‹ Pages choisies des Mémoires du duc de Saint-SimonChapitre 2 sur 18 · IL LA COUR DE LOUIS XIY · texte numérisé non relu

IL LA COUR DE LOUIS XIY

Il y a des j^randeurs d;ins le xvn"" siècle, des étaMi.ssements, des victoires, des tf-i-ri vains de ^j^Miie, des ca])itaines accomplis ; un roi homme su|)érieur «pli sut travailler, vouloir, lutter et mourir. Mais l«»s j^uuh'urs .sont égalées par les mi.sères ; ce sont les misères «pie .Saint-Simon révèle au public.

Avant de rtmvrir, nous étions au parterre, à distance, placés comme il fallait |Miur admirer, et atlmirer tcnijours. Sur le devant du th^-Atre. H«»ssu<'t, Hoili'au, Ha«'ine, tout ly clueur des gnimls écrivain.s, j«)uaieiit la |)ièei> otticielle et majestueuse. L'illusion étiijt parfaite ; nous a|M«rcevionH un monde sublime et pur. Dans le.s galeri(>s de Versaillex près des ifs taillés, .nous les eliarmilles géométriipies, nous reg:irdu»iis pasM>r le roi, s<Tein et ré^Mllier comme le soleil son emblème. En lui, chez lui, autour de lui, t^nit était

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uohlt'. Les choses basses et excessives avaient disparu de la vie luimaine. Les passions s'étaient contenues sous la discipline du devoir. Jusque dans les moments extrêmes, la nature d6ses})érée subissait l'empire de la raison et des convenances. Quand le roi, quand Monsieur serraient Madame^ mourante de si tendres et de si vains embrassements, nul cri aigu, mil sanglot rauque ne venait rompre la belle harmonie de cette douleur suprême ; les yeux un peu rougis, avec des plaintes modérées et des gestes décents, ils pleuraient, pendant que les courtisans, " autour d'eux rangés," imitaient par leurs attitudes choisies les meilleures peintures de Lebrun. Quand on expirait, c'était sur une ])hrase limée, en style d'académie ; si l'on était grand homme, on a})i)elait ses proches et on leur disait:

Dans cet einbrassemeiit dont la douceur me flatte, Venez et recevez l'âme de Mithridate.

Si l'on était coupable, on mettait la main sur ses yeux avec indignation, et l'on s'écriait :

Et la mort, à mes yeux de'robant la clarté, Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté.

Dans les conversations, quelle dignité et quelle politesse ! Il nous semblait voir les grands portraits de Versailles descendre de leurs cadres, avec l'air de génie qu'ils ont reçu du génie des peintres. Ils s'abordaient avec un demi-sourire, empressés et i)o\irtant graves, également habiles à se respecter et à louer autrui. Ces seigneurs aux perruques majestueuses, ces princesses aux coiffures étagées, aux

^ Voir l'appendice A.

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robes tnitnantes, ces mogistr.its, ces prélats iiin^ndis ]Kir les magiùfiquos plis île leurs rolx's violettes, ne 8'entr*»tenaient quf «les plus U'.'iux sujets qui puissent int^'resser riioinme; et si jMirfois, des hauteurs «le la rt^lij^ion, «le la |M)litique, «le la philosophie et de la littérature, ils daipiaient s'alxiisser au Itadina}^, c'était av(>c la condescendance et la mesure de princes nés académiciens. Nous avions honte «le inniser à eux ; n(»us nous trouvions l>ourf;eois, grossiers, ]>olissons, fils de M. Dimanche,' de Jaipies Honhomnie* et «le Voltiire; nous nous sentions devant eux comme des écoliers pris en faute : nous regardi«)ns avec ch:igrin notre triste habit noir, héritage des prcnnireurs et des saute-ruisseaux antiques ; nous jetions les yeux au Iwut d«' nos manches, avjH^ inquiétu«le, craigtuint d'y voir des mains siiles. Un «lue «'t fiair arrive, nous tire du {)arterre, nous mène dans les coulisses, nous montre des gens débarnissés «lu fanl que les |>eintres et les jK)ét«'S «)nt à l'envi plaqué sur leurs jou«'s. Kh î Ixm Dieu ! quel spectacle ! tout est habit «lans ce mon«Ie. ôt«'Z la perruciue, la rhingrave, les canons, les rubans, les mjuichettes ; reste Pierre «>u Paul, le même hier et aujounl'hui.

Allons, s'il v«)us plaît, «"hez Pierre et chez Paul: ne craignez i>aa de vous compromettre. I^« «lu«' «le Saint-Simon nous conduit d'abord chez M. le Prince,* fils «lu gnind Condé, et en qui le gnmd Comlé, comme «lit H«)ssu«'t, "avait mis t4Mites ses complais;in<'es.'' V«)ici un intérieur «!«' ménagt> : " Mme la Princesse' était sa continuelle victinuv KUe était également laide, vertuetise et sotte; elle était un |k»u liotisue. Tôt ' ho«e8 n'em|ié<*hèrent pas M. le Prince d'en être

' ^1 iMuaiiche bouriti'oi*. * Jarqiir* BonhomiiM = paynui.

* Voir l'ftpp«ndu;« A.

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jaloux jusqu'à la fureur et jusqu'à sa mort. La piété, l'attention infatigable de Mme la Princesse, sa douceur, sa soumission de novice, ne purent la garantir ni des injures fréquentes, ni des coups de pied et de poing, qui n'étaient pas rares." Il avait couru après l'alliance des bâtards, et, pendant que sa fille était chez le roi, faisait antichambre à la porte. Nous ne savions pas qu'un i)rinee eût l'âme et les mœurs d'un laquais.

Celui-là est le seul sans doute. Courons chez les princesses. Ces charmantes fleurs de politesse et de décence nous feront oublier ce charretier en habit brodé. " Monseigneur,' en entrant chez lui, trouva Mme la duchesse de Chartres et Mme la duchesse ' qui fumaient avec des pipes qu'elles avaient envoyé chercher au corps de garde suisse. Monseigneur, qui en vit les suites, si cette odeur gagnait, leur fit quitter cet exercice. Mais la fumée les avait trahies." C'était une gaieté, n'est-ce pas, un enfantillage ? — Non pas, c'était une habitude. Elles recommencèrent à plusieurs reprises, et le roi fut obligé de les gourmander à plusieurs reprises.

A tout le moins, le roi se respecte ; s'il avale en loup, il mange en monarque. Sa table est noble ; on n'y voit point les bouffonneries d'une cour du moyen âge, ni les grossières plaisanteries d'un régal d'étudiants. Attendez ; voici un de ses soupers et un de ses convives : " Mme Panache était une petite et fort vieille créature avec des lippes et des yeux éraillés à y faire mal à ceux qui la regardaient, une espèce de gueuse qui s'était introduite à la cour sur le pied d'une

1 Voir l'appendice A.

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manière de folle, qui éUiit tiintAt au souner ihi roi, tantôt au (UiuT (le Monseijîneur et de Mm»' la Dauphine, où (■ha«>un se divertissait de la mettre en colère, et qui ehantiiit iH)uille aux j^ens il ces dlners-lj\ pour faire rire, mais quelquefois fort sérieusement et avec des injures (jui embarrassaient et divertissaient eneore plus les princes et les j)rincesses, (pii lui «'inplissaient s«'s ])oclies de viandes et de ragoûts, dont la sauce découlait tout ilu lon}^ de s«'s jupes; les autres lui dunnaieut une pistole ou un écu ; les autres des ehiquenaudes et des ero<[uignoles dont elle entrait en furie, jiarce (pi'aveo des yeux pleins de chassie, elle ne voyait JKUS au bout de son nez, ni «pli l'avait fra])iH''e. et e'ét;iit le passe-temps de la C(»ur." Aujourd'hui riioniiiie «pii s'amuseniit d'un t<d passe-temps passerait probablement pour un goujat de bas étage, et je lu' raconterais pas ici ceux «pi'on prit avec la prin<'esse d'Harcourt.

( )n répondra qu»* ces gens s'ennuyaient, que ces nueurs étiiieut une tradition, (|u'un anuisement est un accident, (pi'au ft)nd le eœur n'était pas vil: " Nanon, la vieille servante de Mme de Maintenon. était une demi-fée à qui les princ'esses se trouvaient heureuses quand elles avaient o<'e4ision de parler et d'end>rasser, toutes tilles de roi qu'elles étaient, et i\ (pii h-s ministres (pii travaillaient chez Mme de Maintenon faisaient la révérence bien bas." L'intendant Voysin, jH^tit roturier, éUmt devenu ministre, "jus<pi'à Monseigneur se piipia de dire (ju'il éUiit des amis de .Miue Voysin. depuis leur connai.ssaïu'e en Flandre." On verni dans Saint-Simon comment Louvois, |M»ur se maintenir, brûla le l'alatinat; c(»mment liarUv-ieux, ]>our {lerdre sou rival, ruina nos viett)ire8 d'Uspagne. Les belles fuçuus et

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le suporbi! céréniouial couvrent les bassesses et les trahisons; on est li\ comme à Versailles, contemplant des yeux la magnificence (lu palais, pendant (|ue l'csjtrit ('Oni])te tout bas les exactions, les misères et les tyrannies qui l'ont bâti. J'omets les scandales ; il y a des choses qu'aujourd'hui on n'ose plus écrire, et il faut être Saint-Simon, duc et pair, historien secret, pour parler de M. de Brissac, du chevalier de Lorraine et de Mme de Valentinois. Là-dessus les Mémoires de Madame nous édifieraient encore davantage. Les mœurs nobles au xvii® siècle, comme les mœurs chevaleresques au XII*, ne furent guère qu'une parade. Chaque siècle joue la sienne et fabrique un beau type: celui-ci le chevalier, celui-là l'homme de cour. Il serait curieux de démêler le chevalier vrai sous le chevalier des poèmes. Il est curieux, quand on a conini l'iioiuine de cour jiar les écrivains et par les peintres, de connaître par Saint-Simon le véritable homme de cour.

Rien de plus vide que cette vie. Vous devez attendre, suer et bâiller intérieurement six ou huit heures chaque jour chez le roi. Il faut qu'il connaisse de longue vue votre visage ; sinon vous êtes un mécontent. Quand on demandera une grâce pour vous, il répondra : " Qui est-il ? C'est un homme que je ne vois point." Le premier favori, l'homme haltile, le grand courtisan, est le duc de la Rochefoucauld ; suivez son exemido. " Le lever, le coucher, les deux autres changements d'habits tous les jours, les chasses et les promenades du roi tous les jours aussi, il n'en manquait jamais, quelquefois dix ans de suite sans découcher d'où était le roi, et sur i)ied de demander un congé, non pas pour découcher, car en plus de quarante ans il n'a jamais

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rouché vingt fois à Paris, mais ]K)ur aller dîner hors df la fouret ne pas être <l«' la immienade." Vous êtes une décoration. Vous faites ]>artie des aj»j)artements; vous êtes eouipté eomme un des l>alda<|uins, pihustres, consoles et sculptures (pie fournit Lejjautre. Le roi a besoin de voir vos dent<*lles, vos broderies, Vdtre ehajiean. vus phnnes, votre rabat, votre jx>rruque. Vovis êtes le dessus d'un fauteiiil. Votre absene<' lui <le dérobe un de ses meubles. Kestez donc, et faites antichambre. Après (luehpu's années d'exercice on s\ habitue ; il ne s'agit rpie d'être en représentation permar nente. On manie son chapeau, on secoue du doigt ses dentelles, on s'apjniie contre une cheminée, on regarde par la fenêtre une jtiêce d'eau, on calcule ses attitudes et l'on se plie en deux pour les révérences; on se montre et on regarde ; on donne et on reçoit force embnissiules ; on débite et l'on écoute cinq ou six cents complim«*nts par jour. Ce sont tles ])hrases <pie l'on subit et «pu* Wm impose sans y donner attention, par usa;.,'»', par cérémonie, imitées des Chinois, utiles jtour tuer le temps, plus utiles pour déguiser cette chose dangereuse, la pensée. On conte des commérages; on s'attendrit sur l'antlirax du souverain. \j^ style est excellent, les ménagements infinis, les gest<>s ]Kirfaits, les habits de la lK)nne faiseu.se ; mais on n'a rien dit, et |H)ur toute action on a fait antichambre.

Si vous êtes Li.s, imitez M. le Prince.' "Il il.irmait le plus souvent sur un tal)ouret, auprès «h- la iwrte. où je l'ai maintes fois vu ainsi att^iulre avec le» courtisans »pie le roi vint se coucher." liloin, le valet de chambre, ouvre les

I Voir l'appendice A

(h( due de SaintSivion. 13

battants. llrimMix le ^n'aml sciLTucur (lui (^'change un mot avec lîloin ! Les ducs sont trop contents (juand ils })euvent dîner avec lui. Le roi entre et se d(^'sluibille. On se range en haie. Ceux (pii sont par derrière se dressent sur leurs pieds pour accrocher un regard. Tn prince lui offre la chemise. On retj^arde avec une envie douloureuse le mortel fortuné auquel il daigne confier le bougeoir. Le roi se couche, et les seigneurs s'en vont, supputant ses sourires, ses demisaluts, ses mots, sondant les faveurs (pii baissent ou qui montent, l'abîme infini des conséquences. Iront-ils chez eux se reposer de l'étiquette ? Non pas ; vite en carrosse. Courons à Meudon,^ tâchons de gagner Dumont, un valet de pied, Francine ou tout autre. Il faut contre-peser la faveur du maréchal d'Uxelles, qui tous les jours envoie des têtes de lapin pour le chien de la maîtresse de Monseigneur. — Mais, bon Dieu ! en gagnant Monseigneur, ses domestiques sa maîtresse et le chien de sa nuiîtresse, n'aurais-je i)oint offensé Mme de Maintenon et " son mignon," M. du Plaine, le poltron qui va se confesser pour ne point se battre en Flandre ? Vite à 8aint-Cyr, puis à l'iiôtel du Maine. — J'y pense, le meilleur moyen de gagner les nouveaux bâtards, c'est de flatter les anciens bâtards ; pour gagner le duc du Maine, saluons bien bas le due de Vendôme. Cela est dur, l'homme est grossier. N'im^iorte, marclions chez lui, et bon courage. — O imprudent qui' je suis ! voir 1rs princes, sans avoir vu d'abord les ministres ! Vite chez ]>arbezieux, chez Pontchartrain, chez Chamillard, chez Voysin, chez leurs parents, chez leurs amis, chez leurs domestitpu's. N'oublions

1 Meudon, château construit par le Dauphin vers 1606, brûlé par les Prussiens en 1870.

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jM)iiit surtout que domain matin il faut êtr«* à la messe et vu (le Mme de Maintenon, ^\\l'^ midi je dois faire ma cour à Mme la duehesse de liourj^ojjn»', «lu'il sera prudent d'aller recevoir ensuite les rebuflFad«'s allemandes de Madame et les al^^aradt's seigneuriales de M. li' l'rinee ; que je ferai saROment de louer la chimie dans l'antichambre de M. le due d'Orléans, (ju'il me faut assister au billard du mi, à sa promeniule, à. sa chasse, il s(tn ;ussemblée, (lUe je dois être ravi en extase s'il me parle, pleurer de joie s'il me sourit, avoir le cœur brisé s'il me néj;li^'e, répandre devant lui, comme la Feuillade et d'Antin, les effusions de ma vénération et de ma tendresse, dire îi Marly,' comme l'abbé de Pnli^nac, (jue la pluie de Marly ne mouille ]K)int î — Des intrigues et des révérences, des courses en carrosse et des stations d'antichambre, V)eaucoup de tracas et Ijeaucoup de vide, l'assujettissement d'un valet, les agitations d'un honune d'affaires, voilsl la vie cpie la monarchie absolue im]X)se à ses courtisans.

Il y a profit à la subir. Je copie au hasard un j)etit passage instructif. .M. le d\ic (]'( )rléans, ayant fait Law contrôleur général, voulut cons<der les gens de la cour. "Il donna (■)<K),()(K) livres à la Fare, cajùtaine de ses gjirdes ; l(Mi,(MM) livres à. Castries, chevjiiier d'honneur de la duchesse d'()rl6;ins; L''mi.(MK> livres au vieux juince d»' Courtenay, (\u\ en avait gran«l In'soin; i;(),000 livres de j)«M»si»)n au prince de Talmont; (MMK) livres à la manpiise de Hellefonds, (jui en avait «léjà une iwreille, et, à force de cris de M. le prince de

• Petite localité k quelque ditUnce de Ver»»nie« oh IiouU XIV arait fait construire un ennita^ comiioM' tie douxc petil« pariilona group*^ aux deux coti^t d'un pavillun central.

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Conti, une de 60,000 livres au ennite de la Marche son fils, à peine âgé de trois ans. Il en donna cncon' de petites à ditït'rentes personnes." La belle curée ! Saint-Simon, si lier, y met la main par occasion et en retire une augmentation d'appointements de 11,000 livres. Depuis que la noblesse parade à Versailles en habits brodés, elle meurt de faim, il faut que le roi l'aide. Les seigneurs vont à lui : il est père de son peuple ; et qu'est-ce que son peuple, sinon les gentilshommes ? — Sire, écoutez mes petites affaires. J'ai des créanciers, donnez-moi des lettres d'État pour suspendre leurs poursuites. J'ai " froqué un fils, une fille, et fait prêtre malgré lui un autre fils " : donnez une charge à mon aîné et consolez mon cadet par une abbaye. Il me faut des habits décents pour monter dans vos carrosses ; accordez-moi 100,000 francs de retenue sur ma charge. Un homme admis à vos levers a besoin de douze domestiques ; donnez-moi cette terre qu'on vient de confisquer sur un protestant; ajoutez-y ce dépôt qu'il m'avait confié en partant et que je vous révèle.' Mes voitures me coûtent gros ; so\ilagez-moi en m'accordant tme affaire. Le comte de Grammont a saisi un homme qui fuyait, condamné à une amende de 12,000 écus, et il en a tiré 50,000 livres ; donnez-moi aussi un homme, un protestant, le premier venu, celui qu'il vous ])laira, ou, si vous l'aimez mieux, un droit de 30,000 livres sur les halles, ou même une rente de 20,000 livres sur les carrosses publics. La source est bourgeoise, mais l'argent sent toujours bon. — Et comme un roi, en véritable père, entrait dans les affaires privées de ses sujets, on

1 Trait du président Harlay.

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ajoutait: Sir»', un t«l. |)»'tit cornj)agnon, courtise ma fille, faites-le jet«*r à la liastill»'. Sire, un tel a battu nn's gens, ordonnez-lui de me faire r^-paration. Sire, on m'a chansonn^', chassez le médisant de la cour. — Le roi, lx)n justicier, faisait la police, et au besoin, de lui-môme, commandait aux maris d'enfermer leurs femmes,' aux pères de " lavi-r la tête à leurs fils." Nous c()nii)renons maintenant l'ailoration, les tendresses, les larmes de joie, les gùnutiexions des courtisans auprès de leur mattre. Ils saluaient le sac d'écus »[ui allait remplir leurs poches et le bâton (pii allait rosser leurs ennemis.

Ils saluaient (luchpie chose de plus. La soif (pii brûlait leur cœur, la furieuse passion qui les prosternait aux genoux du maître, l'âpre aiguill(»n du d«!'sir invincible (pii les précipitait dans les extrêmes terreurs et jusqu'au fond des plus bas.ses complaisances, était la vanité insatiable et l'acharnement du rang. Tout était matière i\ distinctions, à rivalités, à insultes. De là une échelle immense, le roi au sommet, dans une gloire surhumaine, sorte de Dieu foudroyant, si haut placé, et séparé du jK'uple par une si longue suite de si larges int«*rvalles, (pi'il n'y avait plus rien de commun entre lui et les vermisseaux prosternés dans la poussière, au-<lessous des pieds de ses derniers valets. Élevés dans l'égalité, jamais nous ne comprendrons ces effrayantes distance.s, le trend)lemi'nt de co'ur, la vénération, l'humilité profonde rpii saisissaient un homme devant son 8ui>érieur, la rage obstinée avec lîupielle il s'a<'«'rtH«hait à l'intrigue, à la faveur, au mensonge, à l'adulation et jusqu'à

' l'ar exemple au duc de Choiscul.

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l'infamie, pour so guindcr d'xni degré au-dessus de son état. Saint-Simon, un si grand esprit, remplit des volumes et consuma dt's années pour des querelles de préséance. Le glorieux amiral de Tourville se confondait en déférences devant un jeune duc qui sortait du collège. Mme de Guise étant petite-tille de France, " M. de Guise, n'eut qu'un ployant devant madame sa femme. Tous les jours à dîner il lui donnait la serviette, et, quand elle était dans son fauteuil et qu'elle avait déplié sa serviette, M. de Guise debout, elle ordonnait qu'on lui apportât un couvert. Ce couvert se mettait en retour au bout de la taille ; puis elle disait à M. de Guise de s'y mettre, et il s'y mettait." M. de Boufflers, qui à Lille avait presque sauvé la France, reçoit en récompense les grandes entrées : éperdu de reconnaissance, il tombe à genoux et embrasse les genoux du roi. Il n'y avait point d'action qui ne fût un moyen d'honneur pour les uns, de mortification pour les autres. Ma femme aura-t-elle un tabouret ? Monterai-je dans les carrosses du roi ? Fourrai-je entrer avec mon carrosse jusque chez le roi? Irai-je en manteau chez M. le duc ? M'accordera-t-on l'insigne grâce de me conduire à Meudon ? Aurai-jc le bonheur d'être admis aux Marly ? Dans l'oraison funèbre de mon père, est-ce à moi ou au cardinal officiant que le prédicateur adresse la parole ? Puis-je me dispenser d'aller à l'adoration de la croix ? C'est peu d'obtenir des distinctions pour soi, il faut en obtenir pour ses domestiques ; les })rincesses triomphent de déclarer que leurs dames d'honneur mangeront avec le roi. C'est peu d'obtenir des distinctions pour sa prospérité, il faut en obtenir pour ses suppliées : la famille du comte d'Auvergne, pendu en effigie, se désole, non de le

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voir exécuté, mais de le voir exécuté comme un simple gentilhomme. C'est peu d'obtenir des distinctions de gloire, il faut obtenir des distinctions de honte : les bâtards simples du roi ont la joie de drai)er à. la mort de leur mère, au désesjxjir des bât;irds doubles «jui ne le peuvent j>a.s. Dans (piel océan de minuties, de tnuîasseries ptmssées jusqu'aux coups de |X)ing8 "et de griffes," dans quel .abîme de j>etitesses et de ridicules, dans quelles chicanes int-xtricaldes de cérémonial et d'étiquette la noblesse était tond)ée, c'est ce qu'un mandarin chinois jMuirrait seul comprendre. Le roi confère gravement, longuement, comme d'une affaire d'État, du rang des bâtards; et pour établir ce rang, <»n invente, j)ar le plus jténétrant effort d'un sublime génie, trois moyens sûrs : Premièrement, M. du Maine aura le iMmnet qu'ont les princes du sang et que n'ont i»as les j)airs ; nuiis il prêtera Icï serment (pie font les pairs et «pie ne font \tas les princes du s.ang; et de jdus il entrera simplement comme les pairs et non comme les princes du sang, cpii ont l'honneur de traverser le ]>ar(piet. Secondement, on l'apjxdlera par .son nom comme les pairs j)Our lui demander son avis, mais avec le l)onnet à la main, un i»eu moins kii-ssé que jK)ur les princes du sang, qui ne sont (pie reg-ardés .s;ins être nommé.H. Tr(»isièmement, il seni re<,Mi et conduit en carros.se pjir un seul huissier, à la différence des princes du sang (pii le .sont par deux, et des pairs (pii ne le sont point du tout. Par cette invention d'huissiers et de lionnets, un rang est fondé, une jtuis.sance instituée, la succession fixée, et la monarchie .sauvée.

Ces détails suffisent: de 1(>89 on ;ip< n^-uit 17S11

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