‹ Pages choisies des Mémoires du duc de Saint-SimonChapitre 6 sur 18 · V. LA SUCCESSION AU TRONE D'ESPAGNE · texte numérisé non relu

V. LA SUCCESSION AU TRONE D'ESPAGNE

ChdrlfH II. roi d'Esjiiujm', u'dvnil point de descendants. A (jiii (dliiit revenir son immen.He hérit<ufe î

Luiiis XI\' l't Léopold, enijurriir iV Allemttfjnp, étaient tou.s deux Jih et nuiris d'infantes espatjnole.H ; mais h'K ]>rino'sxes Anne d^ Autriche et Marie-Thérèse, entrées dan.s la maison de France, étaient les atnées de Marii'-Anne et de Manjuerite- Thérèse, entrées ilans la maison d'Antri'hf. L> s fils et les petits-fils de Louis XIV avaient donc des droits sujpérieurs à ceujc des princes allemands. Ceux-ci opposaient, il est vrai, la renonciation de Ma rie- Thérèse, épouse de Louis XIV. Mais les Français réplifjiiaient (pie cette renonciation était nulle parce (pie les Cortès n'avaient point été appelées (\ la sanctionner, et que la dot de Marie- Thérèse stipulée par le même acte n'avait pas été payée.

Ouillaume III, roi d' Am/leterre , voulant éviter une guerre, (/it'il savait devoir être longue et désastreuse, arait dès 1698 ohtenu un traité de partage anticipé. IjH mort de l'électeur de Bavière, un des .signataires, néces.Hita une révision.

Ces traités, rpti ne faisaient à la France (pi'tine maigre jmrt, n'eurent d'autre conséquence (pie de profondément irriter le roi d'Es]iagne. Ce prince eût roiiht éviter le démembrement de son empire; il n'y avait ipie deux .solutions jtossitilea: tout dimner à C Autriche, ou i) la France. Ijf martpiis d'IIarcourt, amfHjsmdeur de Louis XIV, servit s«m iHiys avec intelligence et avec tèle, et l'emporta sur son collègue d'Autriche.

Cent à ce ftoint que commence le récit de Saint-Simon :

du duc de Saint-Simon. 88

CejxMidant \e roi d'Espagno était veillé et suivi de près, dans l'espérance où était le cardinal ' pour le disposer à une parfaite et prompte obéissance à la décision qu'il attendait, de manière que lorsqu'elle arriva il n'y eut plus à vaincre que des restes impuissants de répugnance et à mettre la main tcmt de bon ;\ l'œuvre ; Ubilla,^ uni !\ ceux du secret, fit un autre testament en faveur du duc d'Anjou, et le dressa avec les motifs et les clauses qui ont paru à tous les esprits désintéressés si pleines d'équité, de prudence, de force et de sagesse, et qui est devenu si public que je n'en dirai rien ici davantage. Quand il fut achevé d'examiner par les conseillers d'État du secret, Ubilla le porta au roi d'Espagne avec l'autre précédent fait en faveur de l'archiduc; celui-là fut brûlé par lui en présence du roi d'Espagne, du cardinal et du confesseur, et l'autre tout de suite signé par le roi d'Espagne et un moment après authentiqué au-dessus, lorsqu'il fut fermé, par les signatures du cardinal, d' Ubilla et de quelques autres. Cela fait, Ubilla tint prêts les ordres et les expéditions nécessaires en consé([uence pour les divers pays de l'obéissance d'Espagne avec un secret égal ; on prétend qu'alors ils firent pressentir le roi sans oser pourtant confier tout le secret à Castel-dos-Rios, et que ce fut la matière de cette audience si singulière qu'elle est sans exemj)le, dont il exclut Torcy, auquel, ni devant ni après, il ne dit pas un mot de la matière qu'il avait à traiter seul avec le roi.

L'extrémité du roi d'Espagne se fit connaître plusieurs

' 1/6 oar<1in!il Pnrtnrarroro, président du conseil d'Etat. ^ Ministre, l'un des derniers à se rallier au parti français.

84 Mé moire»

jours soulemont aI»r^s la si^Miatun- «lu tcstanu'ut. Lf carfliiial. aidé «les principaux «lu setrret «pii avaient les «l«ux jî^raiwles «-hari^t^s, «>t «lu <'«iint«' «1«' Ii«'navfnte qui avait l'autn^. ]»ar hupu-Ue il était nialtn' <U> ra]»part«'in«Mit «-t «le la chainhrt' «lu roi, pm|)Cfha la reine d'en appr«K*her les deniiers jours s«ms divers prétextes. Henav«'nt<» n'était pas (lu st'cret, mais il étJiit ami «1<'S principaux «lu jm-u de ceux «pii en étaient, et il était aisém«'nt );ouvcrné, de sorte tpi'il Ht t«)ut ce qu'ils v«)ulurent. Ils y conij)t;u«'nt si bien qu'ils l'avaient fait mettre dans le testament pour entrer coiume grand «l'Espagne dans la junte' ipi'il établit j)our g«)uverner en attendant le successeur, «-t il savait aussi «pie le testament étiit fait, sans tout«'f«)i8 être instruit «le ce «pi'il c«»nt«Miait. Il étiit tantôt temps •b' parler au conseil. 1 K-s huit «pii «'U étai«'iit «piatre seulement étaient du secret, l'«)rt«H'arrero. Villafram-Ji, San- E.stevan et l'bilhu Les autres «piatre étai«'nt l'Amininte, Veragua. MaiuM'ra «'t Ari;us. Des «leux «l«'rni«'rs ils n'en étiient imùmî en iM-ine, mais l'atticbement «le l'Amirante à la rein»',* le p«'U •!«' f«)i de Veragua, «'t la «litticulté «le leur fain* ganb-r un si important s«'«'r«*t. av:ii«-nt toujours retmlé jtisfpie tout aux d«'rni«'rs j«iurs «lu roi «rKsjKign»* d'«*n venir aux opinions dans le cons«'il sur la su«*ee.ssion. A la tin, b> n>i prêt à mampicr à tous les m«iments, to«Jt«'s les i)récautions |Missibb's prises, «'t n'y ayant guère à «"rain'lre «pie «-es «letix «'«inseilb-rs d'Etat seuls, et s;ins appui ni contiance de jM'rsonn»', «'t la reine «lans l'alamlon, osassent révéler un secrt^t si près de l'être, et si inutile-

' Nom flnniu' m Kxpninir rt en r<>rtii>;i»l à pliitii-ur* cnnseili. ' La ri'iiK" MargucriU-Thcrèw, priniuMC auiri- Ki. mn'

(1t( (fur lie Saint-Simon. 86

nuMit pour (Mix, le cardinal assciuhla le conseil ot y mit tout (U' suitt' la i^^randt" affaire de la suocessioii en (lc'lil)6riition. Villafranca tint parole, et opina avec grande force en la manière (j^u'elle se trouve cinlessus. San-Estevan suivit avec autorité. L'Amirauté et Veragua, qui virent la partie faite, n'osèrent contnMlire. Le second ne se souciait (pie de sa fortune, (|u"il nr voulait i)as exposer dans des moments si criticpies et dans une actuelle impuissance de la cour de Vienne par son éloignement, et la môme raison retint rAmirante malgré son attachement })our elle. Mancera, galant homme et (pii ne voulait (pic le bien, mais effrayé d'avoir à prendre son parti sur-lcM'liani}) en chose de telle importance, demanda vingt-(|uatre heures pour y jienser, au bout desquelles il opina pour la France. Arias s'y rendit d'abord, à (pii on avait dit le mot à Toreilh» un peu aui)aravant. Ubilla, après que le cardinal eut opiné et conclu, dressa sur la table même ce célèbre résultat ; ils le signèrent et jurèrent d'en garder un inviolable secret, jusqu'à ce (pi'après la mort du roi il fftt temps d'agir en consé(iuence de ce qui venait d'être résolu entre eux. En effet, ni l'Aniirante ni Veragua n'osèrent en laisser échap])er quoi (jue ce fût, et l' Amirauté même fut impénétrable là-dessus ;\ la reine et au comte «rnarracli. (pii ignorèrent toujours si le conseil avait pris une résolution. Très peu après le roi d'Espagne mourut le jour de la Toussaint,^ auquel il était né quarante-<leux ans auparavant ; il mourut, dis-je, à trois heures après-midi dans le palais de Madrid.

1 1 novembre 1700.

86 Mé moire $

Sur les nouvelles de l'étiit mourant du roi d'Espague, dont Bléoourt avait grand soin d'informer le roi, il donna ordre au marquis d'Hareuurt de se tenir prêt pour aller assembler une arm<^e A Hayonne. jM)ur hupielle on fit toutes les disjKJsitions nécessjiires, et Hareourt p;irtit le 23 octobre avec le projet de prendre les places de cette frontière, comme Fontanibie et les autres, et d'entrer jiar là en Espagne. Le Guipuscoa était à la France jKir le tniité de i)artage ; ainsi jusque-là il n'y avait rien à dire. Comme tout changea subitement de face, je n'ai point su quels étaient l»'s j)n)jets après avoir réduit cette |)etite province. Mais, en attendant qu' Hareourt fît les affaires du roi, il profita de la conjonctun», et fit les siennes. Heuvron son père, avait été plus que très bien avec miuliune de Maintenon dans ses jeunes années. On a vu que madame de Maintenon n'a jamais oublié ces sortes d'amis. C'est ce qui a fait la fortune d'Hareourt, de Villars et de bien d'autres.

Hareourt sut en jirofiter en homme d'infiniment d'esprit et de sens (ju'il étiiit. Il la courtisa dès qu'il put |K)int€r, et la (Hiltiva toujours sur le pied d'en tout attendre, et quoifpi'il frajijtât avec jugement .aux Ixmnes {Kirtes, il se donna toujours |K)ur ne rien esj>ért'r que par elle. Il capitula donc |)ar son moyen s;ins i\\\v 1»* roi le trouvât mauvais, et il ]iartit avec assurance de n'attendre {nuh longtemps à être fait duc héréditaire. Ija |K)rte éUiit alors entièrement fermée à la pairie. J'aurai lieu d'fxpliciuer cette anecdot«' ailleurs. Arriver là était- toute l'ambition d'Harcourt.

Dès que le roi d'Espagne fut «•xpiri-, il lut <jucstu)n d'ouvrir ^oIl tc.sL;iiiH'iit. \a' ruuscil irKtat s';usMfmlil;L, «'t

ihi dite Je Saint-Simon. 87

tous les ç^niiuls d'Espagne qui se trouvèrent à Madrid y entrèrent. La curiosité de la grandeur d'un événement si rare, et qui intéressait tant de millions d'hommes, attira tout Madrid au p;ilais, en sorte qu'on s'étouffait dans les pièces voisines de celle où les grands et le conseil ouvraient le testament. Tous les ministres étrangers en assiégeaient la porte. C'était à qui saurait le premier le choix du roi qui venait de mourir poiir en informer sa cour le j)remier. Blécourt était là comme les autres sans savoir rien ])lus qu'eux, et le comte d'IIarradi, ambassadeur de l'empereur, qui espérait tout, et (pii comptait sur le testament en faveur de l'archiduc, était vis-à-vis la porte et tout proche avec un air triomphant. Cela dura assez longtemps pour exciter l'impatience. Enfin la porte s'ouvrit et se referma. Le duc d'Abrantès, qui était un homme de beaucoup d'esprit, plaisant, mais à craindre, voulut se donner le plaisir d'annoncer le choix du successeur sitôt qu'il eut vu tous les grands et le conseil y acquiescer et prendre leurs résolutions en conséquence. Il se trouva investi aussitôt qu'il parut. Il jeta les yeux de tous côtés en gardant gravement le silence. Blécoiirt s'avança, il le regarda bien fixement, puis tournant la tète fit semblant de chercher ce qu'il avait prcsiiue devant lui. Cette action surprit Blécourt et fut interprétée mauvaise pour la France ; puis tout à couj), faisant comme s'il n'avait pas aperçu le comte d'Harrach et qu'il s'offrît premièrement à sa vue, il prend un air de joie, lui saute au cou, et lui dit en espagnol, fort haut : " Monsieur, c'est avec beaucoup de plaisir ..." et faisant une pause pour l'embrasser mieux, ajoute : *' (3ui, monsieur, c'est avec une extrême joie que pour toute ma

88 Mémoire»

vie ..." »'t n'<loul)l;int <r«'inhr;uss;ules |)our s'arrêter encore, puis arhève : *' rt av»»(t It* plus j^r.iiul contcntcnuMit ipu' je me sépiire «U* vous et prends congé (h* la très augiiste maison d'Autriehf." Puis il jmtçji la foule, charun eourant après iM)ur savoir «jui ëUiit le siu'oe.sseur. LV'tonnement et l'iiulignation ilu coniti" d'Harrarli lui f«'rn»èn'nt entièrement la Iwuohe, mais parurent sur son vi.sagf dans toute leur étendue. Il demeura là encon- rpielqui-s moments, puis lai.ssant des gens j\ lui jM»ur lui venir din* des nouvelles à la sortie du conseil, il s'alla enfermer chez lui diuis um^ confusion irautiint plus grande qu'il avait été la dupe des accolades et de la cruelle troni])«»rie du compliment du duo d'Alirant<>s.

IMéeourt, de son côté, n'i-ii di-inamla p:us davantage. Il courut chez lui écrire ]M)ur <léi)êcher son courrier. Comme il étiiit ajjrès, Uhilla lui envoya un extrait du testament qu'il tenait tout i»rêt, et (pie Hlécourt n'eut (pi'à mettre dans son ])aquet. Harcourt, qui éUiit A lîayonne, avait ordre d'ouvrir tous les paquets du roi, afin d'agir suivant les nouvelh's, .sans jM-rdre «le temps il attendre les ordres de la cour qu'il avait d'avance pour tous les c;us prévus. IjG courri«'r de Itlé«'t)urt arriva malade il Hay«>nn«', de .sorte qu'Han-ourt en prit «M-ca.si<»n d'en dé|»êcher un :\ lui avec ordre de rendre à son ami Itarliésieux les quatre mots qu'il écrivit tant au roi (pi'A lui, avant (pie de |K)rt»'r le {laquet de lilécourt à Ton'y. Ce fut une g:ilant«>rie cju'il fit à Barl>ésieu.\ jnmr le fair»' jK)rt«'ur de cette gninde mmvello. Karliésieux la reçut, et sur-le-champ la jKirta au roi, (jui

était alors 'i Msi..il ,1..^ finances, le manli matin 9

novembre.

th( ihif de Saint-Simon. 89

Le roi, (|ui devait aller tirer, coutreuianda la chasse, dîna à l'ordinaire au petit couvert sans rien montrer sur son visage, déclara la mort du roi d'Espa^nie, ([u'il draiierait,' et ajouta qu'il n'y aurait de tout l'hiver ni a])partement ni comédies, ni aucuns divertissements à la cour, et quand il fut rentré dans son cabinet, il niauila aux ministres de se trouver à trois heures chez madame de Maintenon. Monseigneur était revenu dt; courre le lou}) ; il se trouva aussi à trois heures cIh'z madame de Maintenon. Le conseil y dura jusqu'après sept heures, en suite de (pioi le roi y travailla jusqu'à dix, avec Torcy et Barbésieux ensemble. Madame de ^Maintenon avait toujours été présente au conseil, et la fut encore au travail qui le suivit. Le lendemain mercredi, il y eut conseil d'Etat chez le roi à l'ordinaire le matin, et au retour de la chasse il en tint un autre comme la veille chez madame de Maintenon, dejjuis six heures du soir jusqu'à près de dix. Quelque accoutumé qu'on fût à la cour à la faveur de madame de Maintenon, on ne l'était pas à la voir entrer publiquement dans les affaires, et la surprise fut extrême de voir assembler deux conseils eu forme chez elle, et pour la plus grande et la plus imi)ortante délibération (pii de tout ce long règne et de beaucoup d'autres eût été mise sur le tapis.

Le roi. Monseigneur, le chancelier, le duc de Beauvilliers et Torcy, et il n'y avait lors pf)int d'autres ministres d'État que ces trois derniers, furent les seuls (pii délibérèrent sur cette grande affaire, et madame de Maintenon, avec eux, qui se taisait par modestie, et que le roi força de dire son

* Draper = recouvrir de drap noir, en signe de deuil.

90 Mémoiren

avis après que tous eurent opiné, excepté lui. Ils furent |>artagés : deux pour s'en tenir au traité de partage, deux pour accepter le testament.

Les premiers soutenaient que la foi y était engagéi*. qu'il n'y avait point de comparaison entre l'accroissement de la pui.ssance et d'États unis à la couronne, d'ÉUits continus et aussi nécessain-s ({ue la Lorraine, aussi importants (jue le Guipuscoa pour être une clef de l'Esiogne, aussi utiles au commerce que les places de Toscane, Naples et Sicile ; et la grandeur particulière d'un fils de France, dont tout au plus loin la première postérité devenue t'si»îignole par son intérêt, et par ne connaître autre chose que rEsjwigne, se montrerait aussi jalouse de la puissance de la France que les rois d'Espagne autrichiens. Qu'en acceptant le testament il fallait compter sur une longue et .sanglante gu«'rre, par l'injure de la rupture du traité de partage, et par l'intérêt de toute l'Europe à s'opposer à un colosse tel (ju'allait devenir la France ])our un temps, si on lui laissait recueillir une succession aussi vaste. Que la Fnuice, épuisée d'une longue suite de guerres, et qui n'avait p:us eu le loisir «le n'Spirer depuis la paix de Kyswick, était hors d'état de s'y exposer, que rE8}>agne l'était aussi de longue main ; (|u*fn l'acceptant tout le faix tombait sur la France, qui, dans l'impuissance de .soutenir le |)oids de tout ce (jui s'allait unir contre elle, aurait encore rEsjKigne à sup|»orter. Que c'étiiit un enchaînement dont on n'osait prévoir les suites, mais (pii en gros se montraient telles que toute la prudence humaine semblait conseiller de ne s'y pas commettre. Qu'en se ttMKUit au traité de jtartiige, la France .se conciliait toute l'Europe par cette foi maintenue ; et )>ar ce grand exemple

du Jt(<- (le Saint-Simon. 91

de iiioilénitittii. vWv qui n'avait eu toute l'Europe sur les bras que par la persuasion, où sa conduite avait donné crédit, des calonniics semées avec tant de succès qu'elle voidait tout envahir, et monter peu à peu à la monarchie universelle tant reprochée autrefois à la maison d'Autrii-he, dont l'acceptation du testament ne laisserait plus douter, comme en étant un degré bien avancé. Que, se tenant au traité de partage, elle s'attirerait la confiance de toute rEurojie dont elle deviendrait la dictatrice, ce qu'elle ne pouvait espérer de ses armes, et que l'intérieur du royaume, rétabli j)ar une longue jjaix, augmenté aux dépens de l'Espagne avec la clef du côté le plus jaloux et le plus nu de ce royaume, et celle de tout le commerce du Levant, enfin l'arrondissement si nécessaire de la Lorraine, qui réunit les évêchés, l'Alsace et la France-Comté, et délivre la Champagne qui n'a point de frontières, formerait un Etat si puissant qui serait à l'avenir la terreur ou le refuge de tous les autres, et en situation assurée de faire tourner à son gré toutes les affaires générales de l'Eurojje. Torcy ouvrit cet avis pour balancer et sans conclure, et le duc de Beauvilliers le soutint puissamment, qui pendant toute cette déduction s'était uniquement appliqué à démêler l'inclination du roi, et qui crut l'avoir enfin pénétrée.

Le chancelier parla ensuite. Il établit d'abord qu'il était au choix du roi de laisser brancher une seconde fois la maison d'Autriche à fort j)eu de puissance ])rès de ce qu'elle avait été de})uis Philippe II, et dont on avait vivement éprouvé la force et la puissance, cm de prendre le même avantage pour la sienne; que cet avantage se trouvait fort supérieur à celui dont la maison d'Autriche avait tii'é de si

'.•*2 Mémoire»

grands r^'sultats, par la «lifftf-riMKi' »!«• la séitaratinn des EUits (l«'s (U'ux lir.uiclu'S (|ui \w sf imuvait'nt secourir «|«u« par iK's diversions de concert, et (jui étaient «'ouiiés par des ÉUits étrangers. Que Tune des deux n'avait ni nu'r ni comnien-e, ijue sa puissan«'e n'éUiit qu'usurpation <|ui avait toujours trouvé de la contradiction dans son propre sein, et souvent des révoltes ouvertes, et dans ce vast<î jays «l'Allemagne où les diètes ' avaient palpité tant qu'elles avaient pu, et où on avait pu sans niesséance fomenter les mécontentements par l'ancienne alliance d»' la France ave<' le corps germanique, dt)nt rél(»ign«Mnent de l'Espagne ne recevait de secours (pie ditticilement, sans compU'r les inquiétudes de la part des Turcs, dont les armes avaient souvent rendu celles des «'mpereurs inutiles à l'Uspagne. Que les pays héréditaires dont l'empi-rcur pouvait dis|M>ser comme du sien ne jK)Uvaient entrer en comiKiraison avec les moindres provinci's de France. Que ce dernier royaume, le plus étendu, le plus al»ondant et le plus puis.sant de t<»us ceux de l'Europe, chaque État considéré à part, avait l'avantage de ne déi)endre de l'avis de «pii (pu* ce .soit, et de se remuer t<»ut entier à la seule volonté de son roi, ce (pli en rendait les mouvements parfaitement .secretu et tout à fait rapides, et celui encore d'étro contigu «l'une mer à l'autre à l'fispagne, et «le plus jar les «leux mers «l'avoir du commerce et une marine, et il'étn' en état «l«* pr«»téger celle d'Espagne, et «le profiter à l'avenir de son uni«»n avec elle jKmr le c<miraerce «les In«l«'s; jwir consé«pient de recueillir des fruits «le cette union bien plus «Mmtinuels, plus

> Di^tr r- RMemM^ d'AllemaKiMoù l'on r^glc U" «ifair. . publiqui*.

ih( (lue lie Sa'nitSimon. 93

grands, plus certains que n'avait pu faire la maison d' Autriche, qui, loin de pouvoir compter mutuellement sur des secours i)réi'is, s'était souvent trouvée embarrassée à faire passer ses simples courriers d'une branche à l'autre, au lieu (jue la France et rEs]iagne, par leur contiguïté, ne faisaient, })0ur toutes ces importantes commodités, qu'une seule et même province, et pouvait agir en tout temps il l'insu de tous ses voisins ; que ces avantages ne se trouvaient bar lancés (pie ])ar ceux de l'acquisition de la Lorraine, commode et importante à la vérité, mais dont la possession n'augmenterait en rien le poids de la France dans les affaires générales, tandis (pi'unie avec l'Espagne, ce royaume serait toujours prépondérant et très supérieur à la plupart des puissances unies en alliance, dont les divers intérêts ne pouvaient rendre ces unions durables comme celui des frères et de la même maison. Que d'ailleurs en se mettant à titre de nécessité au-dessus du scruj)ule de l'occupation de la Lorraine désarmée, démantelée, enclavée comme elle était, ne l'avoir pas était le plus petit inconvénient du monde, puisqu'on s'en saisirait toujours au premier mouvement de guerre, comme on avait fait depuis si longtemps, qu'en ces occasions on n'a{)ercevait pas de différence entre elle et une province du royaume.

A l'égard de Naples, de Sicile et des places de la côte de Toscane, il n'y avait qu'à ouvrir les histoires pour voir combien souvent nos rois en avaient été les maîtres, et avec ces États de celui de Milan, de Gênes et d'autres petits d'Italie, et avec quelle désastreuse et rapide facilité ils les avaient toujours perdus. Que le traité de partage avait été accepté faut de pouvoir espérer mieux dès qu'on

94 y/ninIreB

ne vouhiit \Kis s»' jrtrr uaiis li's ronqiiêt<'s ; niuis (ju'en l'afoepUint c'aurait 6té se tromjnT dr méconnaître l'inimitié de tant d'années de Thabile main i\m Pavait dressé pour nous donner des noms sans nous doinu'r des choses, ou plutôt des choses im|K>ssil>Ies à conserver par leur éloignement et h'ur épuisement, et (jui n«' seraient lK)nnes qu'à consumer notre argent et parUiger nos forces, et à nous tenir dans une contrainte et une brassière j)eri)étuelles. Que ytour le Guipuscoa c'ét;iit un leurre de le prendre pour une clef d'Espagne; (pi'il n'en fallait qu'ajv peler à nous-mêmes (jui avions été plus de trente ans en guerre avec l'Espaj^'iM', et toujours vu état de prendre les places et les j)orts dv cette province, puisque le roi avait bien concjuis celles de Flandre, de la Meuse et du Khin. Mais ([ue la stérilité affreuse d'un vaste pays et la dirticulté des Pyrénées avaient toujours détourné la guerre de ce côté-là, et permis même dans leur plus fort une sorte de commerce entre les deux frontières sous prétexte de tolérance, sans qu'il s'y fût jamais commis aucune hostilité. (Qu'enfin les places de la côte de Toscane seraient tt)UJours en prise du souverain du Milanais, qui ]H)urrait faire ses préparatifs à son aise et en secn^t, tomber dessus subitement et de plain-pied, et s'en être emparé av:int l'arrivée d'un secours par nier qui ne |Hiuvait partir que des ports de Provence. Que, |)our ce qui était du <l;inger d'avoir les rois d'Espagne français jKtur ennemis, comme ceux de la maison d'Autriche, cette identité ne |>ouvait jamais avoir lieu, puistpi'au moins n'étant |kis de cette maison, mais de celle de France, tout ce qui ne serait I>as l'intérêt même d'Esjuigne ne serait jamais le leur,

lia dur de Saint-Simon. 95

commo ail contraire, dès qu'il y aurait identité de maison, il y aurait identité d'intérêts, dont, ])our ne parler maintenant que de l'extérieur, l'abaissement de l'empereur et la diminution du eommerce et de l'accroissement des colonies des Anglais et des Hollandais aux Indes, ferait toujours un tel intérêt commun qu'il dominerait tous les autres. Que pour l'intérieur, il n'y avait (pi'à prendre exemple sur la maison d'Autriche, que rien n'avait pu diviser depuis Charles V, quoique si souvent pleine de Hottes * domestiques. Que le désir de s'étendre en Flandre était un point que le moindre grain de sagesse et de politique ferait toujours céder à tout ce que l'union de deux si puissantes monarchies et si contiguës partout pouvait opérer, qui n'allait à rien moins pour la nôtre qu'à s'enrichir par le commerce des Indes, et pour toutes les deux à donner le branle, le poids et avec le temps le ton à toutes les affaires de l'Europe ; que cet intérêt était si grand et si palpable, et les occasions de division entre les deux rois de même sang si médiocres en eux-mêmes et si anéanties en comparaison de ceux-là, qu'il n'y avait point de division raisonnable à en craindre. Qu'il y avait à espérer que le roi vivrait assez longtemps non-seulement pour l'établir, et Monseigneur après lui, entre ses deux fils, qu'il n'y avait pas moins lieu d'en espérer la continuation entre les deux frères si unis et affermis de longue main dans ces principes, qu'ils feraient passer aux cousins germains, ce qui montrait déjà une longue suite d'années; qu'enfin si le malheur venait assez à surmonter

' Riotte = querelle. •

•Jt) Mémoire»

toute raison |M>nr fairt' naUrr des giifrn's, il fallait toujours «ju'il y *'ftt un roi «rEspaj^ne, ot qu'une }çu«'rre se {Musseniit moins et se terminerait toujours plus aisément et plus heureusenuMit avrc un roi de mêm»' sang qu'avec un étranger, et de la maison d'Autriche.

Après cet exjiosé, le chancelier vint à ce qui regardait la niiituic du trait*!" de partage. Après en avoir remis le fraudulcu-x, le captieux, le dangereux, il ]»rétendit (pu* la fa*^e des choses, entièrement changée du temps auipu*! il avait été signé, mettrait de plein droit le roi en liln-rté, sans |Kiuvoir être accusé de iiian<iut'r di- fui ; cpie par ce traité il ne s'était engagé (pi'à ce qu'il |M>rtait; qu'on n'y trouverait jMjint de stipulatitin d'aucun refus de ce qui serait d(»nné par la volonté du roi d'Kspagne, et volonté pure, sans sollicitation, et même à l'insu du roi, et de ce qui serait offert par le vœu universel de tous les seigneurs et les peuples d'Espagne ; que le premier était arrivé ; ipie le second allait suivre, selon toute api»arence; que le n»fuser contre tout intérêt, coiuiiif il croyait l'avoir démontré, attirerait moins la confiance avec «pii le tniité de |Kirt;ige avait été signé que leur mépris, (pie la iH»rsuasi»>n d'une impuissance <pii les enhardirait A essayer de déiK»uiller bientôt la France de ce qui ne lui avait été donné en distance si éloigné** et île si fâcheuse gartle que jK>ur le lui ôter à la première (M-cxsion ; i-t que. bien loin de dev«'nir la dictatrice «le l'Euroin- par une mo<lération si étnmg»' et que nulle équité no prétextait, la Kninco acquerrait une réputiition de pusillanimité <pii ser.iit attribuée aux d:uigers de la dernièn» giU'rre et à l'i-xténuation qui lui en

BPriif iisf/-i' it nn'illi- d<-viiiiilr lit l.i ris/'i" di- si-s f.iUX

(lu dur (h' Saint-Simon. 97

amis avec bien plus dv raison ([ue Luuis XII et François I'" ne l'avaient été de Ferdinand le Catholique, de Charles V, des papes et des Vénitiens, par leur rare attachement à leur foi et à leurs paroles positives, desquelles ici il n'y a rien (jui puisse être pris en la moindre parité ; enfin qu'il convenait (pi'une si riche succession ne se recueillerait pas sans guerre, mais qu'il fallait lui accorder aussi que l'empereur ne souffrirait pas plus paisiblement l'exécution du traité de partage que celle du testament, que jamais il n'avait voulu y consentir, qu'il avait tout tenté pour s'y opposer, ({u'il n'était occupé qu'à des levées et à des alliances; que guerre pour guerre, il valait mieux la faire à mains garnies et ne se pas montrer à la face de l'univers indignes de la plus haute fortune et la moins imaginée.

Ces deux avis, dont je ne donne ici (^ue le précis, furent beaucoup plus étendus de part et d'autre, et fort disputés par force répliques des deux côtés. Monseigneur, tout noyé qu'il fût dans la graisse et dans l'apathie, parut un autre homme dans tous ces deux conseils, à la grande surprise du roi et des assistants. Quand ce fut à lui à parler, les ripostes finies, il s'expliqua avec force pour l'acceptation du testament, et reprit une partie des meilleures raisons du chancelier. Puis se tournant vers le roi d'un air respectueux, mais ferme, il lui dit qu'après avoir dit son avis comme les autres, il prenait la liberté de lui demander son héritage, puisqu'il était en état de l'accepter; que la monarchie d'Espagne était le bien de la reine sa mère, par conséquent le sien, et pour la tranquillité de l'Europe celui de son second fils, à qui il le cédait de tout son cœur, mais qu'il n'en quitterait pas un seul pouce de terre à nul autre ;

98 Mémoire»

quo s.i (lomando était juste et ronformo à l'honneur du roi, et s\ l'intérêt et à la j^randeiir de sa couronne, et qu'il espérait bien aussi qu'elle ne lui serait pas refusée. Cela «lit d'un visaije enflammé surprit à l'excès. Le roi l'éeouta fort att«Mitivement, puis dit s\ nuuhime de Maintenon : '* Et vous, madame, que dites-vous de tout ceci ? " Elle à fair.' la mofleste; mais enfin pressée et mérae commandée, elle dit deux mots d'un bienséant t'inbarras, puis «'u pru de paniles se mit sur li's louantes de Monseijîiieur, qu'elle craignait et n'aimait puère, ni lui elle, et fut enfin d'avis d'accepter le testament.

Le roi conclut sans s'ouvrir; il dit «pi'il avait \.m\\ bien ouï, et compris tout ce qui avait été «lit «!«• part et «l'autre, qu'il y avait de grandes raisons des «l«*ux côtés, qui* l'affaire méritait bien de «lormir dessus et «ratten«lre vingt-quatre heures ce qui jiourrait venir d'Espagne, et si les Esp;ign«»l3 seraient «lu même avis que leur roi. Il congé«lia le conseil, à qui il ordonna de se retnmver b* b'ndcmain au soir au ménu' lieu, et finit sa journé»', comm»' «m l'a «lit, entre ma<lame «le Maintenon, Torcy, «pi'il tit rester, et Harbésieux, qu'il envoya cher«-her.

Ijc mercredi 10 novembre il arriva plusi«'urs «-ourriers d'Espagne, dont un m- tit que pa.sscr. iK)rtant «les onlres de l'électeur de liavièn* à liruxelles. Un eut |)ar eux tout c^ qui pouvait achever de «léterminer le roi à l'acc«'ptation du test'vment, c'est-à^lire le vœu «les s«'igneurs et des Ijcuples, autant que la brièveté «lu tem|>s le pouvait j^ermettre. De sorte que, tout ayant été lu et discuté chez madame d«' Maintenon au c«)ns«'il «pie le roi. au n-tour «le la cha.ss«', v tint comme la vi-illc il s'v dét»'rmina î\ l'ac-

(/// ilur de Saint-Simon. 99

coptation. Le lemlfinain m.itiii jeudi, le roi, entre son lever et sa messe, doinia aiidience à l'ambassadeur d'Espagne, à hKpielle Monseigneur et Torcy furent présents. L'ambassadeur i)résenta, de la part de la reine et de la junte, une eopie authentique du testament. On n'a pas douti' depuis i^u'en cette audience le roi, sans s'expliquer nettement, n'eût donné de grandes espérances d'acceptation à l'ambassadeur, à la sortie duquel le roi fit entrer, monseigneur le duc de Bourgogne, à qui il confia le secret du parti pris. Le chancelier s'en alla à Paris l'aprèsdînée, et les autres ministres eurent congé jusipi'à Versailles, de manière que personne ne douta ([ue la résolution, quelle qu'elle fût, ne fût prise et arrêtée.

La junte qui fut nommée par le testament pour gouverner en attendant le successeur fut fort courte, et seulement composée de la reine, du cardinal Portocarrero, de don Manuel Arias, gouverneurs du conseil de Castille, du grand int^uisiteur, et pour grands d'Espagne, du comte de Benavente et du comte d'Aguilar. Ceux qui firent faire le testament n'osèrent pas exclure la reine et ne voulurent pas s'y mettre, pour éviter la jalousie. Ils n'étaient pas moins sûrs de leur fait, dès que le choix du successeur serait passé à l'ouverture du testament, ni de la gestion, par la présence du cardinal, du comte de Benavente et d'Arias, dont ils étaient assurés, et duquel la charge que j'aurai ailleurs occasion d'expliquer donnait le plus grand pouvoir, appuyé surtout de l'autorité du cardinal, qui était comme le régent et le chef de la junte, tout le crédit et la puissance de la reine se trouvant anéantis au point qu'elle fut réduite à faire sa cour au

lui) Mémoire»

oanliiKil et A s»'S :iinis et <nie. sous prétexte de sa douleur, elle n'îissista à la junte que iM)ur signer aux premières et plus ini|)ortaiites résolutions, toutes arrêtées sans elle, et «qu'elle s'en retira dans l'ordinaire et le courant, parce qu'elle sentait qu'elle n'y serait que de nombre. Aguilar était riioninu' d'Espagne le ])lus- laid, <pii avait le plus d'esprit, et peut-être encore le j)lus de capacité, mais le plus iM'rtide et le plus méchant. 11 ét;iit si bien connu |HMir tel (pi'il en plaisantait lui-même et cpi'il disait (pi'il serait le plus méchant Immmr d'Kspagne sans son tils. (pli avait joint :\ la laideur île son Auie celle (pie lui-même avait en .son mrps. Mais c'était m môme temps un homme cauteh-ux et qui, voyant le j)arti jifis. \w |>ensa (pi'il sa fortune, j\ jilaire aux maîtres des affaires et à i)réparer le successeur j\ le bien traiter. Ubilla, par son emploi, était encore d'un grand et solide secours au cardinal et à Aria.s.

La suite néces.saire d'une narration si intéressante ne m'a pas permis de l'interrom])re. Maintenant qu'elle est conduite t\ un point de repos, il faut revenir quelque p«'U sur ses p;i.s. Il n'est pas croyable l'étounement qu'eut Blécourt d'une dis|x)8ition si jh'U attendue, et dont on s'était caché de lui autant que du comte d'Harrach. La rage de celui-<i fut extrênu' par la surj»rise, par l'anéantissement du testament en faveur de l'archiduc, sur le«pjel il comptait entièrement, et par l'abandon et l'impuissance où il se trfuiva toml>é tout il coup, et lui et la reine, à rpii il ne resta jvw une créature, ni A lui \\\\ Autrichien qui se l'osât montrer. Hareourt, en ouvrant les déi>ê«'he8 du roi à B.'iyf)nne, demeura interdit ; il sentit bien alore

du i/ur <h' Saint-Simon. 101

que les propositions que rAïuiniute lui uvait faites de la part de la reine étaient de gens clairvoyants, non pas elle, mais lui. ([ui craignaient (|uc les choses ne ])rissent ce tour par le grand intérêt des principaux particuliers et qui, à tout hasard du succès, voulaient faire leur marché. Il eût bien alors redoublé les regrets de son retour et de la défense qu'il reçut d'entrer en rien avec l'Amirante, s'il n'eût habilement su tirer sur le temps et i)rofiter de la protection de madame de Maintenon pour emporter à Bayonne une promesse dont il se mit à hâter l'accomplissement.

La surprise du roi et de ses ministres fut sans pareille. Ni lui ni eux ne pouvaient croire à ce qu'ils lisaient dans la dépêche de Blécourt, et il leur fallut plusieurs jo\irs pour en revenir assez et être en état de délibérer sur une aussi importante matière. Dès que la nouvelle devint publique, elle fit la même impression sur toute la cour. Les ministres étrangers passèrent les nuits à conférer et à méditer sur le parti que le roi i)rendrait et sur les intérêts de leurs maîtres, et gardaient à l'extérieur un grand silence. Le courtisan ne s'occupait qu'à raisonner, et })resque tous allaient à l'acceptation. La manière ne laissa pas d'en être agitée dans les conseils, jusqu'à y raisonner de donner la comédie au monde et de faire disparaître le duc d'Anjou sous la conduite du nonce Gualterio, qui l'emmènerait en Espagne. Je le sus, et je songeai à être de la partie. Mais ce misérable biais fut aussitôt rejeté, par la honte d'accepter à la dérobée tant de couronnes offertes et par la nécessité prompte de lever le masque pour soutenir l'Espagne, trop faible pour être

10*2 Mémoire»

laissée à ses propres forces. Comme on ne parlait d'antre chose que dn parti qu'il y avait à prendre, le roi se divertit un soir dans son cabinet à en «lemander leur avis aux princesses ; elles r6ix)ndirent que c'était d'envoyer promptement M. le duc d'Anjou en Espace, et que c'était le sentiment général, par tout ce qu'elles en entendaient dire à tout !<• monde. "Je suis sûr, leur répliqua le roi, (pie, quelcpie parti (pie je prenne. Ix'aucoup de gens me ('(»ndamneroiit."

C'était le samedi 1.'? novembre. Le lendemain matin dimanche 14, veille du tU'part de Fontainebleau, le roi entretint lonj^emps Torey. (pii avertit en.suite l'ambassadeur d'Kspiifîiie, (pii était demeuré à FonUiinebleau, de se trouver le lendemain au soir à Versailles. Cela se sut et donna un grande éveil. Ijes gens alertes avaient su encore que le vendredi précédent le roi avait |>arlé longtemps à M. le duc d'Anjou en présence de Monseigneur et de mon.seigneur le duc de Bourgogne, ce qui était si extraordinaire (ju'on commençîi à se douter (jue le testament serait accepté. Ce même dimanche, veille du déjKirt, un courrier espagnol du comte d'Harrach jKissa à Kont;iinebleau iilhint à Vienne, vit le roi à son soujK'r, et dit pulv lirpiement qu'on attendait à M;ulrid M. le duc d'Anjou avec beaucoup d'impatience, et ajouta (pi'il y avait quatre grands nommés jH)ur aller au-<levant de lui. Ce prince, à qui on |Kirla du testament, ne réjKmdit que ]>ar sa nH'onnai.ssance |iour le rt)i d'KH|>agne, et se conduisit si uniment rpi'il ne parut jamais (pi'il sût ou se doutât de rien jus(}u'à l'instant de K;i déclaration.

!>• lundi 15 novembre, le rui {>artit de Fontainebleau

du (lue de Saint-Simon. 103

entre neuf et dix heures, u'ayiiut (.huis sou carrosse que monseigneur U' ihie de Bourgogne, nuuhinie hi duchesse de Bourgogne, madame hi princesse de Conti et la dueliesse du Lude, mangea un nu)ment sans en sortir, et arriva à Versailles sur les quatre heui'es. Monseigneur alla dîner d Meudon ])our y demeurer quelques jours, et Monsieur et Madame à Taris. En chemin l'ambassadeur d'Espagne reçut un courrier avec de nouveaux ordres et de nouveaux empressements pour demander M. le duc d'Anjou. La cour se trouva fort grosse à Versailles, que la curiosité y avait rassemblée dès le jour même de l'arrivée du roi.

Le lendemain mardi 16 novembre, le roi, au sortir de son lever, fit entrer l'ambassadeur d'Espagne dans son cabinet, où M. le duc d'Anjou s'était rendu par les derrières. Le roi, le lui montrant, lui dit (pi'il le pouvait saluer comme son roi. Aussitôt il se jeta à genoux à la manière espagnole, et lui fit un assez long compliment en cette langue. Le roi lui dit qu'il ne l'entendait pas encore, et (jue c'était à lui à répondre })Our son petit-fils. Tout aussitôt après, le roi fit, contre toute coutume, ouvrir les deux battants de la porte de son cabinet, et commanda à tout le monde qui était là presque en foule d'entrer, puis, passant majestueusement les yeux sur la nombreuse compagnie : " Messieurs, leur dit-il en montrant le duc d'Anjou, voilà le roi d'Espagne. La naissance l'appelait à cette couronne, le feu roi aussi par son testament, toute la nation l'a souhaité et me l'a demandé instamment; c'était l'ordre du ciel, je l'ai accordé avec plaisir." Et se tournant à son petit-fils: "Soyez bon Espagnol, c'est présentement votre premier devoir ; mais souvenez-vous que vous êtes né Fran-

çais, i>our entn'tonir l'union ontro les deux nations; c'est le moyen de les rendr»' heureuses et de conserver la paix de rEuri)j)t'." Moiitnmt a|»rès du doi^t son jM-tit-Hls à ramba»<sad»'ur: "S'il suit mes conseils, lui dit-il, vous serez ^rand seigneur, et bientôt; il ne Siiurait mieux faire que de suivre vos avis.''

Ce premier brouhaha de cnurtisans i»a.ss<''. 1rs deux autres tils de France arrivèrent, et tous trois s'embnussèrent tendrement et les larmes aux yeux à jdusieurs reprises. Zinzendorf, «-nvoyé île l'empereur, «[ui a depuis fait une ^n^mde fortune à Vi«Mine, avait demandé audienc»* dans l'i^nonince de ce qui se devait passer, et dans la même ij^jonuice attendait en bas dans la salle des amba.ssadeurs fpie l'introducteur le vînt chercher pour donner jiart de la nai.ssance de l'archiduc, petit-tils de rcmpereur. qui mourut bientôt après. Il monta donc sans rien savoir de ee ijui venait d'avoir lieu. Le roi fit p;usser le ntmveau monarque et l'ambassadeur d'Espagne dans ses arrière-cabinets, puis fit entrer Zinzendorf, qui n'apprit qu'en .sortant le fâcheux contre-temps dans lequel il était tomW. Ensuite le roi alla à la mes.se à la tribum*, :\ l'ordinaire, mais le roi d'Espagne avec lui et à sa droite. A la tribune, la mai.son royale, (r'est-à-<lire jus(pi'aux petits-fils de France inclusivement, et non plus, se metUiient à la ningett4' et de suite sur le drap de pied du roi ; et comme là, t\ la différence du prie-Dieu, ils étaient tous appuyés comme lui sur la balustrade couverte du tiipis, il n'y avait que le roi seul (pii eût un carreau ' parnlessus la banquette, et

I currau - couMin cam- pour •'agenouiller.

ih( Jkc (h Saint-Simon. 105

eux tous (5t;iii'ut à genoux sur la hanquetto couverte du niÔMU' ilraj) de pied, et tous sans earreau. Arrivant à la tribune, il ne se trouva que le carreau du roi, (jui le prit et le présenta au roi d'Espagne, lequel n'ayant pas voulu l'accepter, il fut mis il côté, et tous doux entendirent la messe sans carreau. .Mais aju^s il y en eut toujours deux quand ils allèrent à la même messe, ce qui arriva fort souvent.

Revenant de la messe, le roi s'arrêta dans la pièce du lit du grand appartement, et dit au roi d'Espagne que désormais ce serait le sien ; il y coucha dès le même soir, et il y reçut toute la cour, (jui en foule alla lui rendre ses respects. Villequier, premier gentilhomme de la chambre du roi, en survivance du duc d'Aumont, son père, eut ordre de le servir, et le roi lui céda deux de ses cabinets, où on entre de cette pièce, pour s'y tenir lorsqu'il serait en particulier, et ne pas rompre la communication des deux ailes qui n'est que par ce grand appartement.

Dès le même jour on sut (jue le roi d'Espagne partirait le 1" décembre ; qu'il serait accompagné des deux princes ses frères, qui demandèrent d'aller jusqu'à la frontière ; que M. de Beauvilliers aurait l'autorité dans tout le voyage sur les princes et les courtisans, et le commandement seul sur les gardes, les troupes, les officiers et la suite, et qu'il réglerait, disposerait seul de toutes choses. Le maréchal duc de Noailles lui fut joint, non pour se mêler ni ordonner de quoi que ce soit en sa présence, quoique maréchal de France et capitaine des gardes du corps, mais pour le suppléer en tout en cas de maladie ou d'absence du lieu où seraient les princes. Toute la jeunesse de la cour, de

106 Mémoirei

l'âge A jK'u i)rès dos ])rinoes, «nit |)«Tinissi(tn di' fain* le voycOge, et beaucoui) y allèrent nu l'utu- mx ou dans les carrosses de suite. Cent vingt gardes sous Vandreuil, lieutenant, et Montesson, enseigne, avec des exempts, furent conimandés pour les suivre, et MM. de Beauvilliera et de Noailles eurent chacun TiO.ooo livres jM)ur liiir voyage.

Monseigneur, qui savait l'heure que le roi s'était r«^'gl«ft' \K)UT la déclaration du roi d'Espagne, l'apprit à ceux «jui étaient il Meudon; et Alonsieur, qui en eut le secret en partant de Fontainebleau, se mit soui sa j)endule dans l'impatience de l'annoncer, et (luelques minutes avant l'heure ne put s'empêcher de dire à .sa cour qu'elle allait apprendre une grande nouvelle, qu'il leur dit dès que l'aiguille arrivée sur l'heure le lui {ierniit. l>ès le vendredi précédent, monseigneur le duc de Bourgogne, M. le duc d'Anj(»u et l'ambassadeur d'Kspagne le surent, et en gardèrent si bien le secret qu'il n'en transpira rit-n à leur air ni à leurs manières. Madame la duchesse de Bourgogne le sut en arrivant de Fontainebleau, et M. le duc de Berrj' le lundi matin. Leur joie fut extrême, quoique mêlée de l'amertume de se séparer ; ils étaient tendrement unis, et si la vivacité et l'enfance excitaient quelquefois de petites rioUes entre le premier et le troisième, c'était toujours le second, naturellement sage, froid et réservé, (jui les raccommodait.

Aussitôt après la déclaration, le roi la manda par le premier écuyer au roi et à la reine d'Angleterre. L'aprèsdlnéo le roi d'Esp;igne alla voir Monseigneur à Meudon, qui le reçtit à la i)ortièn' et le conduisit de même. Il le fit toujours passer devant lui {>artout, et lui donna du la

du duc de Saint-Simon. 107

mixjesté ; en public ils demeurèrent debout. Monseigneur parut hors de lui df joie. 11 lépétiiit souvent que jamais homme ne s'était trouvé comme lui en état de dire : Le roi m(.)n père, et le roi mon fils. S'il avait connu la prophétie qui dès sa naissance avait dit de lui : Fils de roi, père de roi, et jamais roi ; que tout le monde avait ouï réi)éter mille fois, je pense que, quelque vaines que soient ces prophéties, il ne s'en serait pas tant réjoui. Depuis cette déclaration, le roi d'Espagne fut traité comme le roi d'Angleterre. 11 avait à souper un fauteuil et son cadenas à la droite du roi, Monseigneur et le reste de la famille royale des ployants au bout, et au retour de la table à l'ordinaire, i)Our boire, une soucoupe et un verre couvert, et l'essai ' comme pour le roi. Ils ne se voyaient en public qu'à la chapelle, et pour y aller et en revenir, et à souper, au sortir duquel le roi le conduisait jusqu'à la porte de la galerie. Il vit le roi et la reine d'Angleterre à Versailles et à Saint-Germain, et ils se traitèrent comme le roi et le roi d'Angleterre en tout, mais les trois rois ne se trouvèrent jamais nulle part tous trois ensemble. Dans le particulier, c'est-à-dire dans les cabinets et chez madame de Maintenon, il vivait en duc d'Anjou avec le roi qui, au premier souper, se tourna à l'ambassadeur d'Espagne, et lui dit (^u'il croyait encore que tout ceci était un songe. Il ne vit qu'une fois madame la duchesse de Bourgogne et messeigneurs ses frères, en cérémonie, chez lui et chez eux. La visite se passa comme la première du roi d'Angleterre, et de même avec Monsieur et Madame, qu'il alla voir à Paris. Quand il sortait ou ren-

' essai — action de déguster les mets av.ant que le roi ou les princes y touchent.

108 Mémoire»

trait, la garde battait aux chumps: vu un iiiDt toutt- ^pilit^ avec le roi. Lursque, allant ou venant ih* la messe, ils passaient ensmible le jjrantl ajtpartenient, le roi ])renait la droite, et à la dernièn' piôet- la quittait au roi (rE.spajfii<*. parr»> qu'alors il n'étiiit jilus dans son appartement. Les suirs il les passait chez madame de Maintenon, dans des pièces séparées de celles où elle était avrc le roi, et là il jouait il toutes sortes de jeu-\, et le plus ordinairement à courre comme des enfants avec messeigneurs ses frères, matlame la duchesse de Bourgogne, qui s'occupait fort de l'amuser, et ce jM'tit nouibrr di* ilamcs à qui cet accès était j>erniis.

Le nonci- »'t l'ambassadeur de Venise, un moment après la déclaration, fendirent la presse et allèn'Ut témoigner leur joie au roi et au nouveau roi, ce cpii fut extrêmement remarqué. Les autres ministres étrangers se tinrent sur la réserve assez embarrassés; mais l'état de Zinz»"ndorf. qui demeura quelque temps dans le salon au sortir de son audienc»', fut une chose tout à fait singulière et curieuse. Je pense (pi'il eût at heté cher un mot d'avis à temps d'être demeuré à Paris. Bientôt après l'ambassadeur de Savoie et tous les ministres des princes d'Italie vinrent .saluer et féliciter le roi d'Espagne.

I>e mercredi 17 novembre, Ilareourt fut détdaré »luc héréditaire et amb;is.sadeur en Espagne, avec ordre d'attt'udre le roi d'Espagne à BaytMjne et de riu'conqKigner à .Nhulrifi. Tallanl étiiit encore à Versailles sur .son déiuirt |»our retourner à Londres, où le roi d'Angleterre étiiit arrivé de Hollande. C'éUiit l'homme du monde le pUis nmgé d'ambition et de {mlitique. II fut si outré de voir

lia duc lit' Siiint-tSimon. 109

sou truite tU' i)artage renversé, et llurcuurt duc héréditaire, qu'il en pensa perdre l'esprit. On le voyait des fenêtres du château se promener tout seul dans les jardins, sur les l)arterres, les bras en croix sur sa poitrine, son chapeau sur les yeux, parlant tout seul et gesticulant parfois comme un possédé. 11 avait voulu, comme nous l'avons vu, se donner riiouneur du traité de partage, comme Harcourt laissait croire tant (pi'il pouvait (jue le testament était son ouvrage, dont il n'avait jamais su un mot que par l'ouverture de la dépêche du roi à Bayonne comme je l'ai raconté, ni ïallard n'avait eu il'autre part au traité de partage que la signature. Dans cet état de rage, ce dernier, arrivant chez ïorcy pour dîner, trouva qu'on était à table, et perçant dans une autre ])ièce sans dire mot, y jeta son chapeau et sa perruque sur des sièges, et se mit à déclamer tout haut et tout seul sur l'utilité du traité de partage, les dangers de l'acceptation du testament, le bonheur d'Harcourt, qui sans y avoir rien fait lui enlevait sa récom])ense. Tout cela fut accompagné de tant de dépit, de jalousie, mais surtout de grimaces et de postures si étranges, qu'à la fin il fut ramené à lui-même ])ar un éclat de rire dont le grand bruit le fit soudainement retourner en tressaillant, et il vit alors .sept ou huit personnes à table, environnées de valets, qui mangeaient dans la même pièce, et qui s'étant prolongé le plus qu'ils avaient pu le plaisir de l'entendre, et celui de le voir par la glace vers hupielle il était tourné debout à la cheminée, n'avaient pu y tenir plus longtemjjs, et avaient tous à la fois laissé échapper vr grand éclat de rire. On peut juger de ce que devint Tallard à ce réveil, et tous les contes qui en coururent par Versailles.

11'» Mémoire»

L«' v«'n(lr»'<li l'J iioviMiiliri-, li- roi d'KspjifnH' prit le grand deuil. Villequier dans h's appartements, et ailleurs un lieutenant d»'s j,';irdt's, portèrent la cpieue d»« son nianti-au. l)«'ux j«)urs après, le roi le j)rit en violet à l'ordinaire et dnipa ainsi «pie (■•mix <pii drapent avec lui. Le lundi 'l'2, on eut des lettres d»' l'électrur de Haviùn'. t\*- Hrux«'lles, jmmi;reconnaître le roi d'Espajjjne. Il le tit pro«lanier parmi les Te Deiim, les illuminations et les réjouis.sanccs, et nomma le manpiis de lieilmar, mestre de camj) g^'-n^-ral «les l'ays- Has, peur venir iei de sa part. Le même jour, le parlement en corps et en toIh's rouges, mais sans fourrures ni mortiers,' vint saluer le roi d'Espagne. Le premier président le harangua, ensuite la chambre des eomjites et les autres cours, conduites par le grand maître des cérémonies. Le roi d'Espagne ne se leva \}oiut «le son fauU'uil |)our jnus un de ces corps, mais il demeura toujours découvert. \a' mercredi 24, le roi alla i\ Marly juscpi'au .samedi suivant ; le roi d'Espagne fut du voyage. Tout s'y p;ussa comme i\ V«'rsailles, exe«']>té «pi'il fut davantage parmi tout Ir monde dans le salou. Il mangea toujours :\ la t;il)le du roi, tlan.s un fauteuil à sa droite.

L'and)a.s.sadeur de Hollande, contre tout usage des ministres étrangi'rs, alla par h-s derrières clu'Z Torcy se plaindre amèrement de l'aci'ejttîition ilu testament, de la part de si'S maîtres. L'ambassadeur d'Espagne y amena le manpiis de Bedmar, que le roi vit longtem|)8 seul dans .son «-abinet. Le prince de Chimay et qu«dques autres ËsiKignols et Flamands (lui les accomiKignaient saluèrent

' Mortier, «ortf do Ixinnct que portaient Ici pr<<iiic]rnU i\v muni »lc juttice.

dn ih(c de Saint-Simon. 111

aussi les iK-ux n)is ; le Nôtri' ' les [noiueiiii dans les jardins et leur en lit les honneurs en présenee du roi d'Esj»agiu\ Ils turent surpris de ce ([ue le roi lit à l'ordinaire (-ouvrir tout le monde et eux-niênu's ; il s'en aperçut, et leur dit (jue jamais on ne se eouvrait devant lui, mais qu'aux promenades il ne voulait pas que personne s'enrhumât.

Le dimanehe 28, l'ambassadeur d'Espagne apporta au roi des lettres de M. de Vaiulemont, gouverneur du Milanais, qui y avait fait prpclamer le roi d'Espagne avec les mêmes démonstrations de joie qu'à Bruxelles, et qui donnait les mêmes assurances de fidélité. Bedmar retourna en France après avoir encore entretenu le roi, auquel il plut fort. Les courriers d'Espagne pleuvaient, avec des remercîments et des joies non pareilles dans les lettres de la junte. Le 1" décembre, le chancelier, à la tête du conseil en corps, alla prendre congé du roi d'Espagne, mais sans harangue, l'usage du conseil étant de ne haranguer pas même le roi. Le lundi 2, le roi d'Espagne fit grand d'Espagne de la première classe le marquis de Castel-dos-Rios, ambassadeur d'Espagne, et prit sans cérémonie la Toison d'or, conservant l'ordre du Saint- Esprit, qui, par ses statuts, est compatible avec cet ordre et celui de la Jarretière seulement. Il la porta avec un nd)an noir cordonné tu attendant d'en recevoir le collier en Espagne par le plus ancien chevalier. La manière de porter la Toison a fort varié, et est maintenant fixée au ruban rouge onde au cou. D'abord ce fut pour tous les jours un petit collier léger sur le luodèle de celui des

^ \x Nôtre, dessinateur fie jardins (1613-1700), créa les parcs de Versailles, de Trianon, et le jardin dt's Tiiiliries.

112 Mémoire»

jours (le céréinonio ; il d^^'^-n^T.i on chaîne <»nlinairp. piiia se mit à la lMmt4innièn> |>ar cuiunuMlit^. Un rulKin Kiiccétla à la chaîne, soit au cou, soit À la lM>utonnièrc, et couune il n'^Uiit pas de l'institution, la couleur en fut imliffén-nte ; enfin la noire ]>rév:Uut par l'exemple et le nombre des chevaliers f^rave» et âjîéa. juscpi'à fe (|u<' r^le«'teur de Bavière, «f-tant devi-nu ^'ouverneur d<'s l'ays-Hxs, pr^'féra le rouRc fouime il'un plus ancien usajje et plus |Kirant. A son exemple, tous les ch«'valiers de la Tttison des l'ayslias et d'AllemafîUe prirent !«• iuIkui roupc onil<'', et le mi d'Esjagne le prit de mônu» bientôt aprtVs l'avoir jnirté en noir, et personne de]>uis ne l'a plus |K>rt/> autrement, ni i\ la lH)ut(»nnière. <pic jMnir la chasse.

La niaisnn royale, les princes et princes.ses du s;ing, toute la cour, le nonce, les amlxussadeurs de Venis*» et de Savoie, les ministn>s des princes d'Italie, prirent congé du roi d'Espa^n>«S 41" "«^ *^t au«une visit** d'atlieu. I/C roi donna aux princes ses petitvfils vingt et une Ijourses de KMH) louis chacune, |>our leur iKX'he et leurs menus plaisirs iniidant le voyage, et beaucoup d'argent d'ailleurs pour les liW'nilit/'S.

Enfin le samedi 4 décembre, h* roi d'Espagne alla che^ le roi avant aucune entré»', <f y n\sta longt«'miw seul, puis descenclit chez Monsei^înt-ur, avec ipii il fut aussi seul l«ingtem|»s. Tous entendirent la messe ensembb' à la tribune; la foule des courtisans était incroyable. Au sortir tle la messe ils montèrent tout de suite en carrosse, madame la duche.sse de Hourgogne entre h's deux rt»is au fond, M«»nseigneur au «levant entn- mes.seigneurs se?» autr«>s deux fils, Monsieur à une portièn* et Madame à l'autre.

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envivonnt's eu pDinpi.' tli' beaucoup plus do gardi-s (pi'à rorcliiiaiif, des gendarmes et des chevau-légers ; tout le chemin jusqu'il Sceaux jonché de carrosses et de peuple, et Sceaux, où ils arrivèrent un peu après midi, plein de dames et de courtisans, gardé par les deux compagnies de mousquetaires. Dès qu'ils eurent mis pied à terre, le roi traversa tout l'appartement bas, entra seul dans la dernière pièce avec le roi d'Espagne, et Ht demeurer tout le monde dans le salon. Un quart d'heure ai)rès il appela Monseigneur, ([ui était resté aussi dans le salon, et quelque temps après l'ambassadeur d'Espagne, qui [irit là congé du roi son maître. Un moment ai)rès il fit entrer ensemble Monseigneur et madame la duchesse de Bourgogne, M. le duc de Berry, Monsieur et Madame, et, après un court intervalle, les princes et les princesses du sang. La porte était ouverte à deux battants, et du salon on les voyait tous pleurer avec amertume. Le roi dit au roi d'Espagne, en lui présentant ces princes : " Voici les princes de mon sang et du vôtre ; les deux nations i)résentement ne doivent plus se regarder que comme une même nation ; elles doivent avoir les mêmes intérêts ; ainsi je souhaite que ces princes soient attachés à vous comme à moi, vous ne sauriez avoir d'amis jibis fidèles ni plus assurés." Tout cela dura bien une heure et demie. A la tin il fallut se séparer. Le roi conduisit le roi d'Espagne jusqu'au bout de l'appartement, et l'embrassa à plusieurs reprises et le tenant longtemps dans ses bras, Monseigneur de même. Le spectacle fut extrêmement touchant.

Le roi rentra quelque temps pour se remettre. Monseigneur monta seul en calèche et s'en alla à Meudon,

1 1 \ Mémoirf»

»'t U* roi d'EsnafîUP avec inpss»'i);neur8 soa frèiv« ot M. d*» Noailles dans son carrosse \>o\\t all«»r rourluT A Chartres. Le roi se prt>mena ensuit»* pu calèche avec madame hi duchesse de Hourgopne, Monsieur et Madame, puis ils retournènMit tous à Versailles. I)»\sgranj;»'s, maltn* tles cérémonies, et Noblct. \u\ di-s premiers commis de Torey, pour servir de secrétain», suivirent au voyage. Louville, de (pii j'ai souvent ]>arlé. Montriel et Valouse jxMir écuyers. Hersent pour pn-niuT valet de garde-roU', et I*»r<M'he |)our premier val«t d»' <li:inil>ri', suivirent |K»ur demeurer en ËS])agn<>, avei' (juelques menus domestiques de chambre et de g:ir<le-rolje, et «pielques gens jMiur la l»ouclie et de médecine.

.M. df Hcauvilliers. «pii se crevait de quincjuina jxnir arrêter une lièvre o])iniAtre, mena mailame s;i femme, à i|ui mesdames de C'heverny et «le liasilly tinn-nt compagnie. Le roi voulut absolument <iu'il .se mit en clicmin et «pi'il t Achat de faire le voyage. 11 l'entretint longt(>m]>s le lundi matin avant que jK^rsonne fût entré ni lui sorti du lit : d'où M. de Hcauvillicrs montii tout de suite en carrosse |K>ur aller coucher A Et;uni)e8 ««t joindre le roi d'KsjKigne le lendemain A Orléans. Ijaissons-les aller, et iidmirons la Providence qui se joue des jxMi.sées des hommes et dispose lie» États. Qu'auraient dit Ferdinand et Isalielle, Charles V et Philip])» n, (pli ont voulu envahir la France A tant de difTén-nU's reprises, qui ont été si ai*cusés d'aspirer A la mtinarchie universelle, et PhilipjH' IV même avec toutes ses précautions au mariage du rui et A la paix des Pyrénées, de voir un hls «le France devenir r«»i d'ICspagne par le testament du dernier de leur saug en Ëfl|MigneY et par

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le vœu univorsol dv tous les Espagnols, sans dessein, sans intrigue, sans une amorce tirée de notre part, et à l'insu du roi, à son extrême surprise et de tous ses ministres, et qui n'eut que Tembarass de se déterminer et la peine d'accepter? Que de grandes et sages réflexions à faire, mais qui ne seraient pas en place dans ces Mémoires ! Cependant on avait ajipris que la nouvelle de l'acceptation du testament avait causé à Madrid la plus extrême joie, aux acclamations de laquelle le nouveau roi, Philippe V, avait été proclamé à Madrid, où les seigneurs, les bourgeois et le peuple donnaient tous les jours quelque marque nouvelle de leur haine pour les Allemands et pour la reine que presque tout son service avait abandonnée, et à qui on refusait les choses les plus ordinaires de son entretien. On apprit par un autre courrier de Naples dépêché par le duc de Medina-Cceli, vice-roi, que le roi d'Espagne y avait été reconnu et proclamé avec la même joie ; il le fut de même en Sicile et en Sardaigne.

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