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L'ÉTAT D'ESPRIT QU'IL FAUT

accepteraient l'humiliation de lu Serbie, et, par là même, s'humilieraient, ils se sont trompés.

Quand ils ont décidé la guerre, ils ont cru :

r Que l'Angleterre s'en désintéresserait ou à peu près ; ils se sont trompés ;

.2" Que l'Italie, bon gré, mal gré, marcherait avec eux; ils se sont trompés ;

3° Que la Belgique, après quelque semblant de résistance pro forma, les laisserait passer, ils se sont trompés.

Ils ont cru, dit-on, qu'ils attireraient le Japon dans leur alliance, et même on raconte que l'empereur Guillaume daigna écrire au mikado une lettre séductrice. Je ne sais pas ce qu'il faut en croire; mais certainement ils n'ont pas prévu l'étonnant billet par lequel le Japon leur donna « le conseil » d'évacuer dans un délai très court Kiao-Tchéou, cette forteresse avancée de la Kultur. Très pénible assurément fut à l'empereur d'Occident, qui un jour invita l'Europe à se coaliser contre le péril jaune, cette gifle de la main jaune.

Or ces erreurs et ce défaut de prévoir sont graves. Ils révèlent chez nos ennemis une grande médiocrité de la faculté de discernement, la méconnaissance et le dédain d'autrui, causes énergiques de sottises, de mécomptes et de désastres.

Ils ont cru, ils ont annoncé, comme la chose du monde la plus certaine, comme chose faite, qu'ils casseraient les reins à la France en un tour de main, et qu'ensuite ils jetteraient hors d'Europe l'asiatique Russie.

Le jour de leur entrée à Paris n'était pas exacte-

meiit fixé; ils se donnaient iin « battement » de quelques vingt-quatre heures; mais certainement, avant la lin d'août, ils seraient devant la Ville. Ils célébreraient la fête du bombardement, une fête colossale : les forts écrasés en un clin d'œil, Notre- Dame en miettes, partout le fracas, l'incendie, la mort. M. le préfet de la Seine, et M. le préfet de police sortiraient de la Ville, précédés du drapeau blanc. La capitulation signée, viendrait non plus une visite furtive comme en 1871, mais la pleine entrée triomphale et l'occupation : Guillaume II à l'Elysée, le chancelier Bethmann au Palais-Bourbon, le général allemand gouverneur de Paris aux Invalides, près du tombeau de l'Empereur; des soldats dans toutes les casernes et tous les postes, et les officiers battant du bruit de leurs sabres les trottoirs du boulevard — toute la grande soûlerie d'orgueil, si ardemment rêvée. Puis Paris serait traité en otage. Ils voulaient, paraît-il, le diviseren quartiers, avertir notre gouvernement que, s'il n'avait pas, tel jour, accepté des préliminaires de paix, un quartier sauterait; un autre ensuite, après un nouveau délai; et ainsi de suite. Or nous savons maintenant à n'en pas douter qu'ils étaient très capables de détruire Paris : « Quelque chose, disait un de leurs ancêtres germains — Alaric, je crois, — me pousse à brûler Bome. »

Or ils se sont approchés de Paris, puis détournés; puis ils ont reculé; sur l'immense ligne de notre front, chaque jour ou presque, ils attaquent, et quelquefois par de grands efforts très meurtriers, et ils n'ont pas fait un pas en avant ; ils en ont fait

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plus d'un en arrière. Ce n'est plus la grande ruée; c'est la défensive derrière des haies de fer, dans des fossés. Comme la diplomatie allemande, la stratégie allemande s'est trompée : ni Paris, ni Nancy, ni Calais, ni Varsovie.

Or il aurait fallu faire très vite. « Nous sommes obligés de faire très vite, » a dit. le chancelier de l'Empire, et, quand on lui objectait de vulgaires raisons de droit, il répétait : « Mais je vous ai déjà dit qu'il faut que nous allions très vite. » Les militaires étaient du même avis ; ils voulaient la guerre courte et bonne. Par bonne, ils entendaient atroce. Ils disaient : « Nous voulons la guerre atroce, pour qu'elle soit courte. Courte, elle sera moins malfaisante. » Ils disaient : « Nous serons barbares par humanité. » Mais, de la guerre courte, ils eussent tiré un autre bénéfice. Supposez la guerre finie après quelques semaines : l'Europe et le monde s'étonnaient et s'apeuraient ; l'étonnement et la peur les induisaient à l'admiration, et l'Allemagne, décidément invincible, humait la fumée des encensoirs d'Europe et d'autres lieux.

Donc ils ont fait la guerre la plus cruelle que l'on pût imaginer; pourtant la guerre dure, et elle n'est pas près de finir; eux-mêmes en conviennent à présent. Et le catalogue de leurs crimes s'allonge, s'allonge toujours; il est illustré par des vues de ruines lamentables à faire pleurer toute l'humanité. Il circule en Europe, en Amérique, partout; il y provoque l'indignation, même l'horreur.

bO — ErtNEST LAVrSSE

Oh oui ! Il aurait fallu faire vite.

Si Ton avait fait vite, on n'eût pas été obligé de plaider sa cause, de donner ses raisons. Une raison unique eût été donnée après la victoire prompte ; le quia nominor leo. Mais il a fallu renoncer à l'espoir de la victoire prompte, s'inquiéter de l'opinion d'autrui, parler. Et ils ont parlé.

Ils ont parlé impayablement. De quel poids d'or n'aurions-nous pas payé le manifeste des intellectuels et les déclarations complémentaires du professeur Ostwald et celles du professeur Lasson? Je me souviens qu'au temps du boulangisme, pour avertir le général qu'il était imprudent et maladroit en ses propos,- on chantait :

« Ne parle pas, Ernest, je t'en supplie! »

Il nous faut chanter aujourd'hui :

« Ne te tais pas, Lasson, je t'en supplie; Je t'en supplie, Ostwald, ne te tais pas'. »

Ces hommes et d'autres encore, à peu près tous les Allemands parleurs, révèlent l'Allemagne avec une impudeur excusable seulement par un état d'innocence semblable à celui de nos premiers parents, qui, avant de commettre le péché originel, ne s'offusquaient point de leur nudité. Ces instituteurs de l'Allemagne disent, parodiant le mot de l'Eternel : « Nous sommes ceux qui sont. » Ils disent : « En nous est la vie absolue ; chez vous autres tous, elle n'est que relative. Chacun de vous a bien quelques raisons de vivre, des raisons éparses et faibles et qui vont s'affaiblissant ; vos existences ne prendront

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valeur que subordonnées à la nôtre, organisées par nous, car nous sommes les or'ganisatetirs de l'humanité. » Ils ajoutent pour nous séduire, et toujours avec l'audace de l'état d'innocence : « Voyez comme nous sommes beaux ! » Et ils étalent leurs beautés opulentes.

Ils nous promettent une vie nouvelle et bienheureuse. Ils prendront la peine de penser pour nous; ils nous diront la part qu'ils nous réservent du commun travail. Ils nous dispenseront du port d'armes, trop lourd à nos épaules fatiguées; la communauté organisée, ils se chargeront de la défendre contre les Barbares, c'est-à-dire contre les Slaves et les Jaunes ; ils aboliront ainsi le militarisme des autres, et le bienfait sera grand. Aussi une juste rémunération leur estelle due ; d'ailleurs elle ne sera que la satisfaction de leurs besoins. Ils disent : « Nous avons besoin du minerai de Lorraine, des vignes de Champagne; nous avons besoin de la Belgique ; nous avons besoin des colonies ; nous avons besoin de la route des Indes ; nous avons besoin de tout. »

Le monde les écoute ; il entend cette révélation prodigieuse de l'Allemagne par elle-même. Il n'en a point cru ses oreilles d'abord ; mais les révélateurs ont insisté ; il a fallu les croire. Nous devons à l'Allemagne cette justice qu'elle ne prend pas les gens en traîtresse.

Mais c'est pourquoi toutes les nations se- détournent d'elle. Telle et telle viendront-elles vers nous? Les chancelleries en délibèrent; mais on peut prévoir avec certitude qu'aucune n'ira vers l'Allemagne. Aucune nation qui a pour elle-même quelque res-

pect, qui a le moindre sentiment de pudeur, ne se salira au contact des sectaires de la guerre atroce. Toutes savent, d'ailleurs, que la récompense de leur collaboration aux forfaits serait une servitude plus ou moins déguisée. L'Allemagne ne peut avoir d'autre alliée que la Turquie bnrbare et déjà asservie.

Nous, de notre côté, nous, nous révélons la France,

L'ennemi avait préparé la guerre incomparablement mieux que nous; son armement était la perfection même; en même temps que cette supériorité, ils avaient celle du nombre.

Le sentiment prêché et reprêché des devoirs envers la patrie, l'habitude innée de l'obéissance, le respect congénital de la hiérarchie sociale dans les hauts de laquelle l'officier se pavane, et enfin la foi en l'assistance d'un Dieu, spécial ami et protecteur de l'Allemagne, réglementairement invoqué par des prières et par des chants, lui composent une discipline bien agencée, solide, « organisée ».

Dans notre armée, le sentiment religieux demeure individuel ; il n'a pas, pour s'exprimer, des moments marqués ; ils ne chantent pas en chœur : il ne se rappelle pas à l'attention des âmes indifférentes; il ne crée pas ces émotions collectives qui sont très puissantes aux heures de tristesse ou de péril mortel. Enfm les croyants français demandent à Dieu, il est vrai, de protéger la France et de la préférer aux autres nations ; mais ils ne prétendent pas l'accaparer dans une intimité jalouse. Ils ne l'appellent pas « mon vieux » ; ils ne tutoient pas l'Eternel.

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.Nous ne iijiissoiis pas dociles, m rcspccliKMix ; iioli'o aiilKiiu' hHM'arcliic sociale est cci'oulcc; la liicrarcliic politique a poi-du loulo auturilé; aucun ordre nouveau n'appciraîi clairement. Nous ne sommes [)as iMic naliou ((organisée». — Quelles tâches api-ès la Liiierre, et comme elles seront dit'liciles! —

\(»ilà bien des raisons d'infériorité; alors com- UKMit se fail-il que nous ne soyons pas vaincus?

Sans doute, parce* que nous ne combattons pas seuls, parce que nous avons de bons et vaillants alliés; mais aussi, nous pouvons le dire, et [)ersonne à [teu près ne nous contredira, parce que nous sommes ('(uiime nous sommes.

L'àme l'rançaise aime pieusement la terre des ancêtres; elle a le sentiment de l'honneur natioluil; elle est passionnée de justice; elle n'est point ég'oïste ; elle est capable d'admirer l'étranger et de se déprécier par comparaison; elle est vive et prompte à l'émotion exagérée, mais sensée, fine; une de ses joies est de rire du ridicule.

Or, entre les nations, une s'est levée, étrange, monstrueuse, casquée, portant lunettes, myope et presbyte à la fois, qui voit mal ce qu'elle a devant les pieds, et qui embrasse le monde d'un regard d'orgueil, insolente et riant gros. Et la France s'est demandé en souriant : « Qu'est-ce que c V^st que ces gens-là ? » Mais ces gens-là ne reconnaissent qu'à eux seuls la diii'uité humaine; ils s'esclaffent de leur gros rire devant l'idée de justice : ils violent toutes les lois de l'humanité civilisée; ils envahissent la terre de nos ancêtres; et leur barbarie évoque, du lointain passé, le souvenir d'Attila. Oh alors! la

France a suspendu son sourire. Sérieuse, elle a mesuré son péril et le péril de l'humanité ; elle a pris sa résolution ; à l'instant, se sont réveillées, brillantes et fortes, ses vieilles vertus de guerre. Et c'est bien l'âme française toute entière, de tous points opposée à l'Ame allemande, et pleinement révélétî par notre peuple en armes, qui arrête l'invasion, la refoule, la vaincra.

Ne nous dissimulons pas la grandeur de l'effort qui reste à faire, ni la puissance de l'ennemi, ni son courage. Méfions-nous des manchettes trompeuses : que voulez-vous que lassent des manchettes, sinon d'annoncer des victoires? Ne nous dissimulons pas le péril qui demeure, la possibilité d'accidents très graves. Prévoyons des heures noires où il nous faudra faire appel à notre foi et à toutes nos raisons d'espérance. Ces raisons, elles sont si fortes, si claires, qu'elles nous permettent de contemjDler, par delà les possibles heures noires, la vision de peuples, affranchis d'un perpétuel état de crainte, recouvrant la respiration libre, et parmi lesquels la France, depuis un demi-siècle déprimée, déchue aux regards d'autrui et à ses propres regards, reprendra son rang plus haut que jamais.

L'histoire de la Prusse ne ressemble à nueune autre histoire. Pendant ses premiers siècles, aucun lien loo-iquo n'y rattache les événements les uns aux autres; on n'y aperçoit pas de relations de causes à effets; c'est une histoire toute en accidents. Des hasards la transportent d'un point à un autre en Allemagne, hors d'Allemagne, et il faut faire, pour la suivre, des bonds dans l'espace. Arrivé aux nouveaux endroits il faut, pour les bien faire connaître, recourir à l'histoire antérieure et bondir dans le temps. C'est pourquoi, au moment d'entreprendre un résumé — en quelques pages — de l'histoire de la Prusse depuis son origine jusqu'au jour où elle devient une grande puissance, je ne puis m'empêcher d'exhorter le lecteur à l'attention et à la patience.

Notre point de départ dans le temps est le xi® siècle, et, dans l'espace, une colline au sud de l'actuel

1. Revue de Paris du 15 février 191b. Il m'a paru utile, dans les circonstances présentes, d'extraire ce résumé de livres autrefois publiés : Etude sur l'une des origines de la monarchie prussienne ou la Marche de Brandebourg sous la dynastie ascanienne, Etudes sur l'histoire de Prusse, la Jeunesse du Grand Frédéric, le Grand Frédéric avant l'avènement.

royaume de Wurtemberg, entre le haut Neckar et le haut n.nuihc. Sur cette colline s'élève le château de Uohenzollern, bâti au xi" siècle, plusieurs fois détruit et reconstruit, entièrement restauré, au milieu du siècle dernier, par le romantique roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV. D'autres hauteurs voisines, qui bossellent la plaine, portent les ruines de châteaux d'autrefois. Ce pays souabe est pittoresqiie, de par la nature et de par l'histoire, pays de chevaliers, de villes énergiques et de poètes.

Vers la (in du xu'' siècle, un Frédéric Hohenzollern devint buri;rave de Nuremberii', c'est-à-dire comte du château que l'empereur possédait en cette ville impériale. Le burgrave administrait les biens de l'empire situés en Franconie ; il était un personnage, et l'arrivée à Nuremberg de ce Frédéric marque le premier avancement de la famille sur le chemin de la fortune.

Trois cents ans ont passé; en 1417, le huitième successeur de ce Frédéric devint margrave de Brandebourg. Pour comprendre ces deux mots, un retour au passé est nécessaire.

L'Allemagne du xu" siècle s'arrêtait, au nord-est, à la rive de l'Elbe; le pays à l'est de ce fleuve était habité par des peuples slaves. Aux con-fins de l'Allemagne et de la Slavie s'échelonnaient des comtés allemands d'une sorte particulière, qu'on appelait comtés de la marche, c'est-à-dire comtés de la frontière. Le comte d'une marche, le Markgraf, avait pour office de défendre contre l'ennemi le territoire

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allemand, et aussi d'attaquer cet ennemi, de le refouler, de reculer la frontière allemande. Un margrave était, par métier, soldat et conquérant.

Une des marches des bords de l'Elbe s'appelait la marche du Nord. En l'année 1134, un seigneur du pays d'Anhalt, Albert l'Ours, en devint le margrave ; il conquit le pays de Brandebourg, entre l'Elbe et roder, ainsi nommé de Brannybor, qui en était la capitale. A l'est de Brannybor, un petit endroit imperceptible s'appelait Berlin; quelques pêcheurs de la Sprée y habitaient des huttes misérables.

Les successeurs d'Albert franchirent l'Oder, s'acheminant vers la Vistule. Cette dynastie d'Anhalt fit donc vaillamment le métier de soldat et de conquérant; mais elle s'éteignit dans la première moitié du xiv" siècle, et la marche jDassa en des mains diverses, jusqu'au jour où l'empereur Sigismond qui la possédait, ayant besoin d'argent, en emprunta au burgrave de Nuremberg, Frédéric VII. La marche fut d'abord le gage de cet emprunt; puis Frédéric en reçut l'investiture, l'année 1417. Ainsi le descendant du Hohenzollern, parti de Souabe pour aller à Nuremberg, arriva dans le pays de l'Elbe et de l'Oder.

Devenir margrave de Brandebourg, c'était pour lui un avancement considérable, car ce margrave était un des sept princes qui, émergeant de la foule des princes allemands, avaient le privilège d'élire l'empereur, qui se disait le maître du monde.

Au moment où le Hohenzollern arrive en Brandebourg — un nom slave — et s'établit à Berlin — un

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nom slave — la population indigène avait presque (lispai'u. La g-norre, longue et cruelle, en avait exterminé la plus grande partie, guerre de conquête et guerre de races; la haine était violente entre Allemands et Slaves, et s'exprimait par de mutuelles injures grossières.

Des restes très curieux de Tancienne population subsistent en amont de Berlin, vers la Lusace, dans un canton appelé le Spreewald. Si lentement y coule la Sprée, sur pente insensible, qu'elle se partage en quantité de bras presque immobiles. Le Spreewald n'a pas de chemins; la circulation s'y fait par eau. J'ai vu passer en bateau des bêtes qu'on changeait de pâturage, et aussi des paysans et des paysannes, un cortège nuptial, qui chantait, un cortège funèbre qui chantait aussi, et les chants de l'un et de l'autre étaient mélancoliques. Un dimanche j'entendis un pasteur prêcher en langue wende, l'antique langue des indigènes exterminés. Or, pour remplacer la race indigène, des colons vinrent d'Allemagne, hobereaux ou paysans en quête de fortune et de terres : ces déracinés venaient en Brandebourg se replanter. Ce que j'indique seulement; il y faudra bientôt revenir.

Deux siècles passent encore, et deux événements se produisent, insignifiants par eux-mêmes, mais que la suite a faits très graves.

Sur la rive gauche du Rhin, en aval de Golo^-ne, aux confins de l'Allemagne et des Pavs-bas, une principauté s'était formée, dont les lieux principaux

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élaienl Glèves et Juliers. Le duc do Clèves et Juliers mourut en 1609, ne laissiint que des tilles; par suite de combinaisons et de conventions, l'électeur de Brandebourg se trouva lirrilier. Il l'éclama Théritag'e, ne l'obtint pas tout entier; mais il reçut Glèves, avec Mark et llavensberg en 1614. Et voilà le Hohenzollern posté sur le Rhin.

Quatre ans après, ce môme Sigism^ond devient duc de Prusse. Pour comprendre ce titre, nous voilà encore obligés à un retour vers le lointain passé.

Aux bords de la Baltique, entre laVistule et le Niémen, un peuple habitait, qui, dans des documents du x" siècle, est appelé Pruzi ou Pruteni. Ce sont les Prussiens, ni Germains ni Slaves, branche de la famille lithuanienne, pauvre peuple sans villes, qui se nourrissait surtout par la chasse de ses forêts et de ses marais et la pèche de ses lacs très nombreux. Ils étaient païens et tuaient les missionnaires qui leur étaient envoyés de Pologne et d'autres lieux. Au commencement du xm" siècle, le duc polonais de Mazovie eut l'idée de requérir contre ce peuple l'aide des chevaliers teutoniques; il les établit dans le pays de Gui m, entre la Vistule et la Drewenz, affluent du fleuve.

Les chevaliers teutoniques étaient un ordre chevaleresque fondé en Terre sainte, comme les Hospitaliers et les Templiers, Gomme eux il livra mnintes batailles, conquit des domaines, bâtit des châteaux, fut chassé, obligé de se retirer en Europe; le grandmaître s'établit à Venise. Ge fut une bonne fortune

piiLii- Tordi-c (|iit' crr-li-t^ appelé à combattre d'autres luliilèlt's, les païens de la Vistule. En Tan 1230, les ehevaliers coiiiineueèreiit la eonquète. Trente ans après, ils étaient inaîlres de la région côtière; alors nacpiirent Kn'nigsberg, sur la Pregel, et Memel, sur le Niémen. L ne révolte générale, qui dura treize ans, mit Tordre en péril; quand elle fut vaincue, en [2'2o. il ne restait plus beaucoup de Prussiens. L'ordre organisa la conquête; il devint très riche par l'agriculture et par le commerce. Il bâtit le château de Marienbourg, étrange et superbe document d'histoire, car ses architectures évoquent dans le pays de laYistule, où on ne les attendait pas, le souvenir de la Terre sainte et celui des lagunes vénitiennes.

Le grand-maître était, au commencement du xv'' siècle, un des puissants princes de la chrétienté; mais cette puissance tout d'un coup croula. L'ordre avait à l'est un redoutable voisin, les Lithuaniens, demeurés païens comme les Prussiens. 11 leur fit la guerre pendant à peu près un siècle et demi, mollement, il est vrai. La richesse lui avait fait perdre les vertus et l'énergie primitives; d'ailleurs il n'était pas pressé de soumettre et de convertir les Lithuaniens. Ordre de croisés, il avait besoin de garder à sa portée une terre où perpétuer la croisade. La Lithuanie fut pour lui comme un parc où il menait de grandes chasses; il conviait les aventureux de la chrétienté; des princes — même des rois — et déjeunes écuyers qui voulaient échanger leur éperon d'argent contre l'éperon d'or du chevalier, firent le vovase de Lithuanie. Ils brûlaient des

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villages, tuaient quelques centaines de paysans, se réjouissaient en d'énormes bombances, et retournaient chez eux conter leurs aventures.

Or, en l'année 1380, le grand duc des Lithuaniens, Jag'ellon, se fit chrétien et baptisa tout son peuple; puis il épousa Iledwige, héritière de la couronne polonaise, et devint roi de Pologne. Cette union do la Lithnanie avec la Pologne mettait Tordre en péril; Tannée 1410, une armée où servent, sous les ordres de Jagellon, des Polonais, des Lithuaniens, des Russes, des Tartares, écrase à Tannenberg Tarmée teutonique.

L'ordre en fut quitte cette fois pour quelques cessions de territoire. Mais cinquante-six ans après, encore une fois vaincu par les Polonais, il céda au roi de Pologne tout le pays à l'ouest de la Vistule et de la Nogat;, Marienbourg, Elbing, Dantzig, Thorn, Gulm. Le grand-maître, autrefois si grand seigneur, dut se reconnaître vassal du vainqueur, le roi de Pologne. L'ordre semblait donc perdu, étant coupé de l'Allemagne et serré entre la mer et cette puissance redoutable de la Lithnanie et de la Pologne unies.

C'est dans ces conjonctures qu'Albert de HohenzoUern, issu d'une branche de la famille restée à Nuremberg, fut élu grand-maître. Il alla en Allemagne quêter du secours pour son ordre moribond. Dans le voyage qu'il fit en 1525, il rencontra Luther. C'était le temps du grand succès de la propagande luthérienne; beaucoup de principautés ecclésiastiques étaient laïcisées. D'un mot, le réformateur

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condamna l'ordpe, qui n'était plus qu'une survivance de temps révolus : « Qu'est-ce, disait-il, que des croisés qui ne l'ont pas de croisades? » 11 conseilla au grand-maître de laïciser Tordre, de déposer la grande maîtrise ot de se faire duc héréditaire. Le conseil plut au i»rand-maître. De retour en Prusse, il négocia l'agrément des chevaliers et du roi de Pologne; il régna jusqu'en 1558. Son fds, Albert- Frédéric, n'eut que des filles; ce fut par suite d'arrangements avec les cousins de Brandebourg que l'héritage arriva, comme nous avons dit, en 1618, à Jean Sigismond.

Nous retiendrons que le nom de Prusse n'est pas plus allemand que le nom de Brandebourg, et que la population lithuanienne du pays a été détruite, comme la population slave du Brandebourg. Même elle l'a été plus radicalement ; personne ne parle plus la langue prussienne ; il en reste quelques mots seulement et des noms de lieux pour permettre des conjectures aux philologues. Au musée de Thorn, j'ai vu, dans des vases, de gros grains d'une matière noire trouvée dans des tombeaux de Prussiens, lesquels pratiquaient l'incinération. J'ai pris entre deux doigts une pincée de poussière prussienne, reste d'un peuple disparu.

En Prusse, comme en Brandebourg, le peuple détruit a été remplacé par des colons, chevaliers, paysans, marchands, venus en grand nombre d'Allemagne, qui ont cultivé le sol, bâti des châteaux et des villes. Ici encore nous trouvons des déracinés, transportés, replantés.

Ainsi, au commencement du xvii° siècle, le prédécesseur de l'actuel empereur d'Alloma<ine est margrave-électeur de Brandebourg, duc de Clèves, duc de Prusse.

Cet assemblage singulier est un produit de hasards successifs. Il n'était pas nécessaire, en effet, que l'empereur Sigismond manquât d'argent; non plus que cet Albert Hohenzollern, devînt grand-maître de l'ordre; non plus que le duc Guillaume, de Clèves et Juliers, n'eût que des filles; non plus qu'Albert-Frédéric de Prusse n'eût que des filles, lui aussi. Sans ces quatre accidents ou seulement sans les deux derniers, il n'y aurait pas eu de Prusse.

Mais ces accidents se sont produits, et, dans ce premier quart du xvn* siècle, apparaissent les trois piliers de la future monarchie prussienne.

Avant d'aller plus loin, il importe de noter un fait de grande importance. L'électeur de Brandebourg, Joachim I", s'est converti à la Réforme en 1539. Les Hohenzollern prennent donc place dans le camp des protestants; mais ils se distinguent des autres princes réformés. Joachim I" avait adopté la confession luthérienne; son fils Joachim II passa au calvinisme; mais il ne persécuta pas ceux de ses sujets qui étaient demeurés luthériens. En d'autres pays, les deux sectes se détestaient, et la plus forte persécutait l'autre : en Saxe, par exemple, les luthériens reprochaient aux calvinistes de penser en vingt-trois points comme les Ariens et en soixante-sept comme les Turcs.

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Joat'him II défendit aux pasteurs luthériens d'insultor les pasteurs calvinistes et réciproquement; il Iciii- imposa la paix dans la tolérance. Si bien que les Holicii/olitM'ii ne lirt'i'ciil de la Réforme c[uo d(^s bénéfices; leur aulorilé s'accrut du pouvoir spirituel, qui, dans tous les pays protestants, passa du pape au prince; ils d(ninrent chefs d'église. Puis la Réforme fut un ravivement de foi chrétienne, une source de mysticisme fortifiant par le rapprochement de Dieu, par l'intimité avec Dieu; l'empereur Guillaume est pontife en même temps qu'empereur et roi; il prêche; il récite les communes prières; il finit des allocutions par Amen; il chante dans les chœurs en battant la mesure; il tutoie rÉternel.

Georges-Guillaume, qui succède en 1619 à Jean Sigismond, est donc duc de Clèves sur le Rhin, margrave de Brandebourg sur l'Elbe et sur l'Oder, duc de Prusse au delà de la Vistule.

C'est une étrange principauté. Ces pays sont séparés par de grands espaces; entre eux grouillent par centaines les petits Etats d'Allemagne. Les trois pays ne se connaissent pas les uns les autres. Les Clévois savent que Jean Sigismond est duc de Clèves; les Brandebuurgeois qu'il est margrave de Brandebourg, et les gens de Prusse qu'il est duc de Prusse. Mais chacun de ces pays a son histoire propre, ses lois, ses habitudes, ses aptitudes, ses intérêts particuliers. Ils ne se connaissent pas et n'ont aucune envie de se connaître. Si la Prusse

iGutoiiique est en péril, qu'est-ce que cela peut bien faire aux gens de Glèves, et, si Glèves a des difficultés avec la Hollande, pourquoi la Prusse en serait-elle émue?

Des trois pays, le principal est le Brandebourg; Berlin se trouve h presque égale distance de Glèves et de Kœnigsberg. Mais quelle situation dangereuse ! Une plaine ouverte de tous côtés, à mi-chemin entre la mer et la montagne. La nécessité est évidente de remonter l'Oder jusqu'à la Silésie, pour chercher l'appui de la montagne, et de le descendre jusqu'à la mer. Les Hohenzollern le savaient. Depuis le xvi'' siècle ils avaient conclu avec un duc silésien un traité qui leur assurait l'héritage éventuel de trois duchés en Silésie. De même ils s'étaient assuré l'héritage éventuel de la Poméranie. Ils poursuivaient ainsi, par voie pacifique, n'étant en état d'en suivre une autre, la politique d'agrandissement.

Or, dans la première moitié du xxif siècle, ils sont assaillis par une tempête où ils manquent de périr. G 'est la guerre de Trente ans.

Dans cette guerre combattent, d'un côté France, Hollande, Suède et des Etats d'Allemagne; de l'autre côté Espagne, Autriche et des Etats d'Allemagne encore. Que va faire le duc de Glèves, marquis de Brandebourg, duc de Prusse? Personne autant que lui n'est en péril. Son pays de Glèves confine aux Pays-Bas espagnols et aux Pays-Bas hollandais ; il est donc exposé aux coups de deux adversaires. Son pays de Brandebourg est pris entre les Suédois, qui se sont établis en Poméranie,

avant dr marclier au cœur de l'empire, et les Impéfiaux qui poussonl [>ar moments jusqu'à la Baltique. Son pays de Prusse est entre deux feux aussi, ear le roi de Suède prétend conquérir toutes les rives de la Baltique et la fermer aux Allemands ; il veut qu'elle devienne un lac suédois. Que va faire Georges-Guillaume, duc de Glèves, marquis de Brandebourg, duc de Prusse? Il est pauvre, il n'a qu'une méchante armée de quelque mille hommes. Georges-Guillaume a décidé de rester neutre ; mais il est impuissant à défendre sa neutralité. Le pays de Brandebourg souffrit un traitement atroce, sans cesse parcouru par les terribles armées suédoises et impériales. Georges-Guillaume s'est enfui du Brandebourg; il est allé mourir à Koînigsberg. — Trois ans auparavant, la succession de Poméranie s'était ouverte; Georges avait réclamé le duché; mais les Suédois qui l'occupaient ne voulurent rien entendre, et le chemin de la mer demeura fermé. Quant à la convention silésienne, l'empereur refusait de la reconnaître ; interdit, le chemin de la montagne.

Mais nous voici parvenus au moment décisif de l'histoire de Prusse. Une expérience claire et dure a démontré que, pour que cet Etat, on plutôt cet assemblage de morceaux disparates et disjoints, subsiste, il faut que le propriétaire ait en sa main une force qui lui permette de défendre sa vie, et ensuite d'entreprendre sur celle des autres. Etre fort ou périr, c'est le dilemme. Des princes vont se succéder, qui, pour ne pas périr, créeront la force. Et, tandis que,

jusqu'à présent, l'hisloire de Prusse a été la ren- ; contre d'événements fortuits, elle va être crouvernée i par une logique claire, persévérante, implacable. ;

Le fils de Georges-Guillaume, l'élecienr Frédéric- Guillaume, qu'on appelle le grand électeur, est le premier fondatenr de l'Etat prussien. Il régna de 1640 à 1688. L'empereur Guillaume II a souvent exprimé son admiration pour ce précurseur. Chef d'Etats dévastés, prince de médiocre puissance, Frédéric-Guillaume fait d'immenses rêves : il veut la montagne et la mer. Il veut la Poméranie et une flotte qui montre aux mers lointaines le pavillon de Brandebourg. Il est très pieux, lecteur fervent de l'Evangile. Il est un homme inquiet, agité, de mauvaise humeur, au sourcil froncé; les envoyés étrangers ne savent comment le prendre. C'est qu'il y a loin de ses rêves à la réalité! Pour combler la distance, il faudra la force et la ruse. La force, il ne pouvait l'avoir que médiocre; mais il fut un grand maître en l'art de pratiquer une politique de renard, « vulpinante », comme dit un ministre de France à Berlin.

Il se crée d'abord une petite armée bien organisée, k la suédoise, et commence ainsi à se rendre considérable : « Sich considérable machen, » comme il disait. Au moment de la paix de Westphalie, en 1648, il faisaii déjà ligure. Il n'obtint pas la Poméranie, qu'il réclamait; il n'en eut que la plus médiocre partie, Y Hinterpommern^ mais on le

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flodomiuai;!;';! ni lui allrihuaiiL des évêcliés kiïcisés, Maiideboui'i;- siii' IKlIio, Ilalberstudt, au sud-ouest de Maiidelxuu'f;-, .Miiideii sur le Weseï*. C'étaient comme des jalons plantés snr la route du Brandeboupfi- vers le Hhin.

Quelques années après, Frédéric-liuillaume eut la bonne fortune que le roi de Suède Charles- Ci ustave entreprît la conquête de la Pologne. Vassal de la couronne polonaise, l'électeur duc de Prusse se trouva impliqué dans la guerre. Avec désinvolture^ il passa plusieurs lois d'un camp à l'autre. A la (in, il obtint la souveraineté snr la Prusse, et ce lut un événement dans l'histoire des Hohenzollern. Auparavant il était vassal deux fois : en Allemagne, de l'empereur, en Prusse, du roi de Pologne; désormais, en Prusse, il est souverain ; il ne relève que de lui-même; il a droit à une politique à lui. 11 devient un être hybride, le seul de son espèce en Allemagne.

Peu de temps après, Louis XIV entreprenait sa politique de conquêtes; il chercha, il acheta des alliés partout; Frédéric-Guillaume fut de ceux qui se laissèrent acheter et même s'oll'rirent à se vendre; il avait besoin de tant d'argent pour payer des troupes et « se faire considérable »! Mais il détestait la France, parce qu'il était bon Allemand et bon protestant. Lorsque la guerre de Hollande provoqua une coalition contre Louis XIV, il se déclara contre nous. Pour l'éloigner du Rhin, la France invita ses alliés suédois à envahir le Brandebourg. Frédéric-Guillaume courut défendre son pavs; le 18 juin 1673, à Fehrbellin, avec 5 600 cavaliers

et quelques compagnies de Fantassins, il chargea 7000 hommes d'infantericj el 4000 cavaliers suédois qu'il mit en fuite; après quoi il conquit la Poméranie. Mais la France a dicté la paix à ses principaux ennemis, au congrès de Nimègue. Seul Frèdéric-Ciiuillaume n'a pas traité ; il s'obstine à garder la Poméranie; il prie la France, il la supplie de lui laisser la province tant désirée, Louis XIV ne peut admettre que son alliée, la Suède, sorte vaincue de cette guerre; il oblige l'électeur en 1679 à lâcher prise.

Du moins Frédéric-Guillaume a gagné la bataille de Fehrbellin. C'est la première victoire d'un Hohenzollern, et une victoire sur la grande puissance militaire qu'était la Suède depuis Gustave- Adolphe. Frédéric-Guillaume était devenu vraiment (( considérable ».

A l'intérieur, il gouverna bien; il se fit obéir dans chacun de ses pays, en luttant contre toutes les sortes de privilèges qui limitaient son autorité. Sa grande œuvre fut le repeuplement de ses territoires ruinés par la guerre de Trente ans. La seule marche de Brandebourg avait perdu 140 000 âmes sur 330 000, par les armes, par la famine et par la peste. L'électeur appela des colons de tous les pays.

Après que Louis XIV eut révoqué l'Edit de Nantes, des milliers de protestants émigrèrent, cherchant une patrie nouvelle ; Frédéric-Guillaume les appela chez lui. Son appel fut entendu; plus de 20000 Français arrivèrent en Brandebourg. Beaucoup étaient des industriels, des agriculteurs ou des commerçants. Ils fondèrent des manufactures de laine,

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plantèrent des mûriers, tissèrent la soie, teignirent et imprimèrent des étoffes, fabriquèrent du papier, des chandelles; toutes ces industries étaient nouvelles eu Brandebourg, ils activèrent et embellirent les aiu'ieus métiers, la métallurgie, la tannerie, les vêtements, la mode, la verrerie, l'horlogerie. Ils fondèrent des colonies agricoles; ils émerveillèrent les Berlinois par les produits de la culture maraîchère et fruitière au point qu'un jardinier. Rusé, fut accusé de sorcellerie. Les commerçants français fondèrent à Berlin les premières maisons de grand commerce qu'on y ait vues. Mais d'autres sortes d'émigrés étaient venus ; des ministres protestants, qui importèrent l'éloquence de la chaire française ; des magistrats, parmi lesquels tout le parlement d'Orange; des médecins, qui relevèrent la profession médicale à la cour et à la ville; des architectes, des peintres, des savants dont plusieurs prirent place dans les universités ; des soldats dont on fit des régiments; des officiers parmi lesquels un illustre maréchal de France, Schomberg.

Cet apport français à l'avenir du Brandebourg fut certainement considérable : 20 000 hommes, c'était le dixième de la population d'alors; mais quels hommes, ceux qui avaient quitté une patrie très douce pour une si triste et rude patrie, afin d'obéir à leur conscience, et qui arrivaient de la France de Louis XIA' et de Golbert en pleine activité industrielle, commerciale, intellectuelle!

Nulle part les effets de l'immigration française ne furent plus sensibles qu'à Berlin. La capitale ne comptait que 6 000 âmes, à l'avènement de Frédéric-

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