EXTRAITS DU VOLUME
Etudes au jour \i jour sur l'Education Hationale
Un volume in-12. — Paris, 1879
Etudes au jour le jour
sur l'Educotion Nationale
C'est une vérité trop certaine qu'on ne restaure rien dans l'ordre moral de ce qui est tombé naturellement : ce qui est usé est usé, ce qui est mort ne revit pas. On peut exagérer cette vérité jusqu'à l'absurde ; elle n'en demeure pas moins évident*. Ces traditions, ces influences sociales, dont je sens tout le prix, et qui paraissent si nécessaires à la santé du corps politique, elles n'existent plus guère en France ; et ce qui en reste n'agit en général que dans vua sens contraire au courant de la civilisation moderne. Chez nous, les forces morales organisées s'exercent en sens inverse de la liberté. On ne saurait trop insister sur ce point, parce que là est notre plus grand mal : les classes supérieures et le clergé, chefs naturels du peuple dans une société saine et bien réglée, n'ont pas su prendre ;a têt* du mouvement démocratique. Elles ont depuis longtemps faibli ; l'intelligence et le courage leur ont manqué à la fois ; elles ont eu peur : peur de la liberté politique, de la liberté scientique, de la liberté religieuse.
De là vient qu'impuissantes pour réaliser le progrès.
elles réussissent à l'entraver. Elles tirent en arrière, au lieu de pousser en avant. Elles sont trop souvent un parti négatif, répressif, celui de la résistance conservatrice au lieu d'être hardiment le parti du progrès libéral. Elles n'ont pas osé s'approprier, pour les faire triompher en les réglant, les aspirations populaires. Un autre esprit les anime. Elles ont trop peu de con.^| fiance dans la vérité, dans les forces naturelles de l'âme humaine, dans les lois naturelles de l'histoire, pour avoir pleine confiance dans la liberté. En religion, en politique, dans les questions qui touchent à l'ordre nioral^ ou bien elles embrassent des causes perdues qui leur aliènent le pays et les rendent comm^H étrangères parmi leurs concitoyens, ou bien elle» recourent à des expédients, à la routine, à des transactions peu sincères où. les droits de l'esprit moderne sont toujours sacrifiés. Pour toutes c€8 raisons, elles ' échouent à remplir même la fonction conservatrice qui^ leur appartient naturellement.
Que faire à cela? Nous tournons dans un cercle quo^ la bourgeoisie seule pourrait rompre. Nous avons b° soin d'elle, et je suis de ceux qui pensent que, sans , son aide, sans le concours des qualités et des forcesj modératrices qu'elle représente au degi-é éminent, la| liberté est perdue, et avec la liberté l'ordre stable, et avec l'ordre la patrie. C'est à elle qu'il appartiendrait de donner un exemple bien rare, sinon inconnu, dans les annales humaines : celui d'une classe qui change de voie, c'est peu dire, de manière d'être. Un pareil effort est immense pour les individus, à plus forte
raison pour les groupes d'hommes et les classes ; car il suppose une singulière lucidité de vue, un désintéiment d'esprit presque béroïque et une volonté lérsévérante.
Toutefois, je ne saurais désespérer des classes supérieures et moyennes. N'est-ce pas à elles, en définitive, ou du moins à une minorité active et intelligente parmi elles, que nous devons tous nos réveils politiques, sans en excepter le dernier? Aujourd'hui encore, n'estce pas dans les grandes et dans les petites villes une élite de la bourgeoisie, à la fois sage et hardiment libérale, qui forme le principal noyau d'agrégation pour le travail de relèvement national 1 Ce noyau peut gi-ossir, il grossira ; il attire à lui peu à peu la meilleure partie des citoyens de bon vouloir et de bon sens dans toutes les classes. Que les destins seulement lui soient propices, que les conservateur alarmistes et les sectaires impatients lui laissent le temps d'accomplir son œuvre de pacification. Surtout qu'il embrasse des idées, non des expédients; qu'il cherche sa force dans la réalité, dans la vérité, non dans le rêve et la superstition ; qu'il nous mette résolument et sans phrases au pas du mouvement général des nations civilisées ; qu'il répudie les utopies énervantes de l'absolutisme religieux ou politique ; que sa bannière, au dedans et au dehors, ne soit ni ultramontaine ni catholique, ni Bocîalisfte ni positiviste, ni enfin d'aucune secte, mais simplement française, laïque, libérale.
Quoi qu'il en soit, il faut partir do la réalité, et prendre la France telle qu'elle est, pour essayer de la
guérir. Bonheur ou malheur, elle n'est ni anglaise, ni allemande, ni américaine; elle n'est pas davantage et;pagnole. Nous sommes un peuple sans fortes traditions, sans courant dominant d'opinions, sans influeu ces sociales fortement constituées ; et avec cela no avons le suffi-age universel en présence de toutes 1 questions soulevées à la fois. Quel autre parti reste-i il, sinon de nous entendre pour créer partout, au plus tôt, un esprit public, pour élever partout à un niveai^^ passable l'instruction populaire? Et quoi de plus nfl^f turellement indiqué, quoi de plus conforme à notre situation spéciale, à noti-e état de division politique et^^ de crise sociale, que de prendre cette instruction l(^Ê notre propre charge et sous notre direction : nous tous, citoyens de quelque savoir, de quelque aisance de quelque crédit, industriels, médecins, propriétaires 1 Vous craignez, non sans raison, les mauvais effet éventuels d'une éducation insuffisante et superficielle j vous allégfuez l'exemple des ouvriers des villes ; vous rappelez, en l'amplifiant, le mot de Bacon, que si beau, coup de savoir conduit à la vérité et à la sagesse, peu de savoir en détourne. Eh bien, soit ! Il y aurait sar doute à discuter, à distinguer en ceila ; mais j'aimi mieux tout admettre. Qu'en conclure? Evidemment une seule chose, c'est que d'abord vous devez remédie à un médiocre enseignement par un enseignemenfl sérieux, tel qu'on le pratique à nos côtés, en Suis par exemple, et au loin, dans les Etats-Unis ; ensuite, et surtout, que vous devez inter\'enir de vos personnel avec une infatigable sollicitude dans cette œuvre dfl
de
6alut national. A vous de communiquer aux jeunes générations votre façon de penser, de comprendre, de juger. A vous de vous faire, dans les plus obscurs villages, les initiateurs, les patrons des écoles primaires ou supérieures, des cours d'adultes, des bibliothèques. En. fin c'est assez dire que l'avenir du pays dépend de l 'instsniction populaire laïque, distribuée sous nos auspices par nos fils et nos filles, imprégnée de l'esprit moderne, c'est-à-dire d'un esprit national, libéral et conservateur à la fois.
Vous dites qu'il faut des siècles pour amener l'éducation du peuple au point nécessaire. Oui, sans doute, du train dont nous y allons ; pour ne pas dire que nous n'y arriverions jamais : or, en attendant, nous avons le loisir de faire dix fois naufrage. Mais d'abord, voua conviendrez qu'il faut commencer une fois : et dès lors pourquoi pas tout de suite? Puis considérez, je vous prie, que l'éducation universelle, c'est l'idéal ; mais qu'on peut vivre très honnêtement sans posséder tout l'idéal. Diminuer le nombre des incapables, former avec les contingents de toutes les classes une élite démocratique de jour en jour plus nombreuse, élite instruite, libérale, modérée, ce serait déjà le salut. Or, qu'y »-t-i], je vous prie, d'inaccessible dans ce résultat, si nous le voulons bien, si l'Etat et la loi nous soutiennent, et si nous soutenons l'Etat et la loi?
Au reste, connaissez-vous un meilleur moyen de i-elèvementî En connaissez-vous même un autre? Tout ce que vous pourriez indiquer, et que d'avance j'admets, religion, morale, philosophie, socialisme prati-
que, ne suppose-t-il pas l'eniploi de celui-là? — Ainsi le veut l'intérêt social. J'ajoute : ainsi le veulent l'intérêt moral et le respect de la dignité humaine. Car c'est l'honneur de l'humanité et des sociétés humainei que les remèdes purement matériels, administratifs oui politiques, sont impuissants à les guérir : il y faut, enj outre, des moyens qui s'adressent à l'esprit.
Et cela même ne suffit pas. Un peuple ne vit pas^ d'arithmétique, de grammaire, de géographie ou del physique : il a des besoins supérieoirs qui demandent à être satisfaits. Enlevé brusquement à son sommeil séculaire, précipité sans transition dans la bruyantel mêlée de la vie moderne, toutes les questions se {losent pour lui à la fois, tous les doutes s'éveillent confusém'ent. Je veux que, non content de remplir sa mémoire de connaissances variées, vous ayez trempé et. assoupli son intelligence. Mais qu'avez-vous niainte-j nant à lui offrir, au seuil de ce vaste monde qui, d'unf coup, s'ouvre à ses regards? quels printipis de conduite, queilles raisons de prendre goût à la vie, quels motifs d'aimer et de respecter ses proches et tous ses semblables, la patrie et la loi, quel art de vivre, et^l même quel art de mourir? ^1
Quel ciment connaissez-vous pour maintenir ensemble les pierres désag^gées de la société générale ; quelles affinités intimes pour combattre le terrible mal de l'isolement, pour ranimer la famille et créer de]
nouvelles formes d'association ? Où est, enfin, le rayon sopérieur pour éclairer et assainir la pauvre existence haniaine, qui restera toujours, à travers les améliorations, pleine d'imperfections et de lacunes?
Vodlà ce que les libéraux, dans un pays tel que te nôtres devraient avoir présent à l'esprit, au risque de troubler la simplicité un peu indigente de leurs plans. Peut-être est-il permis de leur rappeler que les sociétés ne vivent pas seulement de travail industriel, de science, de politique; qu'elles vivent aussi d'activité morale. C'est dire simplement qu'elles vivent de ce qui fait vivre l'homme tout entier. La vie est saine, harmonieuse et fort.?, quand un même principe (dans nos sociétés modernes, le principe libéral) préside à toutes les manifestations, également légitimes, de l'activité naturelle; elle est maladive, troublée, semée de crises, quand cette activité tst épuisée, ou obéit à des principes contraires. C'est une désastreuse économie, dont le parti radical ne s'est pas assez défendu, que de vouloir élever et nouri'ir un peuple à moins de frais : la aature humaine, dont on mé-connait les plus nobles H besoins, prend tôt ou tard sa revanche ; si ce n'est pas ^^■ÉIB les auspices de la liberté, ce sera au sein de la ^^ftritude.
H Ce serait un malheur sans pareil pour 1 avenir de
H notre pays que le catholicisme continuât de se montrer
impropre à s'adapter aux conditions scientifiques et
libérales du mouvement démocratique contemporain.
Dans la transition laborieuse où nous sommes engages de l'ancien état ai'istocratique et sacerdotal à l'état ^^ populaire et séculier, des croyances collectives et aveu- ^M gles à la croyance individuelle et réfléchie, les peuples ' comme les individus risquent de sombrer avant d'être , arrivés d'un bord à l'autre. Pour accomplir heureusement cettie travei^sée orageuse, nul concoure nest comparable à celui de l'esprit religieux ; car cet esprit étend son action plus loin que tout autre, il pénètre plus profondément il règle plus efficacement, il purifie mieux les éléments inférieurs. Mais encore faut-il que les formes ecclésiastiques dont il est revêtu soient îissez souples pour lui faciliter' l'alliance avec l'esprit moderne. Mallieui-eusement il n'en est pas ainsi chez^ nous. La religion, avec toutes les influences morales qui s'y rattachent, va d'un côté : lu politique, la science, l'industrie, tout le mouvement social, vont de l'autre. Non seulement nous tentons la grande épreuve de la révolution, sans le secours des forces traditionnelle mais ces forces nous travaillent incessamment en sens contraire du nôtre. Reste à savoir si le catholicisme français renferme quelques possibilités de transforma-! tion, et surtout s'il y a, cachées au sein de la natio(n,j d'autres forces morales assez saines, assez actives, populaires, pour .suppléer à ce qui nous manque paï ailleurs.
En tous cas, ne cessons pas de le dire, afin de dissi pcr des illusions funestes : la libei-té n'a point de vertul magique. Elle évoque du sein de la nation tout es qu'il y a, mais elle n'en peut tirer que ce qu'il y a...
se peut toujours que, provoqué à l'action, un peuple se trahisse lui-même, et qu'au lieu de conquérir sa pleine autonomie politique et morale, il s'use dans l'anarchie, ou qu'il se serve de la liberté pour lier contrat f-n forme plus authentique avec la servitude.
Il n'y a qu'un moyen honorable d'arrêter les progrès de l'esprit clérical : c'est de lui opposer un vigoureux élan de l'esprit libéral. Il faut que le parti libéra], en France, s'il veut recouvrer une influence profonde, étendue, durable, se replie sur son vrai prin. cipe ; qu'il l'aperçoive en pleine lumière ; qu'il en reconnaisse de nouveau la vérité et la force ; qu'il s'y retranche comme dans l'asile de la vie moderne. Ce principe n'a rien de mystérieux ; il est, au contraire, d'une parfaite simplicité, et nos pères de 89, étrangers à nos subtilités et à nos sophi.smes. l'avaient saisi du premier coup : ce n'est pas autre chose que la pleine conâance dans la liberté laïque, c'est-à-dire dans l'aptitude de l'homme et de la société humaine à connaître la vérité politique et morale et à se gouverner d'après cette connaissance.
Le monde moderne ne se partage pas, quoi qu'on en dise, en républiques et en monarchies, ni entre républicains et royalistes. Mais, en tout pays, et surtout en France, le débat se précise de plus en plus entre ceux qui s'en remettent à la liberté, en d'autres termes à la capacité morale de l'homme et ceux qui
s'en défient ou la nient expressément. Cela est au fond de toutes les oppositions, de tous les niaJentendus.
Il importe donc au plus haut point que le parti libéral se ressaissise lui-même en prenant possession de son idée fondamentale, et qu'il mette son honneur, mieux encore, son devoir, à la faire triompher par tous les moyens de persuarion et d'action légale.
Ne nous lassons pas de le redire : l'une de nos principales faiblesses est de nous fier à la vertu magique des noms et des formules. On donne, en un jour d'élection ou de révolution, un vigoureux coup de collier pour mettre en branle le char de la Liberté ou de la République ; ensuite, ou se croise les bras pour voir passer l'idole, l'adorer et iccueillir sa bénédiction.
On oublie que liberté, république (ajoutez-y, s'il vous plaît, révolution, peuple, commune, etc.) ne sont pas des forces réelles, indépendantes de nous, et com- ^ me une Providence naturelle à qui nous puissions re- ^M mettre le soin de nos destinées et l'avenir du genrii humain.
La liberté ne vaut que pai- des hommes libres. On ne la fonde pas d'un coup, par décret, et une fois pour toutes. Elle se fait de joui- eu jour, par ua effort incessant ; elle monte ou descend, non pas au gré des ministères et des gouvernements, mais selon que baisse ou s'élève la valeur moyenne des citoyens. Elle no consiste pas essentiellement dans une forme politique déterminée, — de telle sorte que, la forme instituée, tout aille de soi, sans risque ni peine, — - elle consiste dans un certain esprit. Assurément la forme est d'une
extrême conséquence : mais elle ne supplée jamais l'esprit, tandis qu'on a vu souvent l'esprit suppléer la forme.
El quand je parle d'esprit libéral, on comprend que je ne lui assigne pas pour objet exclusif et pour unique aliment les choses politiques. S'il ne s'applique naturellement à tout, à la vie municipale, industrielle, scientifique, religieuse, il trahit par là son mauvais aloi, et vous le verrez bientôt fléchir, même dans 1 ordre spécialement politique.
On ne sait pas assez, parmi nous, que la meilkiire des foi-mules politiques, la plus libérale des constitutions, si digne qu'elle soit de nos sacrifices, n'est pourtant pas une recette infaillible pour assurer le développement de la liberté, et de la civilisation fondée sur la liberté. Non, il n'y a pas de talisman qui dispense les peuples libres d'activité individuelle et collective, de sentiment moral, de bon sens, de science, de respect de soi. C'est dans ces qualités que consiste, à proprement parler, l'esprit libéral ; les meill&ures lois ne suffisent pas à le faire ; seidement, elles le sollicitent et le tiennent en haleine en lui offrant l'occasion et les garanties.
Le secret de nos destinées git plus profond que nos lois ; il réside dans ce qu'on pouirait appeler l'âme de la nation. Si cette âme générale est saine, lucide, forte; ou bien si, malade, elle entreprend sa guérison avec une claire connaissance du but et des moyens, soyez tranquilles ; elle viendra à bout des pires épreuves et des moins favorables institutions. Mais si l'âme
faiblit, si l'énergie lui manque pour secouer les influences morbides, si elle s'abandonne à l'ignorance, à la vie facile, à la servitude morale, c'en est fait : les meilleures institutions libres s'affaissent d'elles-mêmes et nul moyen révolutionnaire ne réussirait à les maintenir debout.
Pas plus la république que la monarchie. Je m'imagine que la charmante république des Missions du Paraguay, oii il faisait si bon vivre sous la présidence paternelle des jésuites n'était pas très libérale. Une république, même avec le suffrage universel, peut sa prêter à l'absolutisme et au pire de tous, l'absolutisme théocratique ; tout dépend en deiiiier ressort de l'-esprit général qui anime une assemblée, une classe dirigente, une nation.
Nous voilà donc ramenés à notre conclusion habituelle : c'est au parti libéral à se constituer fortement, à tirer de lui-même ses ressources, à réaliser partout et sous mille foiTnes son principe de la responsabilitépersoniitlle et de- l'activité libre. C est- par la propagande, par l'association, par l'application multipliée de ce principe qu'il peut tenir en échec le principe contraire et faire passer définitivement le pays du demijour du moyen âge, oîi il se débat encore, à la pleine clarté des temps modeiTies oii l'attirent de si fortes influences nationales et de si éclatants exemples contemporains. Le jour où les libéraux verront clairement leur route et où ils voudront marcher, la France les suivra : car toutes les forces de la civilisation présente conspirent pour eux. Mais comment se livrerait-elle
sans inquiétude à des guides qui ne savent pas bien où ils vont, qui hésitent à chaque tournant de 'a route, qui ne s'orientent pas au milieu des grandes questions politiques, religieuses, sociales du temps présent, qui sont toujours prêts, au lieu de parler et d'agir, à implorer le secoiu's du clergé administratif, à défaut du clergé spirituel !
Une chose certaine, c'est que notre pays ne peut recouvrer une solidarit-é nouvelle et i-epreudro ensuite son essor dans toutes les directions qu'au prix d'vu renouvellement profond. On n'a pas encore trouvé !e secret de faire une patrie sans des idées communes, ni un esprit public sans le concours actif des classes moyennes. De plus, il faut se convaincre que les condition.s de succès dans la a concui'rence vitale » des nations sont désoi^nais profondément changées. La primauté dsns les arts de la paix comme dans ceux de ta guerre appartient aux forts ; et les forts sont, à la longue, ceux qui disposent non seulement d'une élite d'hommes de science, mais aussi d'une classe moyenne studieuse, active, j rcpre au gouvernement, et de chisscs populaires instruites, sobres et affettionnces à la rhcie commune. Et si l'on me reprochait d'omettre ici les conditions m craies ou religieuses de prospérité, j'ajouterais qu'aujoui-d'hui celles-là mêmes ne se rencontrent saines et efficaces qu'étroitement associées au savoir. En d'autres termes, la iroralité et la piété
ne se conçoivent plus en deihors de la dignité individuelle ou du respect de soi, ni le respect de soi en dehors du libre examen, ni le libre examen en dehoi-s des habitudes de lecture et d'étude. Nous sommes désormais obligés, sous peine de décliner et de mourir, de travailler selon les lois naturelles de tout ordre et, par conséquent d'apprendre incessamment à connaître ces lois pour y conformer notre action. Ignorance, vertu et force sont, dans le monde moderne, des termes qui vont d ; plus en plus s'excluant : l'innocence de l'âgo d'or, sous la tutelle du patriarche et du prêtre, n'est que le rêve des peuples débiles qui se résignent à finir.
Laif^ons aux autres peuples les voies communes, l^^ moye.^s vulgaires de civilisation, l'instruction laïque et obligatoire, le développement de l'initiative individuelle, la rude pratique des vertus civiques. Nous avons, jious, le monopole des voies extraordinaires, le privilège des apparitions célestes. 11 nous est donné d'ouïr, au Nord et au Midi, des prophéties miraculeuses, de contempler au-dessus d'une grange ou d'une grotb-i « une grande et belle dame vêtue d'une longue ro'oe bleue semée d'étoiles d'or » (mnndtmtnt de Mgr de Laval), qui n'a pas, il est vrai, grand chose de nouveau à nous dire, mais qui en nous exhortant « à manger de l'herbe » et à lui bâtir des Eglises, nous promet de prochaines délivrantes. N'admirez-vous pas comme cela supplée avec avantage à ce qui nous manque d'un
autre côté, et combien la vie spirituelle de la nation en est renforcée et ennoblie ï Que d'autres prennent pour eux l'instruction populaire et la haute culture scientifique, qu'ils appliquent au perfectionnement des arts de la paix et de ceux de la guerre tous les moyens qae peut suggérer l'étude assidue des lois naturelles... notre lot, à nous, est bien meilleur. Nous avons reçu du ciel expresse dispense des moyens humains. Nous obtenons d'en haut, sans effort et sans étude, ce que nos voisins, hérétiques ou incrédules, cherchent péniblenii-nt. en bas : la prévision de l'avenir, la certitude religieuse, la prospérité nationale.
On conviendra que ce n'est pas payer trop cher la jouis3ar.ce d'un tel privilège que d'y préparer de bonne heure l'esprit de nos enfants par la sainte diiscipline des t ècolet ehrêtitunet ». Ce n'est pas axix élèves des maîtres laïques, ni aux étudiants des universités allemandes ou américaines que la sainte 'Vierge daignerait de nos jours apparaître. Aussi n'a-tK>n pas ouï dire qu'il y ait en Allemagne, en Suisse, aux Etats-Unis, une source de la S'alette, une grotte de Lourdes, une grange de Pontmain : il n'y a que des écoles, où toutes les cla.sses de la société poursuivent, sous l'influence prép.>ndérante de l'esprit laïque, de longues et fortes études. Grand mystère que des nations florissantes et robustes puissent vivre de si peu )
Les hommes sincèrement religieux penseront toujours qu'on ne peut pas rendre plus grand service à la religion que de la laisser se produire et s'exercer librement ; de même qu'on ne peut pas lui faire tort plus grave ni plus cruelle injure que de confier au pouvoir temporel le soin de la propager et de la défendre. Comme toutes les choses vraiment naturelles et humaines, la religion ne demande à l'Etat que de lui assurer la liberté; et c'est ce que l'Etat moderne ne saurait lui refuser.
Tel est le rôle de l'Etat dans l'instruction primaire : créer partout des écoles ouvertes indistinctement aux enfants de tous les cultes ; laisser l'éducation philosophique ou religieuse aux Eglises et aux familles. C'est le régime des Etats-Unis et de la Hollande, pays assurément très religieux ; c'est le régime où s'acheminent rapidement la Suisse, l'Angleterre et d'autres peuples encore. Là où la religion est le plus respectée, on veut que l'enseignement religieux soit donné au foyer domestique ou à l'autel : on n'aime pas à en faire la cinquième partie d'un progi-amnie, à la suite de la grammaire, du calcul, etc.
On est loin, en France, de comprendre une pareille profondeur de sentiment. La religion est, pour la plupart de nous, chose extérieure, affaire d'intelligence et de mémoire, qui s'apprend comme toute autre connaissance et avec aussi peu de façons. On récite le catéchisme comme on récite la leçon de grammaire. L'école enseigne la lettre, le prêtre Vexprit. Quiconque parle de soustraire la religion à la main banale de
rinstitutcur est réputé un voltairien ou un homme à systèmes.
Ncus traversons aujourd'hui une crise violente ou lo .monde moral semble livré a une anarchie sans isâue. s3-arément, ce n'est qu'une apparence, un état grave
douloureux, mais transitoire. Les vieilles idées, les vieilles mœurs, les vieilles habitudes se retii-ent ; les cadres sociaux se disloquent; les anciens appuis du sentiment et de la volonté fléchissent ; au fond, tout cela se transforme. Mais, au milieu de ce désarroi, les hommes les plus sincères et les plus éclairés ne sont pas ceux qui crient le plus haut ; ils parlent discrètement selon qu'ils savent ou qu'ils sentent. En attendant, le monde veut vivre ; il veut espérer, croire, aL mer, agir. Or, pour combler le vide qui s'est fait dans les âmes, pour suffire à l'immensité des nécessités morales de chaque jour, que peuvent des voix isolées?
L'antique tradition, avec ses affirmations massives et ses innombi-ables moyens pratiques, se présente alors pour venir en aide aux défaillants. Beaucoup de gens, il est vrai dans les classes aisées ou lettrées, s'imaginent que la société peut vivre de politique, de morale vulgaire et d'économie sociale . c'est trop peu, en vérité, f-our la rature humaine, même au tcîiipa de décadence ; et les peuples s'adressent de préférence à qui pénètre mieux le secret de leurs besoins.
Voilà ce qui vaut à l'Eglise, en ces jours de confu-
sion, un si général ascendant. Par malheur, en donnant une certaine satisfaction à l'un de nos plus profonds instincts, elle en néglige ou en combat d'autres non moins tenaces, notamment celui de la liberté. Elbî se met ainsi en contradiction avec ce que l'âge moderne a de plus essentiel et de plus vivant. Tandis que nous disons sans cesse à tout homme : examine, jurje , elle dit : obéis et crois. Nous prenons notre point d'appui dans le jugement et la volonté individuelle ; elle le prend dans l'autorité d'un juge infaillible, pontife, évêque ou directeur de conscience. La recherche, le doute même, Itrsqu'il est sérieux, jjous est chose sacrée ; c'est pour l'Eglise chose suspecte ou impie. Peuton concevoir deux éducations, deux méthodes de penser et de vouloir plus profondément différentes?
Elle heurte encore notre état d'esprit par un autre côté. Certes, si quelque chose caractérise notre siècle et le siècle précédent, c'est l'esprit scientifique, le besoin de connaître les choses telles qu'elles sont, d'en saisir les réels rapports, et puis d'y conformer notre activité. L'idée des forces naturelles, des lois naturelles, en un mot de l'ordre, tant au moral qu'au physique, est devenue le principe caché de toute notre conduite. C'est là qu'est notre point de départ danis les sciences théoriques, et aussi dans les arts pratiques, en morale, en politique, comme en médecine ou en agriculture. Nous constatons d'abord les faits ; nous remontons aux causes et aux lois ; et nous réglons d'après cela notre travail. Le bonheur ou le malheur, la santé ou la maladie, la prospérité des empires ou
laiir décadence, nous en cherchons la raison dans les faits, dans les lois naturelles observées ou violées. Pour ce qui est de l'éducation en particulier, nous suivons invinciblement cette méthode : qu'il s'agissï du corps, de l'intelligence ou de l'âme, pour les traiter, nous interrogeons la nature et l'histoire.
Bien autre esc la méthode que praticiue l'Eglise. 5u fond, la préoccupation scientifique lui est étrangèn:) ; elle ne l'épouse qu'avec défiance ; si elle adopte les résultats irréfragables de la science, elle n'en adopte pa£ l'esprit. Elle reconnaît des lois : comment les nier? Mais, dans l'ordre matériel comme dans l'ordre spirituel, elle fait intervenir à tout moment une volonté arbitraire, intermittente, miraculeuse, dont elle se constitue l'interprète infaillible, et qui rend illusoire l'ordre naturel. De là une morale et une éducation à maints égards artificielles ; de là des pratiques, des vertus qui ne correspondent à rien de réel. On consulte le médecin, mais aussi le thaumaturge ; on réprouve la sorcellerie, non comme une superstition, fruit de l'ignorance, mais comme un commerce avec le diable , cm fait appel à la responsabilité morale et à l'effort volontaire, mais en les énervant ; on tente de réformer la nation, mais on cherche trop souvent le mal dans des erreurs ou des fautes d'un ordre imaginaire, et le remède dans des croyances ou des pratiques sans rapport avec notre état réel. On consacre le mariage et la vie séculière, mais on présente le célibat comme un état supérieur et méritoire. Et ainsi du reste.
Par ce que nous venons de dire, on peut juger de
l'éducation que reçoivent l'intelligence et la volonté sous la discipline ecclésiastique. Sans doute, il faut tenir compte des diversités, et par exemple ne pas envelopper dans ine appréciation sommaire des collèges comme ceux de Juilly et les écoles des pères jésuites. Il arrive nécessairement que l'esprit séculier et libéral, en se faisant jour à travers les méthodes les plus réfractaires, pénètre à quelque degré l'enseignement, et en tempère les excès. Mais le principe n'en porte pas moins ses fruits, surtout depuis que rultramontanismc a triomphé, dans notre clergé, de l'anitienne indépendance gallicane. L esprit moderne tend à former des int-elligenccs et deâ caraciiLrcs libres, c'àst-à-dire des hommes qui relèvent d'eux-mêmes et se gouvernent selon leui-s lois propres et leurs propres moyens ; îe clergé veut former des fili/e>! : c'est-à-dire des esprits e.ssentiellement religieux, dociles et dépendants. Cela explique pourquoi l'enseignement laïque, même expurgé de philosophie, même donné par des professeurs catholiques, inspire tant de répugnances et de craintes à l'Eglise. Elle ne se fie pleinement qu'à se.s maîtres assermentés, aux prêtres, aux religieux. Elle sait trop bien que la méthode laïque lui est hostile. Toute bonne école laique « institui' » l'enfaut d'une autre façon que ne fait l'école ecclésia.stique. De toutes les leçons il se dégage à la fois un incessant appel au libre examen et un témoignage en faveur de la constance de l'ordre naturel ; de même que toutes les exhortations morales renferment implicitement un appel au gouvernement de l'âme par elle-même L'ultramontanis-
ne aujourd'hui régnant, avec le sens grossier qu'il apforte dans les choses spirituelles, ne soupçonne même pas que la religion, observée à une certaine profondeur de l'âme, puisse s'associer étroitement à l'esprit scientifique le plus libéral. En matérialisant les sentiments les plus délicats, il arrive à tout diviser, à tout mettre en conflit, les forces morales aussi bien que les forces sociales.
Quand on cherche à se rendre compte de l'état des esprits en France, on est toujours plus frappé du manque d'hamionie dans l'éducation générale. Autre est l'éducation scientifique, autre l'éducation religieuse ; autre celle des femmes, autre celle des hommes • autre celle des prêtres, autre celle des laïques ; autre celle des laïques purs, autre celle des libéraux. On a souvent dit que nous sommes deux peuples en un : ne peut-on pas ajouter que chacun de nous porte ces deux peuples en soi? Etat, famille, individu, Ll y a partout dualisme, contradiction latente, incertitude. Nous avons l'ambition d'être une nation de citoyens libres, et tout p4ie notre enfance à l'abdication du sens individuel. Nous sommes une race éminemment séculière il'instinct, d'habitudes sociales, d'activité, et toute notre éducation première nous inclinerait vers un ascétisme mitigé. Nous honorons la science et les savants; et rien n'est plus étranger à l'esprit scientifique que notre culture morale populaire.
Depuis quelque temps, l'Eglise semble ave ir pris à tâche d'élargir le fossé qui la sépare des idées modernes. Elle a condamné solennellement, elle condamne chaque jour les principes qui tiennent le plus étroitement à notre mauière d'être et de sentir, ceux qui animent nos lois politiques et civiles.
Après cela, on s'étonnera moins de la marche incertaine du génie national, des oscillations extrêmes et violentes de l'opinion, d'une superstition grossière mêlée à l'excès de l'indifférence ou de l'impiété, de l'ignorance inouïe qui règne dans nos campagnes, de l'instruction primaire toujoui-s affichée et toujours négligée, du manque du ressort personnel ; enfin, des sophismes qui. en altérant la netteté du vieil esprit gaulois, troublent notre politique extérieure et intérieure. Sans doute l'Eglise n'est pas seule responsable de tant de confusion et d'impuissance ; mais elle y concourt incessamment par l'influence qu'elle est seule en mesure d'exercer en tous lieux sur l'esprit public et sur l'éducation.
Ne parlons pas de son rôle politique et de l'attitude malheureuse qu'elle a généralement gardée sous l'Empire, depuis le premier jour jusqu'au dernier (1). Mais la loi de 1850, encore en vigueur aujourd'hui, lui avait livré la jeunesse. Elle accepta de l'Assemblée législative la charge de sauver la société en la régénérant. L'école se tint dans la saicristie, selon un mot
(1^ DHpiiiH que l'âttA pagre n été écrite, on a vu, ilanH la crUe du Boiilaii(fiaiiiB, J'Eifli.'io «'associer aux pires éléments de désordre et sa déshonorer & plaisir.
célèbre; et plus tard Xer principe d'autorité et de r«- ■pe:rt, issu du 2 Décembre, s'appuya à l'autel. On sait conment fut remplie cette mission. Après vingt ans d'expérience, nous nous retrouvons un peuple ua peu dégrossi à la surface, mais ignorant, à la fois superstitieux et sceptique, aussi peu familier avec les lois de la nature qu'avec les leçons de l'histoire, capable en politique et en économie sociale des plus absurdes égarements, mal préparé en toutes choses à la liberté, toujours prêt à expliquer ses malheurs par une cause extérieure et accidentelle, de même qu'à chercher le salut dans une force étrangère, naturelle ou surnaturelle, dans un général ou dans un roi, dans le hasard ou dans un miracle ; partout, enfin, excepté en luimême, c'est-à-dire dans la science, le travail, la discipline et la moralité.
Quand les dernières catastrophes sont venues, quelle leçon en a tirée l'Eglise pour les foules qui se pressaient dans les temples? Jamais occasion plus belle ne fut offerte à un clergé d'entreprendre un sérieux mouvement de réforme ilationale ; jamais les peuples ne furent mieux disposés à ouvrir les yeux sur lea causes internes de leui-s maux. Mais le clergé, il faut le dire, s'est montré incapable de dévoiler le sens de ces grands événements. Toujours enfermé dans son cercle étroit d'idées et de moyens, il n'a su parler le plus souvent, dans les chaires populaires, que de dogmes méconnus, de pratiques négligées, de la dépossesston temporelle du pape coïncidant avec nos premières défaites, et autres billevesées.
C'est là que nous en sommes. D'un côté, une édu-j cation religieuse sans esprit libéral ; de l'autre, une éducation libérale et scientifique trop dépourvue d'esprit religieux, de hautes aspirations, d'entente pro- 1 fonde de la nature humaine. Divorce déplorable qui, en se produisant sur tous les points, paralyse nos meiL leurs efforts, embarrasse notre marche, empêche toutôl action commune et toute concorde des esprits.
Notre pays est le théâtre d'une expérience extraor. dinaire qui consiste à faire une cité libre et la'ique avec une éducation théocratique et antilibérale, ou sans éducation aucune. Certes, cela peut avoir beau-' coup d'attrait pour le spectateur désintéressé ; cela peut même fournir à la longue, quelle qu'en soit l'issue, des leçons très profitables à la civilisation gêné-' raie ; mais on conviendra que pour nous. Français, il y a un intérêt supérieur à la curiosité, celui de sauver notre existence nationale jusqu'au bout de l'épreuve, et d'arriver saufs au terme de la crise.
Où et comment aboutira ce conflit entre les deuzj esprits opposés? Question redoutable.
Il peut arriver un moment où ce qui n'est qu'un] danger spéculatif deviendra un danger imminent; où le suffrage universel, préparé de longue main par l'éducation cléricale et habilement conduit par les chefs ^| de la plus puissante organisation que le monde ait connue, menacera nos institutions les plus chères. Ce i jo\ir-là, l'Etat libéral, représenté par une minoritéH numérique, mais soutenu par la justice et le sentiment universel des peuples civilisés, serait mis en demeure
ou de succomber par son propre principe et par respect de la loi, ou d'essayer de se sauver à tout prix.
Il n'y a qu'une issue : c'est que l'esprit séculier et libéral pix^nne vigoureusement possession de lui-même, l'il suive avec confiance sa propre voie, qu'il affirme ejcerc© son droit dans l'éducation comme dans la politique ; que, de plus, se rrîtrempant aux sources supérieures de la vie morale, il mérite de prendre une plus large part à la direction du monde spirituel.
Mais ce n'est pas tout que de pourvoi»- à l'instruction populaire. Tout le monde, excepté les esprits prévenus fet incurables, comprend aujourd'hui qu'il n'y a plus à faire la moue à la démocratie : elle sera libérale et réglée, ou bien césarienne et toujours près de glisser dans les aventures ; mais elle sera. Si on la veut libérale et bien ordonnée, il n'y a évidemment qu'un moyen : c'est de rendre la nation intelligente, instruite de ses devoirs, capable enfin de se gouverner ellemême.
Que faut-il entendre par ces mots : se gouverner soimême 7 Evidemment personne ne croii'a que tous les membres d'un coips électoral composé de huit à dix millions d'hommes puissent devenir aptes du jour au lendemain, et même d'ici à longtemps, à juger en pleine compétence des questions de politique extérieure ou intérieure. Ce qui est désirable, ce qui est possible.
ce que l'on doit poursuivre sans relâche, c'est que ce corps immense se règle par des moteurs du dedans et non par des volontés arbitraires du dehors. Et pour cela, que faut-il de touts nécessité ?
Deux choses distinctes et également importantes : l'une, qu'il se forme sans cesse au sein de la nation, et en se recrutant dans toutes les classes, une élite intelligente, capable de bien comprendre (bien qu'à de degrés et sous des aspects divers) les questions générales et les question du jour : capable aussi d'exercer partout, au parlement et dans le pays, dans les grandes et dans les petites villes, à l'atelier et au village, une influence forte et saine ; l'autre, que la masse des citoyens acquière assez de lumière, assez de sens politique et d'esprit légal pour accepter on connaissance de cause cette influence et cette direction.
Il y a là, on le voit, une double condition, qui n'a rien de métaphysique, rien de subtil, mais dont la nécessit.é pratique se révèle à quiconque se donne la peine de réfléchir et ne cherche pas à se payer de mots ou à en payer les autres.
Qu'on interroge là-dessus les citoyens des républiques modernes les plus prospères, les mieux partagées en fait d'ex{>érience et de tradition, les Américains du Nord, par exemple, et les Suisses, ou bien, si l'on veut, les sujets des vieilles monarchies libres et plus qu'à demi républicaines, l'Angleterre par exemple, et la Hollande; ils seront tous d'accord à rendre le même témoignage : point de grande démocratie libre, ordonnée et viible d'une part sans une nombreuse élite
conseillante, dirigeante, active c'est-à-dire digne de conseiller, de diriger, d'agir ; de l'autre, sans une masse populaire -assez instruite pour opter entre les directions contraires et les divers conseillers. S il est des gens, en France, qui jugent que c'est là parler en raffinés, en bourgeois, en aristocrates, il n"y a vraiment qu'à les envoyer à l'école, dont n'importe quel pays oii le gouvernement popidaire soit depuis longtemps entré dans les mœurs. Pareille philosophie, si l'on, vent absolument l'appeler philosophie, n'est que la leçon du simple bon sens et de l'expérience, deux maîtres avec lesquels il fait bon ne pas se brouiller, même en démocratie, quand du moins on tient à vivre.