LÉGENDES DU NORD
A la suite de la Révolution de 1848 qui, après avoir commencé à Paris, s'étendit à la plupart des pays d'Europe, Michel et voulut rappeler aux Français les malheurs et l'héroïsme des peuples de l'Europe orientale qui avaient lutté en vain pour s'affranchir de la domination de l'étranger. Le titre primitif de l'ouvrage était : Légendes démocratiques du Nord; c'était à la démocratie que l'auteur s'adressait (1850).
Le livre est divisé en deux parties consacrées aux deux peuples opprimés de l'Europe orientale : les Polonais soumis à la domination de l'empereur de Russie, les Roumains à cette époque sujets du sultan des Turcs. Michelet décrit l'état de chacun des deux peuples et leurs luttes contre l'oppression : il raconte la vie du héros polonais Kosciusko et des champions obscurs de la Roumanie en 1 848.
LA ROUBIANIE
La Roumanie, qui depuis 1878 forme un royaume indépendant, n*était, à l'époque où ce livre fut écrit, qu'un simple nom géographique. 11 y avait alors deux principautés : la Yalachie (cap. Bukharest) et la Moldavie (cap. Jassy), chacune avec un prince (hospodar). Ces deux pays étaient depuis le xv*' siècle tributaires du sultan, qui traitait les princes roumains comme ses sujets.
Dans les montagnes des Karpathes^et dans les grandes plaines qui s'étendent au sud de ces montagnes et au
i. Hautes montagnes au nord de la Hongrie, qui séparent les bassins de la Vistule et du Danube.
i. MICHELET.
nord du Danube habite un peuple qui ne ressemble p aux peuples voisins. Entouré de nations slaves', il pari une langue née du lalin comme le français ou l'ilalleaj
»ïl s'appelle lui-même roumain et prétend descendre ài colons établis dans le pays au temps de l'Empire romain; Peuples de l'Occident, qui depuis si longtemps, lo» de la barbarie, cultivez les arts de la paix, gardez t( jours un reconnaissant souvenir pour les nations orientales qui, placées aux frontières de l'Europe, vous oi Iïuverts et préservés du déluge tartare', des armées dt urcs^ et des Russes; n'oubliez pas tout ce que von evez à la Hongrie, à la Pologne, à rinTortunée Roa lanie.
Ces peuples ont souvent arrêté les barbares, sonvei s ont lassés. Même vaincus, ils vous servaient encop usant la rage des ennemis de Dieu à force de souITrii Comment appellerai-je la Roumanie, lesValaquesl Moldaves'? La nation sacrifiée. La Hongrie,la Pologoi ont eu du moins la gloire de leurs souffrances, leur n a. retenti par toute la terre. Les peuples du bas Oanub ont à peine obtenu l'intérêt de l'Europe.
IHuit millions d'hommes de même langue, de mèra race, une des grandes nations du monde, passaient ii jpercus 1 Pourquoi? C'est le fond môme de leur misera feattus d'une mer orageuse de cent peuples divers, ( Ifeani toujours de maîtres, ils lassaient l'attention, il
m dei» itnclii oit, Valiclila
troublaient le regard de leur apparente mobilité. Le vertige venait à considérer leur histoire, comme le voyageur qui, assis au bord du Danube, contemplant son cours orageux, voudrait fixer des yeux, saisir, compter la vague qui toujours va montant sur la vague ; puis, las, découragé, détournerait les yeux, plaignant son travail inutile.
Le flot varie sans cesse, le fond ne varie pas. La Roumanie, de Trajan* jusqu'à nous, se reste fidèle à ellemême, fixe en son génie primitif. Peuple né pour souffrir, la nature l'a doué de deux choses qui font durer : la patience, l'élasticité, qui font que, toujours courbée, toujours elle se relève. Ne la comparez pas aux monuments romains, aux voies éternelles qui sillonnent son territoire. C'est plutôt la résistance, la forte et souple résistance des digues de fascines où l'Océan se brise ^ ; il aurait emporté des digues de granit.
Le fond de cette résistance n'est point la sombre acceptation du mal, le triste fanatisme de l'autre rive du Danube, cette mort du cœur qui a stérilisé le musulman^: non, c'est un principe vivant, l'amour obstiné du passé, le tendre attachement à cette infortunée patrie qu'on aime plus, plus elle est malheureuse. Le Roumain ne la quitte jamais que pour y revenir. Il garde, invariable, tout ce qui lui vient de ses pères, l'habit, les mœurs, la langue, et son grand nom surtout : Romains I Noblesse bien prouvée. Leur langue est toute latine. Le laborieux génie des patientes légions qui ont couvert le monde de leurs travaux revit dans cette grande colonie de l'Empire. Le colon italien a épousé la fille et la sœur du Danube ;
1. C'est l'empereur romain Trajan qui, aa il* siècle de notre ère, conquit le pays et en flt une province omaine.
S. Les dignes de Hollande et de
MicuitLET. — Paj;cs cliuisics. 13
Belgique sont garnies de fascines.
3. Les musulmans sont fatalistes, ils croient que l'avenir est réglé d'avance et que l'homme n'y peut rien changer.
J. MICHBLËT.
mais c'est le premier élément qui domine dans ce mélange. Si le Valaque n'a pas l'élan, la furia hongroise,il a la fixilé, l'opiiiiàlrËté des légions antiques. C'est on proverbe roumain (digne de Rome) : « Donnez, jusqu'à la morl ' »
Les souffrances inouïes de ce peuple, les durs et brusques changements surtout qui ont troublé sa destinée* n'onl guère permis à sa poésie de prendre l'essor. Pour art, il a eu ses soupirs, des mélodies touchantes et d'iia charme mélancolique. Gomme tout peuple d'origine ît» lienne, il est sensible à la couleur. Les églises, surtoul chez les Valaques transylvains ', sont toutes peintes de 1] main des peintres paysans. Leurs lits sont peints; leurs selles et le joug de leurs buffles' le sont également. Le coffre que la femme apporte au mariage, l'élégante ti nique qu'elle brode elle-même, offrent dans leurs oiiii ments peints la plus frappante ressemblance avec les pin anciennes mosaïques romaines.
Leurs danses sonl romaines aussi, et leurs jeux cou de l'antiquité. C'est un peuple élégant, d'élocution facilf et qui parle à merveille. Nulle différence d'idiome d paysan au lettré ; à vrai dire, c'est comme en Italie : il n'| a pas de peuple, ou si l'on veut qu'il y en ait, l'éléganev et la distinction se trouvent surtout dans les campagnes Un de mes amis, né Français, Hongrois de cœur, nulle ment suspect de partialité pour les Valaques^, trouvai chez eux (dans la Transylvanie) je ne sais quoi c Virgile.
Leurs mœurs sont très faciles et trop peul-élrc. Ceta'
est vrai, du moins, des villes, spécialement des capitales, mélange d'étrangers corrompus. Il n'y a pas de meilleur peuple, à cela près, ni plus aimable, ne se plaignant jamais, remerciant toujours, quoi qu'on fasse pour eux. La douceur, la tendresse du cœur valaque, se révèlen: en leur langue, pleine de diminutifs gracieux, caressants. Elles sont plus sensibles encore dans leurs actes et leur vie habituelle. Il se commet infiniment peu de crimes en Roumanie, et la peine de mort a pu y être abolie depuis longtemps. Jamais, tant qu'elle fut appliquée, on ne pouvait trouver de bourreau dans le peuple ; on appelait des étrangers.
Leur aimable hospitalité accueille, cherche, prévient rinconnu. Dans plusieurs des contrées valaques, ils ont la touchante coutume de déposer au bord des routes des vases remplis d'eau pour le voyageur qui pourrait passer. Entrez dans cette cabane. Une belle femme qui filaiV. vient au-devant de vous, elle vous salue gracieusement dans son charmant langage antique. Elle quitte tout, s*empresse, vous reçoit comme aurait fait une fille, une sœur au frère bien-aimé de retour. Elle court à la fontaine, et, selon les anciens usages, vous offre apa n'inceputay l'eau pure à laquelle nulle main n'a touché. Yos mains lavées, elle jette dessus cette toile brillante de paillettes d'or qu'elle fit pour son mariage, pour en parer le cou de celui qu'elle aimait. Elle offre tout ce qu'elle a, sa meilleure crème, ses fruits réservés pour un fils; absent; l'étranger est bien plus : c'est l'envoyé de Dieu.
€ Ah ! si mon mari était là, il vous mettrait dans votre route; il serait votre guide. Il est bien loin dans la montagne. — Pourquoi si loin ? — Hélas ! j& ne l'aurais pas dit... Le propriétaire est bien dur; nous ne pouvons payer, si nous ne menons nos bestiaux pai.U'e au loin»
l'homme, a rérune toute, et sans i lui est cher et |
parmi les rochers, dans les terrains sans maîtres.. - Trop douloureuse histoire, tant de fois renouvelée I fatalité pesante !... Le mailre a pu changer, mais la misère jamais. Jadis d'innombrables Iroupeaux. des millions de moutons, de bœufs, passaient en tribut' le Danube. Ils restent aujourd'hui dans le pays, mais pont le maître seul. Qu'y a gagné le paysan ? L'ordre estentr* dans l'admiaistration, le fisc a mieux compté... luieui pressuré le laboureur.
Ce peuple, si cruellement traité par l'homme, a réfu- Igié son cœur dans la nature. Il l'aime I choisir. Tout ce qui vit autour de lui [•sacré. Et ce n'est pas seulement l'hirondelle du loil,| 1 cigogne fidèle ; le serpent même est bien ref u ; il devis) Raisément un hâte de la maison; on ne lui refuse pas] Kjait des vaches ; il partage avec les enfants. ]Ln revancl lïl aime ses botes, les flatte, les remercie k sa i Inière.
Un de nos amis, s'arrétant chez une paysanne de Tra I sylvanie, la trouva tout en larmes. Elle venait de perdi ■ son (ils, âgé de trois ans. « Nous avions remarqué, di elle, que tous les jours l'enfant prenait le pain de » déjeuner et s'absenLait une bonne heure. Un jour, je suivis et je vis, dans un buisson à côté de l'enfant, 0 grand serpent qui prenait sur ses genoux le pain qu' avait apporté. Le lendemain, j'y conduis mon mari, qi s'elfrayant de voir ce serpent étranger, non domestiqa et malfaisant peut-être, le lue d'un coup de hache. L'e; faut arrive, et voit son ami mort. Désespéré, il retouri au logis en pi^ieurant, et criant . Pûuiu I (c'est on mot i
tendresse qu'on donne à tout ce qu'on aime, mot à mot, cher petit oiseau). Pouiut répétait-il sans cesse. Et rien ne put le consoler. Après cinq jours de larmes, il est mort en criant : Pouiu f »
Cette sensibilité facile, étendue à toute la nature, avec laquelle naît le Yalaque, a donné à sa langue un charme tout particulier. Je ne crois pas qu'elle ait la splendeur et le retentissant de l'italienne. C'est bien sa sœur, mais une sœur attendrie par le malheur et lasoufTrance. Tout comme elle, peut-être encore plus, elle a une foule de jolis diminutifs, affectueux et caressants, amoureux, enfantins. Mais ce qu'elle a de plus, ce semble, c'est qu'une larme lui tremble dans la voix, et sa parole est un soupir.
La fleur charmante que nous nommons très prosaïquement le muguet, c'est lacrimiore*^ en valaque, nom touchant et délicieux.