‹ Pages choisies des Mémoires du duc de Saint-SimonChapitre 5 sur 18 · IV. CAMP DE COMPIÈONE · texte numérisé non relu

IV. CAMP DE COMPIÈONE

Il n'était question (pie de Compiègne, où .soixante mille hommes venaient former un camp. Il en fut en ce genre comme du mariage de monseigneur le duc de Hourc' ^" • au sien. \a' roi tém(»igna cpi'il comptait que les tp'u;- ^ seraient l>elle«, et que chacun s'y piquerait d'émulation; c'en fut assez pour excit4>r une telle émulation qu'on eut

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après tout lieu de s'en repentir. Nonseulement il n'y eut rien de si parfaitement beau que toutes les troupes, et à tel point qu'on ne sut à (piel eorps en donner le prix, mais leurs eomnuuidants ajoutèrent à la beauté majestueuse et guerrière des hommes, des armes, des chevaux, les parures et la niagnilicence de la cour, et les officiers s'épuisèrent encore par des uniformes qui auraient pu orner des fêtes.

Les colonels et jusqu'à beaucoup de simples ca])itaines eurent des tables abondantes et délicates ; six lieutenants généraux et quatorze maréchaux de camp employés s'y distinguèrent par ime grande dépense, mais le maréchal de Boufllers étonna par sa dépense et par l'ordre surprenant d'une abondance et d'une recherche de goût, de magnificence et de politesse, qui dans l'ordinaire de la durée de tout le camp, et à toutes les heures de la nuit et du jour, put apprendre au roi même ce que c'était que donner une fête vraiment magnifique et superbe, et à M. le Prince, dont l'art et le goût y surpassait tout le monde, ce que c'était que l'élégance, le nouveau et l'exquis. Jamais spectacle si éclatant, si éblouissant, il le faut dire, si effrayant, et en même temps rien de si tranquille que lui et toute sa maison dans ce traitement universel, de si sourd que tous ces préparatifs, de si coulant de source que le prodige de l'exécution, de si simple, de si modeste, de si dégagé de tout soin, que ce général qui néanmoins avait tout ordonné et ordonnait sans cesse, tandis qu'il ne paraissait occuiié que des soins du commandement de cette armée. Les tables sans nombre, et toujours neuves, et à tous les moments servies k mesure qu'il se présentait ou officiers, ou courtisans, ou spectateurs ; jusqu'aux bail-

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leurs ' les plus inconnus, tout ét;iit retenu, invité et comme forcé par l'attention, lu civilité et la pntmptitiule du nombre infini de ses officiers ; et pareillement toutt'S sortes de liqueurs chaudes et froides, et tout ce qui peut être le plus vastement et le plus splendiilement compris dans le genre des ra fraîchisse me nts ; les vins françiiis, étrangers, ceux de licpieur les plus rares, y étiiicnt abandonnés à profusion, et les mesures y étaient si bien jirises, que ralx)ndance de gibit-r tt de venaison arrivait de tous côtés, et que les mers de Normandie, de Hollande. d'Angleterre, de Bretagne, et jus(iu*j\ la Méditerranée, fournissaient tout ce qu'elles avaient de plus monstrueux et de plus excpiis à jimr et jx)int nommés, avj'c un ordre inimitjible. et un nombre de courriers et de jK»tites voitures de iK)ste prodigieux. Enfin jus(prà l'eau, (jui fut soupçonnée de se troubler et de s'épuiser par le grand nombre île lx)uches, arrivait de Sainte-Keine, de la Seine et des sources les plus estimées, et il n'est pa.s iK)ssible d'imaginer rien en aucun genre qui ne fftt sous la main, et i»our le dernier survenant de paille' comme inuir l'iumime le plus principal et le plus attendu. Des maisons de bois meublées comme les mai.sons de Paris les plus suiR'rln^s. et t<iut en neuf et fait exjirèa, avec un goût et une g-alanterie singulière, et des tentes immenses, magnifiipies, et dont le nombre pouvait .seul former un camp. I^es cuisines, les divers lieux et les divers officiers \to\iT cette suite .sans int«>rn»pti(m de tables et pour tous leurs flifférents services, les sommelleries, les offices, tout cela formait un S|K*ctacle dont l'onlre, le si-

' Ruillcnr rr- dispur de rient.

' IIoiiiiiu* de paille = homme de petite condiUoiL

du (h(c (h Saiïif-Sinion. 69

leuee, Texactitudi', la ililij^ence et la parfaite propreté ravissaient de surprise et (radiiiiratioii.

Ce voyage l'ut le premier où les dames traitèrent d'ancienne délicatesse ce qu'on n'eût osé leur })roposer ; il y en eut tant (^ui s'empressèrent d'être du voyage, que le roi Idcha la main, et permit à celles qui voudraient de venir à Compiègne. Mais ce n'était pas où elles tendaient : elles voulaient toutes être nommées, et la nécessité, non la liberté du voyage, et c'est ce qui leur fit sauter le bâton ^ de s'entasser dans les carrosses des princesses. Jusipi'alors, dans tous les voyages que le roi avait faits, il avait nommé des dames pour suivre la reine ou madame la Dauphine dans les carrosses de ces premières princesses. Ce qu'on appela les princesses, qui étaient les bâtardes du roi, avaient leurs amies et leur compagnie pour elles, qu'elles faisaient agréer au roi, et qui allaient dans leurs carrosses à chacune, mais qui le trouvaient bon et (jui marchaient sur ce pied-là. En ce voyage-ci tout fut bon pourvu qu'on allât. Il n'y en eut aucune dans le carrosse du roi que la duchesse du Lude avec les princesses. Monsieur et Madame demeurèrent à Saint-Cloud et à Paris.

La cour en honinies fut extrêmement nombreuse, et tellement que pour la première fois, à Comi)iègne, les ducs furent couplés. J'échus avec le duc de Rohan dans une belle et grande maison du sieur Chambaudon, où nous fûmes nous et nos gens fort â notre aise.

Les aml)assadeurs furent conviés d'aller à Compiègne. Le vieux Ferreiro, qui l'était de Savoie, leur mit dans la

' Sauter le bâton, faire quelque chose «le (liflBcile, de désagréable.

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tête de prétendre le pour. Il assura (ju'il l'avait eu autrefois en sa première aniU-ussadc in Krancc C«*lui d»- l'<>rtugal alU''gna (iu«' Monsieur, Ir nu-naut à Mont;irjîis, le lui avait fait donner par ses niaréehaux de logis, ee (jui, disaitril, ne s'était fait que sur l'exemple de ceux du roi ; et le nonce maintint que le nonce Cavalerini l'avait eu avant d'être cardinal. romjM)nne, Torry, les intnnlucteurs des ambiuss;ideurs, Cavoye, protestèrent tous cpie cela ne i)Ouvait être, et que jamais ambassatleur ne l'avait prétendu, et il n'y en avait pas un mot sur les re^^istres ; mais on a vu quelle foi les registres jH'uvent jMjrter, Le fait était que les ambjussadeurs sentirent l'envie «pie le roi avait de leur étaler la magnificence de ce camp, et qu'ils crurent jiouvoir en proHtcr pour obtenir une chose nouvelle. Le roi tint ferme; les allées et venues se |>oussèrent jusque dans les commencements du voyage, et ils finirent i)ar n'y jx)int aller. Le roi en fut si piqué que lui. si modéré et si silencieux, je l'entendis dire à son souper, à Compiègne, que s'il faisait bien il les réduirait à ne venir à la cour que par audience, comme il se pratiquait partout ailleurs.

Le pour est une distinction dont j'ignore^ l'origine, mais qui en effet n'est (pi'une sottise: elle consiste à écrire en craie sur les logis ]x>ur M. un tel. ou simplement écrire M. un t<'l. Jjes maréchaux «les logis <pii manpu'nt ainsi tous les logements «lans les voyages mettent ce pour aux princes du sang, aux cardinaux et aux princes étning«»rs. M. de la Trémoille l'a aussi obtenu, et la du<'hesse de Hnu'ciano, depuis princesse des l'rsins. Ce qui me fait api>eler cette distinction une sottise, c'est qu'elle n'emporte

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ni primauté ni préférence de logement: les cardinaux, les l)rini'es étrangers et les ducs sont logés également entre eux sans distinction quelconque qui est toute renfermée dans ce mot pour, et n'opère d'ailleurs quoi que ce soit. Ainsi ducs, princes, étrangers, cardinaux sont logés sans autre différence entre eux après les charges du service nécessaire ; après eux, les maréchaux de France, ensuite les charges considérables, et puis le reste des courtisans. Cela est de même dans les places ; mais quand le roi est à l'armée, son quartier est partagé, et la cour est d'un côté et le militaire de l'autre, sans avoir rien de commun; et s'il se trouve à la suite du roi des maréchaux de France sans commandement dans l'armée, ils ne laissent i)as d'être logés du côté militaire et d'y avoir les premiers logements. Le jeudi 28 août, la cour partit pour Compiègne, le roi passa à Saint-Cloud, coucha à Chantilly, y demeura un jour, et arriva le samedi à Compiègne. Le quartier général était au village de Condun, où le maréchal de Boufiiers avait des maisons outre ses tentes. Le roi y mena monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne, etc., qui y firent une collation magnifique et ([ui y virent les ordonnances, dont j'ai parlé ci-dessus, avec tant de surprise, qu'au retour à Compiègne, le roi dit à Livry, qui par son ordre avait préparé des tables au camp pour monseigneur le duc de Bourgogne, qu'il ne fallait point que ce prince en tînt; que, quoi qu'il pût faire, ce ne serait rien en comparaison de ce qu'il venait de voir, et que, quand son petit-fils irait à l'avenir au camp, il dînerait chez le maréchal de Boufflers. Le roi s'amusa fort à voir et à faire voir les troupes aux dames, leur

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arrivé»», U'ur oaini>empnt, leurs distributions, en un mot, tous les détails d'un camp, des détachements, des inarrhes, des fourrages, des exercices, de {letits combats, des convois. Madame la duchesse de Herry. les princesses, Monseigneur, tirent souvent collation chez le maré«hal, kù la maréchale de Boufflers leur faisait les honni'urs. Monseigneur y «llna (juchiuefois, et !«• roi y mena (lln^r le roi d'Angleterre, rpii vint {Kusser trois ou quatre jours au camp. Il y avait longues années (pie le roi n'avait fait cet honneur à i^rsonne, et la singularité de trait«*r deux rois ensemble fut grand»*. Monseigneur i*t les trois princesses enfants y dînèrent aussi, et dix ou douze hommes des principaux de la cour et de l'armée. I>e roi pr»*ssa fort le maréchal de se mettre à table; il ne voulut jamais, il servit le roi et !♦• roi d'Angleterre, et le duc de (rnunmont, son beau-jière, servit Monseigneur. Ils avaient vu, en y allant, les trouiH»s à pied à la tête de leurs cara|>s; en revenant, ils virent faire l'exercice à t^mte l'infanterie, les deux lignes fîice à fiU'c l'une de l'autre. La veille, le roi avait nn-né le roi d'Angleterre à la revue de l'armée. Madame la duchesse de Bourgogne la vit dans son carrosse. Elle y avait madame la Duchesse, madam<> la princesse de Conti et ttmtes les dames titrées. Deux autn'S de ses carrosses la suivirent, remplis de toutes les autres dames. Il arriva sur cette tovwo une jilaisant*' aventure au comte de Tessé. Il étjiit «'oloni'l géiiénil di»s dragons. M. de I^ausun lui demanda deux jours au|)aravant avec cet air de bonté, de douct»ur et de simplicité qu'il prenait pre.sque toujours, s'il avait songé à ce qu'il lui fallait |Miur saltjer le roi à la tête des dragons, et lÀnlf.ssus, entrèrent ou récit

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du cheval, de l'habit et de l'éfiuipage. Après les louanges, "Mais le rhapeau, lui dit huinu'im'nt Lausun, je ne vous en entends point parler '/ — Mais non, répondit l'autre, je compte d'avoir un bonnet. — Un bonnet ! rej)rit Lausun, mais y pensez-vous ! un bonnet ! cela est bon pour tous les autres, mais le colonel général avoir un bonnet ! monsieur le comte, vous n'y pensez pas. — Comment donc; ? lui dit Tessé, qu'aurai-je donc ? " Lausun le fit damner, et se fit prier longtemps, et lui faisant accroire qu'il savait mieux qu'il ne disait; enfin, vaincu par ses prières, il lui dit qu'il ne lui voulait pas laisser commettre une si lourde faute ; que cette charge ayant été créée pour lui, il eu savait bien toutes les distinctions dont une des principales était, lorsque le roi voyait les dragons, d'avoir un chapeau gris. Tessé surpris avoue son ignorance, et, dans l'effroi de la sottise où il serait tombé sans un avis si à pro])os, se répand en actions de grâces, et s'en va vite chez lui dépêcher un de ses gens à Paris poiir lui rapporter un char peau gris. Le duc de Lausun avait bien pris garde à tirer adroitement Tessé à part pour lui donner cette instruction, et qu'elle ne fût entendue de personne ; il se doutait bien que Tessé dans la honte de son ignorance ne s'en vanterait à personne, et lui aussi se garda bien d'en parler.

Le matin de la revue, j'allai au lever du roi, et contre sa coutume, j'y vis M. de Lausun y demeurer, qui avec ses grandes entrées s'en allait toujours quand les courtisans entraient. J'y vis aussi Tessé avec un diapeau gris, une plume noire et une grosse cocarde, qui piaffait et se pavanait de son chapeau. Cela qui me parut extraordinaire et la couleur du chapeau que le roi avait en aversion,

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et dont |)ersonne ne |H)rt;iit plus depuis bien des iiniié«'.s, me frapjta et me le fit n'garder, ear il était presque vis-àvis de moi, et M. de Luusun ;issez près de lui, un peu en arrière. Le roi, après s'être chaussé et avoir parlé à «luelques-uns, avise j-nfin ce ehai)eau. Dans la surprise où il en fut, il demanda à Tessé où il l'avait pris. L'jiutre, s'applaudissant, réiHJudit (pi'il lui était arrivé de l'aris. "Et iHtunpioi faire? dit le roi. — Sin*, réiM»ndit l'autre, c'est (jue Votre Majesté nous fait l'honneur de nous voir aujourd'hui. — Eh bien! reprit le roi de plus en plus surpris, ipie fait cela ]>our un fhai)eau gris? — Sir»-, dit Tessé que cette réj ton.se commençait à embarrasser, c'est que le privilège du colonel est d'avoir ce jour-là un cha{)eau gris. — Un cha|M'au gris ! reprit le roi, où diable avez-vous pris cela? — (."est M. «le Lausun, sire, jKJur «jui vous avez créé la charge, «jui me l'a dit;" et à l'instant, le Ixm duc à j>oufrer de rire et à s'éclipser. '* I^iusun s'est nuxjué de vous, ré]M>ndit le roi un jh'u vivement, et croyez-moi, envoyez tout à l'heure ce chaiM'au au général des l'rém«»ntrès," ' J:unais je ne vis homme jilus confondu (pie Tessé. Il demeura les yeux bai.ssés en n*gurdant ce cha|M>au avec une trist«\s.s<' et une honU' (pii rendirent la .sj-ène jarfaite. Aucun des 8iH*ctiit<nirs ne se contniignit de rire, ni des plus familiers avec le roi d'en dire sou mot. Enfin Tessé rejtrit a^.sez ses sens jKJur s'en aller, mais toute la cour lui en dit sa |»ensée et lui demanda s'il ne c<mnai.ssait point encore M. de T^ausun, qui en riait sous ca|)e (juand on lui en ]>arlait. Avec tout cela, Tessé n'osa s'en fAi'her,

' Prt'montri'» <ir<lr» religieux aatrrfoi* i rlilirr m France.

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et la chose, (^uoitiiu' un ])ou forte, demeura en plaisanterie, dont Tessé fut longtemps tourmenté et bien honteux.

Presque tous les jours, les enfants de France ' dînaient chez le maréchal de Boufflers ; quelquefois madame la duchesse de Bourgogne, les princesses et les dames, mais très souvent des collations. La beauté et la profusion de la vaisselle pour fournir à tout, et toute marquée aux armes du maréchal, fut immense et incroyable ; ce qui ne le fut pas moins, ce fut l'exactitude des heures et des moments de tout service partout. Rien d'attendu, rien de languissant, pas plus pour les bailleurs du peuple, et jusqu'à des laquais, (pie pour les premiers seigneurs, à toutes heures et à tous venants. A (piatre lieues autour de Compiègne, les villages et les fermes étaient remj)lis de monde, Français et étrangers, à ne pouvoir plus contenir personne, et cependant tout se passa sans désordre. Ce qu'il y avait de gentilshommes et de valets de chambre chez le maréchal était un monde, tous plus polis et plus attentifs les uns que les autres à leurs fonctions de retenir tout ce qui paraissait, à les faire servir depuis cinq heures du matin jusqu'à dix et onze heures du soir, sans cesse et à mesure, et à faire les honneurs, et une livrée prodigieuse avec grand nombre de pages. J'y reviens malgré moi, parce que quiconque l'a vu ne le peut oublier ni cesser d'en être dans l'admiration et l'étonnement de l'abondance, de la somptuosité, et de l'ordre ([ui ne se démentit jamais d'un seul moment ni d'un seul point.

Le roi voulut montrer des images de tout ce qui se fait

' Voir l'appendict; A.

TG Mémoireê

à la fîiUTre; on fit donc lo siôj;t» «le Coinpièpiie dans les formes, mais fort abr^-jî^-es : Uj^nes, traut-hécs, Uitteries, sajH's, rt«*. Cn-iuin défiMidait la phu-e. Un aneien nMupart tournait du <-ôt<!'' dt* la canipaj^MU- autour du «diâtcau ; il était de plain-pied i\ l'appartement du roi, et |>;ir e«)n3équent élevé, et dominait t<tute la <';impaK'nf. 11 y avait au pied un«* vieille muniille «-t un moulin t\ vi-nt, un |h'U au delà dr l'ajtpartement du roi, sur le r«'mpart «pii n'avait ni lKin((uette ni mur d'appui. Le samedi l.'i septembre fut destiné à l'assaut; b- roi. suivi de toutes les dames et par le plus Ix'au temps du njonde, alla sur ee n-mpart ; forée courtisans, et ttiut et' tpi'il y avait d'étran>îers considérables. De là, on découvrait toute la plaine et la di.s|K)sition de toutes les troupes. d'cUiis dans le demi-eerele, fort près du roi, à trois pas au plus, et pers(»nne devant moi. C'était le plus l)eau coup d'œil (pi'on pût imaffiner i\\\v toute cette armée, et ce nombre prodij^ieux de curieux «le Umtes c«>n«Ulions, à cheval et à pied, à ilistîince des trou^H^s jjour ne les point endtarnisser, et ce jeu des attiupiantii et «b'S «léf«'ndants à découvert, parce que, n'y a^'ant rien de .sérieux que la montn*, il n'y avait «le précauti«>ns à pn-mln- jKmr b-s uns et les autres «pu* la justesse des mouvements. Mais un si»ectiud«' d'une autre sorte, et «pn* j«' peindrais iLujs «luarante ans comme auj«mnriiui, tant il m«> fnip|Ki, fut celui «pu-, «lu haut «b* ce rempart, le roi ibmna à tout«' son armée et A cett*' innombrable ftmlu d'aussistants de tous étiits, tant dans la plaim* «pu- sur b> rempart même.

Madame de MainU'iion y était en fiice de la plaine et des tn*u|M'S, ilans sa «haise à iK)rt«urs. entr»- .ses trois places et ses porteurs retirés. Sur le b&ton de devant à g;iuche était

du due de Saint-Simon. 77

assise nuulamt' la duchesse de liourjjfo^nie ; du même côté, en arrière et eu demi-eende, debout, madame la Duidiesse, madauH' la princesse de Couti, et toutes les dames, et derrière (dles des hommes. À la glace droite de la chaise, le roi. (l('l)out, et un ])eu en arrière un demi-cercle de ce (ju'il y avait eu honiiiics de [)lu.s distingué. Le roi était presque toujours découvert, et à tous moments se baissait ilans la glace pour })arler à madame de Maintenon, pour lui expliijuer tout ce ([u'elle voyait et les raisons de chaque chose. A (diaque fois elle avait l'honnêteté d'ouvrir sa glace de quatre ou cinq doigts, jamais de la moitié, car j'y })ris garde, et j'avoue que je fus plus attentif à ce spectacle qu'à celui des troupes. Quelquefois elle ouvrait i)Our quel- (jues questions au roi. mais presque toujours c'était lui qui, sans attendre qu'elle lui parlât, se baissait tout à fait pour l'instruire, et quelquefois qu'elle n'y prenait pas garde, il frajipait contre la glace pour la faire ouvrir. Jamais il ne parla (pi'à elle, hors i)our donner des ordres en peu de mots et rarement, et quelques réponses à madame la duchesse de Bourgogne qui tâchait de se faire parler, et à qui madame de Maintenon montrait et parlait par signes de temps en temps, sans ouvrir la glace de devant, à travers laquelle la jeune princesse lui criait quelques mots. J'examinais fort les contenances : toutes marquaient une surjjrise honteuse, timide, dérobée; et tout ce qui était derrière la chaise et les demi-cercles avait i)lus les yeux sur elle que sur l'armée, et tous, dans un respect de crainte et d'embarras. Le roi mit souvent son chapeau sur le haut de la chai.se, pour ])arler dedans, et cet exercice si continuel lui devait fort lasser les reins. Monseigneur était à cheval dans la plaine, avec les

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princes ses cadets ; et monseit^neur le duc de Bourgogne, comme à tous U's autres mouvements de l'armée, avec le maréchal de Bouttlers, en fonctions de général. C'éUiit sur les cinq heures de raprèsMllnée, par le plus Immu t»'m|KS du monde, et le plus à souhait.

Il y avait, vis-à-vis la chaise à ])orteurs, un .sentier taillé en marches roides (pi'on ne voyait point d'en haut, et une ouverture au lM)Ut, qu'on avait faite dans cett*' vieille muraille \vj\\v j)ouv(jir aller prendre des ordres du roi d'en bas s'il en étiiit lïesoin. Le cas arriva: Crenan envoya Ciinillac, colonel de Knuergue. (jui était un des régiments qui défendaient. |)our prendre l'ordre du roi sur je ne sais quoi. Canillae .se met à monter et dépasse jusfju'un peu plus (pie les épaules. Je le vois d'ici aussi distinctement qu'alors. A mesure (pie la tête dépassait, il avisait cette chîiise, le roi et toute cette assistance qu'il n'avait point vue ni imaginée, parce que son iH)8te était en lias, au pied du rempart, d'où on ne jK)uvait découvrir ce qui était dessus. Ce sin-ctivcle le frappa d'un tel étonnement, qu'il demeura court à regarrler, la Ixmche ouverte, les yeux fixes et le visage sur Uvpiel était i»eint le plus grand étonnenient. Il n'y eut iHTsonne (pii ne le remanpiât. et le roi le vit si bien, qu'il lui dit avec émotion: " Kh bien î Canillae, montez donc." Canilhie demeurait, le roi reprit: "Montez d(»nc; qu'est-i-e (pi'il y a?" Il .icheva donc de nu»nter et vint au roi, à pas lents, tremblant et I>assant les yeux à droite et à gauche, avec un air é|)erdu- Je l'ai déjà dit: j'étais à trois p:us du roi; Canillac |>.issa devant nu»i et luilhutia fort Ikus (piehpie chose, "('«immeut dites-vouâ '.' dit le rui ; mais parlez donc." Jamais

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il ne put se remettre; il tint de soi ce qu'il put. Le roi, qui n'y comprit pas j^îrand'chose, vit bien (pi'il n'eu tirerait rien de mieux, réi)ou(.lit aussi ce (pi'il put et ajouta d'un air chagrin : '* Allez, monsieur." Canillac ne se le fit pas dire deux fois, et regagna son escalier, et disparut. A j)eine était-il dedans, que le roi, regardant autour de lui: "Je ne sais pas ce qu'a Canillac, dit-il; mais il a perdu la tramontane,' et n'a plus su ce qu'il me voulait dire." Personne ne répondit.

Vers le moment de la capitulation, madame de Maintenon apparemment demanda la permission de s'en aller; le roi cria : " Les porteurs de madame ! " Ils vinrent et l'emportèrent; moins d'un quart d'heure après, le roi se retira, suivi de madame la duchesse de Bourgogne et de presque tout ce qui était là. Plusieurs se parlèrent des yeux et du coude en se retirant, et puis à l'oreille bien bas. On ne pouvait revenir de ce qu'on venait de voir. Ce fut le même effet parmi tout ce (pii était dans la plaine. Jusqu'aux soldats demandaient ce que c'était que cette chaise à porteurs, et le roi à tout moment baissé dedans ; il fallut doucement faire taire les officiers et les questions des troupes. On peut juger de ce qu'en dirent les étrangers et de l'effet que fit sur eux un tel spectacle. Il fit du briiit par toute l'Europe, et y fut aussi répandu que le camp même de Com])iègne avec toute sa pom})e et sa prodigieuse splendeur. Du reste, madame de Maintenon se produisit fort peu au camp, toujours dans son carrosse avec trois ou quatre familières, et alla voir une

* Perdre la tramontane, Otre trouble ne plus savoir se diriger.

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fois ou lU'ux It» uuimlial ili* limiffljTs et les merveillea du prodige de su luaguiticeuee.

Le dernier grand acte de cette scène fut l'image d'une bataille entre la première et la seconde ligne entières, l'une eontre l'autre. M. Rose, le preniirr «les li«'utenants généraux du ramp, la commanda ce jour-là eontre le maréchal d«- HoutHcrs, auprès (hupiel étiiit monseigneur le duc de Ht)urgo,L,'nc comnn' général. Le roi, madame la duchesse de liourgognc, les princes, les dames, toute la cour et un monde de curieux assistèrent à ce s)>ectacle, le roi et tous ses homnu's à cheval, les dames «'ii carrosse. L'exécution en fut parfaite en toutes ses ])arties et dura longtemps. Mais quand ce fut à la seconde ligne à ployer et à fjiire retraite, Rose ne s'y iM)uvait rés{)udre, et c'est ce qui allongea fort l'ai'tion. M. de lioufflers lui manda plusieurs fois, de la piirt de monseigneur le duc de H(mrgogne, qu'il était temps. Kose en entrait en colère et n'ol)éissait point. Le roi en rit fort qui avait t<mt réglé et qui, voyant aller et venir les aides de camj) et les h)ngiu'urs de ce numège, dit: ** Rose n'aime point à fain* le jK'rsoimage de battu." A la tin, il lui manda lui-même de finir et de se retirer. Kose ol)éit, mais fort mal volontiers, et l)rusfpia un jmmi le |Mirt«'Ur d'ordre. (,'e fut la conversiition du retour et de tout ce soir.

Enfin, après des att^iques d«' retninchements et t<mtes sortes d'images de\'e qui se fait à la guerre et des revxies infinies, le roi partit de Compiègne le lundi 2'J septembre, et s'en alla avec sa même carrossée à Chantilly, y demeura le mardi et arriva le mercredi à Versailles, avec autant de joie de toutes les dames qu'elles avaient eu d'emprease*

du duc de S(iiut-Si))ion. 81

mont î\ être du vo^'age. Elles ne nuingèront point avec le roi î\ Ci»mpiègne, et y virent niailanie la (hichesse de lîonrgogne aussi peu qu'à Versailles. Il fallait aller au eanip tous les jours, et la fatigue leur parut j)lus grande ([ue le plaisir, et encore plus que la distinction qu'elles s'en étaient proposée. Le roi, extrêmement contiMit de la beauté des troupes, qui toutes avaient été habillées, et avec tous les ornements que leurs chefs avaient pu imaginer, fit donner en partant 600 livres de gratification à chaque capitaine de cavalerie et de dragons, et 300 livres à chaque capitaine d'infanterie. Il en fit donner autant aux majors de tous les régiments, et distribua quelques grâces dans sa maison. Il fit au maréchal de Boufïlers un présent de 100,000 livres. Tout cela ensemble coûta beaucoup ; mais })our chacun ce fut une goutte d'eau. Il n'y eut point de régiment qui n'en fût ruiné pour bien des années, corps et officiers, et pour le maréchal de Bouftiers, je laisse à penser ce que ce fut que 100,0(»0 livres à la magnificence incroyable, à qui l'a vue, dont il épouvanta toute l'Europe par les relations des étrangers qui en furent témoins, et qui tous les jours n'en pouvaient croire leurs yeux.

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