Lettre au Temps, 11 août
Peut-être le commandant de cette batterie était ivre de vin et d'eau-de-vie, peut-être seulement saoul de barbarie et de haine. 11 ne voulait point perdre ces deux heures dernières, et la canonnade, de plus en plus, s'exaspéra. Brusquement elle cessa. J'entendis minuit sonner aux deux horloges du Luxembourg ; puis ce fut le silence, mais quel silence! Je me le suis rappelé chaque fois que j'ai veillé un mort; mais plus profond, plus solennel fut le silence d'après minuit, il y a quarante-quatre ans. Il me semble que toute la vie de France se taisait.
Depuis l'Année terrible, pas une minute je n'ai désespéré : l'espoir et la confiance qui étaient en moi, je les ai inlassablement prêches à des millions d'enfants ; j'ai dit et répété le permanent devoir envers les provinces perdues. Jamais la flèche de Strasbourg ne s'effaça de mon horizon. Toujours je l'ai vue, solitaire, monter vers le ciel : « Je suis Strasbourg, je suis l'Alsace, je fais signe, j'attends. »
Mais les années passaient ; le joug allemand s'étendait et s'alourdissait; l'Europe s'accommodait de l'état des choses. La Triple-Entente se proposait de maintenir l'équilibre, comme on dit, le static qiio, comme on dit encore. Angleterre, France, Russie avaient leurs affaires intérieures très graves : en Angleterre, la guerre civile possible, la violente poussée démocratique; en France, nos querelles de parti aiguës et haineuses; en Russie, la révolution, chaque jour annoncée pour demain. La seule Allemagne semblait forte, d'une force solide, tranquille, de granit bétonné.
Les années se succédaient ; je sentais mes forces
QUAIlANT/:-QUAriiE ANS APUÈS — Sl
déclinervers la fin prochaine. Mon espérance n'entrevoyait point un terme (ixe. Je me leurrais de vagues hypothèses : personne, pensais-je, n'osera dire la parole décisive ; personne n'osera lever la main pour le geste meurtrier; l'universelle veillée des armes ne précède pas l'aurore d'un jour de bataille; elle est la fin, dans un marasme, d'une ère d'histoire ; or, cette paix armée est absurde, irritante, épuisante; on s'en fatiguera; tout ce fer s'achète par trop d'or, et l'or a mieux à faire que de payer du fer; alors, non point par vertu ni pour de nobles et hauts motifs, mais par lassitude, par intérêt, par peur, on s'assagira; on parlera raison, humanité; d'ailleurs, en tous les pays, monte le flot démocratique; et quand il aura partout submergé les hiérarchies, les mœurs et les idées d'autrefois, il faudra bien que la démocratie introduise un esprit nouveau, son esprit à elle, dans les vieilles chancelleries infectées d'historiques microbes; la politique internationale cherchera la paix entre les nations ; elle la trouvera dans le redressement des injustices et la cessation des tortures; et je révais d'une Lorraine et d'une Alsace plus heureuses... et je me satisfaisais presque de ce rêve diminué, de ce rêve déchu.
Mais la parole décisive a été dite ; le geste meurtrier a été fait ; non point claire, la parole ; non point fier, le geste : quelle bassesse, quelle grossièreté, quelle stupidité dans leurs mensonges! quelle ignominie! Ah! pauvre Monsieur de Schœn! on dit que vous étiez troublé en lisant votre papier à Monsieur Viviani. On l'eût été à moins. Vous êtes un brave
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homme, point de tempérament tudesque, un homme doux et fin ; vous êtes un pacifiste, pauvre Monsieur de Schœn, et vous nous avez déclaré la guerre pour nous punir d'avoir bombardé Nuremberg! Pauvre Monsieur de Schœn !
N'importe ! Contourné, tortueux fut le geste, mais il a été fait; bête la parole, mais elle a été dite.
J'imagine que tous ceux qui avaient âge d'homme en 1870 s'émurent au premier moment. Une angoisse me tortura vingt-quatre heures durant. De ma fenêtre, je regardais longuement vers la colline de Châtillon. Je crus entendre ce minuit de janvier, sonnant dans le silence de mort.
Pourtant je n'avais pas peur. Trop évident était le contraste entre la France de 1870 et la France de 1914, entre l'Europe d'il y a quarante-quatre ans' et celle d'aujourd'hui. Et puis, jamais, jamais, je n'ai douté de la France ; jamais je n'ai cru ce qu'elle disait d'elle-même; etsoustantd'apparences vilaines, je sentais vivre son âme immortelle, car en vérité, en vérité, l'âme de la France ne peut mourir.
Mais la foi des patriotes, en notre France, notre espoir en nous-mêmes, n'eussent osé prévoir ce que nous avons vu, ce que nous voyons : les rassemblements autour des affiches annonçant la mobilisation; les premiers qui les avaient lues, portant la nouvelle de seuil en seuil, une émotion grave; les « Quand pars-tu ? Où vas-tu » partout échangés ; la course aux préparatifs, les premiers départs ; les larmes des femmes, mais de femmes dont pas une n'eût voulu retenir le fils ou le mari qui s'en allait au péril de mort; l'ordre, l'exactitude, la ponc-