‹ Pages choisies et fragments inédits...PubChapitre 9 sur 17 · POLITIQUE · texte numérisé non relu

POLITIQUE

Salies-de- Béarn, -mercredi 23 mai 1871.

A Monsieur X membre de l'Assemblée nationale,

Mon cher ami,

Quel drame affreux ! Noas en avons l'âme bouleversée : on ne saura-ifc penser à autre chose, et pourtant on ose à peine ouvrir les journaux pour lire les dernières scènes. Oh ! vos réflexions sont justes sur ce que fut et ne sera plus notre cher Paris ! Mais elles portent plus loin que la politique. Avec Paris est atteint le prestige de cette sorte particulière de civilisation dont il était le foyer. Il y avait là, en tout, dans les habitudes de la vie sociale, dans l'éducation, dans l'ai-t, etc., dee choses délicates, brillantes, pleines d'attrait, qui ne revivront plus, ou qui du moins ne revivront que d'une vie incertaine parce qu'on eu a vu le revers, et qu'à l'essai, elles se sont trouvées légères et incapables de supporter un grand effort.

Elle est désormais perdue, la foi à nos diverses infaillibilités, à tout ce que nous estimions être envié du monde entier; à la culture parisienne d'esprit et

(1) Cette lettre, adressée k Edmond Sclierer, parut dans le journal It Tempt, et fut le délnit d'une collaboration de dix ans.

de mœurs, modèle de la culture française ; à notre système de gouvernement et à notre organisation militaire ; à notre système d'éducation et à nos grands eoncom^s ; à nos politiques et à nos généraux ; hélas ! pourquoi faut^il ajouter au premier de nos dogmes, à celui de l'un lié indlvi/iih/e de notre territoire! Pour un peuple fort et résolu d'être sincère avec lui-même, cette foi évanouie serait le commencement de la sages-' se, le premier pas dans une voie nouvelle, le g&g^ d'un puissant effort de relèvement : il lui resterait, au lieu des anciennes routines, la confiance au génie national et les inépuisables ressources du travail fécondé par l'esprit moderne.

Mais comment détourner la vue de ce désolant spectacle ! Je vois jour et nuit ces rues jonchées de morts, et ces moi-ts sont des concitoyens ! Pensée amère entre toutes ! Certes j'ai souhaité autant que vous le rétablissement de l'ordre, condamné les prétentions de la Commune, donné raison à l'Assemblée, approuvé les mesures énergiques prises par M. Thiers. Autant q vous, je félicite la France et l'Europe du succès notre armée ; mais si coupables, si criminels même qm soient les insurgés, je ne puis pas oublier que la plupart sont des Français égarés par toute une éducation de sophisme», abandonnés de longue dat« à des in^H fluenccs pernicieuses, et qui montrent, par leur fin. d^^ quels efforts ils auraient été capables s'ils eussent été depuis longtemps mieux inspirés. Ces cris de hai sauvage contre les propriétaires et contre le clergé vous troublent- ils pas l'âme! Une civilisation qoij

aboutit à de si furieux anathèmes d'une classe nombreuse contre d'autres classes n'a-t-elle donc rien de grave à so reprocher? Au dessus des griefs insensés qui leur servent de drapeau, n'y a-t-il pas d'autres griefs plus profonds et moins faciles à réfuter ! Si légitime que soit, dans les conjonctures présentes, notre sévérit-é, ne vous semble-t-il pas que de ces imprécations furieuses, de cette litière de cadavres, de cette mêlée de forcenés, de ces incendies qu'hommes et femmes attisent à l'envi, il s'échappe contre nous, contre les classes moyennes aiséee, instruites, gouvernantes, une formidable accusation 1

Nous avons sans doute pour nous le droit légal et la plus invincible des nécessit«s sociales, mais comment ne pas nous dire que nous sommes tous pour quelque chose dans cet effroyable malentenidu et dans ce monstrueux égarement de tant de nos conciitoyens ? lia vivaient côte à côte avec nous, au sein de la même ville; nous les voyions chaque jour construire nos maisons, façonner nos meubles, ciseler nos bijoux, servir à nos besoins de commodité ou de luxe ; mais entre eux et nous qu'y avait-il de commun ? Quel intérêt prenions-nous à leur vie intime ? Quand avons. nous essayé de la mêler à la nôtre et de partager avec eux le meilleur de notre substance spirituelle, notre expérience, notre savoir, nos jouissances d'art, notre idéal moral, enfin tout ce qui fait vivre? Comment nous étonner que, suivant chacun notre ligne distincte sans jamais nous pénétrer, nous nous soyons trouvés, au jour des grandes épreuves, incapables de nous com-

prendre, séparés par un abîme d'ignorance, de sophismes et de haine ! Nous les punissons aujourd'hui de leur attentat contre l'ordre social, et c'est justice ; mais nous les punissons aussi de notre égoïsme imprévoyajit, de notre goût de la vie facile, de notre oubli des conditions supérieures de la solidarité sociale et nationale. Ce qui nous arrive dans les villes, nous arrivera peut-être un jour dans les campagnes. On sème l'ignorance, on récoltera les préjugés et la haine.

Pourquoi, mon cher ami, ne pas dire cela hautement, au risque de porter quelque trouble et quelque incertitude dans les coeiu-s? C'est la vérité; il importo de Ja connaâtre tout entière pour résister à temps à un mouvement aveugle de réaction politique et à des excès de répression qui seraient bientôt un cruel remords ajouté à combien d'autres I Non, pour moi je ne me console pas de voir tomber pêle-mêle tant d'égarés qui, soumis à une medlleure et patiente influence, auraient peut-être pensé co«ime nous, et mieux que nous peut-être ; qui auraient su souffrir et mourir pour la patrie et la liberté. Je ne me pardonnerais pas de ne pas invoquer, même devant ces témoignages fumants ou sanglants de leur criminelle démence, la seule, mais capitale circonstance atténuante, qui résulte de nos ^^ propres fautes. Je ne suis, vous le savez, ni socialiste, ^M ni révolutionnaire ; je reconnais tout ce qui a été tenté de généreux efforts en faveur des classes pauvres par les phiiantropes, les économistes et les hommes religieux : mais qu'ils sont encore loin d'avoir acquitté notre dette commune, la dette de chacun eit de

tous! Ne craignons donc pas, tout en pleurant sur notre chère France, sur notre Paris et en particulier sur les nobles victimes assassinées au dernier moment, ne craignons pas de mêler un accent de miséricorde à la voix de la justice.

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