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on un mapistrat. » La profession do jnrislo lui semblait la plus misérable du monde : a ces pauvres diables do juristes, » disait-il.

Frédéric-lîuillaumo l'ut aussi un prince colonisateur. 11 recueillit des protestants chassés de Salzbourg parle prince évêque, et de Bohême, par l'empereur; on plutôt il les appela, il alla au-devant d'eux; quand il en rencontrait une troupe, il les saluait d'un bonjour et leur faisait chanter des psaumes. Mais il ne dédaigna pas l'immigrant catholique ; comme il avait besoin d'ouvriers armuriers, il en fit venir de Liège, avec leurs aumôniers pour leur dire la messe. Il répartit ses nouveaux sujets entre ses diverses provinces, les employa selon leurs aptitudes et les traita avec tendresse, avec amour.

A la fin de son règne apparurent les effets de la colonisation commencée par le grand électeur et continuée par Frédéric I". On a calculé qu'à ce moment-là, sur 2400000 sujets du roi de Prusse, 600000 étaient des réfugiés ou des fils de réfugiés.

Frédéric-Guillaume était si avide de revenus, et si avare de ses deniers, parce que, ministre de la guerre du roi de Prusse, il voulait que ce roi fût en état d'entretenir une armée sans se mettre à la solde de personne.

Il ne pouvait tirer cette armée de ses seuls États, car il la voulait considérable, et la population de ses pays ne pouvait la lui fournir. Il continua donc de recruter des troupes par l'engagement volontaire, comme cela se faisait dans presque toute l'Europe,

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et il prit à sa solde beaucoup d'él rangers; mais il supprima dans ses Ktats le rncolemeiit, et il établit le service militaire obligatoire; 5 00U feux rourniroTitim régiment d'infanterie, et 1500 un régiment de cavalerie. Un certain nombre d'hommes seront exemptés pour le service du labourage et des métiers ; labourer et ouvrer, c'est encore travailler pour le roi ; mais, en principe, tout le monde doit le service militaire. Un règlement de 1733 ordonna : « Tous les sujets sont nés pour les armes, » /nr die Waffen geboren, et « obligés au régiment », detn Ref liment ohligat.

Ces soldats indigènes, le roi veut qu'ils soient commandés par des officiers nés dans le pays. 11 avait dans son armée beaucoup d'officiers étrangers, et, d'autre part, des Prussiens servaient au dehors comme officiers, des Prussiens nobles, de la petite noblesse pauvre du pays ; Frédéric-Guillaume entend garder pour lui ces transfuges. Cette réforme qu'il n'a pas achevée, il la recommande à son successeur : (( Mon successeur doit faire que tous les nobles de toutes les provinces soient employés dans l'armée ; par là il se rendra formidable... Si vous avez des officiers pris dans votre pays, vous avez une vraie armée permanente, un corps permanent d'officiers, et cela aucun potentat ne l'a, und kein Potentat das liât. »

Frédéric-Guillaume commandait en personne le premier régiment de ses grenadiers. Tous les jours, il assistait à la parade et aux services. S'il ordonnait une saignée de régiment, il se faisait saigner le premier. Un jour, à Berlin, très malade, il entend un colonel rappeler que tous les colonels en congé

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iluivent avoir l'cuMgné leur poste le lendemain, El, le lendemain, malgré les prières des médeeins, il va, dans une voiture oii Tdu a élendn nn matelas, le corps empaqueté, la tête couverte d'un bonnet de nuit dissimulé sous une capote fourrée, reprendre son poste à Potsdam. Colonel du roi de Prusse, il sait que ce roi-là n'entend pas la plaisanterie.

Potsdam devient l'école militaire du royaume. Des délégations d'officiers de tous les régiments y vont s'instruire par périodes. Là, ils voient appliquer les mouvements nouveaux et les maniements d'armes. Ils apprennent comment on obtient de l'infanlerie « qu'elle cbarge ses armes avec la plus grande rapidité, qu'elle s"'avance serrée, qu'elle mette bien enjoué et qu'elle voi<' bien dans le feu, le tout dans le plus profond silence. » Là aussi, manœuvrent Tartillerie et la cavalerie dressées par d'admirables officiers généraux. A Potsdam, les officiers prussiens prennent l'habitude de l'exacte discipline et de la tenue raide, propre et brillante. Où qu'elle soit, sur le Rhin, en Brandebourg, en Prusse, près ou loin de lui, l'armée prussienne se tient comme si elle était sous l'œil du maître. Le maître entend que les choses se passent comme s'il était présent, « als ich hestœndig loœre ».

Telle fut l'œuvre de Frédéric-Guillaume 1", créateur de la force prussienne. Cette force n'a pas été employée par lui ; il est entré au début de son règne dans la grande coalition contre le roi Charles XII et il a gagné le Vorpommern^ acquisition d'ailleurs importante, puisque, après qu'elle fut faite, le roi de Prusse

posséda Stettin et les bouches de l'Oder. Pendant tout le reste de son règne, à travers les perpétuels conflits de In diplomatie européenne, il a hésité, louvoyé. Il a eu peur, sans doute, de déranger par une guerre l'économie de son Etat si bien ordonné, et de hasarder une armée qu'il a laite si belle. Cette armée, elle servira plus tard ; sa fonction historique à lui, c'est de l'avoir créée, a L'électeur Frédéric- Guillaume, a-t-il dit, a donné à notre maison le développement et la prospérité ; mon père a conquis la dignité royale : moi, j'ai mis l'armée et le pays en état. A vous, mon cher successeur, de maintenir ce qui est et de nous procurer les pays qui nous appartiennent de par Dieu et notre droit. »

<( J'ai mis l'armée en état. » En effet, cette armée qui était de 38459 hommes l'année de l'avènement, en 1713, monteà53999 hommes en 1719; h 69892 en 1729; à 83686 l'année d'avant la mort, en 1739. Or la France n'a que 160000 hommes sous les armes, et l'Autriche en a 100000 à peine, et, dans ces deux pays, des forteresses nombreuses absorbent une grande partie de l'effectif. Le roi de Prusse a sous la main, défalcation faite de 10000 hommes pour les garnisons, plus de 70 000 hommes prêts à marcher^ may^schhey^eii^ prêts à se battre, sc/i/a^/'^rlig, mieux équipés, mieux armés, mieux commandés — on Fallait bientôt voir — que les Français et les Autrichiens. Il est donc, malgré le petit nombre de ses sujets, un grand « potentat ». D'autant plus qu'à force d'économie, il a mis de côté un trésor de guerre, 25 millions de thalers, c'est-à-dire entre 200 et 300 millions de francs d'aujourd'hui.

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« A vous, mon cher successeur, » u-t-il dit. Or, ce cher successeur sera Frédéric le Grand.

Nous voici parvenus au terme de cette étude : l'État prussien est né; la Prusse va devenir une i^rande puissance.

C'est un Etat singulier dans toute la force de rexpression, un Etat unique.

D'abord, il n"a point de cadres dans la nature physique ; composé de pièces et de morceaux, il est, dira le Grand Frédéric, «. un royaume de lisières ». 11 ne s'est pas développé dans un de ces cadres de l'humanité qu'on appelle une nation, c'est-à-dire un groupe d'hommes habitant un pays déterminé et qui, pendant des siècles, ont, de père en fils, vécu ensemble, pris des mœurs, conçu un idéal. Brandebourg est un nom slave, et Prusse un nom lithuanien. En Brandebourg et en Prusse, les populations primitives ont été détruites : une population adventice est venue les remplacer; elle est plus que décimée au xvn'' siècle; une autre est arrivée, des pays les plus divers. La Prusse n'est donc à aucun degré un produit de nature ; elle est la création d'une volonté. Il a fallu vouloir donner à des êtres et à des pays divers une discipline politique, sociale, militaire qui les unît en un même esprit.

Cette Prusse ne pouvait être un pays libre ; il est défendu d'y raisonner : Nicht raisonniren ; elle est trop gouvernée, trop administrée ; mais un sujet du roi de Prusse vaut plus qu'un sujet de n'importe quel prince d'Allemagne. Le paysan fur die Waffen geboren est mieux qu'une bête de labour taillable et corvéable à merci ; il est un membre de l'Etat. Le

hobereau officier mérite son privilège, et la hiérarchie sociale, transportée dans l'armée, se jusliiie et se consolide. Et puis enfin ce pays du Niclit raison-i nirenw en l'honneur d'être un asile pour les persécutés et un refuge pour la liberté de conscience, d'où naîtra naturellement la liberté philosophique.

A la mort de Frédéric-Guillaume, tel était ou, tout au moins, Ici s'annonçait l'Etat prussien qui s'achèvera dans les gloires et les douleurs du règne de Frédéric le Grand.

La suite de l'histoire qui vient d'être résumée, tout le monde la connaît.

Frédéric II a vaincu l'Autriche, vaincu la France, vaincu la Russie, conquis la province silésienne, depuis si longtemps convoitée, repris à la Pologne les territoires enlevés par elle aux Tentoniques et prélevé sa large part des dépouilles de la Pologne assassinée. Frédéric a plus que doublé son royaume ; mais il a fait davantage, un miracle : tout à coup naquit, de la victoire sur trois vieilles puissances, une grande puissance nouvelle et imprévue.

Le miracle fut admiré dans toute l'Europe, mais surtout en Allemagne. Le contraste était grand entre cette Allemagne, où vivaient des centaines de principautés toutes petites sous l'hégémonie ridiculement vague de l'empereur résidant àVienne, entre cet empire, paré du titre superbe de saint empire romain germanique, mais qui n'était, comme on disait, ni saint, ni romain, ni germanique, sans argent, sans

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soldats, sans polilhiue, ((uijours en retard, comnio on disait oncoro, d'une armée, d'une idée, d'une année, impropre à l'attaque, impuissant à se défendre, champ de bataille où, depuis le w" siècle, les étrangers vid.iient leurs querelles' — et cet Etat dont toutes les forces étaient tenues par une seule main vigoureuse, toujours prêt avant l'heure des autres, à son heure à lui, cet Etat nécessairement offensif. Quand l'Allemagne vit un de ses princes manifester une puissance par des signes d'un tel éclat, elle s'étonna, elle admira et elle espéra.

L'espoir persista même après que la Prusse, une })remière fois vaincue par la Révolution française, eut été presque anéantie par Napoléon.

C'est alors que de grands intellectuels allemands se donnèrent rendez-vous à Berlin pour travailler au relèvement de l'Etat prussien tombé en une telle misère. Un des moyens de relèvement fut la création en l'an ISIO de l'Université de Berlin; des hommes de grand esprit se proposèrent de régénérer la jeunesse par une éducation à la fois « scientifique » et «( morale », ces deux qualiticatils ne devant jamais être disjoints; car Fichte, un des fondateurs de la nouvelle université, prescrivit a r intime union du savoir et de l'action, de la science et de la conscience ». Il faut, disait-il, que « chez nous, la pensée et V action soient d'une seule pièce et forment un tout inséparable ; alors nous serons ce que, sans cela, nous nous conterons toujours de devoir être, des Allemands ». Ainsi la fin suprême était la grandeur de l'Allemagne. Or ces intellectuels savaient que, seule, la force prussienne pourrait procurer cette grandeur.

Un autre des fondateurs de l'université, Schleiemarcher, annonça qu'oll(3 exercerait son empire bien au delà do la monarchie prussienne. « Un terrain so- ]id(% disait-il, serait préparé pour l'accomplissement do la mission assignée à l'Etat prussien. » Voilà le grand mot prononcé : la vocation allemande de la Prusse, le Deutseher Beruf. Et c'est ainsi qu'à l'État des Hohenzollern s'offrit, pour s'ajouter à ses autres forces, la force intellectuelle. Il l'accueillit, d'ailleurs, avec empressement. Il faut, avait dit le roi Frédéric-Guillaume lorsqu'on lui parla pour la première fois d'établir une université à Berlin, que « l'Etat supplée par les forces intellectuelles aux forces physiques qu'il a perdues ».

Vient alors la période héroïque de la guerre d'indépendance ; la Prusse prend à Leipzig et à VV'aterloo' la revanche d'Iéna. Les traités de 1815 lui donnent la province du Rhin, si riche en nature et eu histoire, le pays des vieilles villes illustres, Cologne, Mayence, Trêves, le pays que nous appelons la Prusse rhénane. — Singulière destinée de ce nom des Pruteni; et je me rappelle, en le prononçant, la petite pincée de cendre qu'un jour je tins entre deux doigts au musée de Thorn. — De l'Est européen, théâtre jusque-là secondaire de la grande histoire, la Prusse est donc transportée dans cette région du Rhin, oi!i se rencontrèrent et se heurtèrent jadis Celtes et Germains, Romains et Germains, et plus tard les rois capétiens de France, et les rois et empereurs allemands. Celte RJi.einprovinz sera une « marche » contre la France, comme le Brandebourg a été au moyen âge une marche contre les

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Slaves : [tins qiio jamnis se marqua la vocation allemande, le Deutscher Bo-uf da la Prusse.

Pourtant l'histoire de la Prusse demeura médiocre jusqu'aux jours de Bismarck et de Guillaume T". En ISGO, le conflit entre elle et l'Autriche, commencé depuis longtemps, est clos; ];i politique «de i'er et de sang » l'emporte à Sadowa. La Prusse s'incorpore des Etats survivants de la vieille Allemagne, qui, enclavés danssonterritoire, la gênaient; maîtresse des bouches de l'Elbe, comme des bouches (le l'Oder et de la Vistule, son « royaume do lisières » est devenu enfin une masse compacte. Elle remplace dans le gouvernement de l'Allemagne l'Autriche, évincée par elle, préside la confédération de l'Allemagne du Nord et dirige la confédération de l'Allemagne du Sud. Elle prévoit le conflit fatal avec la France ; elle s'y prépare, elle le provoque à l'heure qui lui a plu. La France à son tour est vaincue.

Alors toutes les forces ensemble s'épanouissent en Allemagne ; l'accroissement de la population se précipite ; l'énergie industrielle et commerciale déborde ; l'empereur, inaugurant la politique mondiale, montre du doigt la mer : «. Là est notre avenir. » Des lois successives accroissent les eflectifs militaires. Et puis l'histoire enseigne à ce peuple qu'il est grand entre tous les peuples, le peuple modèle, le peuple unique; la philosophie enseigne à ce peuple qu'il n'y a pas de droit contre la force, la force étant le droit même. Le gymnase et l'école propagent la parole des académies et des universités ; le rêve de Fichte est devenu réalité : a L'action et la pensée^ d'une seule pièce, forment un tout insépa-

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rahle. » Et tout ce nioiido, les militaires, les niarcliuiids, les fiiianciers, les Profesnoren^ les Lehrer, les étudiants, les écoliers chantent le DeulscJiland ïibo' ailes. Le Hohenzollern bat la mesure.

J^e Hohenzollern a fait du chemin depuis qu'il est parti, au xii" siècle, de son château souabe ; des circonstances l'ont servi au cours des âges. — Le Hohenzollern est quelqu'un qui a eu de la chance à la loterie des hasards. — Au xvii'' siècle, il s'est senti une destinée propre dans l'Allemagne qui ne savait que devenir ; par son travail, sa confiance, sa foi mystique en lui-même, ses vertus professionnelles, il s'est créé une force supérieure à sa puissance réelle. — Le Hohenzollern est quelqu'un qui veut toujours avoir plus d'argent pour payer plus de soldats. Il a l'habitude d'acquérir de nouveaux territoires ; cette habitude est si vieille et si forte qu'il ne peut y renoncer. Il rêve aujourd'hui de gouverner le monde. —

Le Hohenzollern, par ses victoires remportées sur la France et sur l'Autriche, a servi l'Allemagne; mais, avant tout et toujours, il est et demeure Hohenzollern. L'Allemagne est allée vers lui bien plutôt qu'il n'est allé vers elle. Longtemps maltraitée par l'histoire, mais orgueilleuse même au temps de ses plus grandes misères,, sentant en elle des forces et des vertus inemployées, elle s'est subordonnée à l'Etat prussien comme le cheval au cavalier qu'il pria de le venger des injures du cerf. Le cavalier tient ferme entre ses jambes nerveuses la monture ; le cavalier n'a pas besoin déjouer de l'éperon, car la monture est docile. Intimement

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mus, (riiiir srtilt' pircc, rciilMiii'c lunuiilihlc, ils ('lii'viuicliciit à pi'r>^oiil ; vers quel hul ? Ils roiit dit et pépétr : vers riiégrémonie mondiale. Or il est vrai qu'ils sont très forts, et l'intention des pages qu'on \i('nl de lii-e a été de montrer les origines lointaines de eelle f'orec, et d'expliquer pourquoi, matérielle. intelliH^uelle, morale, elle a pu se eroire assurée de la victoire: ponr(pioi il nous est si malaisé de la vainere. Mais c'est qnelque chose que l'Angleterre, qncdque chose que là Russie, (pielque chose que la France, et, ces puissances conjointes, c'est beaucoup. C'est qnelque chose aussi et beaucoup, le reste du monde, qui entend défendre contre la monomanie hégémonique l'indépendance et la féconde liberté de sa vie.

Quel jour, (juel mois, quelle année, le centaure arrivera-}-il au terme de la chevauchée ? Personne ne le peut dire ; mais ce terme, c'est l'abîme, certainement.

F.RNU^T LAVISSÎE.

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