LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION
Cet ouvrage est composé pour la plus grande partie de passages pris dans YHistoire de la Révolution, auxquels Michelet a ajouté quelques morceaux nouveaux et une conclusion. Ce livre est destiné à faire ressortir le rôle que les femmes ont joué dans la Révolution soit pour Taider, soit pour la combattre. Il contient des études sur les femmes les plus célèbres de cette époque, madame de Staël, Théroigne de Méricourt, madame Roland, Charlotte Corday, Lucile Desmoulins.
MAPAMT. DE STAËL
Madame de Staël, fille de Neckcr, ministre de Louis XVI, a joué un rôle politique, surtout au début de la Révolution en 1789. Elle devint sous Napoléon l*^ un écrivain célèbre ; son salon fut alors le ce.itre du mouvement littéraire en France.
M. Necker, banquier genevois, avait épousé une demoiselle suisse, jusque-là gouvernante, dont le seul défaut fut Tabsolue perfection. — La jeune Necker était accablée de sa mère, dont la roideur contrastait avec sa nature facile, expansive et mobile. Son père, qui la consolait, Tadmirait, devint l'objet de son adoration. On conte que M. Necker, ayant souvent loué le vieux Gibbon^, la jeune fille voulait Tépousér. Cette enfant, déjà confidente et presque femme de son père, en prit les
1. Gibbon (1737-1794), écrivain an- I VHUtoire de la décadence et de la glais établi en Suisse, auteur de | chute de l'Empire romain.
défauts pêle-mêle et les qualités, l'éloquence, l'enflure, la sensibilité, le pathos. Quand Necker publia son fameux Compte rendu^, si diversement jugé, on lui montra un jour une éloquente apologie, tout enthousiaste; le cœur y débordait tellement, que le père ne put s'y tromper; il reconnut sa fille. Elle avait alors seize ans.
Elle aimait son père comme homme, l'admirait comme écrivain, le vénérait comme idéal du citoyen, du philosophe, du sage, de l'homme d'État. Elle ne tolérait personne qui ne tînt Necker pour Dieu : folie vertueuse, naïve, plus touchante encore que ridicule. Quand Necker, au jour de son triomphe *, rentra dans Paris et parut au balcon de l'Hôtel de Ville, entre sa femme et sa fille, celle-ci succomba à la plénitude du sentiment et s'évanouit de bonheur.
Madame de Staël avait une chose bien cruelle pour une femme : c'est qu'elle n'était pas belle. Elle avait les traits gros et le nez surtout. Elle avait la taille assez forte. Ses gestes étaient plutôt énergiques que gracieux; debout, les mains derrière le dos. devant une cheminée, elle dominait un salon, d'une attitude virile, d'une parole puissante, qui contrastait fort avec le ton de son sexe, et parfois aurait fait douter un peu qu'elle fût une femme. Avec tout cela, elle n'avait pas vingt-cinq ans, elle avait de très beaux bras, un beau cou à la Junon, de magnifiques cheveux noirs qui, tombant en grosses boucles, donnaient grand eflet au buste, et même relativement faisaient paraître les traits plus délicats. Mais ce qui la parait le plus, ce qui faisait tout oublier, c'étaient ses
1. C'est sous ce titre que Necker, étant ministre des finances, avait publié en 1781 l'état des finances du royaume.