposa plus d'autre objet que le paiement des dettes.
C'était là toujours le point douloureux de son existence. Ces dettes sont un gouffre : Balzac y jette dizaines et vingtaines de mille francs. Et le gouffre ne se comble pas : de cent vingt-cinq mille francs en 1831, les dettes sont montées en 1838 à plus -de deux cent mille francs. Toujours il va s'en tirer, et il y en a toujours : c'est avec soulagement qu'il annonce en 1846 c les derniers soixante mille francs de dettes à payer. »