BIBLE DE L'HUMANITÉ
Sous ce titre Michelet a voulu présenter un tableau des principaux progrès de l'humanité depuis les peuples encore barbares sortis de l'Asie jusqu'à la fin du moyen âge. La Bible de l'humanité (1864) est une œuvre très originale, à la fois une histoire et une sorte de poème en prose, semblable aux autres ouvrages que Michelet a composés dans cette période de sa vie.
Tous les peuples de l'antiquité sont examinés un à un. Michelet recherche en quoi chacun a contribué à préparer ravénement de la justice. 11 les a divisés en deux groupes : les peuples de la lumière (Inde, Perse, Grèce), et les peuples du crépuscule et de la nuit (Egypte, Syrie, Phénicie, Judée, Empire romain). Voici comment lui-même explique ce livre :
c L'humanité dépose incessamment son âme en une Bible commune. Chaque grand peuple y écrit son verset. Ces Versets sont fort clairs, mais de forme diverse, d'une écriture très libre, — ici en grands poèmes, — ici en récits historiques, — là en pyramides, en statues.
€ Ce n'est pas seulement l'histoire des religions, c'est encore l'histoire de toute l'activité morale : le droit, l'art, l'industrie, tout ce qui a été sentiment et action. »
liE CULTE DU FEU
Les races aryennes qui, sorties de TAsie centrale, ont peuplé Tlnde, la Perse et l'Europe et dont nous sommes les descendants, ont de tout temps rendu un culte au feu. La religion du foyer semble être plus ancienne que Tarrivée des Aryàs en Europe. Dans le passage
t,MichelelexpU[[ue comment ces peaptesencorctiarbBrfiO f.ité naturellemenl amenés à adorer le Teu.
Juste reconnaissance. Si l'on n'eût eu ie feu, dans ces' temps, qu'eût été la vie? Combien misérable, dénuée, incertaine! Sans le feu, rieu;avec lui, tout. Le feu, la nuit, fuit fuir les bêtes, les rôdeurs des ténèbres. L'hyène et le chacal n'aiment pas les lueurs du foyer; le lion même s'éloigne en grondant. Mais les feux du malin, la flamboyante aurore mettent décidément en déroute sinistres myopes; ils ont en borreur le soleil.
Dans nos villes bien éclairées, dans nos maisons te mées et garanties, nous n'avons plus le sens de cet situation. Qui n'a en pourtant, en voyage, quelque nuiti passer en lieu suspect, dans quelque villa solitaire de pays mal famé? Le plus brave, s'il parle franchement, dira qu'il ne fut pas fâché de voir le jour. C'était bien autre chose alors; l'homme n'avait guère d'arme que la massue, ou tout au plus la grasse et courte épée qu' voit aux monuments assyriens. C'est de tout près, et m nez, qu'il fallait poignarder le lion. II abondait alors, même aux pays de froid hiver, comme la Grèce ; à j forte raison en Bar.triane et Sogdiane'.où vivaient Aryâs. Rare aujourd'hui en ces contrées, le chat nu Etrueux (lion ou tigre) a baissé de taille comi chien son ennemi.
Sous la garde d'un chien terrible, dans la maiso ou mal close, la famille — homme et animaux — é( lait plus d'une fois la nuit les redoutables miaulemenl La vache émue ne tenait pas en place; l'àne d'Orient dressait son oreille mobile el aspirait les bruîl
C'est lui qu'on regardait, qu'on consultait surtout. C'est lui qui le premier (nous dit le Rig-Véda*),sentant le lion parti, flairait le matin, disait l'aube. On se hasardait à sortir; en tête le gigantesque chien, aimé et caressé, rhomme ensuite avec les bestiaux, la femme el les petits enfants. Tous heureux, gens et bêtes, et les plantes aussi, rajeunies. L'oiseau, ayant tiré sa tête de dessous l'aile, préludait sur la branche, semblait charmé de vivre. On s'unissait à lui pour bénir la lumière; on chantait attendri : « Merci! Encore un jour ! »
La religion du foyer ne serait jamais née dans le Midi; elle naquit au Nord. On n'en peut guère douter quand on voit l'homme, dans ses vœux pour une longue vie, désirer « cent hivers » . On sent bien le climat sévère des hauts plateaux d'Asie dans les tendresses, les caresses qu'on fait au Feu, au bon ami, Agni^.On parle aussi d'une manière sentie de la fine brebis du Candahar^ aux laines chaudes et délicates. Dans les hymnes du mariage, où la femme choisit son époux, on lui fait dire avec une grâce innocente : « Je suis faible, et je vais à toi. Sois bon pour ma faiblesse. Je serai toujours /2o ma Sa, la douce brebis des Gandaras, la soyeuse brebis qui vient chez toi te réchauffer. »
LES FEDPIiES LABOUREURS ET LES PEX7PLES BERGERS
Les peuples Aryàs qui ont peuplé autrefois l'Inde et la Perse étaient formés de tribus de bergers, qui allaient de place en place
4. C'est le recueU le plus ancien des ehants sacrés des Hindous. lia été composé dans l'Inde, à une époque qu'il est difficile de déterminer (probablement du x* au
VIII* siècle avant notre ère).