I. MARIAGE DE M. LE DUO DE CHARTRES
Le roi, occupé de l'établissement de ses bâtards, qu'il agrandissait de jour en jour, avait marié deux de ses filles à deux princes du sang. Madame la princesse de Conti, seule fille du roi et de madame de la Yallière, était veuve sans enfants ; l'autre, fille aînée du roi et de madame de jMontespan, avait épousé M. le Duc. Il y avait longtemps que madame de Maintenon, encore plus que le roi, ne songeait (pvà les élever de plus en plus, et que tous deux voulaient marier mademoiselle de Blois, seconde fille du roi et de madame de Montespan, à M. le duc de Chartres. C'était le propre et unique neveu du roi, et fort au-dessus des princes du sang par son rang de petit-fils de France et par la cour que tenait Monsieur. Les mariages des deux princes du sang dont je viens de parler avaient scandalisé tout le monde. Le roi ne l'ignorait pas, et il jugeait par là de l'effet d'un mariage sans proportion plus éclatant. Il y avait déjà quatre ans qu'il le roulait dans son esprit, et (pril en avait pris les premières mesures. Elles étaient d'autant plus
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(lifticilos (juc MoiisHMir «tait intiniment attaché à tout ce qui ^'tiiit (le sa f,'ran(l«'ur, vt i[nv MaWanu- était d'une nation <iui abhorrait la hfttanlisc et les mésalliances, et d'un caractère à n'oser se promettre de lui faire jamais goûter ce mariage.
Pour vaimri' tant d'obstacles, le roi s'adressa à M. h- Grand,' (jui était de tout temps dans sa familiarité, i>our gagner le ehevalifr df Lorraine, son frère, qui de timt temps aussi gouvernait Monsieur. Les deux frères ne drmandérent [Kis mieux que de faire leur cour au roi j)ar en endroit aussi sensible, et d'en profiter j)our «'ux-mêmes en habiles gens. Cette ouverture se faisait dans l'été H\SS. Il ne restait pas au plus mu* douzîiine de chevaliers tle l'ordre ;' chacun voyait que la proujotion ne se pouvait plus guère reeuler. Les deux frères demandèrent d'en être, et d'y précéder les ducs. Le roi, qui pour cette jirétenticm n'avait encore donné l'ordre à aucun Lorrain, eut peine à s'y résoudre ; mais les deux frères surent tenir ferme ; ils remiK)rtèrent, et le chevalier de Lorraine, ainsi ])ayé d'avance, ré|M)ndit du consenteuu'ut <le Monsieur au iiiariaj,'e. et des moyens d'y faire venir Madame et M. le duc de Chartres.
Ce jeune prince avait été mis entre les mains de Saint- Laurent au .sortir de celli'S des femmes. Saint-Laurent étiit un homnu* «le jieu, .sou.s-intnKlucteur des amlKis.sadeurs chez Monsieur et de basse mine, mais, jnmr t<mt dire en un mot, l'homme de son siècle le plus propre il élever un prince et à foruHT un gnind roi. Sa luisse origine l'enqtêcha d'avoir un titre jKiur cette éducation ; nmis son extrême mérite l'en fit
• Voir l'appendice A.
> L'ordre du Sainl-Eaprit, insUtur par Henri III.
du duc de Saint-Simon. 38
laisser seul maître ; et (juaud la bienséance exigea que ce prince eût un gouverneur, ce gouverneur ne fut (|u'en appOr rence, et Saint-Laurent toujours dans la même confiance et dans la même autorité.
Il était ami du curé de Saint-Eustache et lui-même grand homme de bien. Ce curé avait un valet qui s'a])pelait Dubois, et qui l'avait été du sieur . . . qui avait été docteur de l'archevêque de Reims le ïellier. Ce docteur lui avait trouvé de l'esprit, l'avait fait étudier, et ce valet savait infiniment de belles-lettres et mênu> d'histoire ; mais c'était un valet qui n'avait rien, et qui après la mort de ce j)remier maître était entré chez le curé de Haint-Eustache. Ce curé, content de ce valet pour qui il ne pouvait rien faire le donna à Saint-Laurent, dans l'espérance qu'il pourrait mieux pour lui. Saint-Laurent s'en accommoda, et peu à peu s'en servit pour l'écritoire d'étude de M. le duc de Chartres ; de là, voulant s'en servir à mieux, il lui fit prendre le petit collet pour le décrasser, et de cette sorte l'introduisit à l'étude du prince pour lui aider à préparer ses leçons, à écrire ses thèmes, à le soulager lui-même, à chercher les mots dans le dictionnaire. Je l'ai vu mille fois dans ces commencements, lorsque j'allais jouer avec M. de Chartres. Dans les suites Saint-Laurent devenant infirme, Dubois faisait la leçon, la faisait fort bien, et néanmoins plaisait au jeune prince.
Cependant Saint-Laurent mourut et très - brusquement, et Dulx)is, par intérim, continua à faire la leçon ; mais depuis qu'il fut devenu presque abbé, il avait trouvé moyen de faire sa cour au chevalier de Lorraine et au marquis d'Effiat, premier écuyer de Monsieur, amis intimes; ce dernier ayant aussi beaucoup de crédit sur son maître. De
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fairi' Ihilwis précepteur, et-lu ne se pouvait proposer de plein saut; mais ses protecteurs, a\iX(|uels il eut recours, éloignèrent le eliuix d'un précepteur, puis se st-rvirent des pr<»^rès <lu jeune prince pour ne \v point chanf^er de niiiin, et laisser faire I)ulM)is ; entin ils le IwnilKirdèrent jjrécepteur. Je ne vis jamais homme si aise ni avec plus de raison. Cette l'Xtrêmc t)l)lij»ation, et plus encore le Ix-soin de se soutenir, Tattiulia tic plus »'n jdus à ses protecteurs, et c* fut de lui (jue le chevali«'r de Lorraine se servit pour p:ij;ner le consentement de M. de Chartres à son mari.a^c.
I)ul)ois avait j,ML,'né sa conHancc ; il lui fut aisé en cet Aj^c, et avec ce {HiU de connaissance et d'ex|>érience, de lui faire i)eur du roi et de Monsieur, et d'un autre côté, de lui faire voir les cieux ouverts. Tout ce qu'il ]»ut nu'ttre en œuvre n'alla jiourtant (pi*j\ rompre un refus; mais eela suffisait au succès de l'entreprise. L'abbé I)ulx)is ne parla à M. de Chartres que vers le temps de l'exécution ; Monsieur ét;iit <léjà ^î:ij;iié, et dès qiu' le roi eut réponse de rabl)é Dulxjis, il se liAta de brusciuer l'affaire. V\\ jour ou deux aujuiravant, Mad:une en eut le vent. Elle i>:irla A M. son tils de l'indij^'uité de ce mariaj,'e avec toute la force d«tnt elle ne manquait pas, et elle en tira parole cpi'il n'y con.sentirait j>oint. Ainsi faiblesse envers son précepteur, faiblesse envers sa mère; aversion d'une part, crainte de l'autre, et jn^nd embarras de tous côtés.
l'ne après-<llnée de fort bonne heure (pu* je pjussais dans la pderie haute, je vis sortir M. le duc de Chartres d'une \tOT\A* de derrière de son ap|)arti'ment, l'air fort emi>étré, trist*', suivi d'un seid exempt «les gardes de Monsieur; et connue je me trouvais là, je lui dem;iii<l;ii <>f) jl allait ainsi si
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vite ot à cotte lieure-lil. Il me ré])(>ii(lit d'un air brusque et chagrin (pril allait chez le roi (jui l'avait envoyé quérir. »Ie ne jugeai point à propos de l'accompagner, et me tournant vers mon gouverneur, je lui dis que je conjecturais quelque chose du nuxriage, et qu'il allait éclater. Il m'en avait depuis quelques jours transpiré quelque chose, et comme je jugeai bien (jne les séances seraient fortes, la curiosité me rendit fort attentif et assidu.
M. de Chartres trouva le roi seul avec Monsieur dans son cabinet, où ce jeune prince ne savait pas devoir trouver M. son père. Le roi fit des amitiés à ]\I. de Chartres, lui dit qu'il voulait prendre soin de son établissement, que la gutn-re allumée de tous côtés lui ôtait des princ(>sses qui auraient })U lui convenir, qu'il n'y avait ])oint de princesses du sang de son âge, qu'il ne pouvait mieux lui témoigner sa tendresse (pi'en lui offrant sa fille dont les deux sœurs avaient épousé des princes du sang, que cela joindrait en lui la (puilité de gendre à celle de neveu, mais que, quelque passion qu'il eût de ce mariage, il ne le voiilait point contraindre et lui laissait là-dessus toute liberté. Ce propos, prononcé avec cette majesté effrayante si naturelle au roi, à un jjrince timide et dépourvu de réponse, le mit hors de mesure. Il crut se tirer d'un pas si glissant en se rejetant sur Monsieur et Madame, et répondit en balbutiant (pu' le roi était le maître, mais que sa volonté dépendait de la leur. ** Cela est bien à vous, répondit le roi, mais dès que vous y consentez, votre père et votre mère ne s'y opposeront pas," et se tournant vers Monsieur: "N'est-il pas vrai, mon frère?" Monsieur consentit comme il l'avait déjà fait seul avec le roi, qui tout de suite dit qu'il n'était donc plu.s
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question que de Miul:iiiu', l't qui l'j'nvoya rherrhor sur-lechani|) ; et ceiKMulant se mit h causer avee Monsieur, qui tous deux ne firent \r.is senihlîuit <le s'aperrevoir «lu trouble et (le rabatt«Mn»Mit de M. de C'imrtres.
Madame arriva à qui «l'entrée le roi dit qu'il eomptait bien qu'elle ne vt>udrait pas s'(»pji<)ser à une affaire rpie Monsieur désirait, et «jue M. dr Cliartres y consentait; q»ie c'était son mariage avec nuylemoiselle de Hlois, qu'il avouait qu'il désirait avec passion, et ajouta courtement les mêmes choses (pi'il venait de din- h M. le duc de Chartres, le tout d'un air imposant, mais comme hors de d«mte «pie Ma«lame pût n'en j)a8 être ravie, «pioijpie plus (\\\o «'ertîiin du «'ontniire. Madame, «pii avait cumpté sur le r«'fus dont M. son fils lui avait donné parole, ipi'il lui avait mênie tenue aut^uit qu'il avait pu ])ar sa répf)nse si embarrassée et si conilitionnelle, se trouva prise et muette. ?]lle lança deux regards furieux à Monsieur et à M. de Chartn's, dit «pi«>, puisrpi'ils le vcmlaient bien, elle n'avait rien :\ y «lire, fit une ««lurte révérence, et s'en alla chez elle. M. son fils l'y suivit incontinent, auquel, sans donner le moment de lui dir»' «-omment la chose s'étjiit pîussée, elle chanta pouille' av«'«' un torn'ut «le larmes, et le chas.sa «le chez elle.
Un jM'u après. Monsieur sortant de chez le roi, entra chez Msulame, et excepté qu'elle ne le chîus.sa pas comme son fils, elle ne le ménagea ixus «lav.antage; Udlement «]u'il sortit très confus, sans avoir «'U le loisir de lui «lire un seul m(»t. Toute cette scène était finie sur h's «piatre heures de l'aprèsdtnée, et le soir il y avait apjHirtenient, ce qui arrivait l'hiver
' f'hanler pouille, faire de* reproche» ni«''l^i d'injaref.
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trois t'ois la semaine, les trois autres jours comédie et le dimanche rien.
Ce qu'on appelait appartement était le concours de toute la cour, depuis sept heures du soir jusqu'à dix que le roi se mettait à table, dans le grand appartement, depuis un des salons du bout de la grande galerie jusque vers la tribune de la chapelle. D'abord, il y avait une musique ; i)uis des tables pour toutes les pièces toutes prêtes pour toutes sortes de jeux ; un lansquenet où Monseigneur et Monsieur jouaient toujours ; un Ijillard : en un mot, liberté entière de faire des parties avec (pii on voulait, et de demander des tables si elles se trouvaient toutes remplies ; au delà du billard, il y avait une pièce destinée aux rafraîchissements, et tout parfaitement éclairé. Au commencement que cela fut établi, le roi y allait et y jouait quelque temps ; dès lors il y avait longtemps qu'il n'y allait plus, mais il voulait qu'on y fût assidu, et chacun s'empressait à lui plaire. Lui cependant passait les soirées chez madame de Maintenon à travailler avec différents ministres les uns après les autres.
Fort peu après la musique finie, le roi envoya chercher à l'appartement Monseigneur et Monsieur, qui jouaient déjà au lansquenet ; Madame qui à peine regardait une partie d'ombre auprès de laquelle elle s'était mise ; M. de Chartres qui jouait fort tristement aux échecs ; et mademoiselle de Blois qui à peine avait commencé à paraître dans le monde, qui ce soir-là était extraordinai rement parée et qui pourtant ne se doutait même de rien, si bien que, naturellement fort timide et craignant horriblement le roi, elle se crut mandée pour essuyer quelque réprimande, et était si trenibl;nite que madame de Maintenon la prit sur ses genoux où elle la tint
88 Mt^in'tirt'H
toujours la iKnivaut à jm'iu.- i.i.>-.iir.i-. A (•<■ hruit (K» ces IKTsonnes royal«*s inainl»'»«'s élu*/, inailaino «le Mainti^non et mailomoiselle de Hloia avee elle, le bniit <iu mariai é<*Iata à raj)parteinent en inôine temps que le roi le «l^'clara dans ce particulier.
Quelques moments après, les mêmes |)ersonnes revinrent à l'apparti'ment où cette «l^claratimi ftit rendue publique. J'arrivai dans ces premiers instruits. Je trouvai le monde par [M'iotons, et un finind ('•timnement ri^jjner sur tons le« visapes. .l'en appris WientAt la cause qui ne me surprit pas, par la rencontre que j'avais faite au commencement de raprè.s-<||n<f'r
Madame s»- jir<Mii.ii;ut «i.iiis l;i ^ilcrit- ;iver ( 'liAt<Muthiers, sa favorite et (li,i,Mie de l'être; elle marchait à {^T.mds pas, son mouchoir A la main, pleurant sans contrainte, parlant assez haut, jjesticulant et repré.sentant bien Cérès après l'enlèvement «h* sa tille l'ro.serpine. la chenliant en fur<»ur et la redemanilaiit i\ dupiter. Chacun par rcsjM>ct lui laissait le champ lilire. et ne fai.s;iit «pie passer |K»ur entrer dans l'appartement. Monseij^ieur «t Mnnsieiir s'^Uiient remis au lansipn-net. I>e premier me parut tout à son ordinaire. . Jamais rien de si honteux que le vi.sime de Monsieur, ni de si d^'oncerté que toute sa personne, et ce premier ^tat lui duni plus d'un mois. M. son Hls {taraissait désolé, et .sa future dans un emkirnus et une tristesse extrêmes. Quehpie jeune (pi'elle fût, ({Uelque pro<li>nciiX «[Ue fût ce mari.if^e, elle en voyait et en H(>nt:iit toute la scène, et en appréhendait toutes les suit4>s. I>a consteniation parut générale, h un très jn-tit nombre de K'ens près. Pour les Lorrains ils triomphaient ÎK i.nii^^ li. i.t ili. l..ur>i
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succès ; comme ils en avaient toute Ixonte bue, ils avaient raison de s'aiiphuulir.
La politique rendit donc cet appartement languissant en apparence, mais en effet vif et curieux. Je le trouvai court dans sa duri^'o ordinaire ; il finit par le souper du roi, (hupud je ne voidus rii'u })erdre. Le roi y parut tout comuie à sou ordinaire. M. de Chartres était auprès de Madame, qui ne le regarda jamais, ni Monsieur. Elle avait les yeux pleins de larmes qui tombaient de temps en temps, et qu'elle essuyait de même, regardant toiit le monde, comme si elle eût cherché à voir quelle mine chacun faisait. M. son fils avait aussi les yeux bien rouges, et tous deux ne mangèrent })resque rien. Je remarquai que le roi offrit à Madame de l)resque tous les plats qui étaient devant lui ; elle les refusa d'un air de brusquerie qui jusqu'au bout ne rebuta point l'air d'attention et de politesse du roi pour elle.
11 fut encore fort remarqué qu'au sortir de table et à la fin de ce cercle, debout d'un moment dans la chambre du roi, il fit à Madame une révérence très marcpiée et basse, pendant laquelle elle fit mie pirouette si juste, que le roi en se relevant ne trouva plus que son dos avancé d'un pas vers la porte.
Le lendemain, toute la cour fut chez Monsieur, chez Madame et chez ^I. le duc de Chartres, mais sans dire une parole ; on se contentait de faire la révérence, et tout s'y passa en parfait silence. On alla ensuite attendre à l'ordinaire la levét* du conseil dans la galerie à la messe du roi. Madame y vint. M. son fils s'approcha d'elle comme il faisait tous les jours pour lui baiser la main. En ce moment, Madame lui appliqua un soufflet si sonore qu'il fut entendu
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lU» quelqiu'8 \a\s, ot (pli, »'n pn^-st'iu-i' ilo toute la cour, rouvrit lU' confusion »'«• pauvn' i)rin('t'. l't combla Ips infinis s|KH't;iteurs. dont jV'tiiis d'un pnxliffii'ux étonnement. Ce ni^nie jour, rimnicns*' dot fut déclarée, et 1«* jour suivant le roi alla rendre à Monsieur et à Madame une visite qui se piLssxi fort tristement, et depuis on ne songea plus «pi'aux préjuiratifs dt' la noee.
Le dimanehe gnus, il y eut grand bal réglé chez le roi, c'est-à-4lire ouvert j)ar un branle,' suivant le(pirl chacun dans;i après. J'allai ce matin-là chez Madann-. «pii ne put se taire de me «lin- d'un ton aigre et chagrin que j'étais ai)i>aremment bien aise des Iwils qu'on allait avoir, que cela ét;iit de mon âge. mais qu'elle (pii était vieille voudrait les voir déjà bien loin. Monseigneur le duc de Hourgogne y dansa jK)ur la première fois, et mena le branle avec Mademoiselle. Ce fut aussi la ])remière fois que je dansai chez le roi, et je menai nuulemoiselle de S»mrches. fille du grand prévôt, (jui <laiisait tn'^s-bifii. Tout le niondt* y fut fort magnifique.
Un jM'u après ce fut les fiançailles et la signature du contrat de mariage, dans le cabinet du roi, en présence de toute la cour.
Le lundi gras, toute la royale noce et les éiK)ux sui>erbement i)aré8 se rendirent un \^\i avant midi dans le cabinet du roi, et de là à la chai)elle. Elle était rangée à l'ordinaire comme \yo\xt la messe du roi, excepté qu'entre
' BranU-, c«p«Te de danto. I^ brmntr est le nom gfiK'riqm' de toutes le« dan»«>i nu un <m deux dtinteun conduioent tout \vt «utn», qui rtfpatent ce qu'ont fait le» pnmitT». !<«• cotillon e«t un hranle. Il y •Tait lie* hranlf* arneux ; ceui qu'on donnait aux bait de Louia XIV tfUicDt fort grave*.
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son prie-Dieu et l'autel étaient deux carreaux pour les mariés qui tournaient le dos au roi. Le cardinal de Bouillon tout revôtu y arriva en même temps de la sacristie, les maria et dit la messe. Le poêle fut tenu par le grand maître et par le maître des cérémonies, Blainville et Sainctot. De la chapelle on alla tout de suite se mettre à table. Elle était en fer à cheval. Les princes et les })rincesses du sang y étaient placés à droite et à gauche, suivant leur rang, terminés par les deux bâtards du roi, et pour la première fois, après eux la duchesse de Verneuil ; tellement que M. de Verneuil, bâtard d'Henri IV, devint ainsi prince du sang, tant d'années après sa mort, sans s'être jamais douté de l'être. Aucune duchesse ne fit sa cour â ce dîner que la duchesse de Sully et la duchesse du Lude, fille et belle-tille de madame de Verneuil, ce que toutes les autres trouvèrent si mauvais qu'elles n'osèrent plus y retourner. L'après-dînée, le roi et la reine d'Angleterre vinrent à Versailles avec leur cour. Il y eut grande musique, grand jeu, où le roi fut presque toujours fort paré et fort aise, son cordon bleu par-dessus comme la veille. ' Le souper fut pareil au dîner. Le roi d'Angleterre ayant la reine sa femme à sa droite et le roi à sa gauche avec chacun leur cadenas.^ Ensuite on mena les mariés dans l'appartement de la nouvelle duchesse de Chartres, à qui la reine d'Angleterre donna la chemise, et le roi d'Angleterre à M. de Chartres, après s'en être défendu, disant qu'il était trop malheureux. La bénédiction du lit se fit par le cardinal de Bouillon, qui se fit attendre un quart d'heure, ce qui fit dire
^ Caflenas, coffret d'or contenant le couteau, la cuiller, etc., qu'on sert à la table du roi.
ijuf . «■-. .iii^-iji il" «.ti.iK-iii III 11 t% pn-iulre junir «jiu l'x-nait ruiiiinp lui d'un lon^ exil, uù hx folie i{u'il avait eue di> ne ]tus donner la li^nétliction nuptiale à m:ulame la Ihiehetute,' s'il n*^t4iit admis au fe.stin roval, l'avait fiùt envoyer.
I^ mardi j;ra.s j;ninde toilette de madame di» Chartres. <»ù le roi et la reine il'AngleU-rre vinrent, vi où le roi se trouva avec tout4> la eour ; la messe du roi ensuite ; puis le dîner comme la veille. L'aprè.s-dlnéi», le roi s'enferma avec le roi et la reine d'Aufjleterre; et puis j^rand Ixil comme le prt^ cèdent, excepta que la nouvelle duchesse de Chartres y fut menée par monseigneur le duc de Bourgogne. Chacun eut le même habit et la même danseu.se ({u'au précéilen'
.le ne puis j»a.sser sous silence >ne aventure fort ri'iicuie (pli arriva au même homme à ci>s deux tmls. C'êt:iit le Hls de Montbron, qui n'était |>as fait {Riur danser chez le roi, non plus (pie son i)ère jnmr êtrt* chevalier de l'onlre, qui le fut |M»urtant en 1(*»X8, et tpii était gouverneur de (';unl)r.ii, lieutenant général, et .seul lieutt^-nant général de Fhuidns Hous un nom «lu'il ne put jamais prouver être le sien. Ce jeune homme, ({ui n'avait encore (|ue \ien ou {xiint ]>;ini i la cour, menait mademoiselle de Mareuil, fille de la dame d'honneur de madame la Duchesse (les bAtards de cett4> gnuide maistm des Mareuil), et qui non plus que lui ne devait |Kis être admise à cet honneur. On lui avjiit dem.mdé s'il dan.Hjiit bien, et il avait ré|iondu aviH' une confiance ipii donna envie de trouver qu'il ilaus;ut mal : on eut conU'ntement. Dès la première révérence il »«• ilé«H»ncerta. Plus de cadence dès les prtMuiers pan. Il crut la
' Voir r»ppmi1lc» A
thi duc de Saint-Simon. 43
rattraper, et couvrit sun dci'aut par di'S airs penchés et un haut port de bras; ce ne fut qu'un ridicule de plus qui excita une risée (pii en vint aux éclats, et qui, malf^ré h' respect de la présence du roi (pii avait peine à s'eiii- I écher de rire, dégénéra enlin en véritable huée. Le lendemain, au lieu de s'enfuir et de se taire, il s'excusa sur la i)résence du roi ([ui l'avait étourdi, et i)romit merveilles pour le bal qui devait suivre. Il était de mes amis, et j'en souffrais. Je l'aurais même averti si le sort tout différent que j'avais eu ne m'eût fait craindre que mon avis n'eût }»as de <,'râce. Dus (pi'au second bal on le vit pris à danser, voilà les uns en pied, les plus reculés :\ l'escalade, et la huée si forte qu'elle fut poussée aux battements des mains. Chacun, et le roi même, riait de tout son cœur, et la plui)art aux éclats, en telle sorte que je ne crois pas que personne ait jamais rien essuyé de semblable. Aussi disparut-il incontinent après, et ne se remontra-t-il de longtemjjs. 11 eut depuis le régiment Dauphin infanterie, et mourut tôt après sans avoir été marié. Il avait beaucoup d'honneur et de valeur, et ce tut dommage.
n. CAMPAGNE DE 1693.^
Après avoir rendu les derniers devoirs à mon père, je m'en allai à Mons ^ joindre le Koyal-Koussillon cavalerie, où j'étais capitaine. Montfort, gentilhomme du pays du
1 Voir l'appendice B. * Voir l'appendice C.
44 Mé moire I»
Maint', iMi riait im^ln- «if f.iiiii', ijul étilit uii oftici«'r de distinction vi hri^'adier, et (jui tut mis à lu tête de tous les earabiniers «le Turniée, dont on faisait toujours un»* brigade à purt avant ((u'on en eût fait un cor{>8 {xuir M. du Maine. Puyroln'rt. j^entilhonnne «rAnj^ouinois. voisin de Ruffec, en l'tait lit'Ut<'nant-<'olunt'l, et d'Acliy, du nom de Courvoisin, fort connu «mi l'ieardie, y étîiit eapitîiine avee commandement <1»' nu'stre de eanip, après en avoir été lieutenant-<M)lonfl. On m* saurait trois jdus honnêtes gens ni plus différents (pi'ils l'étiiicnt. Le premier ét;iit le meilleur homme du monde, le second d'excellente compagnie, le troisième très vif et très i»étulant ; le premier et le dernier surtout avee de l'esprit. Le major était frère de Montfort. et d'ailleurs le régiment bien comi)osé ; ils étiiient lors, tant les royaux ' que plusieurs gris,* à douze comjKignies de eincpiante cavaliers, fai.sant (piatre escadrons. On ne ]>eut étn* mieux avec eux toiis «pie j'y fu.s, et c'était à qui me préviemlniit de plus d'honnêtetés et de déférence, à «pioi je réjxindis de manière à me les faire continuer, en sorte que «l'Achy, «pu «'«immanda le réginiJ-nt jKir l'absenj-e de .Montf«trt et <pii était aux cout^'aux tirés avec l'uyrolR'rt et ne s»* voulait tmuver nulle part avec lui, s'y laissa apprivoiser chez moi. mais siuis se jKirh'r l'un à l'autre. Notre brigade joignait l'infant**rie i\ la gau«he de la prenïièn' ligne, et fut eonjjKKsée «le notre régiment, «1»' celui du duc «l«' la Feuilhule et île celui de Quoadt qui, |)arce que Montfort étiùt aux cara-
' Kojaax, tolilAU du Ror«M{nuaiiUloo.
' Orl», moiuqui-Uirci jfri» crr<'» *n 1621.
du duc de Saint-Simon. 45
biniers, en fut le brigadier. L'armée se forma et j'allai faire ma cour aux généraux et aux princes.
Le roi i)artit le 18 mai avec les dames, fit avec elles huit ou dix jours de séjour au Quesnoy, les envoya ensuite à Namur, et s'alla mettre, le 2 juin, à la tête de l'armée de M. de Bouttiers, avec laquelle il prit, le 7 du même mois, le camp de Gembloux, en sorte qu'il n'y avait pas demi-lieue de sa gauclic à la droite de M. de Luxembourg, et qu'on allait et venait en sûreté de l'une à l'autre. Le prince d'Orange était campé à l'abbaye de Pure, de manière qu'il n'y pouvait recevoir de subsistances, et qu'il n'en })ouvait sortir sans avoir les deux armées du roi sur les bras. Il s'y retrancha à la hâte et se repentit bien de s'y être laissé acculer si promptement. On a su depuis qu'il écrivit plusieurs fois au prince de Vaudemont, son ami intime, qu'il était perdu, et qu'il n'y avait que par un miracle qu'il en pût échapper. Son. armée était inférieure à la moindre des deux du roi, qui l'une et l'autre étaient abondamment pourvues d'équipages, de vivres et d'artillerie, et qui, comme on peut croire, étaient maîtresses de la campagne.
Dans une position si parfaitement à souhait pour exécuter de grandes choses et pour avoir quatre grands mois à en pleinement profiter, le roi déclara le 8 juin à M. de Luxembourg qu'il s'en retournait à Versailles, qu'il envoyait Monseigneur en Allemagne avec un gros détachement et le maréchal de Boufïiers. La surprise du maréchal de Luxembourg fut sans pareille. 11 représenta au roi la facilité de forcer les retranchements du prince d'Orange, et de le battre entièrement avec une de ses deux armées.
46 Mémoirei
et tlo ptmrsuivre la victoir»' .ivoo l'uutn' avec tout l'avaHta^ de la saison, et île n'avoir plus d'armée vis-A-vis de soi. Il ronihattit par un avantiige prés«'nt, si certain et si grand, l'avanlaKi' ^-loi^nié île f«»n'er clans Heilliron ' le priuj'e I/«tuis do Hade ; et combien l'Allcmapie serait aisément en proie au maré«h.al de Lorge, si les Im|>ériaux enroyaient de gros déUu'hements en Klandn-, qui n'y seraient jkus môme suffisants, et rpii, n'y venant jkis, laisseniii-nt tous les l'ays-Hiis à la discrétion de «-es d«'ux armées. Mais la ré.solution était prise. LuxendNUirg, au désesjxjir de se voir échapjK'r uiu' si glorieuse et si facile camiKigne, se mit h di'ux genoux devant le roi et ne put rien oht^Miir. Madame de Maintenon avait inutilement tâché d'emj)é«her le voyjige du roi: elle en craignait les ah.sences ; une si heureu.se «juverture de C4un]Kigne y aurait retenu le n)i hmgtemps |H»ur en cueillir par lui-même les lauriers; ses larmes A leur sépaniti(»n. ses lettres après le déjKirt furent plus ]»uissantcs et remjKirtèrent sur les plus pressîint<'s raisons d'ÉUit. «le guerre et de gloire.
\a' soir de cette funeste journée. M. de Luxemlmurg, outré de douleur, de retour chez lui, en tit «ontitlence au maréidial «le Villeroy, à M. le Duc et à M. le prince de Conti et A son tils, qui tous ne le pouvaient croire «t s'exhalaient en «lésesi)oir. Le lendemain 9 juin, qui «jue ce soit ne s'en doutait encor»'. !>• h;isanl tit que j'alUii «eul A l'ordre chez M. de Luxembourg, «"«imme je faisiiis très .Htiuvent. pour voir ce qui m» |uissait et ce «{ui •*• ferait le lendemain. .Te fus très surpris de n'y trouver
I llnUirnnn. viltr ilu Wurtrtnticrf, dans Im r«ll^ du Ntck«r, à 20 miilrt au nunl lir .Stuttgart.
du duc de Saint-Simon. 47
pas une âiiie, et que tout était à raninl^'e du roi. Pensif et arrêté sur mon cheval, je ruminais sur un fait si singulier, et je délibérais entre m'en retourner ou pousser jusqu'à l'armée du roi, lorsque je vis venir de notre camp M. le prince de Conti seul aussi, suivi d'un seul page et d'un palefrenier avec un cheval de main. " Qu'est-ce que vous faites là?'' nu' dit-il en me joignant et riant de ma surprise : il me dit qu'il s'en allait prendre congé du roi et que je ferais très bien d'aller avec lui en faire autant. '* Que veut dire prendre congé ? " lui répondis-je. Lui, tout de suite, dit à sou page et à son palefrenier de le suivre un peu de loin, et m'invita d'en dire autant au mien et à un laquais qui me suivait. Alors il me conta la retraite du roi, mourant de rire, et malgré ma jeunesse la chamarra bien, parce qu'il ne se défiait pas de moi. J'écoutais de toutes mes oreilles, et mon étonnement inexprimable ne me laissait de liberté que pour faire quelques questions. Devisant de la sorte, nous rencontrâmes toute la généralité qui revenait. Nous les joignîmes, et tout aussitôt les deux maréchaux, M. le Duc, M. le prince de Conti, le prince de Tingry, Albergotti, Puységur s'écartèrent, mirent jjied à terre et y furent une bonne demiheure à causer, on peut ajouter à pester; après quoi ils remontèrent à cheval, et chacun poursuivit sou chemin. M. le duc de Chartres revint plus tard, et nous ne nous y amusâmes ])as ' pour arriver encore à temps, moi toujours seul avec M. le prince de Conti, et ne cessant de nous entretenir d'un événement si étrange et si inattendu.
* S'amuser à, s'attarder à.
48 Mfmoirei
Arrivés rhrz h* roi, nous trnuvAmos la surpriw» pointe sur tous It'S visiif^es. <>t rindi^mtion sur plusiours. On servit pn'sipu* aussitôt après. M. \o prino»» «h' (!<inti monta |K)ur pnMuln' ron^é. t't oonim»' le roi di'sct'ndait le degré «pii toniUiit dans la siiUe du Houijer. le «lue de la Trémoille me dit de mont<'r au-<levant du roi inmr prendre congé aussi. Je le fis au milieu du «h'gré. Ia* roi s'arrêta à moi, et me fit l'honneur de me souhaitt«r une heureuse cjuniKigne. Îj«' roi à table, je n-joignis M. le prince de Conti et nous remontftmi-s A cheval. Il étiiit extrêmement jjoli et avec di.seernement. Il me dit «pi'il avait une jK«rmission à me demander, qui ne serait i»as trop honnêtf: c'était de descendre cln"Z M. h* l'rincr à cpii il voulait dire ailieu, «-t fnmchement un p*'u causer avec lui, et cependant de vouloir bien l'attcnilre. 11 fut envinm trois quarts d'heure avec lui. En n-vcnant au camp, nous ne fîmes ([uc pîirler de eett<' n«iuvfll«' qui n'avait éclaté que ce jour-là même, et le mi ««t Monseigneur |)artin>nt le lendemain jKiur Namur, il'où Monseigneur s'en alla en Allemagne, et le mi, aceomi»:igné des dames, retourn.i i\ Versailles iHJur ne revenir plus sur hi frontière.
L'effet de cette retraite fut incroyable jusque i»armi les soldats et même pjirmi les i^uples. \a'» ofHciers j;énéraux ne s'en pouvaient t;iire entn- eux, et les oftic-iers |»iirt»euliers en parlaient tout haut avin* une licence cpii ne put être contenue. L««« ennemis n'en purent ni n'en voulurent cont^Miir leur surpris»* et leur j«»ie. Tout «i» qui revenait des ennemi» n'était gtién» plus scandaleux que ce qui se disait dans les armées, dans li>s villes, à la cour
ihi (hic de Saint-Simon. 49
ini^me par (U'S courtisans, ordiuain-inont si aises de se retrouver à W'rsailles, mais (pii se faisaiiMit honneur d'en être honteux. On sut (juf le prince d'Orange avait mandé à Vaudcniont (pi'une main ipii ne l'avait jamais trompé hii manchiit hi retraite du rui ; mais que cela était si fort qu'il ne le pouvait espérer; puis, par un second billet, (pie sa délivrance était (certaine, que c'était un miracle (pii ne se pouvait imaginer, et qui était le salut de son armée et des Pays-Bas, et runi(]ue par (^ui il pût arriver. Parmi tous ces bruits le roi arriva avec les dames le 25 juin à Versailles.
M. de Luxeml)ourg, allant, le 14 juillet, reconnaître un fourrage à l'abbaye d'Heylesem où il était campé, fut averti de la marche de Tilly avec un corps de cavalerie de six mille hommes pour se poster en lieu d'incommoder ses convois. Là-dessus notre général fit monter à cheval dans la nuit quarante-quatre escadrons de sa droite qui en étaient le plus à portée avec des dragons, et marcha à eux avec les princes. On ne put arriver sur eux que le matin, parce que, averti par un moine d'Heylesem, ils avaient monté à cheval : on les trouva sur une hauteur avec des ravines devant eux. Marsin, le chevalier de Rosel, et Sanguinet, exempt des gardes du corps, les attaquèrent ])ar trois endroits avec chacun un détachement ; et Sanguinet, poiir s'être trop pressé, fut culbuté et tué, et le duc de Montfort, qui était avec lui et le détachement des chevau-légers, fut très dangereusement blessé de six coups de sabre, dont il fut et demeura balafré. Thianges, qui y était comme volontaire, y fut ilangereusement blessé par les nôtres, qui, par son habit
50 Mémoireê
toujours bizanv, \f prinMit ]M»ur être do.s ennemis. lU furent enfonr^s et rais U'ilement en fuit*», «ju'on ne put presque jwu* faire cie prisonnier».
\a' marchai «le VilliToy alla en.suite i»ren«ln' \{\i\ .i*.-. un jn^kS «It'-tathenu'ut «le l'arni^e, que 1«' reste eouvrit avec M. de LuxenilxiurR. Tout fut pris «-n triù» jcjum. on n'y p<'rflit «lu'tui sous-ingénieur et «piehiuint soldats. J'en vis s«)rtir une assez mauvaise parni.non «le diverses trou|H'S, elle {Kis.sa devant le niar<!''«'hal «l»* Villerov. et fut fort inquiétée par nos officiers qui eun-nt j>ar la capitulation la lilK-rté de rechercher leurs «léserteurs. Je visitai la place où l'on mit un comman«lant atjx ordres «h- (îuiscanl, ^îouvcrneur de Namur. L'armée réunit» Ht ensuite cpieUpies cami» de passage, et prit enfin celui «le I..ecki, à trois lieues de Liège. En arrivant, on comniiuida à l'onlre quantité «le fsuscines par biitaillon; «-e ipii Ht «-roire qu'on allait marcher aux lignes de Liég«'. Cette opijii«»n dura tout le lemleraain; mais le jour suivant, 28 juillet^ il y eut, dans la Hn «le la nuit, onlre de les hrftler et de se tenir prêts à manher. En effet, l'arméi* se mit en mouvenu'nt «le gnin»! matin jxmr la gramle «'hah'ur, et vint passer le déHlé «!•' NVan-m, au «lélnmché «hujuel elle fit hait*'.
l'iMidant ce temps-lA je giignai une grange v«)isjne avec f<»rc«' «ttticiers «lu Koyal-Koussill«>n et (|url(|ues autres de la brigaile. |Kiur mangi>r un morceau à l'ahri du soleil. Comme nous finissions ce ri'pas, arriva Koissieux, cornette de ma com|iagnie, «pii revenait «le dehors wwh» I^efevre, capitaine dans n«itre régimiMit. «]ui de gardeur «le co(>hons était parvenu là à f«»rce de mente et tle grades, et qui ue savait
dn (fur de Saint-Simon. 51
encori' lire ni écrirr, i[U(ii(iui' vieux. (-Y'tait un des meil- Ifui-s |iartisatis des troupes du roi. et <[ui ne sortait jamais sans voir les ennemis, ou en rapporter des nouvelles sûres. Nous l'ainùons, nous l'estimions et le considérions tous, et il l'était des généraux. Boissieux me dit tout joyeux que nous allions voir les ennemis; qu'il avait reconnu leur canqi au deçà de la Gette, et qu'il se passerait sûrement une grande action. Nous le laissâmes aux prises avec ce (ju'il y avait encore à manger, et sur ces nouvelles nous montâmes à (dieval. l'n moment après je rencontrai Marsin, maréchal de eani]), (|ui nous les confirma. fTe m'en allai au moulin de Warem, dans lec^uel nos princi])aux généraux étaient montés avec M. le Duc et le maréchal de Joyeuse, tandis (lUC ^I. de Luxembourg s'était avancé avec M. de Chartres et ^I. le prince de Conti. J'y montai aussi, et après ni'ètre informé des nouvelles, je m'en allai rejoindre le Roj'al-Koussillon.
Voici la relation que je fis le lendemain de cette l)ataille, et que j'envoyai à ma mère et à quelques amis.
Lundi 27 juillet, le maréchal de Joyeuse fut détaché du camp de Lecki, à trois lieues de Liège, avec Moutchevreuil, lieutenant-général, et Pracomtal, maréchal de camp, deux brigades d'infanterie et quelques régiments de cavalerie, pour aller à nos lignes joindre quehjues troupes qu'y commandait la Valette, et s'opposer aux ennemis (jui avaient exigé des contributions du côté d'Arras et de Lille. Le mardi 28, l'armée décamjta, et marcha sur Warem, dont elle traversa la petite ville, et le détachement du maréchal de Joyeuse séparément d'elle, mais les deux maréchaux enscndde. La tête de l'armée arrivant
62 Ménioirt$
A uno (lomi-li(MU' au drlà, il vint i)Iusi(>urs avis qm» le prince d'Onuigf <^Uiit oani|)é avwî .son ariu<^' au «l»'vA <le la Gett»», qui est uno |>etit«" rivièn» guj'Mhlr eu fort jm'u d'endroits, et <lont les liortis sont fort hauts et e8r;ir|)^rH, et que cett** armée n'était qu'à demi-lieue de I^aw ou I», petite ville qui a une fort<'re8se peu eonsidérable dans des marais a»i delà de la Gett*', et fort différent*' de Ijoo,
msiison d»* plaisam-e du jirin ''' irmij»', (|ui ••" •-» l»ien
loin en Htdlande.
Sur ces nouvelles, M. de LuxemUiurf; s'avança avec le maré«'hal d»- Villeroy, M. le dur de (Chartres, M. le prim-e d»- (!onti et fort \^\\ d'autn^s, et (juelques trou|)es, ]x)ur tâeher de se bien assurer de la vérité de ees rap- |)orts. l'ne lunire ot demie après il manda au maréehal de Joyeuse, qui étiiit resté à la tét«» de l'armée avec M. le Due, et qui, i)our voir de jilus loin, était monté dans le moulin à v»'nt de Warem, de marcher à lui avec l'armée, et d*y faire rentrer le détachement destiné à nos li)ni<*s. M. le Prince de Conti revint qui confirma les nouvelles qu'on avait eues de la jxjsition des ennemis, et se chargea de l'infanterie dont (luehjues brigades ai-hevaient eni*ore de |Kisser le défilé de Warem. L'armét^ marcha fort vite, faisant néanmoins de tem]>s en t4'm]>s ({uehiues haltes p*»ur attendre l'infanterie, et sur les huit heures du soir arriva à tn>is lieues au delà de Warem, dans une plaine où les trou]ies furent mises en baUiille. l'eu de tem|is après elle se remit en colonne, s'avança A un i}uart de lieue plus près de l'ennemi, et {kussa ainsi le n»ste de la nuit «-n colonne, tandis que rinfant««rie et l'artillerie achevèrent d'arriver: c'était une chose charmante i^ue U
du duc de Saint-Simon. 53
joie clos troupes après huit lieues de marche, et leur ardeur d'aller aux eiuifuiis, daus le eanip di'squels on entendit beaucouj) (\v l>ruit t't de mouvement toiite la nuit, ce qui fit craindre qu'ils se retiraient.
Sur les quatre heures du matin le canon commença à se faire entendre; nos batteries, disposées un peu trop loin à loin, ne purent <^tre j)rêtes qu'une heure après qu'on commença à se canonner vigoureusement ; et alors on reconnut que l'affaire serait difficile. Les ennemis occupaient toutes les hauteurs, un villaf,'e à droite et un autre village à gauche, dans lesquels ils s'étaient bien retranchés. Ils avaient fait aussi un long retranchement avec beaucoup de petites redoutes sur la hauteur, d'un village à l'autre jus(pi'aui)rès d'un grand ravin à la droite ; de manière qu'il fallait aller à eux par entre les deux villages, d'où il les fallait chasser, et qui étaient trop proches pour laisser de quoi s'étendre, ce qui obligeait nos troupes d'être sur plusieurs lignes et leur causait le désavantage d'être débordées surtout sur notre gauche; cependant les batteries qu'ils avaient disposées fort près à près sur le haut des retranchements, entre les deux villages, et beaucoup mieux disposées que les nôtres, fouettaient étrangement notre cavalerie, repliée très confusément visà-vis, par la raison que je viens de dire.
M. le prince de Conti, le maréchal de Villeroy et beaucoup d'infanterie attaquèrent le village de notre droite, nommé Bas-Landen. Feuquières, lieutenant général, qui ne manquait ni de capacité ni de courage, fut accusé de n'avoir voulu faire aucun mouvement. En même temps Montchevreuil, sous le maréchal de Joyeuse, qui tout 4
cheval arraclui h* pn-mier cheval de frise, attaqua le vilhige de notre fçauche apiM'U» Neerviiulen qui dunim le nom à la kiUulle. Monl^htvreiiil y fut tu^-, et fut reiuplarc jKir HulMutel, autre lieutenant général, et par le due de Hemvick, qui y fut pris. Ces deux att:ique.s à la droit<^ et à la piuehe furent vivement re|)ou88éeH, et sans le ])rince île Conti le désonlre aurait été fort grand à relie de la droite. M. «le LuxemlM)urg, voy.uit rinfant4'rie pre.sque rebutée, fît avancer t«ut<» la cuivalerie au |>etit trot, «'omme jxjur forcer le.s retnuiehements du front ou d'entre les deux villages. l/infant<*rie ennemie qui les Iwrdait lais.sa appnK-her la e^ivalerie plu.s près «pie la portée du pistolet, et fit «lessus une «léeharge si à pnqKJS, que les chevaux t4»urnèr«'nt hrid«' «'t retournèrent plus vite «lu'ils n'étaient venus. Kiilliée à \ye'\x\c jiar 8j*s officiers et les officiers généraux, elle fut ramenée avec la même furie, mais avec h* même malheureux succès deux fois de suite. Ce n'éUiit jkis «pu- M. «le Luxemlxiurg comptât de faire entrer la cavalerie tlans ces retranchements (pi'on j)ouvait à peine escalader à pied ; mais il esjtérait, par un mouvement général et audacieux de cette cavalerie, faire al>andonni>r vf^» retninchement«.
Voyant don»* à ce coup sa cavalerie inutile et son infanterie n?jKms.Hée «h'ux fois, «elltM-i «h-s deux villages, et la cAvaU-rie jMir trois f«>is «h's retran«"h«'ment8 «lu front, et qui, durant plus «le (|u;itre heures avait essuyé un feu de canon terrible sans l»nuder cjue |X)ur ressemer les rangs à mesur«* <pi<> les fil<>s étsiient em]M)rté4>s. il la {)orta on |icu plus loin dans une e8|)èce «le |N>tit fond, où le canon ne pouvait les incommofler de volée, mais seulement de
thi due de S(ii)il-iSimon. 66
bonds, et où elle demeura plus d'une grosse demi-heure. Alors les trois murécluiux, les trois ])rine('s, All)ert,'otti et le duc de JMontiiion'Ucy, Hls ;iîiié de M. de Luxciiil)()urg, qu'on appelait auparavant le prince de Tingry, se mirent t nsendde dans ce môme petit fond, peu éloigné de la cavalerie, pres(pie à la tête du Koyal-Roussillon. Le collo(pie fut vif à les voir et assez long, puis ils se séparèrent.
Alors on fit marcher le régiment des gardes françaises et suisses par derrière la cavalerie, M. le prince de Conti à leur tête, droit au village de Neervinden, à notre gauche, qu'ils attaquèrent d'abord avec furie. Dès qu'on vit qu'ils commençaient à emporter des jardinages et quelques maisons retranchées, on fit avaîicer la maison du roi, les carabiniers et toute la cavalerie. Chaque escadron défila par où il put, :\ travers les fossés rehn-és, les haies, les jardins, les houblonnières, les granges, les maisons dont on abattit ce que l'on put de murailles pour se faire des passages; tandis que plus avant dans le village, l'infanterie, de part et d'autre, attaquait et défendait avec une vigueur extraordinaire. Cependant Hareourt, qui avait un petit corps séparé que Guiscard avait joint, était parti de six lieues de là, soit au bruit du canon, soit sur un ordre que M. de Luxembourg lui avait envoyé, et commençait à paraître dans la plaine tout à la gauche, à notre égard, de Neervinden, mais encore fort dans l'éloignement. En même temps notre cavalerie commença à déboucher de ce village dans la plaine et à se remettre à mesure du désordre d'un si étrange défilé.
Tout cela ensemble ébranla les ennemis qui commen-
66 Ménu'ire»
cèrvnt à se retir«»r daiis !«• n-tranchoment du frt)nt et à alNUui(>iin«*r le villu}^ (le cuiV' (lu(|uol vit tout ce f^ruud et long speet;irle du haut de Hon clocher où il s'était };rinii»é). I>?ur «Mvalen»' «jui n'avait ]K>int enrore paru sortit de derrière 1«* rctninchcinrut chi front »'t clu villafje, s'avança eu lx)n onlre dans la |)Iaine nù la nôtre délx>u* ohait, et y fit d'abonl plier des trou]H*8 d'éliU», jus(iu'alors invineililt's, mais (pii n'avaient \k\a eu le loisir d»- se former et de se bien mettre en bat^iill»- i-n sortant «le ees fâcheux |>a5sages du village par où il avait f^allu défiler dîuis la plaine. Les ganles du prince d'Orang»^, ceux de M. de VauiU'mont rt dfux r^^'inuMits anglais «m» eurent l'honneur; mais ils ne purent ent;imer ni fain* jn-nlre un pouce de terrain aux chevau-légers de la giinle, |M>ut-étre plus heureusement délKiui-hés dans la |*laine et mieux placés et formés que les autres IrtniiM-s. I/«'nr nillit-mcnt fait en moins de rien, elles firent liimtôt merveille, Uindis que le reste de la ciivalerie délnmehait et se formait A mesure cju'ils sorUiient du village,
M. le duc de Chartres chargea plusuurs lois ji lu tétc de ses braves eseatlrons de la maison du mi avec une présence d'esprit et une valeur dignes de sa naissance, et il y fut une fois mêlé et y pens:i d«<meurer prisonnier. Le manpiis d'An-y, qui av:iit été son gouverneur, fut toujours auprès de lui en cette action, avec le sang-froid d'un vieux eapit;iinc et tout le courage de ta jeunesse, commi> il l'avait fait A St4'inkiT«|u«'. M. le Dur. A qui principjilrmcnt fut imputé le parti de cette tlemièr»' tentative dcH régiments d»'S ganles françziises et suisses pour em^Xirter le village de Neervinden, fut toujours entre le
du duc de Saint-Simon. 67
fou (les ennemis et le nôtre. Ce])en(lant tout notre cavar It'i-it', passée et iorniée dans l;i [ilainf, alla ju.s(|u'i\ cinq différentes fois à la charge ; et à la tin, après une vigoureuse résistance de la cavalerie ennemie, la poussa jusqu'à la Gette, dans laquelle elle se précipita, et où un nombre infini fut noyé.
M. le i)rince de Conti, maître enfin de tout le village de Neervinden (où il avait reçu une contusion au côté et un coup de sal)re sur la tète, que le fer de son chapeau para) se mit à la tête de (pielque cavalerie, la jilus proche de la tête de ce village, avec laquelle il prit à revers en flanc le retranchement du front, aidé })ar l'infanterie qui avait emporté enfin le village de Neervinden, et acheva de faire })rendre la fuite à ce tpii était derrière ce long retranchement. Mais cette infanterie n'ayant pu les charger aussi vite, ni la cavalerie de notre gauche qui en était la plus éloignée, cette retraite des ennemis, quoique précipitée, ne laissa pas d'être belle. Un peu après quatre heures ou vers cinq heures après midi, tout fut achevé après douze heures d'action par un des i)lus ardents soleils de tout l'été.
J'interromprai ici pour un moment cette relation, afin de dire un mot de moi-même. J'étais du troisième escadron du Royal-Koussillon, commandé par le premier capitaine du régiment, très brave gentilhomme de Picardie que nous aimions tous, qui s'appelait Grandvilliers. Du Puy, autre capitaine, qui était à la droite de. notre escadron, me pressa de prendre sa place ^jar honneur, ce que je ne voulus pas faire. Il fut tué à une de nos cinq charges. J'avais deux gentilshommes, l'un avait été mon gouver-
58 Mémoire»
neur et ^tait honinn* «le mérito, l'autre écuyer de ma mère, cinq palefreniers avee «leH chevaux de main et un valet de chambre. Je Hs trois ('har^^es sur un excellent courtaut l)ai-l)run, (juo je n'avais jkus descentlu depuis (piatrv heures du matin. I>e senUmt mMlir, je me tournai )M)ur en demander un autre. Alors je nraj>erçtis (jue res j{«»ntilshommes n'y étjiient i)lus. On cria à mes gens qui so trouvèrent ;usse7. près de l'escadron, et ce valet «le chambre qui s'apiH'lait Hretonneau, que j'avais presque de mon enfance, me demanda brus([uement s'il ne me (htnnerait ]>as un chev:U aussi bien que ces deux messieurs qui avaient dis]i;iru il y avait longtem]>s. Je numtai un très joli cheval gris, sur leijuel je fis encore deux charges : j%'n fus quitt«* en tout jKjur la cmupière ilu (*ourtaut coupée et un agrément d'or de mon habit bleu dé<'hiré.
Mon ancien gouverneur m'avait suivi ; mais dès la preinièn- charge .son cheval j»rit le mors aux dents, et l'ayant enfin rompu le |x)rtait deux fois d:uis les ennemis si d'Achy ne l'eût arrêté l'une et un lieutenant l'autn». I^' cheval fut bles.sé, et l'homme en prit un de cavalier. Il ne fut guère plus heureux aj)rès cette aventun*. Il jMîrdit sa |ierrufpie et son cha])eau ; quehiu'un lui en donna un grand d'£sp;ignol qui avait un chardon, auquel il ne |M'nsa {los et qui le fit ]>asser jklt les armes des nôtres. Enfin il gagna les équipiiges, où il attendit le succès de la Uitaille et ce que je serais devenu. Pour l'autre qui avait disparu t<iut d'alxjrd et n'avait |)oint essuyé d'aventure, il se trouva lorsque tout était plus que fini. J'alhiis man^'iT un morceau avec f«irci« oflieiiTs du ré^'inient et de la bngatie, lonulu'il s'approclm de moi, s« félicitant harduuuut de
du duc de Saint-Simon. 59
m'avoir changé de cheval bien à propos. Cette effronterie me surprit et m'indigna tellement que je ne lui répondis pas un mot et ne lui en parlai jamais depuis ; mais voyant de quel bois ce brave se chauffait/ je m'en défis dès (pie je fus de retour de l'armée.
Mes gens, à la halte de la veille, avaient sagement sauvé un gigot de mouton et une bouteille de vin, sur la nouvelle d'une action prochaine. Je l'avais expédié le matin avec nos officiers qui, comme moi, n'avaient point eu à souper, et nous avions tous les dents bien longues lorsque nous aperçûmes, de loin, deux chevaux de l^ât couverts de jaune, qui rôdaient dans la plaine, avec deux ou trois hommes à cheval. Quelqu'un de nous se détacha après et vit mon maître d'hôtel qu'il ramena avec son convoi, qui nous fit à tous un plaisir extrême. Ce fut la {iremière fois que d'Achy et Puyrobert s'embrassèrent de bon cœur et burent de même ensemble. Le dernier avait montré une grande et judicieuse valeur. D'Achy en fut charmé, fit toutes les avances, et ils furent toujours amis depuis. Ils étaient les miens l'un et l'autre, et cette réconciliation sincère me fit un grand plaisir et à tous les officiers du régiment. Je venais d'écrire trois mots à ma mère, avec une écritoire et un morceau de pa})ier (pie ce même valet de chambre avait eu soin de mettre dans sa poche, et je lui envoyai un laquais tout à l'instant; mais mille embarras le retardèrent et laissèrent passer à la tendresse de ma mère vingt-<piatre heures de fort mauvais temps.
Quand nous eûmes mangé, je j)ris quelques anciens
^ De quel boia ce brave ae chauffait, quelle sorte d'homme il était.
GO Mimoireê
officiers avtHr moi |)Our aller visiter tout le champ de ba> taille et surtout les retranchementâ des ennemis. Il est inrrovable qu'en si \w\\ d'iuures «|u'ils eurent à les faire, dont la nuit rouvrit la plu|>art, ils aient pu leur donner l'étendue «ju'ils avaient entre les deux villages (ce que nous ap{H>lii)ns cetix de front) la hauteur de ({uatre pieds des fossés larges et profonds, la régularité ]Kirtout {ku* les flancs qu'ils y praticpièrent «-t les iH>tit4>s n'doutes qu'ils y semèrent, avec des jjortes et îles ouvertures couvertes de demi-lunes de même. Les «leux villages, naturellement environnés de fortes haies et de fossés suivant l'usage du pays, étaient encore mieux fortihés (jue t<jut le reste. La quantité prcnligieuse de corps dont les rues, surtout de celui de Neervinden, étaient plutôt condilées <jue jonchées, montrait bien quelle résist^mce on y avait rencontrée : aussi la victoire si disputée roAt;i cher.
Artagnan, major di*s ganlcs françiiises et major général de l'armée, fort bien avec M. de Luxembourg et encore mieux avec le roi, lui {xirta la nouvelle et en eut le gouvernement d'Arras «-t la lieutenance générale d'Artois. Le comt«' «le Na.ss;iu-S:iarbruck «'Ut le Hoyai-Allemand (jui vaut beaucoup; et le marquis d'Acier, devenu duc d'Uzès par la mort de son frère, eut ses gouvernements tle Siiintongt\ »r \ -is, d'.'Vngouléme et «le Sjiint^'S et .son régiment.
A. -^ . favori «le .M. «h* LuxemlNuirg, neveu de Magalotti, lieutenant général et gouverneur de Valenciennes. )N)rtji quelques jours après le dét^iil. Il s'évanouit chez nnulame de Maintenon, et tout à la mo«ie qu'il fût se fit mo4iuer de lui.
Les ennemis perdirent le prince <ie Barbançou, qui avait
di( (lia- (/>• iSaititSInum. 61
lU't'tMulu Nanmr; h's t'oiutt's de ^^okirs et (rAtliluno, gi'-iiéraux d'in tante rie, et plusieurs autres officiers généraux. Le (lue (!'( (rniond. le tils du comte d'AthldUr furent pris; Kuvigny l'a été et relâché dans l'instant, on n'a pas fait semblant de le savoir; et grand nombre d'officiers particuliers. ( )n estime leur i)erte à plus de vingt mille hommes. On ne se tiuiupcra guère si on estime notre \)evte à près lie la moitié. îsous avons pris tous leurs canons, huit mortiers, beaucoup de charrettes d'artillerie et de caissons, et quantité d'étendards et de drapeaux et quelques paires de timbales.^ La victoire se peut dire complète.
Le prince d'Orange, étonné que le feu continuel et si bien servi de son canon n'ébranlât point notre cavalerie qui l'essuya six heures durant sans branler et tout entière sur plusieurs lignes, vint aux batteries en colère, accusant le peu de justesse de ses pointeurs. Quand il eut vu l'effet, il tourna bride et s'écria : " Oh ! l'insolente nation ! " Il combattit presque jusqu'à la fin, et l'électeur de Bavière et lui se retirèrent par des ponts (pi'ils avaient sur la Gette, quand ils virent qu'ils ne pouvaient raisonnablement plus rien espérer. L'armée du roi demeura longtemps coinme elle se trouva, sur le terrain même où elle avait coml)attu ; et vers la nuit marcha au camp inartpié tout proche, le (piartier général au village de Landen ou Land fermé. Plusieurs l)rigades prises de la nuit couchèrent en colonne comme elles se tnnivèrent. marcliant au canq» où elles entrèrent au jour, et la nôtre fut de ce noml)re.
J'allai de bonne heure au quartier général que je trouvai
' TimV)<ile, caisse di' cuivre alors îi riisa>:e ik- la cavali-rie. faite en demi-globe et couverte d'une peau tendue sur laquelle on frappe.
G2 Mémoire»
sortant du village. Je fis mon eompliment à M. <li* Luxembourg : il était avec les princes, le maréchal de Villeroy et jx'U d'officiers généraux. .le les suivis à l:i visite d'une jKirtie du chîunjt «le iMitaille, »'t même ils se pmmenèrent au delà de la Gette où il se trouva «luchpies ]H>nt<>ns. .Je leur prêtai une lunette d'approche av»>c latpielle nous \ime8 six ou sept esca<lrons des ennemis «jui se retiraient fort vite «•ncor»', »'t pjus.saient sous le canon de I>;i\v ou Ix). .le causjii fort avec M. le prince de Conti (jui me montra sa contusion au côté, et (jui ne me ])arut pas insensil»!- à la gloire (ju'il avait acjjuise. .T»* fus nivi de celN* de .M. le duc de Chartres; j'avais été connue élevé auprès de lui, et si l'inég-.ilité j)ermet ce terme, l'amitié s'était formée et liée entre lui et moi : c'était au.ssi celui (pie je voyais le plus souvent à l'armée. L'infection du champ de Ixit^iille l'en éloigna hientôt.
Les ennemis s'étaient retiré.» sous Bruxelles. M. de LuxemlKuirg fut cpielque temps à ne .songer qu'au rt'jxw et à la subsistance de ses troui)es. Ce Ix'au laurier qu'il venait de cueillir ne le mit ikus à couvert du blâme. Il en essuya plus d'un : celui de la Uitiiille môme, et celui de n'en avoir |ki.s pn)fité. Pour la l>jit:iille, on lui rei»n»chait de l'avoir has^irdée contre une armée si bien ]K>sté<' et si fortement retnmchée, et avec la sienn»* (pioicpie un peu 8uj>érieure, mais fatiguée et jxmr ainsi dire encore essoufflée* de la longtieur de la marche de la veille ; on l'accusait, et non sans niis<in. d'avoir été plus d'une fois au moment de la |K»nlre, et de ne l'avoir gagnée qu'à f(»rce d'opiniâtreté, de sang et de valetir française. Sur le fniit de \i\ victoin>, on ne se contraignit \ti\» de din> qu'il n'avait
thi thir lie Saint-Simon. 63
pas voulu racliovcr de ptMir de t •niiinci- tro]) tôt une guerre (pli 11' rendait ijraiid et noccssairt'. La prciinèrc se détruisait aisonu'iit: il avait des ordres réitérés de donner bataille, et il ne pouvait imaginer (jne les ennemis eussent pu en une nuit si courte fortifier leur ])oste déjà trop bon par une telle étendue de retranelienients si forts et si réguliers, (pi'il n'aperçut que lorsque le jour parut ampiel la bataille fut livrée. Sur l'autre accusation, je n'en sais pas assez pour en parler. Il est vrai qu'entre ^ quatre heures et demie tout U\t fini, et les ennemis i)artie en retraite, partie en fuite. La Gette par là était en notre disposition. Nous avions des pontons tout prêts. Au delà, le i)ays est ouvert, et il y avait assez de jour en juillet ])our les suivre de près ; mais il est vrai (jue les troupes n'en i)ouvaient plus de la marche de la veille et de douze heures de combat, que les chevaux étaient à bout, ceux de trait surtout pour le canon et les vivres, et qu'on prétendit qu'on manquait absolument de ce dernier côté pour aller en avant, et que les charrettes composées étaient épuisées de munitions.
Cossé, prisonnier, fut renvoyé incontinent sur sa parole, et les ducs de Berwick et d'Ormond prescpie aussitôt échangés. On eut grand soin do nos blessés et de menu; des prisonniers (pii l'étaient ; et de bien traiter ceux qui ne l'étaient pas, et surtout de faire enlever du chanq) de bataille tout ce qui n'était pas mort et qu'on put emporter.
' Entre qii.itre heures et ilemie, vers (juatre heures et demie.
♦>4 Mémoire»
m. CÏÏARNACÉ ET LE TAILLEUR TÊTU.
L»' nti tit arri't«r CliariKu-^ m provim'»', où, «U'jà fort ni^*<»ntent de sa conduit»' vn Anjou où il était retiré riiez lui. il l'avait relégué ailleurs, et de là conduin* à Montiiuban, fort ae<'usé de U'aucoup de niéehant«».s ehose» et surtout de fausse monnaie. ("étjiit un garçon «Pesprit qui avait été page du roi et ofHiier dans ses gjirdes du corps, fort du monde, et puis retiré chez lui où il avsiit souvent fait bien des fredaines, mais il avait toujours trouvé bonté et protection dans le roi. Il en fit une entre autres pleine d'esprit et dont on ne \\c\xi que rire.
Il avait une très l(»ngue et parfaitement l)elle avenue devant sii maison en Anjou, dans Uupiell»* ét;iit phu'ée uno maison de paysan et s<m jK'tit jardin, qui s'y était apparemment trouvée lorsqu'elle fut plantée, rt jamais C'harniu>é ni son jK^P' n'avaient pu réduire ce (Kiy.san à la vendre, quehpie avantagt> qu'ils lui en eussent t»ffert, et c'est uno opiniâtreté dont quantité de ]H»tits i)roj>riétiiir<'S se pif|uent, jK)ur faire enr.ig«'r des gens à la e<»nvenanee et «[uelquefois à la né<-essité desquels ils sont. Cliarniu>é ne .sachant plus qu'y faire avait laissé cela depuis fort longUMup» sans en plus parler. Enfin, fatigué de cetU' chaumino qui lui iKiucliait tout l'agrément de .son avenue, il imagina un tour do iwisse-j Misse. !><• i>aysan «pii y demeurait et à qui elle apjMirtenait était tiiilleur de son métier quand il trftuvait A l'exen^er, et il était tout seul, sans femme ni enfants. Charnacé l'envoio chercher, lui dit qu'il est mandé A la cour pour un emploi de oouBéquuuce, qu'il
du dur de Saint-Simon. 65
est pressé de s'y rciidn", mais (|iril lui faut une livrée. Ils font marclu' (domptant; mais Cluirnaoé stipule (ju'il ne veut })(>int se fier à ses délais, et (pie, moyennant ([uelipie eliose de plus, il ne veut point ([u'il sorte de (•liez lui ipie sa livrée ne soit faite, et <pi'il le couchera, le nourrira et le payera avant de le renvoyer. Le tailleur s'y accorde et se met à travailler. Pendant qu'il y est occupé, Charnacé fait prendre avec la dernière exactitude le plan et les dimensions de sa maison et de son jardin, des pièces de l'intérieur et jusque de la position des ustensiles et du petit meuble, fait démonter la maison et emporter tout ce qui y était, remonte la maison telle qu'elle était au juste dedans et dehors, à ({uatre portées de mous- ([uet, à côté de son avenue, replace tous les meubles et ustensiles dans la même position en laquelle on les avait trouvés, et rétablit le petit jardin de même, en même temps fait aplanir et nettoyer l'endroit de l'avenue où elle était, de sorte qu'il n'y parut pas.
Tout cela fut exécuté encore plus tôt que la livrée faite, et cependant le tailleur doucement gardé à vue de peur de quelque indiscrétion. Enfin la besogne achevée de part et d'autre, Charnacé amuse son homme jusqu'à la nuit l)ien noire, le paye et le renvoie content. Le voilà qui enfile l'avenue. Bientôt il la trouve longue, après il va aux arbres et n'en trouve plus. Il s'aperçoit qu'il a passé le bout et revient à tâtons chercher les arbres. Il les suit à l'estime, puis croise et ne trouve point sa maison. Il ne comprend point cette aventure. La nuit se passe dans cet exercice, le jour arrive et devient bientôt assez clair pour aviser sa maison. Il ne voit rien, il se frotte les
66 Mémoire»
yeux, il cheroho d'autivs objets jniur découvrir si c'est la faute de sa vue. Enfin il croit (jue le diable s'en môle, et qu'il a emiHjrté s;i maison. À force d'aller, de venir et de ]Kirt«»r sa vue de tous côtés, il aiHTçoit, à une :uisez jjrande distance de l'avenue, une maison «jui ressemble à la sienne comme deux goutt*'s tl'eau. Il ne jM-ut croire que cela soit, mais la curiosité le fait aller où elle est, et où il n'a jamais vu «le nuiison. Plus il aj)i)roche, jdus il reconnaît que c'est la sienne. Ttnir s';i.ssurir iiu<ux «le ce qui lui tourne la tête, il présente sa clef, elle ouvre, il entre, il retnmvc tout ce qu'il y avait laissé, et précisément ilans la même place. Il est prêt à en pâmer, et il demeure eonvaiiuu tpie c'est un tour de sonner. \ji\ journée ne fut jKUS bien avancée <pie la risée du «'hAteau et du vilhijîc l'in.struisit de la vérité du sortilège, et le mit en furie. Il veut plaider, il veut demander justice à l'intendant, et partout on s'en mo<iue. Le roi le sut qui en rit aussi, et Charnacé eut son avenue libre. S'il n'avait jamais fait pi.s il aurait conservé sa réputation et sa lil)erté.