DISSOLUTION DE LA CITÉ ROMAINE
Après avoir raconté les conquêtes du peuple romain, Michelet montre comment le peuple s'était épuisé et était devenu incapable ue conserver la forme de son gouvernement.
Au moment où tous les rois de la terre venaient rendre hommage au peuple romain, représenté par le sénat, ce peuple s'éteignait rapidement. Consumé par la double action d'une guerre éternelle et d'un système de législation dévorante, il disparaissait de l'Italie. Le Romain, passant sa vie dans les camps, au delà des mers, ne revenait guère visiter son petit champ ^ La plupart n'avaient plus même ni terre, ni abri, plus d'autres dieux domestiques que les aigles des légions^. Un échange s'établissait entre l'Italie et les provinces. L'Italie envoyait ses enfants mourir dans les pays lointains et recevait, en compensation, des millions d'esclaves. De ceux-ci, les ans, attachés aux terres, les cultivaient et les engraissaient bientôt de leurs restes; les autres, entassés dans la ville, dévoués aux vices d'un maître, étaient souvent affranchis par lui et devenaient citoyens. Peu à peu, les fils des affranchis furent seuls en possession de la cité, composèrent le peuple romain et, sous ce nom, donnèrent des lois au monde. Dès le temps des Gracches^ ils remplissaient presque seuls le Forum *. Un jour qu'ils interrompaient par leurs clameurs Scipion Émilien^, il ne
i* Toat eitoyen romain devait le Nrrice militaire de vingt à soixante av.
i L'aigle était l'insigne des lé-
liBBf.
3. Tiberias et Gains Gracchus MMjrèrent l'un après l'autre de
changer la constitution romaine au moyen des lois agraires ; tous deux furent massacrés (133-121).
4. La place publique de Rome où 80 réunissait l'assemblée du peuple.
5. Vainqueur do Garthage dans la demièreguerrepunique (146 av.l.-G.).
put endurer leur insolence, cl il osa leur dire : Silena. faux fils de l'Italie! Les alTranchis craignirenl qu'en desoendant de la tribune, le vainqueur de Carlhage t\ de Kumaiice' ne reconnut ses eaplifs africains ou espagnols et ne décauvrll sous la toge les marques du fouel
Ainsi un nouveau peuple succède au peuple romain absent ou déiruit. Les esclaves prennent la place in matlres, occupent fièrement le Forum, et, dans « bizarres saturnales', gouvernent par leurs décrets les Latins, les Italiens qui remplissent les légions. BienlM il ne faudra plu^ demander où sont les plébéiens de Rome. Ils auront laissé leurs os sur tous les rivages, Des camps, des urnes', des voies éternelles', voilà toul te qui doit rester d'eux.
Vers l'époque de la guerre de Persée", les nùbïa, voyant le monde à leurs pieds, ne se soucient plus du peuple. Qu'il vive ou meure, peu leur importe. Ils ne manqueront pas d'esclaves puar cultiver leurs terres. D ailleurs Calon lui-même, le grand agriculteur, n'a-l-il pas reconnu à la fin de sa vie que les meilleures possessions étaient les pâturages? Pour conduire des troupeaui, on n'a que faire de la main inlclligeule d'un homme libre : un esclave suffit. Le laboureur expulsé de sa terre n'y peut donc rester, même comme fermier. Il se réfugie à la ville et vient demander sa nourriture à ceuxqui l'ont exproprié. Là, peut-être, il subsistera des gralificalions du sénat, des dons des riches. Il attendra la
du i lu 10 décembre.
chance d'une nouvelle colonie. Mais le sénat n'accorde plus ni blé, ni terres. Pas une seule colonie, pendant un demi-siècle. Que reste-t-il aux pauvres? leur vote. Ils le vendront aux candidats. Ceux-ci peuvent bien payer ces consulats, ces prétures, qui leur livrent les richesses des rois. Mais les censeurs ne laisseront pas cette ressource aux pauvres. Ils entasseront dans la tribu esquiline^, avec les a£franchis, tous les citoyensqui n'ont pas en terre trente mille sesterces^. Relégués dans une des dernières tribus, leur vote est rarement nécessaire. D'ailleurs, le sénat ne daigne plus guère consulter le peuple; depuis la victoire de PauI-Émile^, il décide seul de la guerre et de la paix. Il a substitué aux jugements populaires quatre tribunaux permanents (quœs^ tionesperpetuœ), composés de sénateurs, qui connaissent des causes criminelles, et particulièrement des crimes dont les sénateurs peuvent se rendre coupables, de la brigue, de la concussion, du péculat. Le jugement des crimes est remis aux criminels. Ainsi le sénat s'est affranchi du peuple. Le pauvre citoyen n'avait plus que son vote pour gagner sa vie : on le lui ôte. Il faut qu'il meure, qu'il fasse place aux affranchis dont Rome est inondée. Tel était le sort du citoyen romain, et le Latin, l'Italien lui portaient encore envie.
L'Italien, le Latin, le colon, le municipe sans suffrage*,
1. Il y avait trente-cinq tribus qui TOtaient chacune à son tour, on ne tenait compte que de la majorité des triba*. Les censeurs, qui répartisanient les citoyens entre les tribus, avaient rhabitude de réunir tous les pauvres dans les quatre tribus urbaines qai votaient les dernières. Ils furent même quelque temps réunis dans une seule tribu.
JtfiCBBLBr. — Pages choisies.
2. Le sesterce a varié de valeur; au moment dont parle Michelet il valait environ 0 fr. 20.