‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 71 sur 258 · PauTrts |^B · texte numérisé non relu

PauTrts |^B

Je n'ai Jamais pu en classe apprendre une leçon, mai j'ai su tout Virgile. Je ne l'ai pas lu une fois depuis trente' ans, et n'en ai nul besoin, l'ayant toujours en moi et le sachant par cœur. 11 me revient souvent inviiiciblemenl, comme chose qui m'est propre et originale, comme une partie de ma pensée. L'âge ni le lieu n'y font rien. Ecosse comme en Italie, aux moments inattendus, vieil ami revient à son heure, quand il veut, et chante ei moi. L'aulre jour, courant le Piémont, je le trouvai réveillé par le paysage italien; mais en ISS'l, daus le border' désolé, entre Edimbourg' et Newcastle", il m'était revenu avec la même puissance, et je m'en étais récil je ne sais combien de vers, autant que dure un jon] d'été.

Pourquoi cette préférence? Ne sais-je pas que ce n'esti pas la pure, l'antique antiquité d'Homère, d'Eschyle d'Hérodole'? L'aualèpo romanité des inscriptions, de»! lois, d'Ennius,de Plaute, de Lucrèce', a déjà molli dani Virgile, qui est moins romain qu'italien.

Oui, mais Virgile est Justement à moitié chemin entre les deux mondes, entre celte pure antiquité, et la basse

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antiquité romanesque ou sophistique du temps de Plutarque^ Dante Ta pris pour médiateur^, non sans cause. Lui seul a eu, dans l'élasticité du sentiment, le génie commun aux deux âges, le rameau d'or qui conduit dans l'un et dans l'autre. Souvenir et pressentiment, tout se mêle en ce clair-obscur.

Ce qui lui donne un effet immense, c'est qu'en lui tout est contenu. Il y a déjà à ce moment une infinité de choses qu'on ne peut plus dire, de morts qu'on ne peut pleurer. On ne les voit plus, on les sent, on les entend partout chez lui, ces absents et ces invisibles, les Dieux éteints, les nations disparues, les cités anéanties.

La mort des Dieux, la mort des peuples dont il ne parle jamais, est partout dans sa mélodie. C'est Jérémie^ c'est Pergolèse*. Il chante à voix basse sur des urnes pleines ; voix contenue, souffrante, la voix des laboureurs chassés de l'Italie par les colonies des soldats césariens^; bien plus, la voix des morts, l'écho faible et dernier des anciennes tribus italiques effacées du sol par Sylla^ ; que dis-je? la voix des morts futurs, de ceux qui à leur tour cultivèrent le sol dévorant de l'Empire et, générations par générations, y déposèrent leurs os.

Tous ils ont en lui leur histoire et leur prophète, la voix de leur douleur.

Cet oracle plaintif, ce pontife des urnes, qui les porte dans ses mains tremblantes sous les yeux des vainqueurs, est enveloppé de mystère. Nulle poésie n'a plus besoin

i. Plutarque vivait en Grèce au II* siècld après J.-C. ; c'est le temps des sophistes.

j. Dante dans son poème de VEnfer se représente lui-même conduit par VirgUe.

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