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Cet homme pâle, arrivant à Genève, trouva une joyeuse ville de eoinmerce, qui, ayant déjà fort souffert, n'en restait pas moias gaie. Sa situation est charmante, pleine d'air et de vie. Avec ce grand miroir du lac et ce brillant Jleuve azuré, Genève a double ciel, deux fois plus de lumière qu'une autre ville. C'est le carrefour de quatre routes. De Savoie et de Lyon, de Suisse et du Jura, tout y passe. Circulation constante de marchands et de voyageurs, de visajfcs nouveaux et de toutes les nouvelles de l'Europe. La population était à l'avenant, légère de parole et de vie. Mœurs du commerce, mœurs des seigneurs; chanoines et moines, chevaliers et barons, tous venaient jouir à Genève. Elle s'en moquait, et les imitait, rieuse et satirique, changeante comme son lac, subite comme son Rhône, vraie girouette et le nez au vent.
Qu'on juge de l'impression que ce sombre Calvin, malade, amer, le cœur plein des plaies de l'Église, reçut quand il arriva là ! Il chercha la rue la plus noire, d'où l'on ne vit ni le lac ni les Alpes, l'ombre humide et verdâlre des grands murs de Saint- Pierre'. Mais les hommes le choquaient encore plus que tout le reste. Il déteslait Froment'. Il avait ses amis en abomination, presque autant que ses ennemis.
Genève chassa Calvin; mais les désordres augmentèrent, et elle le rappela elle-même. Il refusait, écrivait àFarel: «Je les connais; ils me seront insupportables, et rnoi à eux... Je frémis d'y rentrer. » Farel l'y contraignit.
Quand j'entre dans le vieux collège de Calvin et de Bëze^ quand je m'assois sous les ormes antiques, quand
je visite l'acadéraîe et l'église, où Calvin, faible, eîléiiué, parfois soutenu sur les bras de ses auditeurs. enseignait et prêchait à mort, Je sens bien que le prixi souffle de la Révolution a passé là. Ces vaillants docleun du passé nous ont préparé l'avenir.
Huit cents auditeurs, de toute nation et de lonte langue, l'écoutaient; émigrés la plupart ou fils d'émigrés*. Parmi eux, nombre d'artisans. Tels de ceus-o étaient de grands seigneurs qui avaient cherché à Genève la pauvreté et le travail. L'un d'eux s'élail fait coi'donnier.
Tout affluait k cette chaire, et de là aussi tout partait.
Trente imprimeries, jour et nuit, haletaient pour multiplier les livres que d'ardents colporteurs cachaîenlsur eux, faisaient entrer en Italie, en France, en Angleterre, aux Pays-Bas. Missions terribles ! Ils étaient attendus, épiés. Pour le seul fait d'avoir sur eux un Évangile fran-
Iais, ils étaient sûrs d'être brûlés.
L'ir ' Virgile fut imprimé en ii'iO, Homère en 1488, Aristoti en 1498, Platon en 1512,
Si Pétrarque pleurait de joie en voyant Homère m» nuscrit, le touchait et le baisait, ne pouvant encore 11
■ie, qui aa rÉpandil , apparut d'abord c le pratiquaient.
comprendre, quel aurait été son transport de le voir multiplié dans les nobles caractères* de Venise et de Florence, circuler par toute l'Europe, versant à tous la pure lumière du ciel hellénique, la fraîcheur de ses vives eaux, ces torrents de jeunesse qui coulent éternellement des sources de l'Iliade.
Mais on ne sait plus aujourd'hui les sueurs, les veilles inquiètes que coûtèrent aux grands imprimeurs ces premières publications des manuscrits difficiles, discordants, de l'antiquité. Œuvre sainte! Ceux qui y mirent les premiers la main furent saisis d'une émotion religieuse et d'une anxiété immense. Tels ils allaient les rendre au monde, ces dieux de la pensée, tels il les garderait. Im-* primeurs, correcteurs, éditeurs, ils ne dormaient plus (l'un d'eux trois heures par nuit); ils demandaient à Dieu de réussir, et leur travail était mêlé de prières. Ils sentaient qu'en ces lettres de plomb, viles et ternes, était la Jouvence' du monde, le trésor d'immortalité.
La Rome et la Jérusalem de cette religion nouvelle, l'imprimerie, sont bien moins Mayence et Strasbourg% que Venise, Bâle et Paris. Les premières n'ont fait qu'imprimer. Paris, Bâle et Venise ont édité, avec des travaux infinis d'épuration, correction, critique, discussion des textes et variantes, les bibles épineuses de la philosophie, je veux dire l'œuvre immense de Platon, si délicate de finesse, de grâce et de dialectique, où l'accent, la virgule, change tout, détruit tout, rend l'intelligence impossible; — l'œuvre encore bien plus gigantesque
1. Les imprimeurs de Venise ifiient adopté des caractères d'imprimerie d'une belle forme, beaueosp plus faciles à lire que l'écriture dite gothique;
â. La fontaine de Jouvence rajeunissait ceux qui s'y baignaient.