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TROIS IDÉES ALLEMANDES

noblesse et à toute perfection... » L'heure de la victoire allemande sera en efl'et celle du salut de riiumanité : « Alors, écrit 0. Gierke, les aveugles verront, les sourds entendront, tous les peuples, qu'ils le veuillent ou non, que la culture allemande t'st la plus vraie, la plus profonde en racine de la culture universelle (1). » Et le poète Wolskehl, rejetant la main tendue par le geste fourvoyé de Romain Rolland, déclare : « Aujourd'hui, il s'agit de la vie ou de la mort de la culture européenne. Vos complices pèchent contre le Saint-Esprit de l'Europe. Nous livrons cette guerre pour toute l'humanité européenne. Cette guerre vient de Dieu. Il s'agit du divin dans r Huma?iité [2) . »

Dieu ici reparaît, car, de même qu'il veut la guerre, pour le bien de l'humanité, il veut, pour le bien de l'humanité encore, pour le sahtt des hommes, la victoire de l'Allemagne. Cette intimité, cette partie liée entre Dieu et l'Allemasme a été bien des fois célébrée par l'empereur Guillaume : « Le bon Dieu ne se serait jamais donné tant de peine pour notre patrie allemande s'il ne nous réservait pas une grande destinée; nous sommes le sel de la terre; Dieu nous a appelés à civiliser le monde, » disait-il en 1905, au moment de partir pour aller faire à Tanger un de ces gestes qu'il destine à l'histoire. A Munster, en septembre 1907, il affirmait la collaboration de Dieu et de l'Allemagne : « Que tous, anciens et nou-

1. Texte cité par Chevrilloii, dans la Revue de Paris du lo mars 191o, p. 266.

2. Dans le Frankfurter Zeitung du 12 décembre 1914. — Voir Hovelaque, loc. cit., p. o34.

veaux sujets de cet empire, bourgeois, paysans, ouvriers, s'unissent dans un même sentiment d'amour et de fidélité pour la patrie, et le peuple allemand sera le bloc de granit sur lequel notre Seigneur Dieu pourra élever et achever la civilisation du monde ; c'est alors que se réalisera la parole du poète : «■ Le monde un jour devra son salut au « germanisme, A?n deuiscJien Wesen wird einmal « noch die WeUrjenesen. » Ces paroles de l'empereur, cette citation du poète ont plu à l'historien Lamprecht, qui les a répétées dans une conférence en septembre 1014, où il les appelle « prophétiques ».

Or le jour annoncé par l'empereur est arrivé. Au mois de mars dernier, le conseiller privé du consistoire, professeur Mahling, parlant à Berlin devant un auditoire où l'impératrice-reine était représentée par des dames de sa maison, annonça que l'heure a sonné de la mission mondiale de l'Allemagne : Die Stunde der Weltmission des deutsclien Volkes liât geschlagen; il demanda : « Y sommes-nous préparés? Voulons-nous être le marteau que Dieu brandit? » Et, prenant à témoin la belle conduite que « leur vie intérieure » inspire aux soldats de l'Allemagne pendant cette guerre : (( En eux, nous p(uivons le dire hardiment, Dieu est à l'ouvraue, Bei denen ist, das hœnnen toh" hiihnlich sagen, Goit am Werke (1 1. »

Propos de piétiste, sans doute, mais auquel souscrivent à leur manière les libres penseurs. 11 n'y a

1. Cili', d"u|ii'ùs VAll'jciiteine ZciUui'j du 13 mars 191o, par le Juuniiil des JJi'bats du 3U mars.

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pas loiiutomps, lo lilirral Berliner Ta//ehla(t rtait obligé (raMuicr : u Nous 110 sommes pns au hul ; il est même possilile (|iit' nitus IraNcr'sious des péi'iodes pénibles; » mais il ne s'inquiétait pas : « la vietoire allemande n'est pas une afi'aire de hasard, c'est une nécessité mclapJiysique. Si vraiment les faits qui régissent rhistoire des peuples dépendent d'une volonté supérieure capable de discernement, nous pouvons et nous devons croire que la Providence nous a réservés pour de grandes taches (1).» Dieu est donc sommé de donner la victoire à l'Allemagne, sous peine d'être inintelligent ou même de n'être pas.

De ces trois idées inspiratrices, la première — nécessité que T Allemagne élargisse sa place dans le monde — est une cause de guerre suffisante h. elle seule. L'Allemagne ne dissimule pas l'énormité de ses revendications : annexions pures et simples de territoires, subordination d'autres pays à ses convenances économiques et à sa culture. A la vérité, de temps en temps, elle proteste de ses intentions pacifiques. Elle voudrait obtenir un consentement universel à l'établissement de son empire. Un jour, parlant à Brème, l'empereur Guillaume nia qu'il eût jamais le dessein d'imposer au monde une domination semblable à celle d'Alexandre et de Napoléon : « Si, plus tard, ajouta-t-il, on doit parler dans

1. Cité dans le Temps du 7 avril 191b. — Le même jour, le Temps cite un article de la Gazette de Francfort; l'auteur ne croit plus à la victoire de l'Allemagne; nous en sommes à dt'-fendre notre existence, dit-il; et il regrette « l'espoir qu'entre aujourd'hui et demain l'esprit allemand puisse guérir le monde ».

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l'histoire d'une domination universelle des Hohenzollern, il faudra que cette domination soit établie non pas par les conquêtes militaires, mais sur la confiance des nations qui poursuivent toutes un même idéal. » Mais jamais il n'a pu espérer sérieusement cette confiance des peuples; et, à ce propos pacifiste, quantité d'autres qu'il a lancés d'une voix retentissante peuvent être opposés, propos d'orgueil et de menace. Très clairement, d'autres ont parlé; personne plus clairement que le général Bernhardi : « Il est impossible, dit-il, dans la Guerre d'aujouy^criiui, d'améliorer à notre profit par des artifices diplomatiques la répartition de la surface terrestre telle qu'elle existe. Si nous voulons conquérir pour notre peuple la situation mondiale qui nous est due, il nous faut nous fier à notre épée. » Et le même général, dans son Vivre Notre Avejiir, annonçait, il y a trois ans, l'approche du jour de l'épée : «. Malgré les paroles utopiques des apôtres de la paix et de tous les beaux discours des hommes d'Etat, malgré les chaînes de papier par lesquelles la politique européenne essaie d'entraver les forces latentes de notre peuple, on entend approcher les pas de Dieu qui vont les déchirer comme des toiles d'araignée. »

Or, à cette première idée de la guerre nécessaire à la subsistance de l'Allemagne, les deux autres se conjoignent; et voilà que la guerre n'est plus seulement un acte obligatoire d'égoïsme national; elle est ennoblie, elle est sanctifiée; les guerriers d'Allemagne, lorsqu'ils prennent les armes, d'abord obéissent à une loi naturelle et divine, qui condnmne

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l'iuiiiiaiiili'' à la ^Lifrre; ensuite ils secondent le dessein de la Providence qui veut, par la victoire allemande, sauver le monde. Les guerriers d'Allemagne sont les soldats de Dieu.

11 rallait, pour sûrement comprendre la pratique et la doctrine allemandes de la guerre, remonter à ces trois idées directrices qui en sont comme la philosophie. Qui oserait refuser la pleine liberté à la guerre ainsi comprise? Qui tomberait en ce ridicule d'opposer à la toute-puissance du soldat la pitié, l'humanité? Autant vaudrait contester à la nature le droit de déchaîner ses cataclysmes; ou blâmer Dieu d'avoir versé les cataractes du ciel sur son peuple infidèle et bombardé de sa foudre les villes pécheresses.

Mais cette philosophie allemande de la guerre intéresse et menace tous les peuples.

Sous l'hégémonie de la Prusse, Etat né de la guerre, l'Allemagne, élevée au rang des grandes nations, est devenue la plus forte puissance militaire du temps où nous vivons. Chaque jour elle a préparé la guerre, comme si la guerre devait éclater le lendemain matin. — En même temps, de vieilles énergies longtemps contenues se donnaientcarrière. Une ère nouvelle commençait, l'ère de la conquête du monde par les métiers, comptoirs et banques de FAllemagne, et TAllemagne mettait son enthousiasme dans cette lutte, et sa vigueur et sa méthode. Ses appétits matériels étaient surexcités ; elle prenait faim et soif de richesse. A la conquête de l'or,

file poussait rniidnco jusqn';"! In lùmLM'it(î l'ollo. Son industrie, son commorco, ses banques, travnillaioul (le telle sorte qu'elle allait l'atalement vers l'un ou l'autre terme de cette alternative : l'ininiense victoire ou la l)an(}ueroute colossale. C'est pourquoi lu force économique requérait l'aide de la force militaire. Qu'il s'agit de trouver de nouveaux débouchés, de nouveaux territoires, de prendre la haute main sur les grandes voies internationales, on entendait remuer le sabre de l'empereur Guillaume, ou bien l'empereur parlait de sa poudre sèche. En même temps encore, l'intelligence allemande se prenait d'idolâtrie pour la force matérielle: elle la transformait en force morale, génératrice du droit; elle se déclarait solidaire et servante du militarisme. En même temps enfin les universités, les écoles, les clergés, les journaux, les ar!s enseignaient cette philosophie de la guerre, et faisaient pénétrer dans les profondeurs du peuple l'idée de sa supériorité sur tous les autres peuples passés et présents ; ils lui donnaient en charge l'avenir de l'humanité, lui révélaient le décret de Dieu qui sanctifie l'orgueil d'Allemagne.

C'est pourquoi, nous qui combattons en cette guerre, nous avons le droit de dire aux peuples qui en sont les spectateurs :

Les Allemands affirment audacieusement qu'ils n'ont pas voulu la guerre et qu'ils y ont été contraints par nous. Nous tenons, nous, pour démontré avec une absolue clarté qu'ils en furent, au mois d'août dernier, les auteurs responsables. Mais laissons de côté les causes immédiates et occasionnelles

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de la i^iuMTi». VLMiillez vous demander si jamais un peu[)lo fut comme le peuple allemand orienté vers la guerre, préparé, entraîné à la guerre comme à une fonction essentielle et naturelle de sa vie nationale ; considérez eond)ien de niolil's et de mobiles s'unissent en un formidable faisceau : les intérêts matériels, la soif de l'or, une naturelle brutalité barbare, le patriotisme surexcité par un orgueil fou, un complexe et puissant mysticisme concourent au même objet, qui est d'élever « l'Allemagne au-dessus de tout » et de subordonner au peuple providentiellement privilégié le reste des peuples.

Réfléchissez, et vous conclurez que nous combattons, nos alliés et nous, pour la liberté du monde, et qu'aucune nation, très grande ou très petite, n'est assurée de vivre honorablement dans la paix, tant que le militarisme de rAllemnpne ne sera pas détruit radicalement.

EKNF.ST r.AVlSSK.

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