‹ Pages choisies et fragments inédits...PubChapitre 12 sur 17 · OO · texte numérisé non relu

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fer agir les raunes naturelles, les influences multiples, c'ontradictoirea ou neutres, qui s'entre-croisent au-dessus des jeunes générations? A quelle porte frapper? sur quoi de réel, de vivant appuyer notre levier d action pour faire entrer dans l'esprit public quelquesuns au moins de ces partis pris, de ces sentiments généreux qui nous ont paru essentiels au bon jugement civique ?

Redoutable question, puisqu'elle nous invite presque à chercher un point d'appui en dehors de ce que le passe et le présent nous offrent de plus réel et de plus universellement agissant. Bien léger serait celui qui proposerait une réporse certaine et à brève échéance. Disons toutefois avec M. Secrétan : « On tente beaucoup ; content de faire peu, pourvu que ce soit quelque cho5C. Et dût-oi; n'arriver à rien, encore perleraitron, car il faut parler. »

n est vrai, on entend dire souvent que l'éducation politique n'est pas l'œuvre d'un jour; qu'elle se fait lent-ement et pour ainsi dire d'elle-même, à travers des expériences prolongées de toute sorte ; que la nôtre se poursuit selon la même loi, qu'elle ira se complétant peu à peu et se rectifiant, en vertu des forces inhérentes à notre race ; qu'il serait vain de prétendre l'accélérer, et que la sagesse est plutôt de savoir attendre sans jamais désespérer.

Ceux qui pensent ainsi — et ils sont nombreux parmi nous — ne songent pas assez en quelles circonstances nous vivons et quelle est la situation présente de notre pays. Ils oublient que nous avons commencé

J'apprentissago régulier des libertés publiques, il y a plu: de Lent ans, et l'apprentissage de la démocratie, il y a cinquante nns, sans que nous puissions encore^f nous flatter d'un progrès notable et définitif de l'esprit national. Ils oublient encore qu'il ne nous est pas permis, comme il le serait à un peuple insulaire et isolé du reste de l'Europe, de compter sur les siècles pour accomplir nos expériences intérieures. Nous sommes une nation continentale, en contact immédiat avec d'autres grandes nations, entourés de rivaux ou ^Ê d'ennemis, sans cesse menacés d'une guerre tenrible, ^^ qui mettra en question notre rang de grande puissance, et qui, heureuse ou malheureuse, peut interrompre ^Ê ou troubler pour des raisons diverses notre dévelop- ^^ pement politique. C'est pourquoi nous dirons, nous aussi, et de tout notre cœur, « qu'il ne faut jamais désespérer»; que (Usesiiher ne serait p<u seulement] une faiblesse, mais une erreur, tant il y a de ressour. ces cachées dans l'esprit, dans le caractère, dans les-j habitudes civiles ou domestiques de notre race : mais à une condition néanmoins, c'est que nous ne laissions ^j s'écouler ni les années ni les occasions, lesquelles peu^^f vent ne pas revenir, et que nous travaillions de toutes nos forces à former un esprit public, comme .y le lendemain ne nous appartenait pas. ^M

La question revient donc plus pressante. A qui ^^ nous adresser pour accomplir le mieux ou le moins mal ^^ possible la tâche urgente de l'éducati&n politique, au ^M sens large et moral du mot? A qui, l'on ose à peine le dire, sinon à cette humble et toutefois grande pui;

sancc de l'école, qui ne représente, il est vrai, que la société elle-même, mais la société dans sa fonction enseignante, c'est-à-dire supérieure à elle-même, s'appliquant d'un effort sincère autant que modeste à extraire de son intime fond ce qu'elle a de meilleur en fait de croyances instinctives ou réfléchies, en fait d'idéal moral et social ; — à l'école primaire à ses divers degrés, déployant tous ses moyens, l'intelligence et le bon vouloir tte ses maîtres, pour atteindre, à travers les éléments du savoir, 1 ame de l'enfant et y jeter à pleines mains des semences de bon sens et de bons sentiments, dont quelques-unes au moins lèveront à un âge plus avancé; — à l'école primaire se prolongeant le plus loin possible en leçons d'adultes, en conférences, en entretiens familiers sur divers sujets, et, à mesure que l'enfant devient adolescent et approche de l'âge d'homme, l'initiant à la responsabilité et aux vertus du citoyen ; — à l'école élémeutairo ou supérieure, mais aussi à l'école secondaire, mettant à profit (peut-être plus qu'elle ne l'a fait jusqu'à présent) les grandes ressources de temps, d'études, de maîtres distingués dont elle dispose pour préparer des hommes capables de porter un gouvernement démocratique libre ; — bref, à l'école telle qu'elle n'est pas encore, mais telle qu'elle peut être, telle que peut la faire une nation énergique et intelligente, résolue d'assurer son avenir et de garder son rang.

Est-ce là un rêve? Mais s'il était vrai que ce fût un rêve pour le présent, sait-on meilleure chose, sait-on même autre chose à faire que de mettre désormais

dans ce rêve, à force de raisoa et de patriotisme, un peu de réalité, en rappelant à nos maitrés primaires et à nos maîtres secondaires que l'avenir du pays, de ses libertés et de sa dignité, comme de la sécurité et de la paix publiques, est en très grande partie entre leurs mains? Et qu'ils sachent bien que s'ils se dérobent, par indifférence ou par esprit frondeur, à ce service national, lequel ne souffre plus de délai, personne, non, personne ne les suppléera. Qu'ils cherchent, qu'ils regardent autour d'eux, et qu'ils disent si je me trompe.

La directrice d'école normale (i).

Il s'est accompli depuis quelques années un changement considérablD. Tiindis qu'autrefois les directrices d'Ecoles ou de Cours normaux exerçaient une sorte d'empiro absolu dans leur maison, loin des regards du public, traitant de haut leurs maîtresses, simples adjointes ou subalternes, ot faisant tout plier à leurs volontés, aujourd'hui elles ont à compter avec tout le monde, avec la presse indiscrète, avec l'opinion sans cesse en éveil des écoles noi-males, surtout avec leurs maîtresses, qui, ayant reçu la même culture qu'ellesmêmes, et les mesurant à leur valeur, et leur rendant l'obéissance due à la fonction, leur refusent le respect, si elles ne le méritent pas. La même révolution — le mot n'est pas trop fort — qui s'est accomplie dans l'ordre politique, dans la famille, dans les relations entre le patron et ses ouvriers, s'accomplit dans l'enseignement public, d'où elle passera peu à peu dans l'enseignement libre : Vautorité, toujours nécessaire, de la fonction, ne vaut à la longue que si elle est doublée de Vinfhieiire. Point d'autorité sans supériorité : supériorité de par la loi, sans doute ; mais c'est peu et de court usage, s'il ne s'y joint la supériorité personnelle.

(1.^ Pablià dans YAnnuairt de l'enseignement primaire.

Cette supériorité, dont aucun Ministre ne peut dispenser la directrice, ne saurait résider dans l'excellence du savoir spécial ou du talent : à cet égai'd, il peut se rencontrer, il se rencontrera chaque jour de^H maîtresses qui aui-ont incontestablement l'avantage. Mais la supériorité véritable, celle qui à la longue fait courber tous les fronts, est une supériorité de raison, de caractère et de cœur. C'est beaucoup exiger, dira-t-on. J'en conviens; mais ce n'est pas trop pour suffire aux besoins d'une situation pleine d'embarraâ et de responsabilités ; et s'il est vrai que les dons naturels, en pai"ticulier un certain don inné du comman. dément, comptent pour quelque chose, les qualités qui se peuvent acquérir à force d'ouverture d'esprit, de modestie et d'application ont un bien autre prix :^ même il arrive souvent que les premières dégénèrenf^| assez tôt et rendent un médiocre service, lorsqu'elles ne sont pas l'objet d'une culture morale attentive etj assidue.

J'entends par supériorité de raison le net disceme-1 ment des choses, des pei-sonnes, des caractères, de l&l situation générale et des cas particuliers, des intérêts^ divers ; en tout, études, discipline, gouvernement intérieur, la vue claire et toujours présente du dessein général à réaliser, du principe supérieur à faire prévaloir; la vue de l'ensemble, et, dans l'ensemble, de ce qui est le point principal et du rapport de toutes les parties de l'instruction et de l'éducation avec l'unité essentielle. Quand cette supériorité de raison est associée à une volonté ferme et sans raideur, on s'il

cline aisément devant elle : car elle est la meilleure, la seule garantie de la justice ; et dans une petite société close, comme dans un Etat, c'est avant tout de justice qu'on a besoin ; d'autant plus besoin que des jeunes femmes bien nées sont disposées à supporter longtemps, sans se plaindre, les maux, les abus de pouvoir, les mesures arbitraires, les manques d'égards. Une directrice chez qui l'on est assuré de ne trouver ni préventions, ni caprice, ni mobilité d'humeur, ni jugements précipités ; qui n obéit pas à l'impression du moment, qui ne se noie pas dans les petit-es choses, qui tient haut son esprit au-dessus des tracasseries ou des froissements inévitables de la vie commune, qui juge de chacun par sa conduite générale et non par un trait accidentel, qui d'aillem-s se montre capable de régler avec sagesse la marche des études, une telle directrice, on peut en être certain, ne manquera pas d'autorité.

Peut-être serrerons-nous de plus près encore le nœud en insistant sur ce dessein général, sur ce principe supérieur dont nous signalions plus haut la nécessité. On ne saurait trop le dire : il n'y a. point d'instiuction ni d'éducation véritables, là où il n'y a point un esprit d'éducation, c'est-à-dire une fin principale qui préside à tout. Cette fin, dans quelques maisons, c'est le succès aux examens, c'est l'admission dans les hautes écoles ou dans les administrations ; et pour cela, il faut sans doute de l'ordre, de la police, une discipline sévère, du travail soumis à un contrôle exact et régulier, avec de bonnes leçons appropriées

au but que l'on poursuit. Toutes ces choses servent et ont du ])rix ; mais ce n'est pas là de l'éducation : c'est de l'industrie, une industrie utile et bien combi-^ née, une mécanique intellectuelle bien montée. Ail-i^| leurs, on se propose d'orner les esprits, de munir les jeunes gens de bonnes habitudes et de bonnes doctrines, d'en faire des hommes ou des femmes « comme il faut », bien plies à la bonne coutume et aux convenances sociales. Telle fin, tels moyens. A défaut^ d'une fin élevée, c'est une fin vulgaire qui vsH tout régler ; ou plutôt c'est le mécanisme, raffiné ou grossier, savant ou rudiraentaire, qui va se substituer à l'esprit ; à l'esprit, c'est-à-dire à la vie même, à l'activité libre de l'intelligence, à l'évocation des forces^^ vives de l'âme, et, entre toutes, de la conscience mo-^ raie, sans laquelle la personnalité reste dispersée et flottante.

Ij' es prit if fJ II rai ion, entendu au sens de nos écoles normales, se propose, en outre de la fin visible et utile, du savoir pratique, une fin invisible au regard du vulgaire et en apparence inutile. Il veut former des esprits droits et des caractères feiines ; des hommes ou des femmes capables de se conduire selon la raison e la justice : des âmes saines et libres, propres à prendra' place dans une société démocratique et libérale. C'est à cet esprit que doit obéir le mécanisme des doctrines et des formules, des procédés, des règles, des préceptes, des habitudes de tout genre, soit pédagogiques ou scientifiques, soit morales. Enfin c'est l'etprit qui, présidant à toute l'organisation des moyens scolaires, sans

lesquels il n'aurait aucun effet ni presque de l'existence, c'est l'esprit qui la crée et la renouvelle à son image, la modifie, la rectifie, selon les besoins. Nous avons en France la superstition de !'« organisation », des décrets, des programmes, des règlements ; nous l'avons en matière d'enseignement comme dans l'ordre des réformes politiques, sociales, pénitentiaires ; ce serait assez d'avoir l'estime de cette organisation, de la tenir pour nécessaire, au commencement, au milieu, et à la fin de toute action, et d'y donner tous nos soins, mais sans jamais oublier que l'âme est le prin. cipal, et que c'est d'elle que vient la vie.

Si tout cela est vrai, il apparaît clairement que la ■directrice d'une école normale, c'est-à-dire d'une école régulatrice de toutes les écoles primaires, n'aura d'autorité, une autorité à l'épreuve des accidents inévitables comme aussi de ses propres défaillances, qu'autant que l'on verra se réaliser et en quelque sorte se personnifier en elle YfKprit d'iducatiim. A travers toutes les difficultés de la vie commune, elle n'est et ne reste, aux yeux des professeurs comme à ceux des élèves, la maîtresse respectée, qu'autant qu'elle se montre la servante docile de cet esprit. Là doit être sa véritable, son intime supériorité, qui seule lui confère le droit de donner le ton à tout le monde autour d'elle. On se soumet sans murmure, on finit même par se prêter de bon cœur à une direction qui non seulement est raisonnable, au sens ordinaire, mais qui exprime une raison plus haute et plus générale que les utilités prochaines et tangibles, telles que par exemple

le succès aux examens. Une telle raison, un dessein d'éducation qui, d'un côts, atteint aux sources de la vie morale, qui, de l'autre, vise les besoins présents ou' permanents du peuple ou de la patrie, devient le vra Svpérinir de la maison ; il rend à chacun la tâche facile ; il adoucit lo commerce quotidien ; il tempère la monotonie des occupations ; it ranime les courages, entretient la jeunesse : quoi d'étonnant, puisqu'il prête une âme à la communauté ! Mais oîi apprendre un tel dessein, où se découvrira-t-il à tous les yeux, si on ne le lit en caractères vivants dans toute la person. ne et la conduite de la directrice?

Dans toute sa personne, dis-je, et non pas seulemen dans sa parole, réside la dignité morale, hors de la quelle l'autorité s'évanouit. Etre au fond de soi-même et dans la tenue habituelle de l'âme ce que l'on s'applique à pnraîtrf, ce que l'on professe, ce qu'affiche la fonction, ne cherchons pas ailleurs le secret intime de l'ascendant moral. Les directrices, qu'elles ne l'oublient pas, sont l'objet d'une enquête perpétuelle ; de tous côtés on les observe, on les mesui-e, on les pénètre, on écarte tous les prestiges, on les réduit à leiir juste valeur ; et si on les excuse do n'être ni savantes, ■ ni bien disantes, ni habiles administrateurs, on ne " leur pardonne pas de démentir à l'intérieur, dans leur caractère, leur humeur, la réputation qu'elles ont su usurper au dehors. Leurs juges infaillibles ne sont ni les inspecteurs ni les recteurs ; ce sont les maîtresses et les élèves ; elles peuvent surprendre la religion des premiers, elles ne trompent pas les autres. Et commej

la prudence ferme parfois la bouche à des témoins intimes, quand elle ne leur dicte pas de flatteries, il arrive que la directrice, en abusant ses supérieurs, s'abuse elle-même ; elle ne s'aperçoit pas que toute son autorité lui vient du dehors et qu'elle n'est, axix yeux de ses subordonnés, que l'administrateur d'un ét-ablissement de l'Etat. La sincérité, dans la profonde acception du mot, c'est la vertu cardinale chez quiconque se mêle d'élever les jeunes gens.

Allons plus avant encore. Cette sincérité, condition essentielle de l'autorité, cet accord entre l'être et le paraître, à quoi se rédmt-elle, si l'être lui-même est inerte, sans force et sans chaleur ; en d'autres termes si, la vie extérieure étant d'ailleurs active et connecte, l'existence intérieure, la véritable vie personnelle est vide de pensées et de sentiments, si l'esprit et l'âme sont destitués d'activité propre? Que reste-t-îl alors, sinon le ;;^r««// /(«£/*-, le rôle à jouer, rôle honnête sans doute, mais sans vertu communicative, parce qu'il est sans vérité? Je ne dirai rien de nouveau en rappelant que le langage, le geste, la physionomie, tous les moyens d'expression tn général, n ont pas de signification fixe ; le moindre mot, blâme, éloge, encouragement, commandement ou défense, varie de poids, selon ce que l'on y enferme d'expérience de la vie, de réflexions, de force morale de sympathie, de pitié, bref d'humanité. Une vie intérieure exténuée, qui se réduit à des notions, à d'anciens souvenirs à de vagues impressions, qui ne se renouvelle pas chaque jour dans la méditation recueillie, qui s'isole de la

•société présente, du pays, du peuple, trahit bientôt sa stérilité.

Diriger, c'est sans doute régler, c'est-à-dire mettre chaque chose à sa place et tenir chacun en son devoir ; mais c'est avant tout in-npirer, communiquer à tous l'esprit commun. Où il n'y a point d'inspiration, il n'y a point d'éducation ; il n'y a pas même de féconde activité intellectuelle : il ne reste qu'un atelier | scolaire, oïi l'on perfectionne des outils humains en | vue de la plus utile production possible. Dans un atelier de cette sorte, le directeur ou la directrice n'est que le principaJ mécanicien, ou, si l'on préfère une ■désignation plus flatteuse, l'ingénieur plus ou moins habile. Une maison d'éducation doit être un organisme vivant, qui porte en lui-même son principe moteur, son âme propre. Dégager cette âme en joleine lumière, c'est l'office de la directrice.

Inspirer, est-il besoin dp le dire, c« n'est pas dominer sur les esprits et .sur les consciences, ni demander aux autres le sacrifice de leur jugement et de Ieur| volonté ; c'est là le triomphe du mécanisme spirituel, c'est l'immoralité et l'impiété pédagogiques. Inspirer, ' c'est au contraire affranchir, c'est susciter chez autrui la pensée, le sentiment, l'énergie personnelle ; c'est réveiller les forces endormies, en proposant un haut dessein à réaliser. Unei directrice qui veut être tout] -dans sa maison, qui prétend faire prévaloir ses vues

sans discussion et sans réserve, ne fait qu'exercer une pression d'autant plus étouffante qu'elle pèse sur lesesprits et non pas seulement sur les actes extérieurs.

Inspirer, ce n'est pas davantage envelopper d'unetendresse insinuante les jeunes âmes, les détremper, et, par une sorte de nuggeHiuii. spirituelle continue, les réduire à un abandon d'elles-mêmes d'autant plus dangereux qu'il a les apparences de la liberté. Le mot de Vauvenargues, « la servitude abaisse les hommes jusqu'à s'en faire aimer », si vrai en politique et en religion, ne l'est pas moins en éducation ; et, s'il troiu ve son application dans les maisons ecclésiastiques des deux sexes, il mérite également d'être médité dans les maisons la'iquea de jeunes filles, oii les maîtressesveulent être aiinéen au lieu d'être seulement respectée», oh. les élèves répondent volontiers à ce vœu, et ou la tentation peut venir à la directrice de prendre ombrage de l'affection que l'on porte à ses collègues et. de prétendre pour elle-même à une affection privilégiée. C'est de force que nos jeunes institutrices ont avant tout besoin d'être munies, on vue des difficultés: et quelquefois des périls de leur vie à demi-publique et des peines inhérentes à leur profession. Il ne faut pas qu'elles respirent à l'école normale un air de langueur et de mollesse sentimentale. Sans doute, la directrice qui ne saurait que commander et enseigner, sans savoir aimer et se faire aimer, serait inapte à sa' fonction : s'il est vrai, comme l'a dit Platon, que < sa. voir les choses de l'amour » soit le principal de la sagesse, combien cela est plus vrai eacore de l'éduca-

tion, de l'enseignement même, et surtout de l'éducation des jeunes filles ! Il est pennis de penser qu'en tout grand éducateur, si l'on savait démêler son secret, ou s'il savait le démêler lui-même, on trouverait comme dernier fond une grande capacité d'aimer, ^j Mais c'est d'un amour véritable, c'est-à-dire mêlé de ^M respect et de raison, que je parle, et non d'une affection langoureuse et amollissante, et combien moins d'une affection égoïste et capricieuse, qui s'égare sur des favorites, maîtresses ou élèves, au lieu de se répandre sur toute l'école et de communiquer à tous, avec la sécurité et la joyeuse confiance, le respect mutuel et le courage à la peine.

Inspirer ce n'est pas davantage prêcher. La parole est sans doute le grand instrument de persuasion et de raison ; mais outre qu'elle n'est pas le seul, et que la physionomie, la tenue, le silence même ont aussi leur éloquence, elle a d'autant plus d'efficacité qu'elle , se confond avec la personne, au lieu d'exprimer un ^M personnage, professeur ou directrice. Telle excelle à ^^ bien dire, qui n'a aucune action sérieuse ; les jeunes filles s'aperçoivent vite qu'elle se plait dans son discours, qu'elle y met son intelligence et son sens littéraire, mais non son âme, qu'elle donne tout au plus ses idées, mais qu'elle ne se donne pas elle-même, ne s'étant pas au préalable donnée tout entière à la vérité et au devoir. La simplicité, c'est-à-dire la parfaite vérité du cœur, de l'esprit, du langage, sera toujours la ^M vertu paj" excellence de l'institutrice, mère de famille ou maîtresse : qu'est-ce en effet qu'être simple, sinon

se communiquer tout soi-même tel que l'on est, au lieu d'être une personne double, faire don de soi et non pas seulement do son savoir ou de son talent, et, selon la magnifique expression de Marc-Âurèle, « pénétrer dans l'âme d'autrui et laisser les autres piénétrer dans notre âme u 'i Qui ne céderait à la longue à une autorité de cette sorte ? On résiste à qui prêche ; on se livre à qui te livre. Mais pour se livrer, il faut se posséder et ne plus s'aliéner de soi, sous peine de ne donner aux autres qu'une ombre de sa personne, un fantôme incohérent : et nous revenons par ce détour à la suprême nécessité, celle d'une vie intérieure animée, continue, oii la personne se ressaisit et ne se perd pas de vue, oii elle se discipline et scelle toute son existence en une forte unité de raison, de volonté, de sentiment.

n ne faut pas se lasser d'insister, car tout est là. Une directrice qui pratique cette vie d'intérieur sera promptement avertie de ses fautes et de ses travers ; elle ne se laissera pas abuser par la déférence, la flatterie, ou le silence de ses maîtresses ; elle verra plus clair que personno en elle-même et dans sa conduite. Elle ne permettra pas qu'il se forme une cour autour d'elle. Toute disposée qu'elle soit à « pénétrer les au. très et à se laisser pénétrer », elle n'oubliera pas la réserve dont la femme doit sans cesse s'envelopper comme d'un voile, protection nécessaire à la fois contre elle-même et contre les autres ; elle s'appliquera d'autant plus à s'appartenir qu'elle doit se communiquer plus libéralement. Elle n'aura garde non plus

d'affecter les airs d'une souveraine ou d'un adm!i trateur de haut rang, qui a son nibitut, qui donne des audiences, devant qui toute l'école se lève autant de; fois qu'elle daigne paraître ; mais elle ne se fera pa non plus la camarade de ses élèves ni la confidente de ses maîtresses, il lui suffira d'être leur amie ; elle saura observer dans toute sa manière d'être, dans sa tenue et jusque dans le détail de sa toilette d'intérieur la dignité qui avei-tit chacun de rester à sa- place et ei pêche que la familiarité de la vie en commun dégénère en un grossier pêle-mêle.

Elle ne donnera jamais dans le travers qui prête À r re chez plus d'une maîtresse, celui de se croire d'une condition supérieure' à celle des élèves, comme si tous les professeurs des deux sexes, dans les écoles normales et dans les collèges, n'étaient pas tous de souche pi béienne ; mais elle ne négligera pas une partie impor< tante de sa tâche d'institutrice, qui est de former élèves à la civilité, au bon goût, à la délicatesse des manières et du langage, à tout ce qui distingue extélieurenient une femme bien élevée. Elle donnet-i l'exemple aux maîtresses de s'acquitter sans morgue ni affectation du premier des soins d'une sœur aînée ou d'une mère de famille, en descendant avec simp cité à tous les détails de la toilette, du réfectoire, dortoir. Elle ne se donnera pas davantage, aux yeu: des personnes de bon sens, le ridicule de ne pas compagner les élèves à la promenade, comme si cet marque d'amitié maternelle envers celles qu'elle appela' « ses filles > U. faisait déchoir de son haut i-ang : de toua

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les pernicieux exemples qu'elle peut offrir à ses maîtresses, aucun n'égale celui-là ; aucun ne la perdrait plus sûrement, et plus justement, dans l'estime des élèves ; car elle aurait ainsi donné la mesure de son petit esprit et de son âme plus petite encore.

ni

Je n'ai encore rien dit de l'enseignement moral, que les règlements ont confié à la directrice, le plus impor. tant de tous assurément, et à plus d'un titre. Ce n'est pas seulement parce qu'il donne les raisons et les règles de vivre; c'est aussi parce qu'en les donnant il serD de correctif à tous les excès de nos progi'ammes ; il ramène à une certaine unité la variété encombrante et discordante des études diverses ; il marque un centre, le foyer même de la conscience, où les activités diverses doivent se rattacher, et oii se constitue l'homme véritable parmi toutes les application théoriques ou techniques de l'intelligence. Les directeurs et directrices des écoles normales ne se méprennent pas sur l'importance et la dignité singulière de cette partie de leur tâche, non plus que sur son extrême difficulté. Us savent bien qu'un si grave enseignement n'est pas une simple matière du programme parmi d'autres matières : c'est le noyau même des études et de l'étlu. cation. Ils sentent qu'en leur imposant une lourde charge, il leur confère un privilège, et que les en dispenser serait les dépouiller de leur principal ascendant.

De même que l'enseignement moral et laïque est trait le plus caractéristique de notre récente organisation primaire, rien ne distingue plus les écoles nor. maies d'aujourd'hui de celles d'hier que d'avoir attri. bué au directeur ou à la directrice le soin de le donner. Cette sécularisation de la sagesse morale, accomplie dans nos écoles, est à nos yeux une nouveauté pleine d'avenir, toute modeste et si l'on veut médiocre dans ses moyens et ses résultats qu'elle apparaisse dans le présent. Qu'on veuille bien y réfléchir, c'est le Supérieur même de la maison, le maître de la discipline et des études qui ost appelé à parler des vérités et des lois morales, sous sa propre responsabilité, comme de choses auxquelles il croit, qu'il tient pour certaines à l'égal de tout ce qui s'enseigne dans l'école, et pour lesquelles il se porte caution. On ne saurait mesurer ce qu'a de poids la parole simple et grave d'un honnête homme, mise au service des plus hauts principes moraux, quand cet honnête homme eafc un professeur dont le savoir inspire la confiance ; il n'a pas besoin d'être un philosophe ni un orateur pour se faire écouter : son oui et son non font autorité. Attirer les vérités morales dans le cercle do l'enseignement ordinaire, c'est-à-dire séculier, c'est-à-dire fondé sur la raison et sur l'expérience, ce n'est pas les abaisser ni les appauvrir, c'est les traiter en chose réelle et sérieuse, la première parmi les choses réelles et sérieuses cont on traite à l'école. 1

Encore faut-il que ces leçons soient données dans l'esprit de leur institution, dans un esprit de sincéh

et de gravité pratiques, et que les dons plus particulièrement féminins d'intuition morale, de modestie intellectuelle et de sensibilité, se mêlent aux qualités de sérieux et de méthode sévère que réclame un pareil enseignement. Est-il rien de plus déplaisant et de moins pratique que d'entendre une femme réciter — quand elle ne le dicte pas — un Cours de morale, dont une écolière maligne retrouverait aisément les pièces et morceaux dans plusieurs manuels connus, ou traiter des choses de l'âme et de la destinée humaine avec la sécheresse de procédés, de langage, de ton, qui ne siérait même pas à un professeur de mathématiques, ou déployer devant les élèves, à propos des idées qui font vivre ou qui font mourir, sa brillante facilité de parole ou les trésors de sa mémoire 1 La sécheresse et la rhétorique en de pareils sujets déplaisent chez un homme ; combien plus chez une femme, de qui on attend qu'elle touche à ces sujets avec modestie et simplicité, avec gravité, et en associant aux démonstrations de la raison « ces raisons du cœur que la raison ne comprend pas toujours ». C'est là surtout que la directrice tirera son autorité de sa sincérité même, au sens profond du mot. Si elle n'est que beau parleur, son crédit sera promptement usé, et ses prestiges percés à jour par des jeunes filles intelligentes. Mais si elle pense avant de parler, si elle sent ce qu'elle a pensé, si elle enseigne sous la dictée de toute son âme et de son expérience intime, si enfin son. caractère et sa conduit© habituelle ne font qu'un avec son enseignement, soyez silrs que, même avec le plus mines

taleint, elle aura et gardera l'oreille de ses élèves ; professeur de morale deviendra alors ce qu'on a voulu qu'il fût en fondant cet ordre d'études, le principal éducateur des âmes.

De quelque côté que l'on aborde ce sujet, on est conduit à reconnaître combien il importe que la directrice tout en ayant les sentiments et l'allure de la femme, possède dans la mesure nécessaire certaines qualités de force et dei raison qui passent à tort pour des qualités exclusivement virilm. Il faut, selon le conseil judicieux de Mme Necker de Saussure, « que la femme accoutume la moitié de son esprit à attendre l'autre »; que ni le sentiment ni surtout Vimpresuon, encore moins la sensation mobile et capricieuse, ne prennent l'avantage sur la réflexion. Selon un autre mot du môme écrivain, « nous aimons à sentir respirer sous une enveloppe féminine un être moral, capable de montrer babitueîlement cette force sans raideur que les mots d'empire sur soi peuvent définir ». (Ediifation j)roçressii-e, t. II, p. 276.)

Los écrivains qui, en traitant de l'éducation des jeunes filles, ont parlé de la complexion particulière de la femme, ne remarquent pas assez tout ce qu'un grand nombre de femmes, et en particulier de pléhéionncs, déploient sous nos yeux d'énergie, décourage, do persévérance, de bon sens et de prévoyance dans le gouvernement de leur maison, ainsi que de fermeté

et de dignité dans les situations délicates. Vivant dans une société choisie, ils n'ont presque toujours en vue que des jeunes filles du monde, délicates au pTiysique et au moral, plus propres à être l'ornement des cercles élégants que les gardiennes assidues et vigilantes du foyer et les éducatrices vaillantes de leurs enfants.

Si la directrice est animée de cet esprit de force et de tendresse tout ensemble, de raison et de grâce, elle ne sera pas tentée de jouer à la grande dame, elle sera d'abord mère de famille : en se pliant elle-même et pliant ses élèves aux plus vulgaires soins domestiques, elle saura montrer qu'ils ne sont pas incompatibles avec la culture d'esprit la plus sérieuse et avec la véritable distinction ; en accueillant les famillea les plus humbles avec une cordialité simple et digne, elle montrera que la véritable supériorité n'affecte pas des airs aristocratiques, et qu'on peut s'élever dans l'ordre de l'esprit et des mœurs, sans risquer de se déclasser.

Elle se gardera également de confondre le sérieux avec l'austérité triste. L'éducation ne se passe pas de joie, pour cette raison entre plusieurs, que la première condition pour apprendre à vivre, c'est d'avoir le goût de vivre, et de ne désespérer par avance ni de la destinée, ni des hommes, ni de soi-même. Qui n'a pas au fond de son esprit — sinon dans son humeur naturelle — une certaine réserve d'optimisme, n'aura aucune action féconde sur les jeunes gens dont l'instinct essentiel est de goûter la vie et d© s'y déployer tout entiers. En vain vous vous flatteriez de racheter ce défaut de confiance en la vie par l'application ri-

goureuse au devoir et même par le dévouement : c'est de lumière et de chaleur, c'est de joie que vos élèves ont besoin, et comment leur communiqueriez-vous ce qui vous manque? Vous leur parlez du devoir, vous leur en donnez l'exemple : c'est bien, c'est le principal, pourvu que le devoir implique amour, confiance, courage. La joie seule donne des ailes à l'âme, et le christianisme lui-même, qui a inspiré la tristesse d'un Pascal, a bien compris l'homme, lorsqu' ayant fait du bonheur d'être en paix avec Dieu le ressort caché de l'activité, il a osé lui dire : « Soyez toujours joyeux ». Nous sera-t-il pennis de dire qu'à cette image de la directrice que nous essayons de tracer, il manquerait encore un trait, et non le moindre? Demander qu'elle ait, avec une raison cultivée, l'âme simple et populaire en même temps que haute, généreuse, capable d'embrasser avec sympathie les besoins complexes de la société cont«mporaine et de comprendre la diversité des situations, des caractères, des genres d'esprit ; demander qu'elle s'oublie elle-même, se faisant toute à tous, n'est-ce pas dire en d'autres termes qu'elle aura l'âme religieuse ; qu'en chacune de ses iilles elle verra l'étemel a travers le passager ; que par delà leurs dons extérieurs ou leurs dons d'intelligence, d'imagination, d'aptitude pratique, par delà tout ce qui plaît en. elles au premier regard, elle saura rechercher et cultiver et qui est le fond mystérieux de la nature féminine et sa dignité, comme de la nature de l'homme en général, à savoir, le sentiment du Dieu infini, présent à notre existence individuelle et à notre destinée pasaa-

gère, et, selon le mot de Pascal, « à la fois au-dessus de nous et en nous « ? Que ce sentiment ne revête pas les formes régulières d'une doctrine ecclésiastique ou philosophique, nous l'admettrons sans peine : on ne saurait attendre de la femme, après que l'on a osé la nourrir du pain de la science, qu'elle échappe plus que l'homme aux vicissitudes des dogmes et aux atteintes du doute; il y a désormais pour les deux sexes, dans l'ordre moral, communauté de risques et de périls, c'est-à-dire de responsabilité, qu'aucun artifice, aucune fiction ne sauraient empêcher, et qui, n'en doutons pas, la femme apportant en dot au trésor commun les intuitions et la délicatesse de son sexe, et en retour introduite pai- son éducation dans la cité de raison et de justice, contribuera de jour en jour à fonder l'unité morale de la famille et la paix du foyer. Elle saura ainsi préserver de la proscription les vertus obscures que notre civilisation, vouée à l'activité sans relâche et à la compétition violente, inclinerait à oublier, au grand détriment de la noblesse de l'âme : l'humilité, la sympathie, le contentement de peu, la patience, la résignation, et le commerce avec les choses étemelles, hors duquel les choses de la vie et la vie même perdent leur prix. Que la directrice apprenne donc, par son exemple, aux jeunes institutrices du peuple à s© considérer comme attachées à une œuvre divine, où il dépend d'elles de travailler dans le sens de Dieu lui-même, en faisant surgir du sein de l'inconscience et des instincts grossiers, à l'aide des éléments du savoir, la femme de conscience et de raison,

capable de vérité et de justice, non moins que d'amour. Ainsi sera d'avance adoucie, ennoblie, sanctifiée, l'obscure existence de la maîtresse d'école. C<nnbien je la plaindrais, si elle n'emportait pas de l'écc4e normale, avec son brevet, un peu de ce viatique spirituel ! J'oserais assurer, sans en rien savoir, que parmi les femmes intelligentes et dévouées qui président à nos écoles normales, il y en a peu qui se tiennent pour Mitièrement quittes envers leurs élèves si, avant de lès congédier, elles ne leur ont communiqué au moins une étincelle de ce feu sacré.

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