LEUR CARACTÈRE
Le roi, comme je l'ai dit, était allé à Marly le lundi 18 janvier. La Dauphine s'y rendit de bonne heure avec une grande fluxion sur le visage, et se mit au lit en arrivant. Elle se leva à sept heures, parce que le roi voulut qu'elle tînt le salon. Elle y joua en déshabillé, tout embéguinée, vit le roi chez madame de Maintenon peu avant son souper, et de là vint se mettre au lit, où elle soupa. Elle ne se leva le lendemain 19 que pour jouer dans le salon et voir le roi, d'où elle revint se mettre au lit et y souper. Le 20, sa fluxion diminua, et elle fut mieux ; elle y était assez sujette par
1 t \ Méinoirfs
Ir ilésorUn.' ih' ses ilnits. Kll»* vt''«-iit Ir.s jours suivants h son onlinnire.
Le samedi 'M), le Dauphin et M. le dur de Hern- allèrent avec M. le «lue faire «les l»attues. Il j^ehiit assez fort, le hasanl fit que M. le due de Herry se trouva au l)ord «l'une mare «r«'au fort j;ran«le et longue, et M. 1«« «lue «le l'autre eôt^ fort l<»in. vis-à-vis «K- lui. M. !«• due «le ll««rrv tini; un grain de ])l«)ndi, «[ui gliss;i (>t r«'jaillit sur la gl«'u-(% ])nrta jusqu'à M. le Due, à «|ui il «T<>va un «ril. 1^4' roi apprit cet iUH'ident dans ses jardins. Le h'ndemain «limanelie, M. le duc de Herr}' alla se jeU'r aux genoux d«' miulame la Duchesse. Il n'avait osé y all«*r la veille, ni voir depuis M. le Duc. qui prit ce malheur avec beaiu-oup de iKiti«'nee. Le rt)i 1«' fut voir h' dimanthe, 1«> Dauphin aussi, et la Dauphine, qui y avait M déjà la veille. Ils y «'tournèrent le lendemain lundi 1" février. L«' roi fut aussi chez madame la Duchesse, «-t s'en n'tourna à Versailles. Madame la Princesse, toute sa famille et plusieurs dames familières de madame la I)uches.se vinrent s'étiiblir à .Marly M. le duc de Herry fut eruidlement affligé. .M. !<• I)u«; fut assez mal et aas«'Z l«tMgt«Mniis. puis eut la ntugeole t<»ut «le suite à Marly, «'t après «pn'li|ue int«Tvallf d»- iniérison, la jK-titt^ vérole à Saint-Maur.
Ix» vemlredi ,5 février, le duc de Noaille» donna une fort iK'lle lK)lte pleine «l'exeellent tal»a«' «rKsj)agne à la I>:iuphine, qui en prit «'t h* tmuva fort \h)U. Ce fut vers la fin «le la matinée ; «-n ••ntnmt dans son cahinet, où j>ersonne n'entrait, elle mit cette lx)tte sur la table, et l'y lai.Hsa. Stir le soir U fièvre lui [irit {mr friKM«tnfl. K1I«> se mit nti lit et ne put se lever, mém«' |xiiir .illir d-ms !•• r.iliinct (lu roi .mri'^s le «ou-
liii (hic (/(' Saint-Simon. 145
per. Lt' samcili (J, la l)au[ihiin', ([iii avait eu la lièvre toute la nuit, ne laissa pas de se leviT à sou heure ordinaire et de passer la journée à l'ordinaire, mais le soir la lièvre la reprit. Elle eontinua médiocrement toute la nuit, et le dimanehe 7 encore moins; mais sur les six heures du soir, il lui prit tout à coup une douleur au-dessous de la tempe, qui ne s'étendait pas tant qu'une })ièce de six sous, mais si violente qu'elle fit prier le roi (pii la venait voir de ne point entrer. Cette sorte de rage de douleur dura sans relâche jusqu'au lundi 8, et résista au tabac à fumer et à mâcher, à quantité d'oiiiuni et â deux saignées du bras. La fièvre se montra davantage lorsque les tlouleurs furent un peu calmées.
Un état si violent mit la chambre en rumeur sur la boîte que le duc de Noailles lui avait donncc En se mettant au lit le jour qu'elle l'avait reçue et que la fièvre lui prit, et qui était le vendredi 5, elle en parla à ses dames, louant fort la boîte et le tabac, puis dit à madame de Lévi de la lui aller chercher dans son cabinet, où elle la trouverait sur la table. Madame de Lévi y fut, ne la trouva point ; et pour le faire court, toutes espèces de perquisitions faites, jamais on ne la revit, depuis que la Daujjhine l'eut laissée dans son cabinet, sur cette table. Cette disparition avait paru fort extraordinaire dès le moment qu'on s'en aperçut ; mais les recherches inutiles qui continuèrent à s'en faire, suivies d'accidents si étranges et si i)r()mpts, jetèrent les plus sombres soupçons. Ils n'allèrent pas jusqu'à celui qui avait donné la boîte, ou ils furent contenus avec une exactitude si générale, ([u'ils ne l'atteignirent ])oint. La rumeur s'en restreignit même dans une cercle peu étendu. On espérait
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toujours beaucoup d'une princi-sse adorât* ot à la vie de laquelle tenait la fortune diverse suivsutt les divers étiits de ee qui comin^sait re petite cercle. Elle preniùt du \a\\mw à l'insu du roi, :iv»'c confiance, jtarce (jue niadiune de Maintenon ne l'ij^norait ikis ; mais eela lui aurait fait une vraie affaire auprès de lui s'il l'avait découvert ; et c'est ce qu'on cniipnit en divulguant la singularité de la j)erte de cette botte.
Ija nuit du lundi au mardi '.) fif-vrier, l'assoupissement fut grand ; et toute cette jouniée, |K>ndant laquelle le n)i s'approcha du lit bien des fois, la fièvre forte, les réveils courts avec la tète engagée, et quel<iues marques sur la peau qui firent esj)érer que ee serait la n)ugeole, parée (pi' il en courait beaucoup, et quantité de i)ersonnes connues en étaient en ce même temps attaquées à Versjiilles et à Taris. I.«i nuit du mardi au men-redi 10 se pa^ssa d'autant plus mal que resj)érance tle rougeole étiiit déjà évanouie. Le roi vint dès le matin chez madame la I>auphine, à iiui on avait donné l'émétique. L'oj)énition en fut telle qu'on la pouvait désirer, mais sans pro<luire aucun soulagiMuent. On força le I>auphin, qui ne l)ougeait «le .sa nielle, de descendre dans les jartlins jH)ur prendre l'jiir, dont il avait grand besoin; mais son inquiétude le ramena ineontinent dans la chambre. \jc mal augment:i sur le soir, et à onze heun>s il y eut un n'doublement de fièvn* eonsidérable. I*i nuit fut très mauvaise. I/e jeudi 1 1 février, le mi entra à neuf heures du matin chez la Ihiuphine, d'où madame de Maintenon ne 84>rt;iit pn'H<]ue jKMnt, excepté le t4>m|ie où le roi était rhez elle. La prinrease était si mal qu'on ré.solut de lui ]>arler de recevoir les sacrements. Queb^ue accablée
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qu'elle fût, elle s'en trouva surprise; elle Ht des questions sur son état, on lui tit les réponses les moins effrayantes qu'on put, mais sans se départir de la proposition, et })eu à peu des raisons de ne pas différer. Elle remercia de la sincérité de l'avis, et dit qu'elle allait se disposer.
Au bout de peu de temjis on craignit les accidents. Le père la Kue, jésuite, son confesseur, et qu'elle avait toujours paru aimer, s'approcha d'elle pour l'exhorter à ne différer pas sa confession. Elle le regarda, répondit qu'elle l'entendait bien, et en demeura là. La Rue lui proposa de le faire à l'heure même, et n'en tira aucune réponse. En homme d'esprit, il sentit ce que c'était, et en homme de bien, il tourna court à l'instant. Il lui dit qu'elle avait peut-être quelque répugnance de se confesser à lui, qu'il la conjurait de ne s'en pas contraindre, surtout d(> ne pas craindre quoi que ce soit là-dessus ; qu'il lui répondait de prendre tout sur lui ; qu'il la priait seulement de lui dire qui elle voulait, et que lui-même Tirait chercher et le lui amènerait. Alors elle lui témoigna qu'elle serait bien aise de se confesser à M. Bailly. prêtre de la mission de la paroisse de Versailles. C'était un homme estimé, qui confessait ce qui était de plus régulier à la cour, et qui, au langage du temps, n'était pas net du soupçon de jansénisme, quoique fort rare parmi ces barbichets.^ U confessait mesdames du Chastelet et de Nogaret, dames du palais, à qui quelquefois la Dauphine en avait entendu parler. Bailly se trouva être allé à Taris. La princesse en parut peinéu et avoir envie de l'attendre ; m^s, sur ce que lui remontra le père de la Rue qu'il était
* Bnrbichet — petit chien barbet ; de Ih, homme de peu de rnnaéquence.
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Ixm (le no j)afl jM-nln' un tonips j»r^ci»'ux. qui. ajtrès qu'elle aurait reçu les sacrements, serait utilement employé jKir les méileoins, elle demanda un r<'»c()let* «jui s'apjM'lait le \tt^re Noël, que le i)ère la Hue fut chcroher lui-mênu* :\ l'instant, et le lui amena.
( )n j)eut ima^ner l'éclat fjue fit ce changement de confesseur en un moment si critique et si nMloutable, et tout ce qu'il fit penser. J'y reviendnii après. Il ne faut p.i.s interroinj>re un récit si intéressant et si funestement curieux. Le Daujihin avait succombé. Il avait caché son mal tant qu'il avait pu pour ne pas quitter le chevet du lit de la Dauphine. La fièvre, trop forte |)our étr«' plus lonj^emps dissimulée, l'arrêtait, et les médecins, t\\ù lui voulaient éjKirgner d'être témoin des horreurs qu'ils prévoyaient, n'oublièrent rien par eux-mômes et par le roi pour le retenir chez lui, et l'y soutenir de moment en moment par les nouvelles factices de rét;it de son éjKmse.
La confession fut longue. L'extrême-onction fut administrée incontinent après, et le saint viatique tout de suite, que le roi fut recevoir au pied du grand escalier. Une heure après, la Dauphine demanda (pi'on fît les prières des agonisants. On lui dit «Qu'elle n'était point en cet état-là, et avec des paroles de consolation on l'exhorta à essayer de se rendormir, l^i reine d'Angleterre vint de lx»nne heure l'aprè.s-dlnée ; elle fut conduit»- par la galerie dans le salon qui la sépare de la chambre où éUiit la Dauphine. !>» roi et madame de Maintenon étaient dans ce salon, of) on fit entrer les méilecins iwar consultt^r en leur préitent*e; ils
' K<Tf>lrl on r»^i>H«'t. nom e|r rvlixirux t\v l'ordre de S«in«-FninçoU qui «rublil en Prince en lUU.
(lu (flic (If Saint-Simon. 149
étaient sept, de la cour ou maudés de Paris. Tous d'une voix opinèrent à la saignée du pied avant le redoublement ; et, au cas (lu'cllc n'eût pas le succès ({u'ils en désiraient, à donner réméticpie dans la tin de la nuit. La saignée du pied fut exécutée à sept heures du soir. Le redoublement vint, ils le trouvèrent moins violent que le précédent. La nuit fut cruelle. Le roi vint de fort bonne heure chez la Dauphine. L'émétique qu'elle prit sur les neuf heures fit peu d'effet. La journée se passa en symptômes plus fâcheux les uns que les autres, une connaissance par rares intervalles. Tout à fait sur le soir la tête tourna dans la chambre, où on laissa entrer beaucoup de gens, quoique le roi y fût, qui peu avant qu'elle expirât en sortit, et monta en carrosse au pied du grand escalier avec madame de Maintenon et madame de Quailus, et s'en alla à Marly. Ils étaient l'un et l'autre dans la plus amère douleur, et n'eurent pas la force d'entrer chez le Dauphin.
Jamais princesse arrivée si jeune ne vint si bien instruite, et ne sut mieux profiter des instructions qu'elle avait reçues. Son habile père,' qui connaissait â fond notre cour, la lui avait peinte, et lui avait appris la manière unique de s'y rendre heureuse. Beaucoup d'esprit naturel et facile l'y seconda, et beaucoup de qualités aimables lui attachèrent les cœurs, tandis que sa situation personnelle avec son époux, avee le roi, avec madame de Maintenon lui attira les hommages de l'ambition. Elle avait su travailler à s'y mettre dès les premiers moments de son arrivée; elle ne cessa tant qu'elle vécut de continuer un
1 La ducliesso de Bourgogne e'tait fille du duc de Savoie.
l-'îO Mémoire»
travail si util»', »'t dont vWv rrciu'illit sans ei'Hw» t<m.s les fruits. Douce, timide, nmis adroite, Ixinne juHcprà craindre de faire la moiiidn* i><>iin' A jM-rsonne. et, toute léjjère et vive qu'elle était, très ea|Kil>le «le vues et de suites de la plu.s longue hah'ine; la eontrainU* jusqu'à la jîéne. dont elle .sentait tout le |K»ids. senihlait ne lui rien rofjter. I^a comjtlaisanee lui était naturelle, coulait «le .s«)«ir(«' ; ««lie en avait justjue {ntur sa «'our.
Képulièrement lai«le, les joues ]M'ndantes, le fr«)iit tn)p avancé, un nez <|ui n«' «lisait rien. «1«' ^rDsses lèvres nu»r- «lantes. des cheveux et des sourcils «•liAt^iiii-hrun fort bien plantés, «les yeux l«'s plus parlants et l«'s plus l)eaux du mon«le, jieu de dents et t«)utes jMJurries. d«)nt elh* parlait et se motiuait la première, le jilus Ih'.hu t«*int et la plus lielle j)eau, i>eu «le gorg«'. mais a«lminible, le cou \ox\^ avec un soupçon «le g«>ttre «pii n«' hii si\vait \Mnxit mal ; «m port «1«> tét«' galant, gra<'ieux, majestu«'ux et le regjinl «le même, le s«mrire le plus expressif, une tsiille longue, nnule, menue, aisée, ])arfaitement cou]>ée, une marche de «léesse sur les nues : elle j)laisait îiu dernier ]M)int. Les grA«-«'S nai.ssaient «l'elh'S-mênu's d«' tous ses pa.s, «h- toutes ses manières et de ses «lis«'ours les plus eomniuns. Un air simple «'t naturel t<mjour8, naïf jussez souvent, mais sissiiisonné «l'esprit, charmait, ave«* «-etti* aisîuu'»' «pii était ««n elle, jusipj'à la cornmuni«pn'r à t«mt «-e «pji rappro«'hait.
Elle voulait plaire même aux |M-rsonnes les plus inutiles et les plus mé«li«KTeH, sjins «pi'elh' p:irAt le ri'ch«'rrher. On était ti'iité d«> la «•roin* t«»uU' «-t uniipuMuent à celles avec qui elle se trcmvait. Sa gai«'té jeune, vive, active, animait tout, et sa légèreté de nyniphe la portait partout
du iluc ih' Saint-Simon. 151
comme un tourbillon (|ui remplit |)lu.sifurs lieux ;\ l;i fois, et qui y donne le mouvement et la vie. Elle t)rnait tous les spectacles, était l'âme des fêtes, des plaisirs, des bals, et y ravissait par les grâces, la justesse et la perfection de sa danse. Elle aimait le jeu, s'amusait au petit jeu, car tout l'amusait ; elle préférait le gros, y était nette, exacte, la plus belle joueuse du monde, et en un instant faisait le jeu de chacun, également gaie et amusée à faire les après-dînées des lectures sérieuses, à converser dessus, et à travailler avec ses dames sérieuses ; on appelait ainsi ses dames du palais les plus âgées. Elle n'épargna rien, jusqu'à sa santé, elle n'oublia pas jusqu'aux plus petites choses, et sans cesse, pour gagner madame de Maintenon, et le roi par elle. Sa souplesse à leur égard était sans pareille, et ne se démentit jamais d'un moment. Elle l'accompagnait de toute la discrétion que lui donnait la connaissance d'eux, que l'étude et l'expérience lui avait ac(|uise, pour les degrés d'enjouement ou de mesure (]ui étaient à propos. Son plaisir, ses agréments, je le répète, sa santé même, tour leur fut immolé. Par cette voie elle s'acquit une familiarité avec eux dont aucun des enfants du roi, non pas même ses bâtards, n'avait pu approcher.
En public, sérieuse, mesurée, respectueuse avec le roi, et en timide bienséance avec madame de Maintenon, qu'elle n'appelait jamais cpie ma tante, \KniY confondre joliment le rang et l'amitié; en particulier, causante, sautante, voltigeante autour d'eux, tantôt perchée sur le bras du tauteuil de l'un ou de l'autre, tantôt se jouant sur leurs genoux, elle leur sautait au cou, les embrassait, les baisait, les caressait, les chiffonnait, leur tirait le dessous du men-