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Cependant l'argent venait à flols ; en ua an ver* 1834 ou 1835, il vendait soixante mille volunaes, et gagnait soixante-dix mille francs ; et les années suivantes seront encore meilleures. En moins de dix ans, il aura bien gagné le million. Rien n'y lait ; à chaque échéance, la crise se rouvre ; la chasse à l'argent, les visites aux prêteurs possibles, les combinaisons capables de faire jaillir l'or entre les pavés, il joue tout le drame ou la comédie de l'endetté trois ou quatre fois par an pendant vingt ans. De temps à autre, il faut recourir aux moyens extrêmes : bijoux, argenterie vont au mont-de-piélé. En septembre 183:2, Balzac fait maison nette: « chevaux, voilures... tout est vendu, les gens renvoyés ». Tout était vendu, «le tilbury excepté»^ et un cheval, j'imagine, pour le traîner.
Ainsi l'extrême détresse pour Balzac, c'était de se réduire au tilbiiiy. Nous touchons là le secret de ses embarras. Il lui fallait la vie large. Il aimait le luxe, et la forme la plus coûteuse du luxe : le luxe artistique. La canne de M. de Balzac était une célébrité euroj)éenne. Il ne pouvait se tenir d'acheter de belle argenterie, des bijoux, de vieux meubles, des tapisseries, des tableaux de maîtres anciens. Il raffolait de tous ces « bric-à-brac », comme il disait : son « tête-à-tête de vieux sèvres «, son a beau service de porcelainede Chine », si authentiqucment ancien qu'on ne trouverait plus le pareil à Nankin ni h Canton. Le même jour, il attend des tableaux de Home, un tableau d'IIeidelberg. Passant à Marseille, il a visité la boutique de M. Lazard,
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marchand de curiosilcs ; de retour à Paris, il charge Méry d'aller offrir neuf cents francs pour une glace, et pour un enfant de bronze « indécent » : il lui enseigne un truc pour venir à bout du marchand qui demande treize cents francs. Que des amis de Méry aillent de temps en temps « marchander les deux objets; et qu'ils en offrent toujours les uns cinquante, les autres cent, ceux-ci vingt-cinq francs de moins » que lui ; Lazard ne tiendra pas quinze jours à ce régime. On voit d'où Balzac a pris les merveilleuses descriptions de mobiliers et d'intérieurs qui tiennent tant de place dans ses romans : il avait la passion du cousin Pons ; il avait tant regardé, tant ramassé de bric-à-brac, qu'il n'admirait pas seulement les formes, il sentait l'âme des choses, le génie d'une époque dans la couleur d'une étoffe et le dessin d'un meuble.
Mais tout cela, joint aux dettes, creusait un trou que les droits d'auteur ne comblaient pas. Balzac payait achetait, et, pour payer et acheter, contractait des emprunts qui aggravaient sa situation. Ajoutez les voyages, voyages de santé, d'observation et d'affection ; il traversait la France et la moitié de l'Europe, très économiquement, sans nul doute, jamais homme n'a plus économisé que Balzac, — mais enOn cela coûtait.
Ce qu'il y avait de terrible en cet homme-là, c'est qu'il avait légitimé sa rage de collectionneur : il ne faisait que de bonnes affaires ; tout ce qu'il achetait, il était « sûr » de le revendre au double. Et ainsi il ne résistait pas aux tentations : c'étaient de bons placements.
Pour son malheur, Balzac eut la manie des affaires. S'il se fût contenté d'écrire, il se serait tiré d'embarras ; mais sa prodigieuse imagination inventait toujours des combinaisons qui devaient le sauver, et l'enfonçaient davantage.
Quelques-unes étaient sans conséquence, et simplement inefficaces ou plaisantes ; comme les velléités de travailler pour le théâtre. Balzac avait bien remarqué que les grandes fortunes littéraires pouvaient s'y faire rapidement ; et chaque fois qu'il se sentait acculé, l'idée
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de faire en huit jours une pièce qui se jouerait deux cents lois, surgissait. Puis tout manquait ; l'auteur avait lâché son projet ; ou les directeurs s'étaient dérobés ; ou le public avait manqué d'enthousiasme. En somme, aucune pirce de théâtre n'enrichit Balzac; aucune non plus, sauf Mercadet, n'a embelli son œuvre.
Une autre fois, il proposait à la Société des gens de lettres de demander à l'État la constitution de grands prix décennaux pour les meilleures œuvres de la littérature. Ainsi « le plus beau roman » aurait eu cent mille francs. Vous savez comme moi, qui, en 1841 était capable d'écrire le plus beau roman. Un trai* curieux de ce projet, c'est qu'on y voit bien la persistance de certains préjugés littéraires. Ainsi la plus belle tragédie aurait eu cent mille francs ; mais le plus beau drame, genre inférieur, n'aurait touché que cinquante mille, tandis que le plus beau poème épique ou demiépique, genre souverain, aurait valu au glorieux laaréat deux cent mille francs.
Tout cela était innocent: mais on frémit quand on voit les projets de Balzac prendre une forme commerciale.
En 184 i, il a trouvé « une affaire admirable où il n'y a que cent mille francs à risquer, et qui peut devenir colossale ». Il s'agissait « de la publication d'un livre encyclopédique pour l'instruclion primaire ». D'abord cela aura le prix Montyon, certainement ; et puis par le bon marché, par la nécessité, quel débit fabuleux ! Ce livre sera « comme la pomme de terre de l'instruction ».
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Une autre fois, il court d'une traite jusqu'au fond de la Sardaigne. Il a une idée admirable ; recueillir les scories de plomb des mines anciennement exploitées par les Romains ; on en tira dix pour cent de plomb, et de ce plomb dix pour cent d'argent. II y a là des centaines de mille francs à gagner.
En Volhynie, les merveilleuses forêts de chênes lui inspirent une spéculation grandiose ; c'est le moment où l'on construit les chemins de fer en France ; il faut des milliers et des milliers de traverses de chêne pour porter les rails. Qu'on amène soixante mille chênes de Pologne en France : il y a un million deux cents mille francs de bénéfices assurés.
Tant que ses idées restaient idées, il n'y avait encore rien de grave. Le pire était que parfois l'exécution suivait. En juillet 1838, il achète les Jardies, entre Sèvres et Ville-d'Avray ; il fait à sa sœur et à madame Hanska des descriptions charmantes et charmées de sa propriété. Installation délicieuse — et surtout économique. Vie moins chère qu'à Paris ; moins de temps perdu, c'est-à-dire argent gagné. Plus de garde nationale, ni de prison de la garde nationale; plus de dérangements; travail et tranquillité. Oui, mais... quarante-cinq mille francs de dettes de plus. Î^Iais... sommation par arrêté municipal d'aller garder les vignes avant la vendange pour empêcher les Parisiens de manger le raisin ; et soixante-douze heures de !'« ignoble prison \ ie Sèvres, pour refus d'obtempérer.
Quelques années après il ne peut penser sans soupirer
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à « la triste affaire des Jardies », il n'était pas resté trois ans dans son « Éden ».
Mais il profitera de la leçon : c'est lui qui le dit. Il sera aussi prudent qu'il a été vif; aussitôt le voilà occupé de négocier l'acquisition d'un petit hôtel , à Passy, puis à Chaillot.
Il y a surtout, en 184a, une affaire superbe à ne pas manquer. Le roi vend une partie des terrains de Monceau, pour mettre le reste en valeur. Balzac veut acheter un arpent et demi ; il s'y bâtira une maison, et il aura un grand jardin, qu'il guettera l'heure de revendre pièce à pièce pour bâtir. Terrain et construction, cela coûtera cent quarante mille francs, une misère. Ce naïf qu'on appelait Emile de Girardin achetait à Chaillot « où l'on ne peut que doubler ses capitaux » . Mais ici a il y a une fortune » ; la somme qu'on mettra dans l'affaire sera pour le moins « décuplée ». La comtesse Hanska ne voit pas sans inquiétude son futur époux s'embarquer dans les spéculations; le futur époux se fâche : a Ceci, chère comtesse, n'est pas spéculer comme vous dites ; c'est placer. »
Nous lisons ainsi à chaque page de la Correspondance les causes qui ont obligé ce rude travailleur à traîner jusqu'à la mort le lourd boulet des dettes impayées. Mais, en même temps, nous comprenons ce que cette imagination bouillante, cette fièvre d'affaires, cette invention de placements ont apporté de richesse, de précision à l'œuvre littéraire. Ce qui, dans la vie ^pratique, se trouvait dangereux et ruineux, était une
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excellenle condition pour écrire le roman d'une époque que la poursuite effrénée de la fortune par les affaires, l'immense développement du commerce et de la spéculation caractérisent. De Gobseck à Birotteau, tous les usuriers et commerçants de Balzac ont bénéficié de ses rêves : il a pu expliquer leurs conceptions, brasser leurs affaires, ^c nous donner à force de détails la sensation de la vie financière ou industrielle. Même le iernier rêve de Goriot mourant, lorsqu'il ébauche dans l'agonie une spéculation sur les amidons et les blés d'Odessa, ce dernier trait si réel à la fois et pathétique est bien de l'homme qui abattait en idée les chênes du comte Mniszek.
Il y a du romantisme dans Balzac; et il y a du réalisme. On pourrait dire que le romantisme se loge dans les sentiments qui ne sont pas susceptibles de mesure ou de constatation directes : au lieu que tout ce qui peut tomber sous la prise des sens est observé d'abord pour être décrit avec un minutieux réalisme. Ce n'est pas Balzac qui créerait un Orient de fantaisie sans être sorti de Paris. La Correspondance nous fait sentir avec quelle conscience il étudie les lieux où il se propose de situer l'action de ses romans. Qu'il aille faire un séjour chez madame Zulma Carraud ou visiter madame Ilanska, qui s'installe à Séché ou à la Grenadière, qu'il traverse les maquis de la Sardaigne à la recherche du million sûr, toutes ses villégiatures, tous ses voyages servent à la composition de la Comédie humaine : il fait collection de caractères provinciaux, de costumes, de