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TROIS IDÉES ALLEMANDES

La doctrine allomnndo de la guerre, l'inhumaine doctrine exposée par Charles Andler dans la Revue de Parh est plus ou moins consciemment inspirée par trois idées principales : la première est que l'/Vllemagne ne peut continuer à vivre dans Tétroitesse du cadre où elle est enclose ; son sol presque pauvre est un insuffisant nourricier de son peuple, et ce peuple croît et multiplie indéfiniment; de surtout agricole, il est devenu surtout manufacturier ; la science de ses laboratoires dirigeant et fécondant le travail de ses métiers, ce pays surpeuplé est aujourd'hui un pays surproduisant. Il lui faut donc coûte que coûte trouver de la place pour son surcroît d'hommes et des marchés pour son surcroît de marchandises : « L'Empire n'est plus aujourd'hui un corps politique enfermé dans des limites territoriales, — écrit KarlLaraprecht, signataire du manifeste des intellectuels et le plus important historien d'Allemagne depuis la mort de Treitschke — ; il est une puissance vivante agissant dans l'univers ; il est partout où les intérêts économiques allemands étendent leurs tentacules ; il est tentaculaire. » Un de ces tentacules a tenu un

•1, Bcvuc (le Paria du 15 mai 1913,

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momiMit Afi/uHi'; iiii aiilro, plus longtemps, Kiao- Tchrou ; un aulre s'est aj)[)lif[ur sur Anvers. Pas un |)oiii( (lu gl()l)o qui ne soit nienaeé ; quoi qu'il arrive dans le monde, que quelqu'un ou quelque chose remue, on voit se dresser prêt à s'abattre un de ses tentacules chercheurs et fouilleurs. Le commerce allemand a toutes les allures d'une guerre ; ses triomphantes statistiques sont des bulletins de victoire; il est le compère et compagnon des forces militaires : « Les forces économiques doivent être mises en marche comme l'armée et comme la flotte, qui ne font qu'un avec elles, » dit encore Karl Lamprecht (1).

La seconde idée est que la guerre est voulue par Dieu et par la nature.

Voulue par Dieu, pense le maréchal de Molkte, qui, remerciant le jurisconsulte Bluntschli de lui avoir envoyé un manuel des droits des belligérants, déclarait que la guerre est un élément de l'ordre établi par Dieu ; que la paix universelle est un rêve et pas même un beau rêve ; que la guerre surexcite les plus nobles vertus ; sans elle, le monde croupirait dans le matérialisme. C'est aussi l'opinion de l'historien Treitschke; il enseigne que la paix universelle est la plus dangereuse des utopies ; il nous avertit que le : « Tu ne tueras pas » du Décalogue ne doit pas être plus pris à la lettre que la recommandation apostolique de donner son bien au pauvre, et il admire dans l'Ancien Testament le ton lyrique dont

1. Traduction de Georges Flach, membre de l'Institut, dans sa brochure, VEssai sur la formation de l'esprit public allemand.

est rél(''l)r(''0 la splendeur des jniierres saintes et justes. C'est encore l'opinion de Bornhardi ; le général invoque rautorité de I^iitlier : le réformateur voulait cpie l'on considérât, en même temps que les fléaux de la guerre, les Iléaux plus grands encore qu'elle nous évite ; les enfants, dit-il, n'osent plus regarder le chirurgien qui leur a coupé une jambe, ne comprenant pas que, par cette opération, il a sauvé le corps tout entier; ne soyons pas des enfants ; comprenons virilement le rùle de l'épée ; ce rôle vient de Dieu ; la guerre est aussi nécessaire à l'homme que le boire et le manger (1).

Voulue par la nature : que le fort lutte contre le faible et l'emporte sur lui, c'est, dit Treitschke, (( la loi inéluctable de la vie » : « partout dans la vie de la nature, écrit Bernhardi, la lutte est la loi de l'existence; de même une lutte perpétuelle pour la possession, la puissance, la domination régit les rapports des peuples entre eux, et, le plus souvent, le droit n'est respecté que s'il s'accorde avec l'intérêt. »

Cette idée sinistre de la guerre fondée en Dieu et en nature semble n'être contredite par personne en Allemagne ; or, il est vrai que la paix, surtout la paix prospère et riche, est dangereuse à nos sociétés imparfaitement organisées et que la guerre exalte de beaux sentiments et de mâles vertus, mais faut-il croire que Dieu ne veuille pas d'autre

1. Sur « le culte de la force et de la guerre » en Allemagne, voir VErjiansiun de l'Allemar/ne par le capitaine H. Andrillon, d'où ces citations sont extraites. — Voir pour la citation qui suit, Bernhardi, Unsere Zv/ninft, p. 57.

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purification aux souillures huniaiiios que le fer et le leu ? Esl-il nécessaire inéluctablement que, de temps à autre, des peuples se prenant à la gorge, tant d'horreurs s'ensuivent, des millions de cadavres, les tortures et clameurs des blessés, tant de sang, tant de cœurs meurtris, tant de larmes, et si amères ? Et ceux qui trouvent dans l'Ancien Testament des arguments à leur thèse désespérante, de quel droit négligent-ils le xS'ouveau, et de quelle parole du Christ peuvent-ils s'autoriser? Est-ce de « Bienheureux les pacifiques » ou : « Celui qui frappe par Tépée périra par l'cpée »? D'autre part, il est certain que l'histoire politique ressemble trop encore à l'histoire naturelle : mais elle lui ressemble et nous devons vouloir que — de plus en plus — elle lui ressemble de moins en moins. Prétendre que la lutte pour l'existence doive régir l'humanité comme la nature, c'est un abus étrange de la grande hypothèse darwinienne, car l'humanité a sur la nature cette supériorité qu'elle se propose une fin morale. C'est par l'effort moral et social que l'homme est parvenu, après tant de siècles, à « jouir d'une vie un peu meilleure que celle du sauvage à l'état de nature », comme a dit un disciple de Darwin, Huxley, lequel oppose la loi morale à « laloi^y/adiatoriale de l'existence ».

La troisième idée est que l'Allemagne a pour mission de régir le monde pour le plus grand bien de l'humanité ; très vieille idée : l'empereur-roi allem^and du moyen âge se croyait le successeur de César et d'Auguste. Au xiv" siècle, Charles IV, en

sa Bulle d'or, donne comme chose certaine que l'office de sa « Sublimité » est de « régir l'univers », de « répandre sur le peuple chrétien les biens de la paix et la tranquillité », de subvenir par sa Providence au monde qui chancelle ». Aussi « son àme, dit-il, est constamment agitée par les soucis innombrables que lui donnent la chose publique et le gouvernement de nations diverses par les mœurs, la vie et la langue. » Pour l'aider dans sa tâche, il a, parmi les grands officiers de sa couronne, un archichancelier d'Italie et un archi-chancelier des Gaules. Aussi les rois des nations naissantes, France et Angleterre, s'inquiètent des prétentions de César, et il est curieux, amusant même, de voir comment ils se précautionnent contre cette préfiguration mystique du pangermanisme d'aujourd'hui. Un jour, l'empereur Charles IV vint à Paris visiter notre roi Charles V. Celui-ci, homme fort avisé, pensa bien que son hôte voudrait jouer de l'empereur au pays des fleurs de lis ; aussi, comme il savait que la Sublimité avait coutume de faire son entrée dans les villes impériales, montée sur un cheval blanc, il Lui envoya pour l'entrée à Paris des chevaux noirs, et il alla au-devant d'Elle, sur un haut palefroi blanc richement ensellé aux armes de France. Quelques années après, l'empereur Sigismond, allant visiter le roi d'Angleterre, fut reçu au débarquement par le duc de Glocester, qui poussa son cheval jusque dans l'eau, et, l'épée pointant vers la poitrine auguste, somma l'Allemand de jurer qu'il n'entreprendrait rien contre la souveraineté du roi d'Angleterre.

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Il ne faudrait pas dire ù ce propos : « Vieilles histoires. » Uieu n'est vieux pour la tenace mémoire de l'Allemagne. Les Allemands croient que l'histoire de l'humanité se divise en trois périodes : hellénisme, romanisme, germanisme, et que le liœmertum a pour successeur unique et immédiat le Germanentum. La pensée de l'empereur Guillaume , cette pensée qui fiévreusement cavalcade dans le temps et dans l'espace, se reporte volontiers au souvenir de la grandeur romaine. En octobre 1900, lorsque fut posée la première pierre du musée romain de Saalburg, il la frappa de trois coups d'un marteau d'argent, et, en frappant le second coup, prononça ces paroles : «• Je consacre cette pierre à la jeunesse allemande, aux générations qui s'élèvent et qui pourront apprendre dans le nouveau musée ce que c'est qu'un empire universel. » Au troisième coup, il ajouta : « Je consacre cette pierre à l'avenir de notre patrie allemande. Puisse-t-elle dans les temps futurs, par l'action commune des princes et des peuples, de leurs armées et deleiirs citoyens, deveniraussi puissante, aussi fortement unie, aussi extraordinaire que l'Empire romain universel, afin qu'on dise dans l'avenir: « Je suis citoyen allemand, » comme on disait autrefois: « Civis romanus sum . » Et le même empereur Guillaume a fait apposer dans un camp romain restauré par lui cette inscription : « Trajano imperatori Romanoruin , Wilhelmus II imperator Germanorum ; » ce qui est, à proprement parler, un hommage de successeur à prédécesseur dans le gouvernement du monde.

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Mais, si rAlleniaLiiie succède à Uoine, c'est pour lairc mieux que Rome; elle a repensé les civilisalions antiques, mais (mi gardant intact le génie j)ropre à sa race supérieure à toutes les autres races (1).

« Des races encore à venir vous supplient, l'étranger dans les terres lointaines vous supplie ; ceux-ci et tous les âges de riiumanité à venir ont foi en vous et vous supplient de veiller jalousement contre la possibilité que, dans la grande confédéra-

1. Toute une lilléralure duus rAlleniagac cuiiLeuipoiaine glulitie la race allemande. Les savants Woltmann et Wilser s'y sont distingués. Woltmann enseigne (|ue la valeur culturale d'un peuple se mesure à la quantité de germanisme qui est en lui. Ce principe lui sert de (il conducteur à travers l'histoire. 11 sait pourquoi la civilisation romaine a péri; c'est parce qu'elle a perdu dans les guerres de Marins et de Sylla ses hommes blonds et que raHranchissemenl des esclaves — syriens et autres — amena la prédominance des bruns cérébralement inféjieurs. 11 nous défend de croire que la Kenaissance des arts et des lettres en llalie soit due à un réveil de l'antiquité : « La culture postromaine en Italie est l'œuvre propre des Germains immigrés » dans la Péninsule. <> Extraordiuairement petite est la participation des éléments métliterranéens à la production du génie, bien qu'ils soient le fond de la population italienne, " De même, tout ce qu'il y a de bon et de grand en France vient de (jeimanie. Tous les grands Français sont de crâne, de pigment, de types germaniques. Montaigne avait le teint frais, les cheveux blonds, les yeux bleus; Voltaire était grand, avec des cheveux blonds et des yeux bleus; La Fayette était grand, avec des cheveux blonds et des yeux bleus; les athlétiques Mirabeau et Danton étaient blonds avec des yeux bleus. Victor Hugo était blond et rose. Voltmann démontie d'ailleurs que les noms de ces grands personnages sont germaniques. Naturellement, Woltmann recommande « d'exalter (chez les Allemands) le sentiment de la race, qui se glorilie de son ascendance et mé[)rise l'ennemi ». Il ci'oit fermement que « la race allemande est appelée à en\('lup[H'r la leiie dans s;i souvorainel;', à exploiter les tré-

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tidiiiruiic liuiilunité nouvelle, disparuisse le membre qui, pour leur existence, est le plus important do tous...G'estvous(iui, de toutes les nations modernes, avez spéci(dement vcru en dépôt les germes de la perfection humaine et à qui le premier rôle dans leurdéveloppement a été confié. Si vous succombe:^, l hiunanltè succombe acec vous^ sans aucun espoir d'une rènovalion future (1). »

Ainsi parlait Ficlite au commencement du siècle dernier, à la veille du jour où l'Allemagne s'insurgea contre Napoléon. Depuis, cette superbe et mystique déclaration d'orgueil a été cent fois répétée.

sors de lu nalure el des forces de Iravail »; les autres races, il les appelle : die panxiren Rassen. Ces paroles sont tirées d'un livre dont le titre est signilicatif : Pûlitischc Anthropoluyic. Renan avait prédit aux vainqueurs de 1870 qu'ils en arriveraient à faire des guerres anthropologiques. Ils y sont arrivés, en elî'el, et comment des guerres de cette sorte, des guerres d'histoire naturelle, ne seraient-elles pas atroces?

Quant à NVilser, dans son Herknnft nnd Urgeschichlc dtr Arier, Pruvenaiicc et préhùluiie dcx Arteiis, il enseigne comme chose allant de soi, sclbstveratdndlicli, que les Germains ont recueilli « sans conteste riiéritage des llomains »; ces " guerriers du Nord ont gravi, en faisant sonner le fer, les marches du Capitole ». Et ces Germains i< ont créé toute la civilisation artistique, depuis le moyen âge jusqu'à notre siècle ». Ce que démontre Wilser dans la Zcitsclirift fur deulsche Kiinsl und DtCoration, au tome II (181)iV.

Ces deux liommes sont évidemment des grotesques, et il est possible qu'ils aient provoqué chez les Allemands des haussements d'épaule; mais les hausseurs d'épaule devant les manifestations de l'orgueil patriotique sont rares eji Allemagne. D'ailleurs Woltmann et Wilser sont en parfait accord philosophique avec des hommes considérables dont le nom et le témoignage vont être donnés.

i. Traduction d'ilovelaque, dans la llccue de Pans du !''■ avril i'Jlo, p. o30.

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C'est, par exemple, Henri Heine, le Prussien libéré comme il s'appelait, qui, après avoir annoncé aux Allemands qu'ils reprendraient l'Alsace et la Lorraine, ajoutait : « Non pas seulement l'Alsace et la Lorrnine, mais la France entière et l'Europe et le monde sauvé tout entier qui seront à nous. Oui, le monde entier sera allemand. J'ai souvent pensé à cette mission, à cette domination universelle de l'Allemagne, lorsque je me promenais avec mes rêves sous les sapins éternellement verts de ma patrie... » C'est Giesebrecht, l'historien du Saint- Empire, qui, célébrant la gloire du nom allemand au temps impérial, réclame pour l'Allemagne « la domination » parce qu'elle est une nation d'élite, une race noble, et que, par conséquent, il lui convient d'agir sur ses voisins, comme il est du droit et du devoir de tout homme doué de plus d'esprit et de force d'agir sur les individus moins bien doués qui l'entourent. C'est bien d'autres encore, historiens, philosophes, philologues, ethnographes, poètes, prosateurs; ce sont de gros livres lourds, des manuels scolaires, d'alertes brochures, des pamphlets, des journaux, des harangues; c'est tout Richard Wagner.

Dans les grandes émotions de l'heure présente, l'Allemagne, plus haut que jamais, proclame sa foi : (( Nous sommes entrés dans la guerre, écrit l'historien Lamprecht, avec des cœurs hauts et purs, pénétrés de la pensée de notre avenir national. Cet avenir, nous le remplirons des floraisons de notre culture ; il nous est promis par la volonté quont ensemble tous les Allemands d'élever le monde à toute

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