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LE SALON DE GONDORGET

Le marquis de Gondorcet, philosophe et mathématicien, fut un des partisans les plus convaincus de la Révolution. 11 votait avec les Girondins et fut proscrit en même temps qu'eux.

Les femmes régnent en 91 par le sentiment, par la passion, par la supériorité aussi, il faut le dire, de leur initiative. Jamais, ni avant ni après, elles n'eurent tant d'influence. Au xviii^ siècle, sous les encyclopédistes , l'esprit a dominé dans la société ; plus tard, ce sera Taction, l'action meurtrière et terrible. En 9i, le sentiment domine, et par conséquent la femme.

Le cœur de la France bat fort, à cette époque. L'émotion, depuis Rousseau, a été croissant. Sentimentale d'abord, rêveuse, époque d'attente inquiète, comme une heure avant l'orage. Souffle immense, (U 89, et tout cœur palpite... Puis 90, la Fédération, la fraternité, les larmes... En 91, la crise, le débat, la discussion passionnée. — Mais, partout, les femmes, partout la passion individuelle dans la passion publique; le drame privé, le drame social vont se mêlant, s'enchevêtrant; les deux fils se tissent ensemble; hélas! bien souvent, tout à l'heure, ensemble ils seront tranchés !

Le commencement fut beau. Partout elles dictent.

i. Une pai*tie des Jords anglais descendent des hommes d'F^tat, dos écrivains, des savants que le gouvernement a faits lords.

2. Ecrivains qui ont collaboré à l'Encyclopédie des sciences et des arts. C'est Diderot qui l'avait entreprise et qui la dirigea.

J. MICBKLET.

êorrigent, refont les discours qui, le lendemain .^roiioticés aux clubs, à l'Assemblée nationale. Elles H laivenl, ces discours, vont les entendre aus Iribuna^ lUes siègent, juges piissjonnés, elles soutiennent de lef irésence l'orateur faible ou liinide. Qu'il se releva regarde... N'est-ce pas là le fin sourire da i Genlis', entre ses séduisantes filles, la princesse I PatnÈla? El cet œil noir, ardent de vie, n'est-ce pas n dame de Staël? Comment faiblirait l'éloquence?... Et'| courage manquera-t-il devant madame Roland?

Parmi les femmes de lettres, nulle peut-ùtre s'avança d'une ardeur plus impatiente qu'une petB dame bretonne, vive, spirituelle, ambitieuse, madem^ selle Kéralio. Elle avait été longtemps retenue dai vie de labeur. Formée par un pcre homme de lettres] professeur à l'École militaire, elle avait beaucoup ti duit, compilé, c^cril même une grande histoire, celle ■ l'époque antérieure aux Stuarls de niistress Macaulq l'histoire du régne d'Élisaheth*. Elle cpousaun palriM plus ardent que distingué, le cordelier Robert, et e lui fil écrire, dès janvier 91 ; Le RépubHcaniiià adapté à la France.

Une autre femme de lettres, la brillante improvisl triée, Olympe de Gouges, qui, comme Lope de VigltJ dictait une tragédie par jour, sans savoir, dit-elle, 1 lire ni écrire, se déclara républicaine suus l'improssin deVarennes' et de la trahison du Roi. Avant, olU étft royaliste, et elle le redevint pins tard dans le péril fl louis XVI; elle s'offrit à le défendre. Elle i- .isant cette oITrc, où cela devait la conduire. Elle-mëifl

ulcur do romans mmiil-

I S. Heine il'AneLcIcmi (ISr>9- 16011).

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avait dit cette belle parole, en réclamant les droits des femmes : « Elles ont bien le droit de monter à la tribune, puisqu'elles ont le droit de monter à Téchafaud. ]>

Le dernier des philosophes du grand xviii" siècle, celui qui survivait à tous pour voir leurs théories lancées dans le champ des réalités, était M. de Condorcet, secrétaire de l'Académie des sciences, le successeur de d'Alembert*,le dernier correspondant de Voltaire, l'ami de Turgot «. Son salon était le centre naturel de l'Europe pensante. Toute nation, comme toute science, avait là sa place. Tous les étrangers distingués, après avoir reçu les théories de la France, venaient là en chercher, en discuter l'application. C'étaient : l'Américain Thomas Payne, l'Anglais Williams, l'Écossais Mackintosh, le Genevois Dumont, l'Allemand Anacharsis Clootz; ce dernier, nullement en rapport avec un tel salon, mais en 91 tous y venaient, tous y étaient confondus. Dans un coin, immuablement, était l'ami assidu, le médecin Cabanis, maladif et mélancolique, qui avait transporté à cette maison le tendre, le profond attachement qu'il avait eu pour Mirabeau.

Parmi ces illustres penseurs planait la noble et virginale figure de madame de Condorcet, que Raphaël aurait prise pour type de la métaphysique. Elle était toute lumière; tout semblait s'éclairer, s'épurer sous son regard. Elle avait été chanoinesse, et paraissait moins encore une dame qu'une noble demoiselle. Elle avait alors vingtsept ans (vingt-deux de moins que son mari). Elle venait d'écrire ses Lettres sur la sympathie, livre d'analyse fine et délicate, où, sous le voile d'une extrême réserve, on sent néanmoins souvent la mélancolie d'un jeune

1. Mathématicien, un des collabo- 1 2. Économiste, ministre do rateurs de l'Encyclopédie. I Louis XVI en 1774-70.

cœur auquel quelque chose a manqué. On a supposé vainement qu'elle eût ambitionné les honneurs, la faveur de la cour, et que son dépit la jeta dans la Révolution. Rien de plus loin d'un tel caractère.

Ce qui est moins invraisemblable, c'est ce qu'on a dit aussi : qu'avant d'épouser Condorcet, elle lui aurait déclaré qu'elle n'avait point le cœur libre; elle aimait et sans espoir. Le sage accueillit cet aveu avec une bonté paternelle; il le respecta. Ce ne fut qu'en 89, au beau moment de juillet, que madame de Condorcet vit tout ce qu'il y avait de passion dans cet homme froid en apparence; elle commença d'aimer le grand citoyen, l'àme tendre et profonde qui couvait, comme son propre bonheur, l'espoir du bonheur de l'espèce humaine. Elle le trouva jeune, de l'éternelle jeunesse de cette grande idée, de ce beau désir.

Condorcet, alors âgé de quarante-neuf ans, se retrouvait jeune, en effet, de ces grands événements; il commençait une vie nouvelle, la troisième. Il avait eu celle du mathématicien avec d'Alembert, la vie critique avec Voltaire. Et maintenant, il s'embarquait sur l'océan de la vie politique. 11 avait rêvé le progrès*; aujourd'hui, il allait le faire, ou du moins s'y dévouer. Toute sa vie avait offert une remarquable alliance entre deux facultés rarement unies, la ferme raison et la foi infinie à l'avenir. Ferme contre Voltaire même, quand il le trouva injuste*, ami des Économistes, sans aveuglement pour eux, il se maintint de même indépendant à l'égard de la Gironde. On lit encore avec admiration son plaidoyer pour Paris contre le préjugé des provinces, qui fut celui des Girondins.

1. n écrivit plus tard un tableau | 2. Lorsque Voltaire voulait qu'on des progrès de l'esprit humain. | préféra d'Aguesscau à Montesquieu.

Ce grand esprit était toujours présent, éveillé, maître de lui-même. Sa porte était toujours ouverte, quelque travail abstrait qu'il fît. Dans un salon, dans une foule, il pensait toujours; il n'avait nulle distraction. Il parlait peu, entendait tout, profitait de tout; jamais il n'a rien oublié. Toute personne spéciale, qui l'interrogeait, le trouvait plus spécial encore dans la chose qui Toccupait. Les femmes étaient étonnées, effrayées de voir qu'il savait jusqu'à l'histoire de leurs modes, et très haut en remontant, et dans le plus grand détail. Il paraissait très froid, ne s'épanchait jamais. Ses amis ne savaient son amitié que par l'extrême ardeur qu'il mettait secrètement à leur rendre des services. « C'est un volcan sous la neige, » disait d'Alembert. 11 avait pour sa Sophie un amour contenu, immense, de ces passions profondes d'autant plus qu'elles sont tardives, plus profondes que la vie même, et qu'on ne peut pas sonder.

Sophie en était très digne. Sans parler de l'admiration universelle des hommes du temps, je dirai un fait, mais grand, mais sacré. Quand l'infortuné Condorcet, traqué comme une bête fauve, enfermé dans un asile peu sûr*, se dévorait lui-même le cœur des pensées du présent, écrivait son apologie, son testament politique, sa femme lui donna le sublime conseil de laisser là ces vaines luttes, de remettre avec confiance sa mémoire à la postérité et paisiblement d'écrire V Esquisse d'un tableau des progrès de Vesprit humain. Il l'écouta, il écrivit ce noble livre de science infinie, d'amour sans bornes pour les hommes, d'espoir exalté, se consolant de sa mort prochaine par le plus touchant des rêves : que dans le progrès des sciences, on pourra supprimer la mort!

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