‹ Pages choisies et fragments inédits...PubChapitre 11 sur 17 · EDUCATION · texte numérisé non relu

EDUCATION

Lettre à M. Masson, Président de l'Association des Instituteurs pour l'Education et le Patronage de la jeunesse (t).

Mon cher Monsieur,

Vous me faites l'honneur d'insister pour que je vous envoie quelques lignes, en témoignage de la sympathie que je ressens et que je professe bien haut pour votre œuvre. Que puis-je vous dire d'autre que ce que je vous ai déjà dit en plus d'une occasion : c'est que vous faites à Paris, vous et vos amis, ce que tous les instituteurs et en général tous les hommes de quelque instruction et d'un peu de bon vouloir devraient se hâter de faire sur tous les points de la France, dans les petites villes comme dans les grandes, et dans les campagnes comme dans les villes. Vous ne vous contentez pas d'être, aux heures scolaires, d'honnêtes distributeurs de grammaire, d'arithmétique, d'histoire, de géographie, etc., livrant à des élèves de loyale marchandise ; vous avez cru que, la classe terminée et

(r Cette lettre ot les snivantes ont paru dan* le Revue La Jeunette Fran^aiie.

votre devoir réglementaire acquitté, il vous restait > encore un devoir de tutelle affectueuse à remplir envers vos élèves sortis de l'école, déjà soumis aux tentations et aux hasards de la vie, de la vie de grande ville. Vous et vos amis, après des journées fatigantes, vous savez prendre plusieurs fois par semaine, sur la soirée de famille, pour réunir vos adolescents, converser familièrement avec eux, leur donner une part de votre affection, de votre expérience, de vous-même, et non pas seulement une part de vos connaisances.

Eu liant avec eux un commerce familier et désintéressé, vous leur ménagez une sorte de climat plus pur, plus sain, plus fortifiant que l'air ambiant des grandes villes. Sans dogmatiser, sans faire de leçon ^M en forme, vous leur apprenez par votre exemple à se ^* respecter eux-mêmes et entre eux, à respecter ce qui est respectable, à observer la décence dans leur langage et leur tenue, à se plaire à des divertissements honnêtes ; vous favorisez de tout votre pouvoir le goût et l'habitude des bonnes lectures, et en même temps vous leur procurez les moyens de se perfectionner, soit dans une étude particulière et utile, soit dans un art d'agrément. Vous les traitez en famille adoptive ; voua organisez des excursions à la campagne, comme ferait un père intelligent ; vous les aidez par le con.seil et par des démarches à trouver un gagne-pain. Enfin votre nnibitioa n'est pas de les tenir sous une étroit© et perpétuelle tutelle ; mais au contraire de leur apprendra à se gouverner eux-mêmes selon la raison, à se conduire en hommes et en bons citoyens.

Me pennettrez-vouis de vous le dire, Monsieur, en faisant ainsi, vous avez déjà votre récompense, que je ne puis me défendre de vous envier. Vous vous donnez sans doute beaucoup de peine, vous vous pi-ivez de beaucoup d'agréments de société ou de famille, ainsi que de commodités, et il se trouvera des gens pour dire qu'à faire tant de zèle, vous faites un métier de dupes ; c'est au contraire mon très vif et assuré sentiment, qu'à tout prendre vous avez choisi le bon lot, le meilleur même, parce que vous êtes dans le vrai, dans le plus vrai de la destinée humaine, qui n'est pas de se reposer, de s'amuser et de jouer, même honnêtement ; mais d'agir, de vivre avec les autres et pour les autres, de travailler à une œuvre qui dépasse notre intérêt individuel et qui nous élève jusqu'à elle.

Plût au ciel que des foyers d'honnête civilisation, tels que celui que vous avez constitué parmi les enfants du peuple de Paris, se multipliassent sur tous les points du territoire. Ce qui manque le plus à notre pays (vous le savez et vous avez eu mille occasions de l'observer dans votre cercle d'action), ce n'est pas l'intelligence, mais l'initiative; l'initiative individuelle ou collective, déteiininée par une ferme conviction morale, politique, sociale, religieuse. On s'est habitué chez nous dans le cours des siècles — mais particulièrement des trois derniers — à s'en rcmetti-e du spirituel stir l'Eglise, c'est-à-dire sur le clergé, et du temporel sur le gouvernement, monarchie ou empire. Et aujourd'hui que l'autorité du clej-gé dans l'or. dre spirituel, notamment dans l'éducation morale de

la jeimesse, est très réduite, c'est chose frappante de voir avec quel empressement l'esprit public,* obéissanc à son inclination séculaire, prétend se décharger sur l'école toute seule du soin de moraliser les enfants, et par eux de réformer les mœurs de la nation. Au maît»'e d'école dô former une honnête jeunesse, comme au; prêtre de prier et d'offrir le « Saint-Sacrifice » au lieu et place des laïques.

L'erreur serait plaisante si elle n'était funeste danal ses effets. Non, personne, ni clergé, ni instituteur, «e pourra dispenser une société qui veut se sauver, de l'effort de se sauver elle-même. On prétend que nous nous chargions, nous seuls, d'inculquer dans nos écoles les idées, les sentiments, les habitudes, qui font la vraie moralité ; et l'on se réserve de publier, de lire, de goûter des écrits propres à nourrir les passions ou à favoriser le vice ; l'on est indulgent pour l'adultère et le libertinage, et pour les di-ames qui en remplissent les yeux et l'imagination des spectateurs, mais l'on veut que nous en dégoûtions la jeunesse ; des pères et des mères de famille qui se donnent à euxmêmes toute liberté de propos, de lecture, de vie, prétendent que l'enfant soit élevé dans un tout autre climat, sans qu'il en coûte à eux la moindre réforme personnelle.

£t de même dans l'éducation des adolescents et des adultes. On attend du gouvernement, sorte de Dieu visible, que, par ses maîtres d'école, il les suive avec sollicitude jusqu'à l'âge viril, les isolant en quelque sorte de l'air ambiant, saturé de tentations, de mauvais

exemples, de mauvaises doctrines, d'images pervertissantes ; mais la généralité des citoyens, j'entends de ceux qui ont de l'instruction, de l'aisance et quelque loisirs, ne se croient pas tenus de participer eux-mêmes activement, de leur bourse, de leur nom, de leur présence, au besoin de leur parole publique, au salut de la société menacée de désagrégation morale. C'est nous, c'est le clergé laïque que cela regarde.

Eh bien, il n'est que juste sans doute de faire appel .'■. ce clergé là, et l'on a lieu d'attendre, s'il vaut quelque chose, si l'honneur et le devoir sont parmi nous, autre chose que des mots sonores, qu'à l'exemple de l'armée nous donnions »n«« compter de notre temps, de notre peine, de notre vie. L'officier ou le soldat ne reçoit jamais en argent le salaire dos périls qu'il court ; il s'acquitte de son service jusqu'à la mort inclusivement, sans réclamer une rétribution supplémentaire. Ainsi doit-il en être de l'instituteur dans l'ordre de ses modestes et nobles fonctions ; votre association montre- tous les jours, et depuis longtemps, que l'instituteur digne de ce nom ne marchande pas son concours, que, lui aussi, sait prodigfuer du travail supplémentaire., rien que pour l'honneur professionnel et pour le devoir social.

C'est un bon exemple qu'elle donne à tous les membres de l'enseignement ; elle lo donne aussi aux hour. grms ; et de fait il a été suivi autour de vous, à votre instigation, par bon nombre de commerçants, d'industriels, d'hommes de professions libérales qui, eux aussi, se tiennent pour obligés envers l'œuvre du pa'

tronage des fils du peuple. Pourquoi votre initiative! et 1h leur sont-elles si rares ? Pourquoi ne se produisent-elles, à peu d'exceptions près, que dans les grande^J villes? Pourquoi ne voit-on pas se grouper partout autour de chaque école les notables du lieu! Pourquoi ^^ les nches — et il y en a en assez grand nombre ^| en France — ne r.gardent-ils pas comme un pri- ^^ vilège de la fortune de fonder ou d'encourager, en s'y mêlant en personne, des œuvres qui préparent etservent l'avenir du pays? Pourquoi les opulentes donations, destinées à susciter de nouvelles forces vives au sein de la nation, sont-elles si nombreuses dans la société laïque en Angleten-e et aux Etats-Unis, et le sont-elles si peu dans la nôtre ? Pourquoi une association telle que la vôtre, recommandée par de longs services, est-elle si mal soutenue? Pourquoi n'a-t-elle pa» encore un chez soi, réduite qu'elle est à demander une hospiiaJitè de faveur dans les locaux publics, les jours oîi ces locaux sont disponibles?

Quoi qu'il en soit, vous allez de l'avant, vous agissez, appelant à vous tous les citoyens de bonne volonté, excitant de votre mieux, dans la classe moyenne qui vous entoure, le sentiment du devoir social, et voUa effaçant pour laisser les places d'honneur à ceux qui consentent à vous prêt«r leur nom et leur aide matérielle. On devine combien il vous faut de démarches, ^^ de diplomatie, d'efforts laborieux pour constituer vos^H comités, pour composer vos cadres, pour vous ménager ^H les instniments indispensables d'action. J'admire aussi la variété des moyens d'instruction et de divertisae-l

ment que vous avez su organiser. Les jeunes gens, à, ■coup sûr, ne perdent pas leur temps, non plus qu'ils ne s'ennuient dans vos réunions du soir, au Gymnase Voltaire ou ailleurs. Et certes, vous avez bien raison de ne j>as les tenir au régime exclusif de la conférence ou du prêche. Jeunes ils sont, et par-dessus le marché Français ; qu'ils restent jeunes et Français, c'est-àdire gais, vifs et sociables. Voti'e présence assidue et désintéressée au milieu d'eux est la meilleure leçon de morale qu'ils puissent recevoir ; ils apprennent par là, mieux que par les plus éloquents discours, ce que c'est que la solidarité fraternelle, et comment cLseun doit s'employer pour tous et tous pour chacun.

Et cepoudanl il faut leur ^jarler ; c'est votre devoir. Leur parler, c'est-à-dire leur livrer libéralement le meilleur, le plus sûr de votre expérience d'hommes et de citoyens, ce que vous confierez dans vos meilleures heures à vos propres enfants. Je dis leur parler raison et non pas seulement les instruii-e de choses utilimhle», ou même les distraire. Ce serait leur manquer de respect, de justice, que de ne pas les iraiter en hommes, c'estr-à-dirc en êtri?s appelés au noble métier de penser et de se conduire selon la raison ; or, ce métier-là, le plus difficile de toua, s'apprend ; et c'est à vous, à vous seuls, hélas, puisque d'autres ne s'en chargent pas, qu'il appartient de l'enseigner, non pas sans doute en orate'ura ni en docteurs, mais en bous pères de famille.

Oserai-jc vous dcrner à ce sujet un conseil, un seul : mais, à mon avis, capital. Parlez à vos jeunes gens

avec une entière franchise, ??.ns déguisements ni flatteries. Dites-leur la vérité en tout, à mesure que l'oo^— casion se présente : en morale, en histoire nationalej^f même en politique et en économie politique ; car bien que vos règlements vous interdisent les discussions politiques, vous ne pouvez pss ne pas toucher dans vos entretiens aux conditions générales et essentielles d'un Etat libre et d'une société juste.

En morale, ne craignez pas d'aller au vif des choses, romme vcjs feriez avec vos fils. Dissipez sans fausse indulgence les sophismes trop répandus parmi nous, qui émoussent et altèrent la conscience de notre jeunesse. Apprenez-leur à respecter la femme, même celle qui ne se respecte pas, et à respecter leur propre jeunesse, coi-ps et âme, au lieu de la traiter comme chose vile et de l'user prématurément en des plaisin^J où l'amour, c'est-à-dire l'âme, n'a aucune part. ^^

Quand vous leur parlerez de l'histoire nationale, faites-leur honorer, aimer notre race pour ses qualités généreuses, pour son courage, pour sa noblesse chevaleresque, pour sa promptitude à s'enflammer pour de grandes causes, pour ses dons de propagande, pour l.i faculté qu'elle a de se relever de ses plus graves chutes, pour sa merveilleuse sociabilité, pour sa langue claire et nette, pour ses aptitudes pratiques, etc. Oui, faites qu'ils aiment leur famille française et qu'ils soient fiers de lui appartenir. Mais ne leur dissimulez pas, en particulier qiiand vous leur racontereoi les grands événements de l'histoire contemporaine, que nous avons eu, entre tous les peuples, un trist«

ft

privilège, celui d'essuyer des malheurs qui dépassent l'imagination et qu'il ne faut jamais oublier. Il n'est arrivé à aucune nation de traverser, dans le cours d'un même siècle, des aventures telles que la retraite de Russie, la capitulation de Metz et de Sedan, les incendies de la Commune. Aucune n'a connu le Césarisme succéd&nt deux fois à un régime de liberté réglée. Qu'ils sachent donc, vos jeunes gens, les citoyens et les soldats de demain, que si nous avons de rares qualités qui ont fait de nous un grand peuple, nous avons des défauts, déjà anciens et inhérents à notre tempérament, qui nous ont mis plus d'une fois à deux doigts de notre perte, sans compter le déshonneur, et qui nous exposent dans l'avenir aux mêmes périls, si la nouvelle génération n'est pas plus clairvoyante et plus ferme que les précédentes. Qu'ils sachent bien qu'un long passé de gloire et de relèvements successifs ne suffit pas à nous garantir une longue existence nationale ; que le jeu se serre de plus en plus sur toute la ligne entre les nations rivales, et qu'enfin à n'y pas veiller de très près, nous serions menacés de telle amputation dont nous aurions grand'peine à guérir.

Ne leur cachez pas davantage la vérité en politique. Enseignez-leur que la liberté ne s'établit et ne se conserve que par les mœurs ; j'entends par l'obéissance à la loi, même imparfaite, par le respect du droit d'autrui et des opinions différentes de la nôtre, par le sentiment de ce qui est possible et impossible ; par 'e calme, la possession de soi et la longue persévérance. Hors de là on peut bien chanter des hymnes à la Li-

bertf', mais la déesse les dédaigne et n'y répond pas. Etre libre, pour une nation comme pour un particulier, c est se gouverner soi-même ; et qui dit gouvernement dit obéissance, discipline, contrainte volontaire.

Enfin, vous aurez l'occasion, de leur parler deconomie politique : comment l'éviteriez-vous? Sans doute vous n'aurez pas à leur expliquer en détail les questions débattues entre les socia-listes, encore moins à prendre parti pour l'une ou l'autre des écoles qui se partagent la classe ouvrière des grandes villes. Mais il fl est de votre strict devoir de leur rappeler et que pour- ™ tant les voix les plus écoutées du peuple ne leui' disent jamais, ce que l'expérience universelle, la raison de tous les siècles nous enseigne, c'est qu'il n'est donné à personne d'arri.'er à l'aisance, à l'indépendance, à la sécurité matérielle du lendemain, sinon par la prati- ^t que des vieilles vertus aujourd'hui passées de mode, ^^ la tempérance, la sobriété, l'économie rigoureuse, la privation obstinée des commodités et des plaisirs ; que c'est folie d'espérer se passer jamais de ces austères vertus, fût-ce dans la meilleure des organisationa sociales ; que là est l'a b c de la sagesse économique pour l'ouvrier comme pour le petit bourgeois, et qu'à penser autrement on ne fait que se griser de mots et se préparer à soi, aux siens, à son pays, une ruine inévitable et méritée.

Jo finis, Monsiem-. Vous n'avez pas, j'en suis sûr, vous et vos collaborateurs, attendu mes conseils pour commencer de les pratiqu'>r. Tout citoyen éclairé, tout ban père de famille, tout homme do bon sens lea de-

vine d'instinct. Parlez donc à vos jeunes gens, et parlez-leur vrai : faites-leur, faites-vous à vous-même cet honneur ; il y va du salut même du pays ; car Paris, n'en douions pas, décidera plus d'une fois encore du sort de la France — ainsi le veut la foi-ce des choses ; — et c'est la jeunesse qui, pour une très grande part, décidera de la conduite de Paris. — On pourra voir alors si les associations d'instituteurs pour le patronage des adolescents ont servi à quelque chose.

14 novembre 1895.

F. Plc.\ut.

Seconde Lettre au même.

Mon cher Président,

Sans vous le aire, j'ai bien des fois pensé à vous, cet hiver, à vous, à vos amis, à votre œuvre de patronage, en lisant ce que l'on a écrit de paxt et d'autre sur la criminalité des jeunes adultes et sur les résultats de l'éducation morale qui se donne dans les écoles publiques. Je m'entretenais mentalement avec vous, et, de loin, je vous criais : Ne soyez surpris ni des exigences qu'affiche la société à votre égard, ni des jugements injustes dont vous avez à vous plaindre. Dans le désarroi général des idées, lorsque les vieilles institutions spirituelles ont perdu en grande partie lem- crédit en perdant le sens de la vie et de la pensée modernes, il est naturel qu'on se tourne vers l'école, la grande institution laïqun, d ordri spirituel, qui couvre de son

ombre le pays tcut entier, qui est servie par des légions de maîtres, pour laquelle on n'a rien épargné et à qui on a- témoigné une confiance presque sans bornes. Et il est également naturel qu'une sociét« telle que ^M la nôtre, habituée depuis des siècles à ne pas se con- ^^ duire elle-mêm'i, pas plus dans le temporel que dans le spirituel, s'en prenne à l'école, du désordre moral qui persiste ou se propage, et la rende responsable des crimes, du libei-tinage, de la frivolité même, comme elle s'en prend au gouvernement, de sa propre inertie ou de son manque de sens et de vertus politiques. ^^

Considérez, vous disais-je encore, que cet excès mê- ^| me d'exigences et cette injustice sont un hommage rendu à la puissance dont l'école dispose. Je n'exagère pas en parlant de puifitance : sans doute on se trompe en ci'oyant ou en ayant l'air de croire qu'elle peut tout, ou peu s'en faut ; mais on ne se trompe pas en pensant qu'elle peut déjà beaucoup et que, si elle savait et voulait, elle pourrait encore davantage, &i ^Ê bien qu'il dépendrait d'elle de modifier profondément, ^^ non pas en un jour, ni en quelques années, mais à la longue, l'état moral de la jeunesse et les chances d'avenir du pays. Mais saura-t-elle, voudra-t-ello comme ii le faudrait, pour mériter d'être l'une des réformatrices du pays : tout est là. ^M

Il est vrai, d'autres influences que la nôtre (on ne ^^ saurait trop le rappeler) concourent à former l'esprit public, et par suite à fixer la destinée de la nation : îa littérature, celle d'en bas et celle d'en haut, théâtre, romans, feuilletons, dont on ne saurait dire si la

portée na dépasse pas celle-même de la famille ; la presse quotidienne, avec ses millions d'abonnés ; les Sglises, et entre toutes l'Eglise catholique, maîtresse presque absolue de l'âme des femmes ; enfin l'exemple social, le maître par excellence, produit de ces causes diverses et du naturel de la race, qui finit toujours par avoir le dernier mot. H sennble, au premier aspect, que l'école soit réduite à faire petite figure auprès de ces grands précepteurs qui parlent tous les jours par tant de voix habiles à se faire écouter : voix de l'intérêt, de la passion, do l'espérance ou de la peur, organes des nobles sentiments, et quelquefois des plus vils. Et de fait, rien ne nous garantit à l'avance que l'école comptera parmi les éducateurs principaux de l'âme populaire : ni ses programmes variés, ni même son programme de morale, ne suffisent à la qualifier pour ce haut office, pas plus que l'enseignement quotidien du catéchisme ne suffit à attester l'action morale effective de l'Eglise. Il peut donc arriver que, malgré l'immense appareil dont nous disposons, et malgré le régime de centralisation qui en accroît indéfiniment la portée, notre action éducative soit à peu près nulle ; mais on ne nous le pardonnera pas ; et si l'on vient à parler un jour de la a banqueroute » de l'école, ce ne sera que justice.

Il est certain, en effet, que nos moyens sont incomparables, par oîi j'entends bien qu'ils dépassent, à la comparaison, tous ceux que les autres institutions peuvent mettre en œuvre. Quel autre que nous possède le privilège de parler à l'enfant dès le plus jeune

âge de raison, durant plusieurs ajinées, tous les jours et plusieurs heures par jour? Chargés de l'instruire, ne sommes-nous pas admis seuls à l'office bien plus important de former son esprit, de lui inculquer des S habitudes de penser, de se rendre compte, d'observer, " de réfléchir, qui le suivront toute sa vie. Maîtres de la jeune intelligence, ne prenons-nous pas de là, presque sans le savoir, autorité sur la jeune âme, qui croit à notre parole et à notre exemple, qui appelle Lien ce que nous appelons bien, et mal ce que nous appelons mal ; sur qui enfin notre action, sans être toute puissante, n'a guère de mesure que notre propre valeur morale 1 fl

Cette action est d'ailleurs marquée d'un caractère ™ distinct, qui lui assure — si nous sommes dignes de l'exercer — une portée exceptionnelle. Elle est toute de rainon et de nature, toute laïque. C'est la force de l'école pour qui sait le comprendre. Comme elle ne parle que raison, et qu'elle invoque exclusivement des raisons naturelles, soit qu'elle enseigne la grammaire ou l'arithmétique, ou l'histoire, ou les éléments des sciences, elle ne fait appel aussi qu'à la raison, à la conscience, c'est-à-dire à la nature vraie, à ce qu'il y a en nous d'humanité; bref, à l'évidence morale, pour enseigner la règle do vivi-e. Par cet esprit commun à l'enseignement et à l'éducation, elle se trouve de plainpied avec la vie réelle, en pleine harmonie avec l'esprit moderne, avec celui de nos sciences, de notre législation, de notre politique. De là sa force : en passant de l'école dans le monde, on ne change pas de

climat, sinon que l'école exprime, enseigne, ce que le inonde professe de meilleur, de plus digne d'être pratiqué, mais qu'il ne pratique guère.

Voilà, mon cher président, de quoi je souhaiterais que tous nos amis, les instituteurs, fussent bien pénétrés. Ils sont des maîtres laïques : cela veut-il dire seulement qu'ils portent l'habit de tout le monde au lieu d'un habit d'église, ou qu'ils relèvent de leurs seuls inspecteurs, au lieu de faire vœu d'obéissance \ des supérieurs? N'est-ce pas plutôt que dans toutes les parties de renseignement et de la discipline ils invoquent l'évidence intellectuelle ou l'évidence morale, la raison sous ses formes diverses, bon sens, logique du raisonnement, conscience, sentiment, sans recourir à d'autres arbitres? N'est-ce pas le principe vital de l'école moderne que toute autorité autre que celle de la raison lui est étrangère !

Mais il faut que cette raison soit, non seulement la plus correcte possible, la plus conforme aux lois de Ih logique, mais en même temps la plus ample, la plus ouverte à toute vérité. Il faut que, loin de répudier, au nom d'un bon sens supei-ficiel, la tradition, la sagesse philosophique ou religieuse du passé, elle s'en empare comme de son titn propre, la soumettant sans scrupule à ses méthodes ordinaires d'examen, et ne retenant que ce qui résiste à cette épreuve. Ce serait une pauvre raison et une bien pauvre école que celles qui prétendraient n'en.seigner que ce qui se voit, se touche, se démontre mathématiquement, sans s'inquiéter de tout ce que l'humanité, par l'effort conti-

nuel de ses sages, de ses voyants, de ses législateurs, a fait surgir de vérité, de noblesse, d'aspirations et de repentirs, tn un mot d'idéal, du fond de 1 âme humaine. Tout cela, quoi qu'on en dise, est de la nature, tout cela est humain, tout cela est de la raison ; et en se l'appropriant librement, la raison ne fait que s'enrichir de sou légitime héritage, si bien que nos maîtrja d'école, en affectant, par exemple, de négliger les leçons d'Epictète, de Socrate, de Jésus, comme un enseignement suranné, méconnaîtraient leurs vrais an. cêtres spirituels et l'idéal dont vivent aujourd'hui encore le monde et eux-mêmes.

Cette réserve faite, qui commande l'humilité intellectuelle et le respect à l'égard de la tradition, affirmons d'autant plus nettement que la mission propre de l'école, dans l'éducation comme dans le reste, est de cultiver la raison libre, de former les âmes au gouvernement d'elles-mêmes, sous l'autorité de la conscience, de rendre ainsi la discipline morale plus intérieure, plus personnelle, par conséquent plus ample, plus exigeante et plus sévère. N'estimez-vous pas avoc moi qu'un grand progrès serait accompli si notre personnel enseignant, ou seulement l'élite de ce personnel, venait à prendre nettement conscience de sa véritable raison d'être et des principes régulateurs qu'enferme le seul titre de laîqueil Ne vous semble-t-il paa que le problème angoissant de l'avenir de notre pays en sera un ptu éclairci, et qu'il y a du moins tel retour de l'esprit public en arrière qui deviendrait impossible?

Mais il est un autre pi'ogrès à souhaiter, si nou voulons ne pas faillir au devoir qui résulte d'une rituation morale de plus en plus inquiétante. Sans doute rien n'est plus injuste, rien ne trahit mieux la violence de l'esprit de parti que d'imputer à l'école l'aggravation de la criminalité des jeunes adultes. M. Tarde a f.iit voir quelles causes sociales, politiques, économiques, et nullement scolaires, expliquent ce phénomène lamentable autant qu'incontestable. Il aurait pu ajouter, en s'informant auprès de ceux qui sont en mesure d'observer l'idée de près et sans préjugés d'aucune sorte, qu'en fait la moralité des élèves, de l'immeme majorité, des Hèves, jusqu'à leur siirtie des classes, s'élève au lieu de s'abaisser, qu'ils gagnent au moins en ■vertu» civilùét», j'entends en politesse, en propreté, en ponctualité, en pratique de l'ordre, en retenue, en décence de langage et de manières, en ménagements mutuels, en égards pour les parents, en probité journalière. Tout cela n'est pas, il est vrai, la lerixi au sens profond, la vertu du sage stoïcien ou du sage chrétien ; mais est-il un père de famille, même parmi nos adversaires, qui en fasse fi pour ses enfants, qui plutôt ne se réjouisse d'une semblable conquête sur l'animal grossier, égoïste, violent, polisson?

Toutefois la société nous demande davantage, et nous ne saurions nous en plaindre; car la force des choses, résultant des révolutions économiques, politiques, morales, la contraint de nous le demander. Il n'y a malheureusement aucune exagération à dire que c'est pour elle, pour la France, une question de salut.

Des influences dissolvantes la travaillent intérieurement, aussi bien dans les classes riches ou aisées, sans épargner (tant s'en faut) la partie la plus instruite, que dans les classes populaires. Elle a besoin, pour y résister, de trouver quelque part us point d'appui, où se concentrent, non pas des forces miraculeuses, mais tout ce qu'il y a encore en elle {et il y en a beaucoup) de principes tutélaires, d'instincts généreux de race, d'honnêtes sentiments héréditaires, d'habitudee saines de famille et de profession, enfin d'honneur, de vertu, de sagesse pratique ; et que de ce foyer commun, entretenu et renouvelé avec un soin pieux, il se dégage sans cesse assez de lumière et de chaleur pour ranimer la santé nationale.

Or, je le demande toujours, oîi trouver ce point d'appui, ce centre de la vie générale, sinon dans l'école? Où trouver, pour cette grande œuvre, des auxiliaires à la fois assez instruits, assez simples de coeur et d'esprit, assez voisins du peuple et assez nombreux, sinon chez les instituteurs?

Oh, certes, je me garderais bien, en si grave matière, de leur décerner, de nous décerner à tous une supériorité imaginaire. Nous ne sommes ni des philosophes, ni des apôtres ; nous n'apportons pas de doctrines nouvelles, et la plupart de nos maîtres ont été mal préparés par leur éducation ou par leur vocation naturelle à enseigner la morale. Toutefois, il est un genre de supériorité, s'il est permis d'employer ce mot emphatique, auquel ils peuvent prétendre. Ce sont de braves gens, disposés à faire leur devoir au

poste qu'on leur assigne ; ils croient à la vertu de la jarolf, et c'est pourquoi ils enseignent de leur mieux ; ils enseignent en laïques, c'est-à-dire au nom de l'ex- }érience et de la i-aison ; et leur paxole, si peu savante DU peu inspirée soit-elle, a pourtant quelque efficacité, Stant prise au sérieux et au même titre que les autres enseignements; on l'écoute parce que c'est la langue ÇTxlgaire, celle de tout le monde, et parce qu'on la préjuge absolument saine, étant absolument libre. Parole laïque, parole de raison, parole libre, parole sincère, parole sérieuse, autant d'expressions corrélatives. "VTous conviendrez, mes chers aniis, que cela nous confère à priori de grands avantages, si nous voulons répondre à l'appel du pays. Mais encore faut-il qu'à cette parole laïque, nous donnions de la substance et du poids, en nous appliquant à la nourrir de tout Ce que le temps présent et le temps passé nous offrent de vrai et de plus sûrement raisonnable, de plus conforme à notre nature supérieure, de plus propre à entretenir une vie d'homme digne de ce nom. A cet Bgard, le commerce dont j'ai parlé avec la tradition, «oit religieuse, soit philosophique!, maniée librement M>mme tout autre produit de l'humanité, nous renirait le service de donner à r^otre enseignement plus ie profondeur, plus de réalité intérieure, pai'tant plus Je portée. Il nous aiderait à mieux sonder la nature bumaine, sa misère et sa grandeur ; en nous désabusant d'un optimisme superficiel, il nous porterait à recommander à nos élèves le sévère examen de conscience et la réforme intérieure, au lieu du simple per-

fectionnenient de la vie extérieure et sociale. Par 11 il nous aiderait à former des raraetirfs, des hommes véritablement libres, sujets dociles de la loi intérieure, sans superstition ni servilité spirituelle, comme sans libertinage d'esprit, capables de former au sein de la société française un noyau de résistance à tout mal, ainsi que d'initiativo féconde pour tout bien. ^|

Elever le niveau de la moralité, préparer de longue " main de vigoureuses individualités morales : c'est le double bienfait que le pays sollicite de vous. J'atteste qu'il no dépasse pas vos moyens, pourvu que vous teniez votre cœur aussi haut que votre tâche, et que vous appliquiez à l'éducat^ion le même sérieux, 'a même jm-imiin du mieux, que les hommes d'action, commerçants, industriels, politiques, appliquent à fai. re aboutir luie affaire très importante. ^|

"Viser profond, aller au vif, c'est-à-dire à l'âme même, sans l'assentiment de laquelle toute moralité est en l'air et précaire, oui, c'est ce que l'enseignement laïque doit apprendre pour déployer toute sa vertu, et qui n'est nullement en dehors des possibilités naturelles.

Il y a encore un autre progrès à poursuivre : c'est dej viser juste. Je veux dire par là, de porter avec précl-l sion et avec insistance son effort sur quelques points! saillants, au lieu de le disséminer également sur tous les devoirs et tous les principes, comme s'ils étaient d'égale importance, soit en eux-l mêmes, soit en égard aux circonstances contemporaines. Niera-t-on, par exemple, que le respect de la vérù

té, le devoir de sincérité n'ait droit à une particulière mention, dans un temps où ce qui manque le plus et ce qui serait le plus iuces,iaire. à la vie publique, ce sont des caraetèreu? ou encore qu'il ne soit nécessaire d'insister fortement sur le caractère moral de la liberté, aussi bien pour les peuples que pour les individus, sur son imprescriptible dignité, sur les austères conditions qu'elle implique.

Avec cela, sans doute, vous ne changerez pas à vous seuls la situation générale ; vous ne serez pas seuls à sauver le pays de la décadence menaçante ; il y faut bien d'autres influences d'enseignement et d'exemple, y compris d'énergiques mesiu'es légales et administratives appliquées avec persévérance ; mais il dépend incontestablement de nous, qui sommes une grande armée établie sur tous les points du territoire, de résister, sur la ligne entière, à l'ennenii intérieur, plus redoutable que l'étranger même, en faisant de chaque classe élémentaii'e, supérieure ou cours d'adultes, luie véritable èmh ini/iininh d'hiniiiiies, d'où sortent, pour l'honneur et le salut du pays, des esprits droits et des âmes honnêtes et robustes.

Que si pourtant quelques-uns Jugeaient ce langage trop ambitieux, je dirais de grand cœur : heureux encore et béni l'instituteiu- qui, possédé de l'amour de son pays dans son humble école de la ville ou de la campagne, aura sans éclat et sans bruit répandu sans se décourager la bonne semence, se faisant lui-même plus homme de bien pour susciter des hommes do bien, remportant ainsi par avance, dans la personne do

ses élèves, quelque obscure victoire sur le vice, la dé raison, l'indiscipline domestique ou sociale! Grâce à' lui et à ses pareils, la prophétie d'un poète populaire étranger pourrait n'être pas chez nous une chimère. II J'ai confiance en l'avenir ; des tempêtes éclateront, sans doute, comme le monde n'en a pas encore connu. Mais si nous parvenons à sauvegarder l'idéal et les vertus des meilleurs de nos ancêtres, 1» simplicité des mœurs, l'esprit de sacrifice, les affections de famille, l'amour et la fidélité, une gaîté franche et cordiale, si nous parvenons à les transmettre aux générations à venir, tout poimait encore tourner au mieux.

15 juin 1897.

F. PÉCAUT.

Troisième Lettre au même.

Mon cher Président,

Au commencement de la nouvelle année scolaire, je repasse le tableau de votre dernière campagne II est donc vrai que votre association a pu ouvrir, 1 hiuer passé. 48 cours d'adultes, et mettre à profit la bonne volonté et le talent de 37 professeurs de l'enseigua^^ ment secondaire et de l'enseignement supérieur ! Plai-^ se au ciel que Paris donne toujours d'aussi bons exemples à la province ! La France entière s'en trouverait bien. Je me rappelle qu'après la guerre de 1870, vivant en province, j'allais à Paris rendre visite deux ou

trois fois par an à votre éiainent recteur, alors direct UT de l'euseiguement pnmaire de la Seino. 11 me faisait l'honneur, eu me recevant dans son cabinet du 4' étage au Luxembourg, de répondre avec l'inaltérable patience que vous connaissez bien, aux nombreuses questions que je lui adressais, concernant les écoles de la Seine, auxquelles il avait, dès avant la République, infusé une vie nouvelle par ses programmes, ses instructions et son incessante action personnelle.

Ce qui m'occupait le plus était de savoir si véritablement les écoles, en propageant le savoir élémentaire, un savoir de bon aloi, avaient en même temps propagé dans une mesure appréciable, chez les jeunes gens, des habitudes de jjenser plus saines ; si ceux-ci étaient plus capables d'attention à la réalité des choses ; si leur instruction accrue avait accru leur bon jugement ; si enfin, nous pouvions espérer, nous autres provinciaux, que les nouvelles générations introduiraient désormais dans l'esprit du peuple de Paris ua peu de cette sagesse qu'un pays est en droit d'attendre d'une capitale intelligente.

M. Gréard voulait bien me faire part de certains indices qui lui donnaient bon espoir. Mais tout en rendant ample justice à l'activité et au bon esprit des maîtres, comme en général aux progrès accomplis, il avait trop de clairvoyance, et il distinguait trop bien l'éducation proprement dite de l'instruction, pour se flatter d'avoir déjà modifié d'une manière sensible le tempérament d'esprit Parisien. Eh bien ! je m'imagine qu'il serait peut-être plus affinnatif, moins réservé

dans ses espérances, en voyant aujourd'hui à l 'œuvre votre Association, avec ses 48 cours et ses 38 professeurs, qui est venue se joindre à combien d'autres œuvres, plus ancienne?, d instruction populaire! Non, vraiment, il n'est pas possible que tant de leçons de toutes sortes, et de conférences, tant de marques d'amitié fraternelle données aux adolescents et aux adultes par leurs anciens maîtres, par des maitrcs volon taires, aussi dévoués que distingués, bref, qu'un si affectueux et si assidu commerce des uns avec les autres n'imprime une direction nouvelle à une partie de la jeunesse. Tout cela doit contribuer à dégrossir l'âme populaire, à la civiliser, à l'élever, à lui inspirer des sentiments généreux, et, par le savoir-même, en particulier par la connaissance de notre histoire nationale, à lui donner, même en politique, des façons plus raisonnables de juger.

Oserai-je toutefois vous faire part d'un regret que j'ai rerstnti plus d'une fois cet hiver, en lisant les titres de vos conférences, comme d'ailleurs ceux des conférences de province .' Oui, je le sais, tous ces sujets d'études scientifiques, littéraires, historiques ne profitent pas seulement à l'intelligence, ils affranchissent l'âme, ils rhumaiiinenf, par cela seul qu'ils la font" vivre un moment de la vie de la pensée ; et cette ini^| tiation à une vie supérieure est d'autant plus intense et plus féconde qu'on la pratique en commun sous votre affectueuse tutelle, et que l'on est plus nombreux à coiiiiiiunirr ensemble dans ce noble culte.

Mais quand je considère l'état moral de notre pays.

combien s'est multipliée, diversifiée, perfectionnée la propagande du vice, de quelles détestables tentations est obsédée de toutes parts la jeunesse des grandes villes par l'image, la chanson, l'affiche, le roman, le feuilleton, les exhibitions des cafés-concerts, les théâtres de tous degrés (même les meilleurs!), par l'apprentissage et l'atelier, je me dis qu'en vérité ce ne serait pas trop d'un enseignement moral direct, donné de temps à autre par la voix non suspecte des laïques, philosophes, historiens, médecins, etc.. pour établir dans les esprits régulateurs quelques principes, et pour en dédévelopper sans fausse honte l'application aux circonstances présentes. Si je suis éloigné de penser qu'il soit indifférent à la foi-mation de la moralité de remplir l'imagination des belles œuvres de l'art et de la littérature, et d'occuper l'esprit des révélations delà science, d'autre part je n'ai pas l'illusion de croire que ni les unes ni les autres suffisent à la fonder solidement. Il faut des armes autrement trempées que les armes esthétiques et scientifiques pour soutenir le rude combat intérieur et extérieur du bien contre le mal, de la justice contre l'égoïsme, de l'homme contre l'animal. Le goût, l'imagination, le sentiment, ne tiennent pas lieu de la raison.

Plus j'ai avancé dans la vie, plus je suis devenu rationaliste ; c'est-à-dire, plus j'ai été pénétré de la grande, très grande part qui revient à la pensée dans la conduite de la vie. Pascal l'a dit, il y a longtemps : « C'est de là, après tout, qu'il faut toujours se relever. 1 Non pas, assurément, que l'expérience ne m'ait

appris la puissance de la passion, surtout quand etîê est dc'tuplée par l'imagination. Mais elle m'a également appris, et de science non moins certaine, que la ^M passion ne laisse pas d'être fort gênée par la pensée, et que, pour st; mettre à l'aise, elle est réduite à l'atténuer ou à la fausser, reconnaissant ainsi sa supré- ^M matie. Qu'elle passe outre, le plus souvent, dans les cas où l'occasion la sollicite avec force, j'en conviens; mais ce n'est pas sans se débattre avec l'incommode voisine. Aussi est-ce la raison des jeunes geos, leur fonscience, que je voudrais munir de principes impératifs fondés sur des rainon» mornhs, appuyés au be- ^| soin de raisons d'expérience, physiologiques ou his- ^^ toriques. Nous devons à nos fils, et vous en particulier, les maîtres de leur enfance, leurs amis éprouvés, leurs ^| conseillers immédiats, vous leur devez de les pourvoir, à l'entrée de la vie. de ce viatique substantiel. Le leur épargner par je ne sais quelle crainte de la hiague pa- ^| risienne, vous bornant à d'intéressantes et instructi- " ves leçor.s. c'est (je vous le disais déjà Tan dernier), leur manquer de respect ; c'est les traiter, non en jeunes hommes, appelés à se gouverner par la raison, mais en pupilles qu'il faut divertir, enchanter, instruire, sans qu'on les juge capables d'entendre une voix plus austère, ni de se prêter à la plus haut* discipline de l'intelligence et de la volonté.

J'insists encore, afin d'éviter tout malentendu. On se tromperait, je le sais, en croyant que les Conférences et les Cours, à Paris et en province, restent étrangers à l'éducation du caractère, et sans aucune prise

sur les mœurs, Si les sujets de morale sont rarement abordés de front, il n'en faut pas chercher principalement la raison dans l'insouciance des maîtres, mais plutôt dans la difficulté de les traiter e.r- professa, d'une parole sûre, grave et tout à la fois intéressante, quelquefois aussi dans la crainte d'éloigner les auditeurs, t-n heurtant des préjugés régnant-s ou des habitudes invétérées. Et quant à récapituler, dans les réunions d'adultes, les chapitres de l'enseignement de l'école primaire en manière de ratèchi»me ilt perKévîruner, ce serait courir à un échec certain : le procédé de la leçon, déjà fort délicat à manier avec des enfants, ne convient plus ici, mais celui de l'entretien sérieux, simple et familier, ou du récit et de la lecture. Il n'y a pas à se fier aux formules, même aux meilleures, si elles ne sont encadrées dans des faits d'expérience, des actions hi.storiques, de nobles vies, ou bien illustrées par de belles poésies ; en un mot, si elles ne sont toutes pleines de réalité vivante, et rendues par là attirantes et assimilables.

Je n'ignore pas que cette manière d'inculquer la morale a été fréquemment pratiquée depuis quelque temps par les maîtres et les conférenciers. C'est par cette voie nouvelle que S2 répandent, de proche en proche, à la faveur du conte, de l'histoire, de la poésie, du chant, les meilleures inspirations. On peut affirmer qu'à cet égard le peuple, depuis l'école élémentaire jusqu'à l'école des adultes, est aujourd'hui mieux partagé que ne l'étaient autrefois (peut-être que ne le sont aujourd'hui !) le» classes supérieures.

On le nourrit, si l'on ose parler ainsi, de nectar (J ambroisie, notamment de ce quo la littérature nationale offre de plus pur. C'est une propagande incessante, à la fois esthétique et morale, qui se poursuit en silence dans les localités les plus obscures. Comment n'être pas touché, par exemple, de la sorte d'apostolat volontaire que M. Maurice Bouchor, à la fois moraliste, poète et chanteur, a promené ces dernières années, de province en province, et d'école en écoiOi expliquant et faisant répéter aux enfants et aux maîtres du peuple des chants poétiques pleins de saveur morale, et tels assurément que les troubadours n'en faisaient pas entendre de plus beaux ni de plus purs aux nobles dames et aux seigneurs dans les cours féodales. Non, il ne se peut pas — ou bien les lois psychologique.s réputées les plus certaines seraient trompeuses — que cette prédication laïque indirecte, parlant par toutes les voix de l'histoire, de la musique, de la poésie à l'âme de la jeunesse, reste sans effet. Sans doute, elle n'opère pas des changements miraculeux, mais elle incline insensiblement les cœurs aux vertus publiques et privées. Si le bien ne triomphe pas visiblement des influences malsaines, du moins le mal social est atténué en quelque mesure.

Tout cela dit, je n'en tiens pas moins pour indispensable d'aborder quelquefois de front les questions morales. Serait-ce, par exemple, une tentative impraticable ou superflue, dans le Paris dont nous connaissons les séductions et les périls, d'implanter, par de familières et cordiales leçons, dans l'esprit de vob

jeunes gens, le principe, mieux établi et dégagé que vous ne l'avez pu faire à l'école primaire, du respect de la dignité humaine en tout homme et en toute femme, ainsi quen nous-mêniej du devoir dé ne jamais, sous aucun prétexte, traiter notre semblable, homme ou femme, et nous-même, en simple chose, en agent de plaisir ou d'intérêt, mais en personne qui a droit à être respectée dans son âme et dans son corps ? <Juelqu'un élèvera-t-il sérieusement des doutes sur cette idée? Ou pensez-vous, mon cher Président, qu :1 Boit inopportun, dans l'état présent, de faire toucher du doigt l'application de cette vérité fondamentale tout ensemble à la question des mœurs et à la question sociale des rapports entre patrons et ouvriers 2 Cette aime serait-elle de trop contre le libertinage effréné <[ui, chaque année, entame si grièvement la virilité physique et morale de notre jeunesse dans les grandes villes?

Et combien d'autres devoirs importants, après celuilà, mériteraient d'être mis en lumière ! Croyez-moi, la diirtritie ne vous ferait pas défaut pour cette œuvre de calut national, j'entends la doctrine raisonnable, séculière, non plus que les maîtres pour la professer avec dignité, avec simplicité, avec tact ! On oublie trop, dans le feu de la polémique quotidienne, que nous yivons tous, sans nous en rendre compte, et malgré nos affirmations brayantes, sur un fonds commun de croyances, d'honnêtes et bienfaisants préjugés ; et que ce fonds est beaucoup plus riche qu'on ne se l'imaginerait~, à nous entendre batailler. Ce qui anime et

règle l'existence des uns, anime et règle, dans l'usage ordinaire de la pensée et de la conduite, l'existence des autres ; et de même, ce qui fait doute pour les uns fait secrètement doute poui- les autres. Dégager ces éléments communs, les révéler à la conscience de^^f tous, c'est à quoi la méditation des sages ne saurait ^i suffire : il y faut ajouter l'effort pratique des hommes d'action, de foi et de bonne volonté. Là où le philosophe tâtonne et balbutie, lo père de famille, l'instituteur, le patron industriel, le chef militaire, qui veulent remplir leur devoir de guides et d'éducateurs, trouvent le mot à dire, le principe à invoquer, l»! mobile à exciter.

Oh ! si la classe moyenne voulait mettre plu£ d'empressement à vous soutenir de son argent, de son nom, de ses conseils, de sa présence dans vos réunions ; si elle savait comprendre que le conflit social de plus en plus aigu, le désordre des mœurs et des idées qui gagne peu à peu la jeunesse populaire, sans épargner la jeunesse bourgeoise, qu'enfin le manque d'unité morale, d'idées régulatrices communes au sein de notre démocratie ; que tout cet état de société confus, sans ferme orientation, plein de risques redoutables pour l'avenir et de douloureux malaise pour le présent, commande aux plus favorisés de la fortune ou de l'instruction un puissant effort pour attirer à eux, en les aimant, les servant et les éclairant, leurs concitoyens de condition plus humble !

Retrouver une âme commune, « l'âme du pays », qui soit celle des petits et des grands, des ouvriers et

des patrons, des gens de science et des gens de labeur manuel, une âme bien française et bien humaine, qui les élève tous ensemble un peu au-dessus d'eux-mêmes et des préoccupations dévorantes de classe et de parti, c'est, à ce qu'il semble, le premier de nos besoins. Et cette âme, cette intime communauté de pensées motrices, cette dfmorriiiie xpiritniUt, sans laquelle la démocratie politique n'est qu'une forme vaine et précaire, comment la constituer, sinon par l'/u-Uoii commune, par le concert fraternel au sei-vice d'une œuvre telle que la vôtre, destinée à rapprocher les conditions, à communiquer des idées justes, des habitudes d'esprit saines, des aptitudes techniques utiles, ainsi que les sentiments de sociabilité les meilleurs ?

En ce qui regarde particulièrement l'éducation mo- ' raie, de quel prix n'apparaît pas le concouis actif tt affectueux de nos concitoyens de la classe moyenne! On n'attend pas d'eux qu'ils enseignent : ils n'y sont pas prépai'és ; mais qu'ils fortifient de leur sympathie et de leur assentiment la parole des maîtiee, qu'ils y ajoutent les conseils familiers et désintéressés que leur dicte l'expérience du monde et de la vie. L'homme qui a chaîne d'enseigner, maître d'école, professeur, prêtre, est toujours plus ou moins suspect de ne faire que son métier ; l'homme du monde qui témoigne libres ment et simplement en faveur de la vérité et du bien contre les vices et les méchants préjugés est écouté de la jeunesse avec déférence : il parle parce qu'il » vu ; il est des nôtres.

Ne vous lassez donc pas, mes chers amis. 'Cne na-

tion n'est vraiment grande, capable d'un gouvernement régulier et d'une longue destinée, que si elle est mue par un puissant esprit public, lequel à son tour suppose une nombreuse élite populaire de citoyens en état et eu disposition de donner partout le ton autour d'eux et de le faire adopter grâce à leur influence persuasive. C'est ce qui donne à votre œuvre, et en général à toute la campagne d'éducation des adultes, une signification si considérable : l'on peut dire sans exagération que si elle venait à échouer après le premier élan ou à languir misérablement, faute d'être soutenue par le sentiment public, c'est-à-dire par la sympathie active des classes aisées, ce serait un signe particulièrement inquiétant pour notre pays : car il témoignerait avec éclat que le sens de la solidarité nationale est bien obscurci, ou que le ressort de l'activité libre est irréparablement relâché ; autant dire que la France est un grand corps sans âme. Que si, au contraire, les classes aisées se décidaient à prendre leur place dans ce noble mouvement d'éducation populaire, le profit serait sans doute gi-and pour le peuple ; mais combien plus grand pour ces classes mêmes, réveillées enfin de leur long sommeil et ramenées de leur stérile isolement !

5 novembre 1897.

Félix Pécaot.

Note en réponse à cette question :

Comment enseigneriez-vous la morale à FEcole

primaire ? (i)

Un premier point est arrêté dans mon esprit : j'enseignerais la morale à part, à un certain moment, au lieu de me borner à la répandre dans toutes les parties de l'instruction, où elle se volatiliserait à force d'y être diffuse.

Mais je l'enseignerais de façon à la mettre hors pair, à la distinguer des autres études, à lui assigner une visible présidence sur tout le reste; à lui gagner la révérence et l'affection ; à la présenter sous des traita graves et sereins; bref, à en faire l'inspiration supérieiu-e de l'école.

Pour cela, point de manuels obligés entre les mains de mes élèves : c'est moi qui lirais ou qui parlerais, et qui m'efforcerais de délier les langues.

Je réserverais pour cet objet le premier quart d'heure de chaque journée. La leçon s'ouvrirait par un chant, auquel j'apporterais tous mes soins, pour le choix de la mélodie et des paroles, pour l'exécution musicale, pour la diction même. Je voudrais y prendre autant de plaisir que les enfants et en recueillir

(1) Article publié dans la Revne pédagogique en 1881 .

autant de profit moral : un surtiim corda pour tout le jour.

Si l'école était partagée en deux — ou en trois divisions d'élèves, occupant des salles distinctes, peutêtre me résoudrais-je à donner une leçon séparée à chacune. Mais ce serait à mes yeux un pis aller. Je chercherais le moyen de réunir tous les élèves, petits et grands, et nous nous appliquerions ensemble à former, dans ce premier et doux moment do la matinée, à la faveur du chant et de quelques graves paroles, Vâme commune de l'école. Je m'estimerais bien mala. droit si l'âge le plus tendre ne ti-ouvait pas sa becquée dans la lecture, les conseils, la conversation qu'il va entendre. Je remettrais à un autre moment, pris dans le cours des classes, d'accentuer certains points d'une façon plus dogmatique pour les cours moyen et supé^f rieur — peut-être une seule fois par semaine, — et de faire apprendre pai- cœur aux petits enfants quelques sentences ou des morceaux de poésie. Mais l'ex^.^! cicr d'ouverture serait commun à toute l'école, et quotidien ; il serait, autant qu'il dépendrait de moi, familier, sérieux, insinuant, et libre de tout appareil didactique.

Divers moyens d'enseignement se présentent. Je leij emploierais tour à tour ou tous ensemble, selon l'oc currence; je dis mal : selon les circonstances de l<

veille ou du jour, les dispositions des élèves, les miennes, ne laissant pourtant rien au hasard, et réglant à l'avance le plan de ma leçon.

Souvent, très souvent, je lirais une sentence, une peiiste morale, en vers ou en prose, brève et pleine, digne d'entrer dans une collection de mots semblables qui seraient confiés à la mémoire des élèves.

J'en demanderais le sens véritable aux plus grands, après avoir amorcé par une question quelqu'un des plus éveillés parmi les petits. Je leur aiderais à comprendre, puis à juger, et à faire des applications à leur vie individuelle ou commune. J'aurais ensuite à rectifier, à compléter, à accentuer, surtout à résumer en quelques mots simples et précis, mais en prenant toujours mon point d'appui dans les réponses et les réflexions des enfants. Autant que possible je les exercerais à résumer eux-mêmes brièvement (ce serait l'office des plus grands) ce qu'ils auraient retenu de notre entretien.

D'autres fois, je lirais un beau morceau de prose ou de poésie, emprunté à l'antiquité ou aux écrivains modernes, à la sagesse dite profane ou à la sagesse dite sacrée, à nos moralistes ecclésiastiques ou laïques ; je provoquerais les élèves à m'en dire leur sentiment ; je dirais le mien ; je le relirais ou le ferais relire, pour le mieux imprimer dans les esprits ; j'en détacherais un passage principal, ou j'inviterais les élèves à le choisir eux-mêmes, à l'écrire au tableau noir, puis à le consigner dans un cahier spécial à côté des belles

sentences, maximes ou pensées qui défileraient devant nous tout le long de l'année.

Je no m'attacherais pas ^ suivre un ordre méthodi-1 que rigoureux dans la succession des sujets de leçon. Mon objet principal serait de composer dans l'école comme un climat moral; ou, si vous aimez mieux, une harmonie musicale : musique de belle langue, de bel-^| les mélodies, de nobles pensées. Toutefois le soin de composer cette atmosphère invisible et pénétrante ne me ferait pas oublier de axer les impressions fugitives et les habitudes indécises au moyen d'aphorismes ou de brèves leçons, nettes et saillantes. Ces aphorismes,^— tirés des belles pages de nos moralistes, ces poésies^f ou fragments de poésie, je les ramènerais de temps à autre, et je les ferais aussi apprendre par cœur, do manière à en faire le cadre ou plutôt le commentaire vivant d'un ensemble régulier et de plus en plus complet de principes d'action et de devoirs individuels, domestiques, sociaux, etc.

Quelquefois, peut-être une fois par semaine, quand la leçon aurait été particulièrement intéressante ou importante, j'inviterais les élèves des Cours moyen et supérieur soit à la résumer brièvement par écrit, soit à en développer un point spécial, désigné par moi ou choisi à leur gré. Je pourrais lire le lendemain, devant tout le monde, l'ime des meilleures copies, et solliciter des compliments ou des rectifications.

Je ne mo ferais pas scrupule de lire de temps à autre un récit emprunté à nos journaux, scolaires ou autres, un beau trait de vertu, un triste événement

où apparaît le mystère de la destinée. Toutefois on ne saurait être trop circonspect dans le choix de ce^ citations.

Il m arriverait enfin de traiter directement, par voie didactique ou par voie d'exhortation familière, sans l'aide d'aucun te.tte, et sans faire intei"venir les élèves, un point de morale peu ou mal connu, difficile à expliquer, ou que je tiendrais à exposer avec un peu d'ampleur et de suite.

Demandez-vous, après cela, quelle place je réserverais à l'idée religieuse dans cet enseignement? Je voudrais que cette idée fût pai-tout et nulle part; qu'elle fût au commencement, au milieu et à la fin, comme l'âme même de la morale, partout présente et agissante, le plus souvent invisible. Et néanmoins, je no craindrais pas de prononcer le grand nom de Dieu, du Dieu univei-sel, en qui tout vit, et à qui la personne humaine, celle de l'enfant en particulier, doit son titre d'excellence et sa marque sacrée.

"Voilà comment je m'essaierais à enseigner la morale à l'école primaire. C'est dire que je n'y réussirais jamais à mon gré, et que j'aurais toujours à apprendre.

Pourquoi la morale, qui nous touche de si près, est elle, de tous les enseignemeuts de l'école, le plus difficile à donner, et celui qui jusqu'à présent se donne le moins bien?

Lorsque, il y a quinze ans environ, la morale fut introduite pour la première fois dang les programmes de l'école primaire, elle avait à créer à la fois le cadre de ses leçons, la matière pour le remplir, et l'on pour- ^i rait ajouter l'esprit pour animer cette matière. ^Ê

Depuis loi-s, ks choses ont bien changé : instituteurs, inspecteurs primaires, inspecteurs d'académie, inspecteurs généraux, tout le monde a mis la main à ^M l'œuvre; des philosophes, des hommes de cabinet ou d'action, des politiques, des administrateure ont écrit ^^ des livres de théorie et de pratique ; d'autres ont com- ^M posé des leçons modèles en forme, munies de tous leurs organes, exposé ou doctrine, résumé ou maxime, texte de poésie ou d'histoire, conclusion ou application. De tant d'efforts réunis il est résulté une sorte de jurisjjrudcnce, un commencement de tradition qui, peu à peu, a prévalu partout, et qui donne à cet enseignement laïque né d'hier, dépourvu de précédents, do, règles, de livi'es classiques, exposé à toutes lee aventures, une certaine consistance et, par suite, plus d'efficacité.

D'autre part, ceux que leur situation met à mêmej de bien connaître les vrais sentiments des instituteurs]

assurent que beaucoup d'entre eux, et naturellement 1 élite, ont pris goût à ces leçons, malgré l'embarras qu'elles leur causent, à ce po'int qu'ils se sentiraient frustrés et diminués, si, à la suite d'une réaction politique, on venait à les eu décharger.

Comment donc se fait-il que la morale, l'étude où personne ne prétend être ni indifférent, ni étranger, ni incompétent, paraisse encore aujourd'hui aux maîtres les plus instmits, les plus sérieux, les plus expérimentés, si difficile à bien conduire?

Il y a sans doute à cela plusieurs raisons. Mais la principale, l'essentielle, qui n'est pas de ce temps seulement ni de notre pays, mais de tous'ies temps et de tous les peuples, mérite d'être mise en lumière, à la fois pour nous avertir et pour nous encourager.

N'est-ce paa précisément parce que la morale nous touche de si près, parce qu'elle traite, non pas de choses extérieures à nous, mais de uous-même, qu'elle est à la fois l'enseignement le plus important et le plus laborieux, où l'on se trouve toujours novice, et où c'est un mauvais signe pour un maître que d'être tout à fait content de soi? Nous n'avons pas affaire ici à des vérités, lois, faits, théorèmes, événements qui n'ont avec nous que des rapports éloignés ou indirects; iJ s'agit de cette vérité ■personnelle, intime qui répond à la plus grave de toutes les questions :

Ul I

Qu'est-ce que être Jwni me f Est-oa homme, vraiment ho me, iiaturelhmrnty je veux dire par le seul effort spon-^ tané de la nature, ou le devrait-on par l'effort de la réflexion et de la volonté? Est-ce l'effet d'une simple rroliilitju à laquelle il n'y ait qu'à se prêter doucement, ou l'effet d'une sévère et constante diaeiplinti Et si l'on se range à cette seconde opinion — ce quî' ne va pas de soi et qui, en fait, ne répond ni à la théorie ni surtout à la pratique universelles, — la morale demande encore quels sont les traits de ce visage de l'homme nnrinali à qui faut-il ressembler, à quel type faut-il se conformer poiu' être digne de s'appeler un^^ homme? ^^

Est-ce là tout? Non. Cette vérité essentielle, appelée à rayonner sur la vie entière, et qui à ce titre! éclipse toutes les autres, mêmes celles qui donneraient la clé de l'univers matériel, elle n'est pas seulement à démontrer par l'intelligence à l'intelligence; elle esta per. sua<kr par Fânie entière à toute l'âme. Comïne c'esfe^H Vliiiiiiiiit en son durnier fond, en son caractère essentiel,^! en son unité intime qu'elle prétend nous exposer.c'estpar tout l'honiuie, par le sentiment, la conscience, l'intcl. ligence étroitement associées, qu'elle veut être conçue ; et c'est à tout l'homme qu'elle veut se rendre certaine, c'est mal dire, se rendre sensible et visible. Elle porte plus haut encore ses prétentions : elle veut mettre en branle le moteur central, la libert«, elle vise à ce point de l'âme où se forment les décisions volcntaires. où se détcrn ine la direction de la \ie, où l'homme s'engage à fond.

Il est facile de voir par là que c'est parce que la morale est ce qu'il y a de plus près de nous. j>arce qu'elle est nous-même, qu'elle est., de toutes les leçons, la plus difficile. Pour bien l'enseigner, il faut à la fois savoir par l'intelligence ce que c'est qu'être homme, et le voir des yeux de l'âme, afin d'être capable de le faire voir aux élèves ; il faut enfin y croire et s'y donner, ou, comme dit Pascal, mettre la foi. Vidée, dans le sentiment. « Je sais, je vois, je crois » ; le mot de Corneille s'applique aussi bien à la vérité morale rationnelle qu'à celle dont Polyeucte est transporté. Or tout cela suppose l'habitude de se replier sur soi, et de faire jouer ensemble (pom- emprunter encore le langage de Pascal) a toutes les pièces » de l'âme dans le recueillement et le silence. Et de même, c'est « toutes les pièces da l'âme u de l'élève à mettre en mouvement, la conscience et le cœur avec l'intelligence ; c'est toutes les causes perturbatrices à écarter en soi et chez l'enfant qui nous écoute : mobilité des impressions, légèreté de la pensée, frivolité du caractère, difficulté de se replier du dehors au dedans. Et que sera-ce lorsque, après avoir mis en vive lumière la physionomie ou saulement un trait particulier de l'homme digne de ce nom, en d'autres termes le devoir général ou un devoir particulier, l'instituteur s'efforcera de décider l'enfant à agir! Agir, c est-à-dire le plus souvent se faire violence, réprimer la nature, modifier profondément les dispositions innées, et quelquefois les extirper. Car c'est bien là qu'il faut aboutir, de quelque manière d'ailleurs que l'on considère l'éducation, soit comme

une œuvre eHhéiique., de perfectionnemeiii de la nature, soit comme une œuvre de réforme et de discipline. Dans l'une et l'autre voie, l'énergie de la volonté trouve sa place pour la lutte intérieure et les sacrifices pénibles. Ni la beauté morale ni le bien austère ne s'achètent à bas prix.

J'ai dit la raison essentielle et permanente qui de la morale un enseignement à part, lequel sans doute a cela de commun avec tous les autres d'être raùoiui iiable, c'est-à-dire de s'en référer à des principe» rtttionneh, mais qui de plu.4 fait appel à toutes les hautes facultés, et prétend agir par le libi'e jeu de la volonté sur la direction totale de la vie. C'est pour cela qu'il reste le plus difficile de tous, qu'il l'a toujours été, et qu'exceller dans cet art sera toujours le privilège du petit nombre. N'allez pas croire que l'enseignemeut ecclésiastique échappe à cette loi. Sans doute le catéchisme, dans les chapitres qui traitent de la morale, a poui" lui, en outre de sa valeiu" propre, l'autorité d'une tradition plusieurs fois séculaire et appuyée sur une révélation dite surnaturelle ; il est objet de foi et tout ensemble de coutume hérédftaîre. Mais, réduit à ses seules formules, il n'a pas plus de vertu, pas plus de prise sur l'âme, pas plus d'influence sur la conduite que n'en a le catéchisme laïqu avec son exposé des devoirs et des mobiles d'actioi

Ecoutez toiu* à tour le prêtre dans son église, qui fait réciter l'histoire sainte et le catéchisme, et l'instituteur dans son école, qui ouvre la journée par la leçon dd morale, vous vous apercevrez que la parole du premier est loin d'avoir en général une autorité supérieure à celle du second. D'un côté comme de l'autre les formules peuvent être irréprochables, quelle qu'en soit la valeur respective ; mais ce ne sont que des formules, des it^ées générales, chose intellectuelle qui s'adresse à l'intelligence et risque de s'y arrêter, et qui le plus souvent ne dépasse même pas la mémoire. Elles ne prendront vie et vertu que par le commentaii-e familier du maître, si ce commentaire, à son tour, est autre chose qu'une définition abstraite ou une simple amplification verbale, vide de sens comme de souffle. Et où le maître puisera-t-il les éléments de ce commentaire? Dans l'histoire, ]c le veux bien, dans les récils appropriés, de même que le prêtre dans l'histoire sainte ; mais la vraie source de ses développements, j'allais dire de son éloquence, c'est ailleurs qu'il devra la chercher, là où la puisent instinctivement ie père et la mère, quand ils sont dignes d'instruire leurs enfants. Il la demandera à l'expérience, expé. rience de la vie et surtout expérience intérintre^ a. l'étude des hommes, des caractères, des passions, des défauts, obseiTés dan.s le monde, dans la famille et surtout en soi-même ; mais une étude où, au lieu de la simple curiosité, indifférente et impartiale, il aura apporté un intérêt personnel et sérieux, tel que lo mérite l'affaire la pliis importante. Faute de cette

expérience, le maifcre — (qui de nous ne l'a mille fois remarqué, à sa propre confusion !) — reste bientôt à court dans ses leçons; le dtvoir qu'il expose est vite défini; les arguments à l'appui se résument en quel^| qùes mots : qu'ajouter ensuite d'autre? Comment les développer et les animer sans tomber dans le verbiag ou dans l'exhortation monotone? Sans doute les Manuels vous fourniront quelques thèmes nouveaux mais ces thèmes eux-mêmes ne seront le plus souvent! que des idées générales, dont vous avez à extraire et rendre visibles les idées particulières et les faits réels qu'elles contiennent; or coinmont le pourrcz-vous, si ' votre expérience propre n'y correspond? « Ce n'enifl pas sans une sorts d' inspiration, a dit quelque part Mme Neckcr de Saussure, qu'on trouve le langage propre à toucher les enfants.» Cette inspiration n'a rien do mystique ni de miraculeux; sans exclure le savoir ni le talent, elle n'en dérive pomlant pas; elle est l'accent même de l'expérience et de la conviction ; elle est le sentiment de la majesté souveraine de la loi morale et de la dignité de l'âme humaine ; elle est en particulier le respect de l'enfant qui nous écoute. Toute leçon qui n'a pas, à quelque degré, cet accent, fûtelle coiTecte, savante, brillante, n'a pas de vertu per- — suasive : comme elle n'atteint ni le cœur ni la cons- H cience, elle n'entrera pas dans la trame de la vie. L'enfant l'apprend par cœur et la récite; elle ne le pénètre pas.

A oâté àm U

pliqœ la

de U BMnle a j ^. » d'à qui Kmt plvtât de MOiie *^"P*> ** ^ ■<>*<* p^TSv et qui ne Imwamt pas iTaggrmser I» t & A a du. Maîtrr- C'esi d'abord que le CaihoUàaae, es exdaiAt l«s Utqnea de toate ingérenoe dans ie dogKkfr et daaa le culte, en les habitaaiit durant des aèd«B à se dfcliar. ger sur l'Eglise, c'est-à-dire sur le prètT«, du soin de définir la doctrine, d'enseigner la morale, d'int«rpriSter les Ecritures, de remplir les fonctions sacrées, do gouverner le for intérieur, les a mal préparés à manier pour leur compte la langue des choses de râniv. Le jour venu oii les nécessités sociales les plus urgentes leur commandent de parler en leur propre nom, iU ne disposent ni d'une langue morale populaire, conan. crée par la tradition, ni d'un fonds d'idées atisez abondant; et alorR ils sont réduits, pour exposer tes principes supérieui-s, et leurs applications, il unit ;;niichti. ment du vocabulaire et des formes plulu!to|jlui]iu>ii, c'est-à-dire abstraites, qui demandent, pour ôtro parfaitement comprises, une culture pr^ialablc.

Cela dit, hâtons-nous d'ajouter quu la ^rundu cuiiito de faiblesse — après celle qui tient à la nature niAinu du sujet, — il faut la chercher dan» lu dénarroi (ferlerai de l'esprit public, en ce qui touche Ii-» croyancM religieuses et- morales, même le» rroy«ni'n« naturdiNS

ci ratioaneOcs. Ce dnairoi ne s'olnerre pas seulement dans Dotre p*j*', le* nâaoaa qui l'on produit valeut pour tous les penpics et les atteignent l'un après l'antre; mai* ailleurs, en Angleterre et aux Etats- Unis par exeniple, elles sont tenues en écfaec par une fin traditionelle qui revêt mille formes, qui a fait alliance sous divers modes avec Tesprit moderne, libéral et séculier, et qui s'est implantée d'autant plus profondément dans la conscience nationale qu'elle était devenue plus laïque et plus individuelle, affaire de toiui et non pas seulement du sacerdoce.

It n'en est pas ainsi chez nous : la longue séparation du spirituel et du temporel, du prêtre, unique dispensateur des choses saintes, et des laïques, tenus en rotte matière pour incompétents, a contribué pour une graude part à rendre notre nation, du moins la classe la plus instruite et avec elle le peuple industriel, otrangèro ou indifférente à la fois aux traditions chréti<mue8, qu'elle ignore de plus en plus, et à la religion iiiônie. Aussi n'avons-nous pas en France, pour tempérer et corriger le mouvement de transformation religieuse et morale qui se poursuit partout sous la dictée d«» la philosophie, des sciences naturelles et de la critique historique, un fonds héréditaire et universel do aouveuin révérés, d'idées, d'habitudes, de sent:meitt* régulateui'^, où l'éducation puisse prendre on f«m«« point d'appui, do manière à ménager des tnj^ titions «x«nfipt«s do trop violent»* aeooosan.

Tiknt qtM 1» doot» on U a^vtion ne port« qne )m croTMim* fccH>î«i>iqnw on positives, sans atteia-

dre les fondements mêmes de la religion et de la morale, l'enseignement populaire sait encore oii se prendre, à quels principes naturels rattacher toutes ses prescriptions. Mais aujourd'hui que ces principes mêmes, Dieu, le devoir impératif, la responsabilité, et jusqu'à la personnalité de l'âme, sans parler de son immortalité^ ont été plus ou moins ébranlés dans la conscience générale par les ouvrages savants, par les revues, les journaux, les romans, les discours de tribune ou de réunions publiques, il ne se peut pas que l'incertitude ne gagne à quelque degré les instituteurs, ceux-là surtout qui lisent, qui se tieiineiit au courant des débats du jour, qui réfléchissent, et que, par suite, leur enseignement ne perde en assurance et en autorité. C'est là une crise à laquelle nul homme un peu instruit et sincère ne saurait échapper : nous respirons tous le même air ; nous sommes devenus trop étroitement solidaires les uns des autres pour que ce qui trouble profondément la foi des uns laisse les autres tout à fait insensibles, de même que les raisons intellectuelles ou morales de croire et la disposition à y céder se communiquent du haut en bas de la société par une sorte de contagion. Tel est à peu près, si je ne m'abuse, l'état où se trouve l'éiite de nos maîtres : la plupart encore croyants (au moins en ce qui concerne les vérités d'ordre naturel), mais plus ou moins inquiets, émus de tout ce qui leur arrive des régions sociales supérieures, et quelquefois peut-être moins affirmatifs dans leur doctrine.

Ai-je besoin de répéter ici, après l'avoir dit ailleurs,

que ce serait un misérable et impuissant remède que celui que noua proposent les hommes de réaction politique et cléricale, à savoir d'imposer rigoureusement aux maîtres, sans égard à leurs scrupules de conscienco, la profession d'un Credo dogmatique bien aiTÊté, et, pour plus de sécui'ité, de confier rensoitiicment public à une catégorie de maîtres que l'on ait eu soin de soustraire dès l'enfance à l'atteinte du mauvais air régnant . C'est là tout crûment, la théorie, immorale et pernicieuse au premier chef, de la Religion instrumenturn rrgni, moyen de défense socinle et non objet de foi, c'est-à-dire d'acquiescement désintéressé, a Mettre l'école dans la sacristie i, suivant un mot fameux, c'est décharger la société civile ou laïque de rembarras de croire, c'est-à-dire de penser, et par là même l'appauvrir à jamais de vitalité propre et latente.

Mais n'exagérons rien, et voyons la situation tflle qu'elle est, avec ses précieuses ressources comme avec ses difficultés. De quelques incertitudes ou néga^.!on» que notre atmosphère morale soit depuis lon^'teriDS ^ remplie, et quelque resjiectables d'ailleurs qu'elles ^U soient, il reste un large et inviolable champ ouvert à qui veut agir et enseigner. Sans rien sacrifier de sa liberté de conscience, le maître appuiera de plein droit ses leçons, ses conseils, tous ses reproches, bref l'éducation entière sur le principe tout élémentaire, mais

de portée infinie, que nous iadiquions plus haut : à savoir que l'homme véritable, celui que tout le monde s'accorde, quand on le rencontre, à saluer du nom d'homme — bien loin d'être l'homme réel et apparent, tel qu'il se montre, hélas ! chez l'adulte et chez l'enfant, avec son égoïsme féroce ou dissimulé, avec sa sensualité grossière ou raffinée, avec sa bassesse ou son orgueil, — est l'homme idéal, avec ses attributs de justice, de charité, de tempérance, de courage, de cons. tance, de dignité personnelle et de respect, d'honneur, et au besoin de dévouement, d'attachement au droit et d'abnégation. Tel est l'homme que chaciin de nous s'efforce au moins de paraître; celui que la morale oppose de pleine autorité à l'être intéressé, incohérent et contradictoire., partagé entre les pires et les meilleurs instincts, que lui livre la nature ; enfin celui que l'éducation de la famille, de l'école, du commerce social, travaille à dégager de la primitive animalité intelligente. C'est l'homme dont les voyants, philosophes ou prophètes, grands poèt-es ou moralistes, dessinent successivement les traits et en qui nous nous plaisons unanimement à retrouver le secret de notre nature et de notre destinée. Si fort que ce portrait idéal jure avec la réalité quotidienne et vulgaire, nous écoutons avec déférence quiconque nous le présente ; car celui-là, nous en sommes certains, enseigne le vrai ; et malgré que le réel, la physiologie, l'histoire, le spectacle de la vie privée et de la vie publique, lui infligent d'incessants démentis, c'est lui que, tous, se font honneur de croire.

Il y a là, si je ne me trompe, un ferme point d'attache pour l'enseignement populaire de la, morale. Mais j'ai tout lieu de penser qu'une fois bien saisi par le maître et par les élèves, ce point ne restera pas longtemps isolé dans leur esprit : il viendra s'y join-M dre des doctrines ou, si on veut, des intuitions corres. ™ pondantes. Ils arriveront à penser, à pressentir, tout au moins, que le fond même des choses, le mot suprême de l'Univers, son principe ou sa fin, ne saurait ^ contredire le dernier mot, le mot auguste de notre H propre nature; que le dessein de l'ensembla des choses doit s'accorder avec le dessein normal de l'homme, lui donner raison et le consacrer pour l'éternité ; qu'il ne saurait y avoir moins de raison, do liberté, de justice, d'amour dans le suprême principe qu'il n'y en^ a dans l'atome que nous sommes, égaré dans un^ coin de l'Univers. Découvrir aux enfants de nos écoles ce vaste horizon, le leur faire seulement entrevoir, c'est, il me semble, les réintégrer dans leur vraie patrie, dans la cité universelle et divine dont les lois, maîtresses cachées de tous les mondes intelligents, sont les lois mêmes de la simple morale qu'on leur en-

seigne

à l'école.

La musique ou le chant choral à l'école (i) .

Nous voudrions simplement rechercher quelle est, ou quelle pourrait être la portée réelle de cette réforme hardie, qui, par l'introduction de la musique dans le programme primaire, tente d'improviser de toutes pièces une éducation musicale du peuple et vise à fonder, par l'école, des mœurs musicales dans un pays où elles ont fait jusqu'ici presque entièrement défaut.

H ne faut pas, nous semble-t-il, de longues réflexions pour apercevoir que c'est là une question de haute importance et qui touche même au plus vif du .problème pédagogique. Au fond, elle n'est qu'un chapitre — mais sans doute le plus délicat et le principal — de la grande question de l'introduction de l'art dans l'éducation populaire.

Chose étrange ! il y a cent ans que cette éducation est née ; les plus éminents esprits l'ont inaugurée, puis développée et réglementée ; et cependant quelques-uns de ses plus réels besoins sont restés à ce point méconnus, que l'art, sous n'importe laquelle de

(1) Il ne faut pas oublier que ce morceau, ainsi que la plupart de ceux qui précètlent, a été publié peu après 1880, en 1883.

ses grandes foiines, n'y avait jusqu'ici aucune place. On peut même dire qu'elle se caractérisait, et pour bien des gens elle se caractérise encore, par l'élimination systématique de tout élément d'art, par le retranchement absolu de tout ce qui n'est pas directement utilisable et pratique. L'enseignement secondaire classique, en dépit de la vaste extension du savoir positif, est resté, non peut-être sans dommage, tel que nous l'avons hérité des humanistes de la Renaissance, c'est-à-dire essentiellement esthétique, en sorte que l'éducation des classes supérieures est principalement destinée à leui- révéler, non point l'utile, mais le beau ; à Le leur faire comprendre, goilter, et, s'il est possible, reproduire. Mais au contraire, le peuple, avec, l'assentiment de ceux qui se croyaient ses plus sincèreal amis, est resté jusqu'ici courbé vers la terre ; il n') pas, disait-on, le temps de lever ses regards et de les laisser errer vers les inutiles splendeurs de l'idéal. ^^ Voué au labeur matériel, ce qu'il lui faut, c'est un^H bagage suffisant de notions pratiques et positives qui l'aideront à fournir ce labeiir, c'est une instruction toute orientée vers l'application immédiate. Aux clauses riches l'éducation libérale, au peuple l'éducatioa^f utilitaire. ^B

Qu'une conception si peu démocratique des fins de l'enseignement primaire ait gardé si longtemps et garde encore une grande autorité, voilà qui aurait lieu de sui'prendre, si l'on ne réfléchissait que l'éducation n'a été qu'à de bien rares et courts instants aux mains des amis de la liberté, et ensuite que la crise

iSt

ec ^É ea^H

engagée la pensée moderne a précisément pour caractère; la grande faveur accordée au savoir positif et le discrédit de tout ce qui touche à l'idéal. L'inexpérience du parti libéral aux choses de l'éducation et l'ascendant de l'esprit matérialiste, voilà les deux grandes causes de ceitte erreur persistante et funeste, qui déclare inévitable et presque désirable l'abaissement syt-tématique de l'enseignement du peuple.

C'est, à notre avis, l'un des principaux caractères et ce sera le grand titre d'honneur des réformes de 1880, d'avoir rompu avec cette humiliante conception; d'avoir compris et proclamé qu'une démocratie qui veut mériter le nom de libérale est tenue d'ouvrir à tous les citoyens, sans distinction de classes, au peuple aussi bien qu'aux riches, toutes les avenues de la vérité et de la beauté ; qu'elle ne peut pas, sans se démentir et peut>-être sans se perdre, se résigner à faire deux ordres d'éducation, et par conséquent deux classes, deux sociétés différent-es ; que tout en maintenant à l'éducation du peuple son caractère légitime de simplicité et d'utilité pratique, il la faut faire libérale ; que c'est même là, à vrai dire, sa fin principale, tout comme c'est la fin de l'éducation des hautes classes ; qu'en d'autres termes l'un et l'autre cnsei. gnement, le primaire et le secondaire, ont pour objet commun Y éducation, c'est-à-dire la création d'habitudes d'esprit nettes, sages et fortes, la formation de caractères vigoureux et de consciences libres. Cette grande idée de l'identité des fins de l'enseignement primaire et de l'enseignement secondaire est-elle plei-

le^^^

nement aperçue et consentie de tous les amis de liberté ? Nous ne l'afânnerions pas ; elle est encore trop nouvelle. Mais ce que nous osons assurer, c'est qu'à la réflexion, chacun reconnaîtra que toute autre façon de voir est contraire à l'esprit libéral, et grosse i de dangers, parce que la vie politique commune ne H peut avoir d'autre fondement que la communauté de sentiments et de pensées, et par conséquent la communauté de culture. Les destinées de la liberté nous paraissent, à la longue, suspendues à la solution de difficile problème ; concilier les conditions de brève, durée et de simplicité de l'enseignement primaire avi celles de la plus haute culture morale; donner au peuple, comme aux classes supérieures, des humanitù; le former à goûter et à reproduire la perfection en tous ses modes.

Examinée de ce point de vue, la question de l'enseignement populaire de la musique, apparaît dans sa vraie lumière. Ce n'est pas un a art d'agrément » c'està-dire un luxe charmant, un plaisir d'un ordre dé. licat et distingué que l'on a dessein de procurer à tous. C'est un instx-ument subtil et puissant de culture morale dont il s'agit de munir l'enseignement primaire.

Il va sans dire que la seule musique dont il puisse^| être ici question, c'est la musique vocale. Le chant est en effet la seule forme de l'art musical assez générale ot assez simple pour répondre aux conditions d'un enseignement populaire. Et en fait de chant, c'est tout du chant choral qu'il s'agit, puisque celui-l seulement répond à ces instincts de solidarité, d(

auras ^1 ce H ève^l vee^l

mmunion, d'harmonie collective, qui sont parmi les plus précieux à cultiver.

Comment le chant, le chant choral surtout, vient-il en aide à l'éducation de l'âme, comment est-il une force morale? Phénomène d'ordre délicat, mystérieux, profond, qui se sent mieux qu il ne s'analyse, et toutefois si constant, si commun qu'il n'en est pas qui soit d'une expérience plus générale. Lequel de nous ne garde pieusement le souvenir de certaines heures vraiment bénies où une harmonie grave et puissante, un chant religieux, un hymne patriotique ont remué et soulevé tout son être dans un élan passionné vers le beau, vers le bien, vers le vrail Moments divins, dont on pourrait dire ce que Parker disait magnifiquement de la foi religieuse : « En ces heures oîi le Dieu vivant nous visite, le flot dei la vie univei^selle passe à travers l'âme ; on se soucie peu d'être père ou enfant, d'être riche ou pauvre, d'être roi ou berger ; on est un avec Dieu, et Dieu est tout en tous n; moments raj'es et plus fugitifs que l'éclair, mais que l'âme ne traverse pas impunément, et d'où elle rapporte une excitation fortifiante qui persiste quelque temps à travers la banalité et l'égoïsme de la vie journalière. A coup sûr cette influence salutaire n'a rien de précis, de déterminé. La musique n'est pas l'excitatrice de telle ou telle catégorie de vertus, elle agit plutôt en remuant, par des moyens qui n'appartiennent qu'à elle, le fond commun à toutes les vertus, l'énergie spontanée de l'être, la force vive de l'âme. Cette action tire sa puissance extraordinaire de

ce qu'elle est à la fois physiologique et psychologique, en sorte qu'elle touche et ébranle l'être à cette profon- ^J deur vague et mystérieuse où la vie physique et la vie ^M morale ont leurs racines communes. Le principal élément de l'action musicale, c'est l'harmonie des sons, qui éveille en nous, comme un écho involontaire, le sens de l'harmonie morale, de l'ordre, de l'accord, et par conséquent de la perfection, qui est notre rêve, c'est-à-dire notre destinée. Mais un autre élément d'action, c est le rythme, c'est-à-dire le mouvement, l'allure, la marche, ordonnée et réglée selon des lois variables, tantôt légère et joyeuse, tantôt inégale, douloureuse, plaintive, tantôt mâle, calme, puissante tan. tôt rapide, emportée, furieuse, terrible. Joignez-y, dès qu'il s'agit de chant choral, l'idée de la communion de sentiments et d'action, l'accord de tous dans un même effort, la vie individuelle et isolée se perdant, pour se retrouver d'autant plus intense dans la vie collective.

Cette action est vag^e, à coup sûr ; elle est même !a plus vague de toutes celles que l'art exerce sur l'homme. Mais par cela même elle est d'une puissance et d'une fécondité incomparables. Nous croyons trop volontiers qu'il n'y a de profitable et de légitime que ce qui est précis, ce que l'esprit détermine et classe aisément. C'est là, particulièrement en matière pédagogique, une illusion dangereuse : la vérité est plutôt que l'éducation, celle du peuple surtout, nécessairement brève et pratique, n'e.st que trop obligée à la précision, c'est-à-dire réduite à la pure action, logi-

que et par cela même en péril d'étroitesse et de stérilité. L'intelligence n'est pas le sanctuaire intime et dernier de l'être. Il faut aller au delà, descendre plus profond, arriver jusque dans cette région obscure où se fait l'éclosion perpétuelle de la vie, où s'agitent les germes premiers du sentiment, de la pensée et de l'action. C'est là seulement que l'éducation doit prendre sa prise sur l'âme enfantine, si elle prétend la modifier en son vrai fond et non à la surface. Eh bien ! il n'e«t que trop certain que nous sommes aujourd'hui presque entièrement frustrés des moyens de remuer l'âme à cette profondeur, et que les gi'ands principes , Je la vie morale, le beau, le bien, le devoir, l'humanité, la patrie, la famille, etc., ne se révèlent guère à nos enfants que sous la forme appauvrie de catégories lo- ^ques. Voilà pourquoi l'iufluenc* de la poésie musicale est sans prix : elle transfoiine ces grandes idées claires et froides en émotions vivantes, qui gagnent en puissance ce qu'elles ont perdu en. précision, et qui, ébranlent l'être tout entier.

Et n'allez pas croire que ce soit là un honnête artifice de pédagogie un ingénieux et subtil détour pour pénétrer au ^nf de la personne morale. C'est l'œuvre même de la nature. La musique jaillit spontanément des profondeurs de l'âme humaine et surtout de l'âme enfantine, et vous ne sauriez vous en priver sans com. muniquer à l'éducation un caractère artificiel et lui enlever de sa vie réelle. L'enfant chante naturellement, jusqu'au moment où entre à l'école. Entre vos mains, hélas ! il cesse de chanter ; cette manière

d'être qui était la uenne plus que toute autre, d»parait -. ceiXe expansion libre et spontanée de sa rie «arrête, et il ne reste plus que le seul labeur de l'inteL ligence Qui ne voit le dommage, la perte irréparable! •Qu'eussent pensé les anciens d'une telle mutilation! L'école, ainsi sevrée de poésie, n'est plus qu'un bel atelier d'instruction, où se fabriquent des esprits correct**, niuuis de notions justes et pratiques, mais non pas des âmes vivantes, vibrantes, heureuses, aussi riches de sentiment que de pensée, ouvertes non point aux idées seulement, mais à toutes les émotions gran. des et généreuses.

Cependant, tout n'est pas dit, parce qu'on a décrète l'introduction du chant dans les programmes. Le plus ai'du reste à faire. Il reste à en déterminer et orienter l'enseignement dans une direction particulière. Car il est évident que le chant ne peut remplir cet office de culture supérieure, qu'il n'est apte à seconder l'éducation morale que sous de certaines conditions, dont la principale est de présenter un caractère de simplicité et de largeur. Pour ébranler favorablement l'âme pou pulaire, il faut en premier lieu que les sentiments exprimés soient assez généraux et pris à cette profondeur où ils composent le fond humain commun ; il faut ensuite que les moyens d'expression soient assez .simples pour être accessibles à tous.

C'est ici, nous devons l'avouer, la grande difficulté,

la pierre d'achoppement. La plus sûre garantie serait <jue ces chants fussent sertis spontanément des entrailles du peuple, qu'il» exprimassent depuis longtemps, en quelques-uns de ces grands modes, la via nationale, en sorte qu'au lieu de les créer pour la circonstance à grand rt^nfort d'art et de science, on n'eût qu'à puiser dans ce trésor de bon aloi. Mais la source mère de tels chants, c'est la source religieuse, non pas seulement parce que la musique sacrée est la grande écolo populaire de musique, mais encore et surtout parce que c'est du sentiment religieux, pris en son dernier fond, que dérivent plus ou moins directement tous les ordres de grande émotion musicale. Or cette source-là, si elle a jamais coulé pour nous avec abondance, est tarie depuis longtemps ou fort appauvrie. Ainsi que l'a justement indiqué M. Bourgault-Ducoudray dans son remarquable Rapport, tandis qu'en d'autres pays, en Allemagne particulièrement (1), la Réforme inaugurait le rhural, c'est-à-dire le chant des p.saumes exécuté par tous les fidèles en langue commune, et qu'ainsi elle proclamait et mettait à profit l'aptitude de l'art musical à servir à une fin morale, partout ailleurs le catholicisme allait restreignant de plus en plus la musique religieuse aux proportions d'une musique d'apparat exécutée par quelques virtuoses, à l'exclu'iion des assistants, et frustrait ainsi la vie populaire de l'une de ses forces les plus précieuses.

(1 N'oulilions pourtniit pas Ooudimel, eu France, et ses paanmea fraiu;»!» ji quntre parties.

Par là s'erplique en grande partie la singulière pau vreté de notre patrimoine musical. La mu&ique est— restée étrangère à nos mœurs et à notre tempéramenbJH parce que la religion ne la pas sécularisée. L'émotion religieuse, de laquelle tous les autres grands enthousiasmes empruntent secrètement leur puissance, comment aurions-nous appris à l'exprimer par le chant, puisque le culte nous déchargeait de ce soin, et par là dispensait l'individu de la ressentir fortement pour son propre compte?

Certes, c'est là une lacune dont nous ne nous dis-" simulons pas la gravité. Nous prétendons créer dei mœurs musicales, et la musique fait défaut. C'est ua^ cercle difficile à franchir. Difficile, mais non pas sanf doute impossible. La tâche est ardue et délicate, cependant elle n'est pas au-dessus de nos forces, si nou^| y a-pportona le sens juste des besoins qu'il s'agit de satisfaire. Nos ressources musicales sont bien restreintes, mais nous n'en sommes pas entièrement dénués : ilfl y a certainement, dans les vieux airs rustiques de quc!t[ue.s-uncs de nos provinces, une mine riche en précieux filons, et qui n'a pas encore été exploitée. Rien d'ailleurs ne nous empêche de puiser dans la musique populaii-e des autres peuples, et d'y choisir les éléments les mieux apropriés à notre tempérament et k nos besoins. C'est même là, selon nous, le parti le plus sûr, infiniment préférable à la fabrication sur commande de morceaux destinés aux écoles. Assurément, nous ne désespérons pas qu'un jour, l'enseignement populaire du chant ayant fait ses preuves et

conquis son rang parmi les plus nobles choses, il devienne la tentation des grandî compositeurs, ât que ceux-ci, s'unissant aux grands poètes, mettent leur génie au service de cette cause vraiment sacrée. Alors seulement toute difficulté, tout risque d'insuccès aura disparu, et la musique scolaire vivra d'une vie durable et bienfaisante, parce qu'elle sortir» d'un mouvement spontané de l'âme nationale et non plus seulement d'une habile action administrative. Ce rêve d'avenir est légitime, assurément, mais enfin ce n'est encore qu'un rêve. En attendant, il eet certain que la musique qui serait composée tout exprès pour l'usage scolaire n'échapperait pas au caractère artificiel, factice, à l'absence de véritable inspiration, et par conséquent de véritable puissance. De telles compositions pourront être d'une fabrication irréprochable; la sim. plicité, la largem-, l'émotion y pourront être limitées selon des procédés parfaitement corrects; mais ce ne sera jamais qu'une œuvre de science, qui sera sans efficacité, parce qu'elle sera sans sincérité.

Il ne suffit pas d'ailleurs de savoir sur quel air chanter; encore faut-il savoir ce que l'on chantera sur cet air. Car tel est notre tempérament, notre perpétuel besoin de logique, ou peut-être notre infériorité esthétique, notre inaptitude à savourer l'émotion de l'art pour elle-même, que nous ne pouvons pas nous con-

tenter do la pure musique; il nous faut des paroles, etmême il nous faut un rapport exact, juste, précis en. tro les paroles et la musique. Et voilà une nouvelle difficulté, qui n'est pas moindre que la précédente. Quand un peuple chante naturellement, les occasions de chanter naissent naturellement aussi : la m\isique ne jaillit de ses lèvres, que parce que les sentiments qu'elle exprime jaillissent de son cœur. Il chante, non pour une pure jouissance de l'oreille, mais par uno expansion spontanée et toujours renouvelée du fond do son être. Il s'agit donc de créer chez nous, en même temps que l'élément en quelque sorte matériel du iihant, l'élément moral ; de faire que nos enfants non seulement sachent chanter, mais qu'ils aient quelque chose il rlianter. Ce n'est certainement pas là un idéal chimérique, puisque le fond des sentiments et des émotions est lo mènu> partout. Nous ressentons, quoi qu'on en dise, aussi profondément et aussi fortement qu.^ les autres peuples la poésie de la nature, le mystère d<? la vie, l'émotion de la mort, l'amour de l'humanité, de la pathe, de la famille, etc. Cette éternelle matiè^H do l'art, en général, et de l'art musical en particulier^ ne fait pas plus défaut chez nous que partout où ha.t- , tent des coeurs humains. Il s'agit seulement de 1'b^| pnnier en bonne lang\ie, aVec simplicité et sincérit^^^ môme problème, au fond, que celui de la musique ell^ mêm«.

La simplicité, c'est-à-dire la parfaite vérité du si liment, voilà le point difficile, et pourtant la con tion indispensable, qu'il s'agisse des paroles ou di

airs. Les unes et les autres doivent servir aux enfants à ressentir et à exprimer des sentiments qui soient bien à eux, qui composemt bien réellement le tissu de leur vie, et non pas des enthousiasmes de commande, des élans factices, sans rapport aucun avec la réa^ lité joui-nalière. C'est affaire de discernement, de tact, de bon goût, de bon sens. On parle de faire chanter à nos enfants la vie ou la mort des «grands hommes». C'est à merveille, mais quels grands hommes ! Il faut choisir et bien choisir. Peut-on réprimer un sourire on entendant prononcer à ce propos les noms de Socrate, de Vercingétorix, de Gutenberg? Pourquoi ve pas chanter aussi Parm entier, Ampère, Edison ?

Il appartient à l'administration supérieure et aux maîtres éminents dont elle prend les avis de faire que cette création de l'enseignement primaire du chant soit autre chose qu'un luxe délicat ajouté au program. me, qu'elle soit une œuvre de vie. Surveiller avec le soin le plus minutieux le mode d'enseignement et l'organisation du répert/oire n'est pas encore suffisant. Il faut qu'une action administrative constante pénôtro l'instituteur de cotte idée, qu'on ne. lui demande pas de former de savants virtuoses, habiles à exécuter de difficiles passages, mais, ce qui est à la fois plus simple et plus ardu, d'éveiller dans les jeunes âmes le sens de la poésie musicale, et de faire servir cette poe'sic, sans pédanterie, par sa vert,u propre et spontanée, à l 'oeuvra de la culture morale. Il faut qu'il sache que si ses efforts tendent à faire de son école un oi-phéon perfectionné, lauréat des concours de la région, il

détourne le chant de son véritable office. Et s'il demande L-L' que l'on attend de lui, !a réponse est simple : Faites que le chant, au lieu 3e n'être qu'une leçon de plus, soit l'âme harmonieuse de l'école, et pour cela mêlez-le étroitement à la vie journalière de l'écolier. N'ouvrez pas la classe le matin, ne la fermez pas le soir, sans un chant choral choisi avec soin, simple, très court, mais le plus large, le plus beau possible, de façon à pénétrer de saine poésie l'atmosphère de tout le jour. Qu'un enfant de l'école ou du village ne vienne pas à mourir sans que ses petits camarades unissent leur voix sur sa tombe. Que dans les promenades milit.îires ou autres, ils .sachent rythmerleurs pas au son de quelque marche d'allure simple et mâle. Qu'ils aient dans leur mémoire quelque beau choeur de musique religieuse, quelques beaux hymnes patriotiques. Qu'enfin les événements de leur vie propre, ou de la vie locale, ou de la vie nationale reçoivent tout naturellement chez eux l'expression musicale. Alors seulement vous aurez compris votre tâche comme elle doit être comprise, vous aurez fait du chant un des premiers éléments de la vie scolaire, vous l'aurez fait servir à rendre cette vie à la fois plus riche et plus réelle, plus poétique et plus vraie, plus heureuse et plus forte. Vous aurez travaillé, à votre place et i selon vos moyens, à doter l'âme nationale dune puis-J sance nouvelle.

L'éducation primaire et l'éducation politique

du citoyen.

Pourquoi rencontrons-nous tant de gens du peuple,

ihant lire et habitués à lire, qui ne savent pas bien juger en politique ; qui se laissent prendre aux sophismes, à la rhétorique violente ou déclamatoire, qui ne goûtent parmi les journaux que ceux qui parlent le plus bruyamment, sans égard pour la vérité, pour la jostice, pour l'honneur des personnes, pour l'intérêt des institutions établies ou même pour celui de la paix publique? Pourquoi rencontre-t-on la même incapacité de discernement ou le même défaut de scrupules chez tant de gens plus instruits et bien posés? C'est que le bon jugement politique n'est pas fait Seulement de savoir; comme le bon jugement en général, il réclame du bon sens ; et le bon sens lui-même est insuffisant ; il faut à ce savoir, à ce bon sens une orientation morale, que l'école élémentaire ne saurait donner presque à aucun degré, que l'école primaire supérieure même ou le collège ne peut fournir qu'en partie, qui dépend principalement des mœurs régnantes, des traditions commentées chaque jour par la presse et par toute la littérature politique.

Expliquons-nous.

Comment bien juger en politique, si d'abord l'on

n'est animé de l'amour de la vérité ? Traiter les affaires publiques en affaires sérieuses, comme on traite les graves affairea de famille, non en matière de rhétorique ou en objet de distraction ; et, à cause de cela, ne vouloir pas être trompé ou amusé par son journal ou par son orateur; se défier des phrases sonores et des invectives entraînantes; se plaire aux renseignements précis et non à ceux qui flattent notre préjugé; enfin tirer au clair chaque chose : voilà sans doute une disposition essentielle, mais que l'instruction élémentaire né saurait donner en ces matièra aux enfants de dix à douze ans.

J'en dirai autant d'une disposition d'esprit mi-intellectuelle, mi-morale, sans laquelle un peuple est d'avance condamné à devenir la proie des rhéteurs révolutionnaires : je veux parler du sens de Vordff- Je dis ïordre par opposition au régime du miracle et du hasard; j'entends par urtlre. le régime où les causes produisent leurs effets, et oii les effets ne sauraient se produire sans les causes, ni en dehors de certain* conditions de temps, d'efforts, de circonstances, Le sens de l'ordre, c'est le sens du possible et de l'o possible, du possible à de certaines conditions, imf sible à d'autres ; du raisonnable et du chimérique ; ( progrès compatible avec la nature, particuJièrenia avec la natui-e humaine, et du progrès magique apocalj'ptique, obtenu d'un coup, en un moment, décret, par conséquent tout illusoire. Et sans dont» convient ici de faire une part, une large part à ce ql peut la volonté libre, l'énergie clairvoyante de qud

ques hommes et, à leur suite, de tout un peiuple, pour accélérer les transformations sociales au delà de que les analogies historiques auraient permis d'espé rer ; mais cette part reste bien limitée en comparaison des bornes assignées par l'histoire comme par la nature aux changements profonds et définitifs. Cette disposition, ce jugement général et anticipé, qui caractérise, pensons-nous, le tempérament politique des peuples capables de se gouverner eux mêmes, l'instmc. tion élémentaire ne peut évidemment prétendre à le donner; en revanche, il ne serait que juste de demander à l'enseignement primaire supériem-, et plus encore à celui des lycées, de s'appliquer expressément à le former. Mais encore convient-il de faire observer que'le savoir tout seul n'y suffit pas; sans une certaine modération des désirs, sans la soumission à VinévitahU, c'est-à-dire sans une disposition toute morale, par conséquent toute libre, dépendant de la bonne volonté plus que de l'intelligence, l'éducation politique restera sur ce point défectueoise et précaire.

L'éducation civique, on le voit, est chose bien complexe ; de quoi il n'y a pas à s'étonner, la cité, une cité libre, étant elle-même un oi-ganisme fort complexe autant que délicat. Trop d'éléments de prix entrent dans cetle éducation pour qu'elle puisse réstdter d'un catéchisme appris par cœur, ou d'une nomenclature des pièces qui composent la machine politique et administrative. Que poun-a bien valoh', par exemple, une éducàlion politique où manque le sens de la libellé? j'entends le sentiment du prix, non seulementJ

utile, mats moral, de la liberté ; la conviction qu'elle est aas«i néceaaaire à la dignité d'une nation civilisée qu'à la dignité d'une personne individuelle, si bien qu'un pays ne saurait y renoncer, soit par faiblesse, soit par l'excès du désordre, sans déchoir aussitôt (gagnâtril en échange une prospérité temporaire) danafl Tettime du monde et dans la sienne propre. Voilà ~ sans doute une idée, un parti-prù moral, qui par s» nature fait partie intégrante d'un sain jugement politique : est-il besoin de faire observer combien il est S devenu rare chez nous, même dans la jeunesse lettrée, ™ qui semblerait appelée à en garder le dépôt ; combien aussi il a été de tout temps supei-ficiel, excepté dans les années d'or de la Révolution ; combien enfin l'instruction la plus avancée, scientifique ou littéraire, est un médiocre garant de la présence et de la vitalité de refl sentiment? ™

Une autce idée, ou pour mieux dire, un autre sentiment inséparable de la bonne éducation civique, est celui do la riti- même, du besoin incessant que nous avons d'elle, de la part immense qu'elle a eue, qu'elle no cesse d'avoir dans la formation de notre être spirituel comme dans notre sécurité et dans notre bienôtro relatif; de ce qu'il en a coûté d'efforts pénibles aux générations antéricui-es pour la constituer; de ce qui on elle, comme dans tous les organismes supérieurs, ont dolicHt et fragile; de la reconnaissance et des ménagMncnts qu'elle mérite, malgré ses imperfections, par suite de l'obéissance due aux lois, sous réserve du droit do la conscience, tant qu'elles ne sont pas

abrogées ou modifiées. L'homme qui juge des choses de la politique sans avoir égard à l'importance vitale de la cité, de sa constitution et de ses lois, en même temps que de la f ragi lité de ses divers ressorts, est exposé à juger mal, fût-il d'ailleurs instruit à fond de l'histoire et de l'économie politiques. Il faut plaindre un peuple qui prétend jcuir des institutions libxx^s, sans que cette idée coure en quelque sorte dans toutes ses veines : il est fatalement voué à la servitude.

Omettrons-nous de dire, sous prétexte que la remar. que est banale, qu'il ne saurait y avoir de bonne édution civique là où le sentiment de la justice n'occupe pas la première place? C'est presque une autre face de l'amour de la vérité. Justice envers les partis adverses, envers les personnes, envers leurs opinions, envers leurs griefs. Justice envers les étrangers, quant à leurs droits, à leurs nécessités de tout ordre. Comment bien juger, comment penser et agir en citoyen éclairé, si l'on n'est pas fermement resolu à se dégager des préjugés de famille, de parti, d'église, de nation, comme aii<çi de l'cgoïime individuel, corporatif ou national, pour vendre à. cliF.cun ce qui lui est dû, pour ne frustrer p-^rsonne ni de son bien, ni de sa réputation, pour ne dénaturer ni les actes, ni les opinions, ni les intentions, pour s'élever à une vue équitable des droits respectifs des nations et de la solidarité de leurs intérêts ?

Enfin serait-il superflu d'ajouter que l'éducation du citoyen d'une démocratie libérale n'a de valeur, c'est mal dire, elle n'a de sens que si elle est toute pénétrée

du respect sincère de la démocratie elle-même ; du respect de ses institutions sans doute>, mais d'abord du respect du peuple lui-même ; je dis bien du peuple, de la multitude, pauvre, ignorante, crédule et soupçonneuse à la fois, mobile et routinière, généreuse et cruelle, mais souveraine de fait comme de droit? La respecter et l'aimer, pour ce qu'il y a en elle d'humanité, soit latente et virtuelle, soit manifeste et déjà réalisée; la respecter et l'aimer comme notre famille, d'autant plus digne de sympathie et de secours fraternels qu'elle est à tous égards plus miséraTile : conunent s'orienter dans l'obscurité des questions politiques ot sociales contemporaines, comment agir virilement, comment ne pas se décourager ou s'irriter, si l'on ne s'est d'avance muni de cette idée comme d'une boussole invariable?

Certes, nous ue nous flattons pas d'avoir tracé l'esquisse complète d'une bonne éducation civique. Toutefois il nous semble en avoir assez dit pour être autorisé à conclure que cette éducation, par la nature des idées et des sentiments qui la composent, ainsi que par l'âge de la généralité des élèves, dépasse la porté© de notre enseignement primaire élémentaire; qu'il se borne à en ébaucher les premiers traits rudimentaires dans l'intelligence et dans l'âme des enfants par les leçons d'histoire et de géographie, par les lectui'es, par le chant, par la moi'ale, par les entretiens familiers ; qu'à la vérité l'enseignement primaire supérieur, et, à plus forte raison, l'enseignement secondaire peuvent conti-

nuer l'œuvre commencée dans le premier âge, mais seulement auprès d'un nombre relativement petit de jeunes gens, les autres, le très grand nombre, restant étrangers à partir de onze ou douze ans à toute culture; qu'ainsi l'éducation politique de la plupart dépend presque exclusivement de l'esprit public, de la tradition et des mœurs, c'estrà-dire de la manière de penser, de sentir et d'agir, transmise ou prédominante, des préjugés bons ou mauvais qui font loi ; et plus encore, i mesure que l'instruclion primaire se répand, de la presse quotidienne et des écrits populaires à bon marché, bref, de tout ce qui compose l'air ambiant.

Oui, plus on y réfléchit, plus on se convainc qu'en ces matières complexes, où sont engagés nos préjugés, nos intérêts, nos vœux les meilleurs, nos passions les plus généreuses comme les plus vulgaires, le bon jugement de la foule, aussi bien dans les classes moyennes que dans les classes populaires, dépend des mœurs générales, âe l'esprit public : esprit de sagesse, de discipline sociale, de justice, de liberté, d'initiative; ou esprit de chimère, d'égoïsme de classe ou de famille, d'insouciance de la chose publique et d'inertie, de goût du dramatique et de l'aventm-eux. Il n'y a, semblet-il, que les mwurtt, s'exprimanfc chaque jour par les mille voix de la presse, du théâtre, de la tribune, qui, dans un Etat démocratique, sei^vent de régulateur ,à l'incohérence des jugements individuels ; qui s'impoaent à chacun à son insu et le plient à juger dans un sens ou dans un autre. Si ces mœurs nous sont léguées

par une tradition séculaire, l'avantage est incomparable ; sinon, il ne reste qu'à tenter de les créer.

Que faut-il attendre en France de cette tradition, d* ces mœurs, de cette presse, de cette littérature I Nous n'avons à l'apprendri à personne; et le sujet est trop affligeant pour qu il nous plaise d'y appuyer. Un seul mot dira tout. On se demande, en lisant les journaux et les écrits les mieux achiilandés, comment l'intellect populaire paît résister à l'assaut quotidien d'une rhétorique si sophistique, si passionnée, si haineuse, si dépourvue de scnipules, et avec cela inépuisablement ingénieuse et habile? Que peut-il rester de ipiritiiel dans l'âme de ce grand public, si digne de sympathie, que l'on nourrit chaque jour de doctrines et de sentiments grossièrement matérialistes? Assurément, disciples et maJtres de cette littérature dissolvante ne feraient que sourire et hausser les épaules, si leurs yeux s'égaraient par hasard sur les pages qui précèdent. Naïveté de bourgeois, penseraient-ils. Ils ne 80 doutent pas, les pauvres gens, que ces naïvetés-là sont la sagesse élémentaire des nations qui ont réussi à vivi'e libres, autant que prospères.

Mais, s'il faut peut se fier à < l'air ambiant t pour l'éducation politique populaire, si le très grand nombre échappent au bienfait d'un enseignement prolongé au delà de l'enfance, ne nous reste-tril donc qu'à lai6-

Page 1