AUX ÉLÈVES DE FONTENAY-AUX-ROSES
(i) La jonrnée, h Fontena.v-aiix-RoseR, commençait toujonrg par ce que lea élèves appelaient — asxe/. improprement — la « Conférence n du matin. Dès leur lever, elles ae réunissaient dans une grande salle, su présence de mon père, exécutaient ixn chant choral, et l'entretien s'engageait entre le maître et les «lèves sur les «ujels les plus variés, histoire, littérature, un point du programme d'études, un événement politique, un peraoonege historique ou contemporain, une lecture, ou encore «ne des grandes questions de morale ou de philosoiihie. Sans doute mon père parlait, traitait le sujet, gardait la direction ; mais il provoquait les élèves à intervenir, à parler aussi, et c'était même là le véritable objet de ces " contérences ». Elles furent assurément le grand moyen d'action de Félix Pécaut. C'est dans cette heure de libre et sérieux échange dépensées, qu'il pénétrait dans les âmes, qu'il y allumait la Hamme de la vie personnelle. Aussi cet entretien familier était-il tré.t sérieusemont préparé Si riche que fflt la culture de mou père, si riche que fût son expérience morale, je ne l'aï jamais vu manquer un seul jour de se lever à ciu(i heures du matin pour se recueillir pendant une heure et se préparer, la plume à la main, par la réflexion intense, à la » Conférence » .
Il est quasi impossible de ressusciter en une froide page imprimée ce qui fut souple, alerte et palpitant comme la vie même. La trace toute chaude des conférences, on la trouverait plutôt dans ces cahiers de notes succinctes, où mon père, il l'avance, traçait les lignes priiici[iales, le schéma de l'entretien Je possède ces cahiers, mine mépuisablement précieuse, vrai trésor de vie. Car, en seize années, c'est la vie entière, eu tous ses modes, qui fut embrassée, étudiée, éclairée dans ces causeries.
Les neuf « Conférences i que je donne ici ont été disposées pour l'impression par mou père lui-même. Il devait les publier, quand la mort t'a pris. Je n'ai rien ou A y changer. Je les donne telles qu'il me les a laissées.
{Xole de M. le D' Elie Péeaul.)
Adveniat regnum tuum!
Que ton règnt vienne! Ce vieux mot de la langue chrétieiine, tant répété depuis dix-neuf siècles, trar duit encore de nos jours Tax-dente aspiration à un meilleur ordre de choses, soit social, soit religieux : mais il a pris dans le langage contemporain, un sens nouveau et à quelques égards plus riche. S'il faut reconnaître qu'au point de vue strictement religieux, il s'est appauvri, en revanche il a gagné en étendue et f en profondeur quant au contenu moral ; et l'on peut dire que nar là même il implique et prépare une plus haute conception religieuse. Nous faisons entrer plus de choses, et non des moins précises, dans la notion H de la cité divine, modèle de la cité terrestre, dans l'idéal de l'homme et de l'humanité, dans la loi qui doit présider aux relations de famille, à celles des citoyens, des mitres et des serviteurs, des patrons et des ouvriers, des officiers et des soldats, des riches et des pauvres, des chefs d'Etat et de leurs sujets.
■ ^e h règne de Dieu vienne! Si Dieu n'est pas une vaine idole de notre imagination, on ne peut sans doute le concevoir d'une manière plus digne de lui
■ qu'en l'appelant des noms les plus augustes de la H langue humaine, de ceux qui expriment les plus hau-
— ns —
tes réalités, les secret, les plus profonds de la universelle. Et quels noms dépassent ceux de justice et d'amour? En est-il qui paraissent mieux répondre à la véritable destinée de l'homme et de l'humanité, qui fassent mieux entrevoir la loi cachée que tous les êtres intelligemts de tous les mondes, selon leur degré d'excellence, sont appelés à réaliser? '
On se représentera donc le règne de Dieu comme le règne de la justice et de l'amour dans les relations humaines : un état où l'homme ne soit plus un « loup» pour l'homme, comme il l'a été longtemps, comme il| l'est souvent encore sous des formes crues ou adoucies ; un état oïl il ne soit pas même un étranger, comme il l'est encore généralement dans les rapports de nation à nation, de classe sociale à classe sociale, de religion à religion, d'Eglise à Eglise, de maître à serviteur, de serviteur à maître ; où l'égoïsme plus ou moins raffiné, la sensualité plus ou moins grossière, l'envie ou l'orgueil, ne soient pas des impulsions dominantes ; ofi le pauvre ne soit pas exposé à mourir de faim à côté du riche, rassasié de superflu ; où au sein de la multitude obscure, aveugle, docile aux seuls instincts élémentaires, l'on voie, se dég'ager, par on mouvement incessant, des êtres intelligents, obéissant en pleine connaissance à la raison, et où peu à peu se forment autant de personnes vraiment libres que d'êtres humains venant au monde ; où chacun se sente vivre en tous, et où tous soient forts de la vie de chacun ; d'un seul mot, où l'image de Dieu apparaisse
24îi
. la fois dans l'humanité et dans tous les individus qui la composent.
Mais qu'il est loin de nous, ce règne, en dépit des progrès accomplis ! Si loin, qu'il parait être un idéal chimérique, tel que le décrivent les apocalypses. Et pourtant, de quelle ardeur on travaillerait, chacun de son côté et tous ensemble, à le rapprocher, si l'on se représentait au vrai combien peu, aujourd'hui encore, nous sommes les semblables, moins encore les frères les uns des autres ; combien il y a encore peu de désintéressement et de bonté, peu de respect sincère, même peu de vraie justice, peu de sincérité dans les rapports ordinaires ; combien est petit le nombre de ceux qui prennent sérieusement à cœur d'être des hommes; combien nombreux, ceux qui s'ignorent eux-mêmes, et qui vont au hasard des circonstances, mus par l'instinct, l'intérêt, la coutume ; combien nous nous ignorons les l'Uns les autres, employant les mêmes mots sans parler la même langue ; enfin, combien est terne et sans joie l'existence commune, chacun souffrant de l'isolement, même au sein de la vie sociale la plus animée !
El d'autre part, quel bon vouloir, quelle ardeur nous mettrions à hâter la « venue du règne de Dieu » si, non contents de voir qu'il est loin, iniîninient loin, nous découvrions seulement qu'il ne tient qu'à nous de le l'approcher, en travaillant selon nos moyens, simplement, sans relâche, à l'établir en nous-mêmes d'abord, puis dans notre famille et notre proche entourage ; ensuite, par notre exemple ou par notre parole, dans la cité. Heureux celui qui, dès l'heure
présente, a choisi de diriger sa vie dans ce sens. J'at teste que, riche ou pauvre, grand ou petit, c'est à lui qu'est échu le bon lot. Si on savait, tous l'envieraient : c'est lui qui fst dans le secret de Dieu, du vrai Dieu ;^ lui du inùius, n'aura pas vécu eu vain. ^M
Sans doute il est permis d'admettre que le progrès naturel presque inévitable de la civilisation, ccntribuii. ra, pour une part-, à établir ce règne tant désiré. La science, l'industrie, l'organisation plus rationnelle, la législation perfectionnée, la terre entière exploitée améliorei ont sensiblement les conditions matérielles et sociales de la vie. Toutefois n'ayons garde d'oublier qu'un trait se détache entre tous dans l'image que l'esprit moderne, nourri à la double école de l'Evangile et de la philosophie, se retrace de la cité de Dieu sur la terre ; un trait que ni la science, ni l'industrie,] ni les lois, ni aucun progrès de civilisation ne peuvent à eux seuls procurer, mais qu'ils peuvent seulement faciliter en une certaine mesure : c'est la dignité morale des individus, seul fondement assuré de la liberté politique et d'un ordre de société dont l'humanité n'ait pas à rougir. Ce progrès-là, qui est le véritable progrès humain, il ne faut pas l'attendre du dehors, mais du dedans ; il n'a rien de nécessaire, rien qui résulte d'un développement naturel des choses ; le temps ne suffit pas à le produire ; il peut arriver, chez un peuple comme chez un individu, qu'il ne se produise pas : c'est affairei de libre choix, de décision personnelle ; et encore est-ce trop peu dire : c'est le fruit d'un effort incessant pour se refaire et se parfaire ;
c'est une conquête de soi à renouveler de jour en jour. Edgar Qumet a exprimé fortement la même leçon dans une page remarquable de son livre de la Révolution (1, page 115.) « Le.? révolutions civiles, mêmes « les plus radicales, n'ont rien de commun avec la li- « berté, il ne faut pas croire que les premières mènent
« nécessairement à l'autre Tous les éléments de
« la civilisation rsnfermée dans la notion du bien- « être peuvent se développer par la seule vertu du Il temps. Mais ce qu'il y a de plus noble en nous, la liberté, échappe à cette nécessité aveugle. Pour y at- « teindre, il faut de l'âme, du courage, du caractère ; « là oii ils manquent, l'éternité même ne pourrait
produire un atome libre Il est certain que dans
« un siècle, les hommes seront mieux nourris, mieux « couverts, mieux vêtus. Ils posséderont, à n'en pas « douter, ce qu'ils appellent un© meilleure vie animale. « A moins d'un cataclysme, rien n'empêchera ce pro- « grès. Mais cett« chose divine, la dignité, compagne « de la liberté, il faut qu'ils la méritent pour la pos- « séder. C'est folie de croire qu'elle les visitera, sans
1 qu'ils fassent un pas vers elle. »
Les lectures en commun à l'Ecole normale (i)
C'est un Heu commun de dire que l'école doit prépa. rer à la vie ; et c'en est un auti-e de se plaindre qu'elle n'y prépare pas assez. Mais, pour être presque banal, ce thème n'en garde pas moins toute son opportimité. Il y a toujours heu de s'assurer si nos programmes correspondent bien aux nécessités de la vie, si la discipline qui règle durant plusieurs années le travail de nos élèves et leiu- conduit* est la plus propre » tremper leur caractère en vue de l'avenir qui leur est réservé. Il ne fait jamais bon, pour une grande institution telle que l'Université, ni pour un seul ordre d'enseignement, ni même pour une école particulière, de s'endormir sur les dispositions prises, sur les procédés adoptés, comme si l'on avait jeté définitivement le pont entre la jeunesse et l'âge mûr, entre l'éducation préparatoire et le temps de l'action régulière ; rien n'est plus mobile, plus ijncextain, plus sujet à perpétuelle révision que le plain-pied à établir de l'un à l'autre.
J'ai parlé seulement des programmes d'études et de la discipline calculés en vue dos conditions à venir de l'existence, conditions autres pour les enfants de l'école primaire et pour ceux de l'école secondaire.
(1) Conférences «in saineiU G Tioveiiilire 1892; du 31 janvier 1895.
Mais c'est d'une autre sorte d'accord ou de correspondance que je veux vous entretenir, et non moins importante. N'avez-vous pas réfléchi quelquefois au singulier dépuurvu où se trouvent des jeunes gens et des jeunes filles lorsque, après les longues années passées dans les Collèges ou dans les Ecoles Normales, ils sont jetés en plein dans le pêle-mêle des opinions historiques, morales, religieuses, politiques, sociales, sans avoir une boussole poui' régler leur jugement.
Sans doute ils ont appris à commenter, admirer, quelquefois critiquer des œuvres de littérature, d'histoire, de morale ; ils ont cté exercés à étudier un sujet de près et sous ses diverses faces, à raisonner avec précision, à discuter avec circonspection, à conclure avec décision ou avec résen'e. Pareille culture n'est pas indifférente quand l'heure est venue de se prononcer sur les questions, les livres, les journaux, les discours qui agitent sans cesse le temps présent : elle peut communiquer à l'esprit des habitudes qui contribuent à éclairer le jugement. Ce serait la pire condamnation pro^ noncée sur un système d'enseignement primaire, mais surtout (en raison dp l'âge plus avancé) secondaire ou Normal, que de lui dénier le devoir ou le pouvoir d'armer en quelque mesure ses élèves pour la lutte de plus en plus ardente et confuse des idées et des doctrines.
Mais d'autre part on a toujours efu raison de penser que les études et en général l'éducation de la jeunesse devraient se poursuivre dans la paix et dans la sérénité, de même que l'on épargne à des corps encore
frêles et inachevés les efforts violenta ou prolongés qu'ils auront à s'imposer plus tard. Ce n'est pourtant pas qu'on laisse ignorer à des élèves de 15 à 19 ans les controverses de tout genre dont la société est agitée : le voulût^on, on n'y parviendrait pas. Mais ces controverses, ramenées à leur piincipe, exfwsées dans leurs argumenta contradictoires et dans leurs conséquences historiques, sont maintenues à une hauteur qui leur enlève, si on peut ainsi dire, leur malfaisance.
Le changement est grand lorsqu'on passe de l'école dans la vie : c'est la différence de l'ancien au moderne, de l'abstrait au réel, à ce qui vit ; des principes simples, dégagés, clairs, aux faits complexes et obscurs, aux opinions mêlées de vrai et de faux, aux préjugés sincères et respectables, aux thèses sophistiques et déclamatoires, aux allégations mensongères et impudentes, aux démonstrations spécieuses ; c'est surtout la séduction d'une morale indulgente à la nature (-t aux habitudes régnantes, sans raideur mais sans ressort, toute en dehors et en bienséances. Voilà ce que le jeune maître et la jeune institutrice, fiaichement imbus de bonnes lettres et de science sévère vont trouver partout ; des pierres d'achoppement, je veux dire des idées, des affirmations, des arguments, propres à les déconcerter, ils les rencontrent, sans lee chercher, dans le journal quotidien du matin, dajis le feuilleton, dans la Revue, dans les livres en vogue, dans les pièces de théâtre- en renom, dans les discours des orateurs politiques les plus écoutés, et jusque dans les articles dt fond des feuilles scolaires oîi l'on
discute l'enseignement public et en particulier l'enseignement moral.
On ne saurait dire, je crois, à quel point l'esprit des jeunes gens, et des meilleurs, des plus réfléchis, se trouve surpris et désarmé devant ces écrits du jour, la plupart improvisés ou mal achevés, abondants en paradoxes, quelques-uns seulement sérieux, sincères, médités, c'est la mêlée active, bruyante, incohérente de la vie. Que les voilà loin des régions sereines, des vérités pures, des œuvres classiques, des démonstrations rigoureuses, de la science ! Morale, politique, économie sociale, littérature, où se prendre? à quelles règles claires et certaines! Ils invoquent alors leurs souvenirs d'école, mais l'école ne prévoyait pas les cas présents, complexes et confus.
Et c'est précisément là que je voulais en venir. Sans doute l'éducation, celle des jeunes maîtres en particulier, ne peut ni ne doit prétendre à remplacer l'expérience de la vie, c'est-à-dire le jeu naturel de la liberté individuelle aux prises avec les idées et les circonstances du moment ; mais ne peutrelle pas (et si elle le peut, ne le doit-elle î) faciliter d'avance l'épreuve à la fois attrayante et redoutable des premières rencontres du jeune homme et de la jeune fille avec les spectacles et les enseignements que leur offre la société contemporaine?
C'est pourquoi je voudrais qu'une fois par semaine, Je samedi soir ou le dimanche matin, après les travaux réglementaires terminés, la lecture en commun d'un écrit récent et notable par quelque endroit, article
de journal ou de revue, discours, conférence, sujet à éloge ou à blâme, en tout cas à commentaires et à critique, réunit les élèves (au moins les plus avancés, ceux de troisième année) et leur Directeur ou l'un de leurs professeurs. Ce ne serait plus une leçon, une classe, mais une de ces lectures à haute voix, coupées de réflexions, de questions, do libre causerie, qui, dans la famille, en présence du père et de la mère, préparent les enfants à comprendre et à apprécier les choses, les hommes et les idées du jour, forment peu à peu leur jugement et leurs sentiments. Ainsi s'opérerait, dans I école, !e passage de l'enseignement théorique à l'éducation pratique de l'esprit, au discernement de ce qui se dit, s'écrit, se fait à l'heure actuelle, du simple et du déclamatoire, du spécieux et du solide, de la rhétorique sophistique et du langage naturel et sensé. Quoi de plus utile, par exemple, en lisant avec les élèves de troisième année un de ces articles passionnés dont, chaque matin, se grise la foule des lecteurs, peuple ou bourgeoisie, que de les exercer à réduire, en un raisonnement eu forme, l'argumentation verbeuse et véhémente de l'auteur : l'inanité en peraîtrait aussitôt à nu ! Ou encore de s'arrêter, chemin faisant, dans la lecture d'un écrit plus sérieux, en possession de l'attention publique, sur une page caractéristique, afin d'en serrer de plus près le sens, d'en mesurer la portée, et par elle la portée du livre luimême. Apprendre ainsi aux élèves « à lire », à s'apercevoir qu'ils ne comprennent pas, à ne pas .se laisser éblouir par le faux éclat des mots et de la forme, à
Jéinêler le principe secret d'une doctrine et ses conléquences, leui' apprendre à suspendre leur jugement, douter d'eux-mêmes ; enfin les acclimater d'avance Favec précaution dans le monde où ils sont appelés à vivre et à enseigner, les préserver des faux pas du début, aussi dangereux pour leurs élèves que pour eux-mêmes, en un mot établir le plain-pied entre l'école et la vie, n'est-ce pas mettre à l'éducation son naturel et nécessaire achèvement? Un exercice de ce genre aurait d'autant plus de prix, il s'adapterait d'autant mieux à son but, qu'il ne serait pas une leçon, mais un entretien familier et comme une anticipation sur les libres lectures et les libres réflexions de l'avenir.
Quelles difficultés s'opposent, dans les Ecoles Normales, à l'emploi régulier de cet utile instrument? Il en est deux, considérables l'une et l'autre, mais de bien inégale importance.
La première, c'est le manque de temps. Elle fait obstacle, dans toutes nos maisoHS françaises d'éducation, primaires ou secondaires, de filles ou de garçons, à des perfectionnements très désirables. Tant de matières diverses se disputent le petit nombre des heures du jour, qu'on est embarrassé ou plutôt empêché d'attribuer une petite place à Vinut'de, je veux dire à ce qui sort du programme des études et des examens : or l'inutile, sous ses diverses formes, interrogations,
entretiens, lectures, c'est souvent le nécessaire, c es l'éducation même. Ne pas pouvoir perdre un peu de temps au cours de la leçon, c'est une condition presque ^M certaine de stérilité pour l'intelligence ; ne pas pouvoir ^^ en perdre au cours de la semaine, soit pour orienter l'esprit dans le temps présent, soit pour entretenir !a^| vie de l'âme et du sentiment, c'est presque souscrire ^^ à la faillite de l'éducation. Un chef de maison, et en ^j tout cas un Directeur d'Ecole Normale ne saurait en ^Ê prendre son parti. Si les programmes officiels resteni ^^ ce qu'ils sont, il lui appartient de les interpréter, d'accord avec ses supérieurs ; et il sera toujours écouté d'eux, s'ils peuvent faire fond sur son discernement et ^M son activité. Il n'y a pas de nécessités d'études ou ^^ d'examens qui le justifient, si la chose lui parait bonne, de ne pas trouver dans l'emploi hebdomadaire du temps une heure et demie pour la lecture en com- 1 mun. Il la trouvera, s'il le veut.
Mais la vraie, la grande difficulté est ailleurs : elle est dans le professeur lui-même. Autre chose est en effet d'enseigner, de commenter, de louer, de critiquer des œuvres anciennes, connues, mille fois jugées, en s'aidant du secours de livres consacrés, et autre chose de se hasarder seul ou presque seul en terres nouvelles, en. des écrits oîi sont traitées des questions qui divisent actuellement les esprits. On n'a. plus ici dans la main les boussoles accoutumées ; on n'est pas aussi sûr de sa pensée ni de sa parole. De quelle autre préparation, en effet, n'est-il pas besoin pour bien comprendre et pour faire comprendre, pour saisir le
nœud et le faire saisir, pour diriger l'esprit des élèves tout en le laissant a trotter devant soi » ! N"a-t-on pas à craindre ou de rester banal, tout en formules vides, ou de suggérer des jugements légers, hâtifs, superficiels, peut-être erronés?
Oui, cela est à craindre. Mais si le professeur n'est pas infaillible, combien moins l'élève, jeune, sans expérience, imparfaitement cultivé, et avec cela — ne l'oublions pas — appelé à enseigner! Le profeaaeur, du moins, sait douter de lui-même, se réserver, ne pas s'engouer à la légère ; c'est une rare qualité, et l'un des meilleurs fruits d'une culture profonde : ne fît-il que la communiquer aux jeunes maîtres, il leur auraili appris ce que l'expérience ne leur apprendra qu'à la ' longue et à leurs dépens. De plus, il sait à qui s'adresser, à quels livres, à quels conseillers, pour éclaix'er son propre jugement. Il se gardera bien d'improviser, en un exercice si délicat : il aura remarqué d'avance les passages obscurs, suspects ou simplement importants, et ses explications précises et brèves à la fois (car il ne faut pas détruire le plaisir de la lecture suivie) se produiront à propos et à coup sûr.
Persuadons-nous d'ailleurs d'une chose ! c'est que, si bien que nous « préparions nos élèves à la vie », la vie elle-même aura encore beaucoup à leur enseigner :
Lc'est elle, en définitive qui reste la grande maîtresse ;
'mus ses leçons ne profitent guère qu'à ceux qui ont été mis de bonne heure en disposition de les écouter et en état de les comprendra.
Les Biographies (i).
On ne dira jamais assez quelle est la vertu des Biographies bien faites. Nulle prédication morale n'a autant de prise sur l'âme. Sorgez seulement à la Vin de Pascal, par sa sœur, Mme Périer, ou encore aux Vie» de Plutarque. Elles ont toujours occupé, et à bon droit, une gi-ande place dans l'éducatioUj soit morale, soit religieuse, soit civique, et non pas seulement dans l'éducation des enfants, mais dans celle des hommes, témoin la Vif dei naiiiff, le Plutarque d'Aiityiit. * bréviaire des honnêtes gens » et les recueils de Souvenirs des grands hommes que tout pays se plaît à conserver et à transmettre.
Ce n'est pas une médiocre lacune, mais qui s'explL que sans peine et qui se comblera peu à peu, que la pénurie de bonnes biographies en vue de l'enseignement laïque, du moins en France. A quoi tient en effet leur extraordinaire vertu? Serait-ce à ce qu'au lieu de s'adresser à l'intelligence pour la convaincre et l'éclairer, elles peignent à l'imagination le tableau d'une noble pensée réalisée dans une existence d'homme? Oui. sans doute; mais peut-être sera-t-on ploa
1) Conférences des 25 oct. 1893, 28 oct. \m\ et illiUe^ 1896.
près de la vérité en disant simplement que leur efficacité, comme leur chai-me, tient à l'attrait de la t<ie même : au lieu d'une idée abstraite, c'est une idée que l'on voit vivre, se mêler, pour la maîtriser et l'ennoblir, à toute la réalité complexe et compliquée de l'existence humaine, à la santé et à la maladie, aux peines et aux joies, aux misères de toute sorte attachées à la destinée commune, et aux tentations, aux épreuves, aux périls d'une destinée exceptionnelle. C'est comme si le biographe, par son récit, ou seulement par une action marquante, par un détail intime, par un trait obscur, par une anecdote familière, soulevait le voile qui nous cax;he les uns aux autres, et nous faisait pénétrer jusque dans l'âme du personnage, dans son vrai niui. C'est le cont>act immédiat do la vie qui suscite la vie. Combien le pnrtrait, littéraire ou historique, même le plus consciencieux, le mieux inforftié, le plus complet est infidèle, superficiel et terne auprès d'une telle révélation ! Ce n'est qu'une image intellectuelle abstraite, une ombre.
Ainsi s'explique la g^rande place de la biographie, dans l'histoire moraîe de l'humanité, aussi bien dans les temps anciens que dans les temps modernes? Qui essaierait de mesurer la puissance des récits évangéliques qui nous peignent la figure de Jésus? Et qui saurait évaluer tout ce que les récits relatifs à Socrate, à sa vie et à sa mort, à son caractère, à sa manière d'être et de se conduire comme citoyen, comme soldat^ comme maître, comme ami, ont eu d'influence sur les esprits? Cela nous aide à mieux comprendre
les conversions remarquables, soit philosophiques eS pour ainsi dire laïques, soit chrétiennes, que nous rap- ' portent les historiens : c'est un idéal de l'honime qui apparaît dans une image vivante et saisissante, qui nous ravit par son éclat, j'entends par l'éclatante révélation de ce qu'est Vhiiinmt véritable, c'est-à-dire de ce qu'il devrait et pourrait être, et qui, par contre^^ coup, évoque aussitôt l'image de l homiiif. réel que nous^^ sommes, laid, bas, méprisable, haïssable. Alors le sentiment s'énxeait, l'âme s'ébranle, la volonté est en-j traînée. Rappelez-vous dans les Misérables, le forçât] Valjean ébloui et tout ensemble confus de honte de- ' ▼ant la magnanimité chrétienne de l'évêque Miriel. L'idéal acquiert plus d'empire sur nous lorsqu'il vient ainsi à prendre corps dans un portrait, même imaginaire, qui nous le montre réalisé dans les conditions ordinaires ou extraordinaires de la vie. La fiction rivalise alors avec l'histoire, pour nous rendre i visible, comme dans un miroir fidèle, l'idéal entrevu^f par l'esprit. Tel, dans les Chants du Crépuscule (xxxv) l'admirable portrait de la jeune femme, qui se termine par ce vers.
itH
Les autres sont des bruits, vous, vous êtes ua chant.
N' essai erez-vous pas d'approprier à votre usage, it à celui de vos élèves des écoles normales, cet incomparable instrument d'éducation et de renouvellement moraU Une seule difficulté, mais g^ave, se présente : où trouver des biographies qui répondent à nos besoins et à notre culture moderne?
A ce sujet, je vous proposerai deux règles, qui nous aideront, je crois, à résoudre pratiquement la question :
La première, c'est de prendre notre bien partout où il se trouve, partout où il y a de Y humanité ; chez les modernes et chez les anciens, chez les chrétiens et chez les sages de l'antiquité, chez les philosophes. Et non seulement chez les hommes voués à l'action morale ou religieuse au sens strict du mot, mais chez tous ceux qui ont été grands par le dévouement à une noble cause, à la science, à la liberté politique ou civile, à l'abolition de l'esclavage, à l'indépendance de la patrie, à l'exploration pacifique du globe, à l'éducation du peuple ; à ceux qui, dans une condition obscure ou sur un grand théâtre, ont donné sans bruit leur vie au service des pauvres, des malades, des déshérités de toute sorte ; tous ceux enfin dont la personne a révélé, sous un aspect ou sous un autre, la dignité do la nature humaine, et qu'à ce titre on peut appeler des exemplaires vivants de ce que peut ou doit être l'homme véritable. La règle que la Bruyère appliquait au choix des bons livres, nous l'appliquons aux exemples des hommes : « Quand une lecture vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage ; il est bon, et fait de main d'ouvrier. »
La seconde règle, c'est d'user d'une libre critique dans l'usage des biographies même des plus belles ; c-n considérant que ce sont des vies d'hommes et non de
demi-dieiut, ni de Saints impeccables et infaillibles. Cette liberté est la seul© condition qui nous permette de n'être pas intolérants et sectaires, mais de puiser amplement aux sources les plus diverses, prenant et laissant, non pas à notre fantaisie, mais selon notre jugement réfléchi, mettant toutes choses au point de notre culture moderne et de nos besoins particuliers, ne nous inféodant à aucune doctrine, à aucun modèle, et ne nous en inspirant que sous réserve de notre raison et de notre conscience. Tout cela, quelle qu'en soit l'origine, c'est le patrimoine de l'humanité, c'est notre héritage : acceptons-le, mais, comme il convient à des êtres libres et raisonnables, sous bénéfice d'inventaire.
Je ne sais s'il se trouver» quelqu'un pour blâmer cet éclectisme, comme s'il était dicté par l'indifférence sceptique entre les doctrines philosophiques et religieuses, ou bien comme si tant de Vi^s disparates ne pouvaient, faute d'unité d'inspiration, engendrer chez leur imitateur rien de sain et de fort. Il est facile de répondre par le mot souvent cité de l'Ancien t rien d'humain ne doit nous être étranger » ; et de fait, il n'est pas un seul homme cultivé, ou même simplement civilisé, qui, le sachant ou l'ignorant, ne vive spirituellement de plusieurs traditions ou doctrines qui se mêlent et se pénètrent dans l'air qu'il respire, dans la civilisation qui l'a nourri. L'idéal moral qui plane sur nous et qui préside à la vie sociale et à la législation, est composé d'éléments très divers, venus de l'antiquité juive, chrétienne, païenne, germanique.
et de la philosophie moderne, sans parler des influences de race. VoidoÎT ne relever que d'une seule tradition et des beaux exemples qui s'y rattachent, ce n'est pas seulement se condamner à l'appauvrissement ; mais, à parler en toute rigueur, c'est une chimère, une impossibilité. Sans doute il est permis, il est raisonnable do faire un choix, entre des mgeme» diverses, de préférer l'un à l'autre, de se replier habituellement sui- tel principe d'action plutôt que sur tel autre, mais la santé de l'esprit, son état moral, demandf, ainsi que Pascal le disait de la vertu, « qu'au lieu d'être à une des deux extrémités seulement, on touche les deux à la fois, en remplissant tout l'entre-deux ». On peut mettre au-deâsjus de tout la charité des chrétiens et ne pas écarter la vertu virile des stoïciens, ni la sincérité imperturbable, dans le doute comme dans l'affirmation, d'un penseur contejnporain. Il faut un centre à la vie, mais ce centre même, cette unité doit être vivante, non abstraite ; et peut-elle être vivante, si eJle n'est complexe, et par là riche et féconde?
Enfin, il n'est peut-être pas inutile de rappelcr cequi pourtant va de soi, c'est que les mêmes Biographies ne sauraient convenir à tout le monde, à tous les âges, à tous les degrés de culture. Non qu'une belle vie ne soit belle pour tous les esprits; mais encore doiventrils être en état de la comprendre ; il y a telle sorte de grandeiur morale ou intellectuelle qui échappe au regard de l'enfant et de l'homme illettré ; et dans cette gi-andeur même, il peut y avoir tel aspect particulier qui sera accessible aux enfants de nos école»
primaires, tandis que l'ensemble, la figure même, réclamera, pour être saisie et appréciée dans son ensemble, une certaine expérience de la vie, une instruction et une réflexion plus développées. Un Pascal « le dernifr Je>, i/raiiih éaints et déjà philosophe », comme dit sainte Beuve, ajoutons : et grand savant en même temps que philosophe, ne peut se révéler tout entier qu'à des intelligences et à des âmes déjà mûries, au moins à quelques degrés, par l'étude et par l'expérience : quelques traits seulement de sa physionomie, seraient propres à toucher un enfant ou un homme sans culture. Et de même pour Socrat-e, grand penseur, grand évedlleur d'esprits, mais aussi grand citoyen, ami dévoué, causeur incomparable, et enfin martyr de la philosophie.
Rappelons aussi — et cette remarque est importante — qu'il suffit d'avoir les yeux et l'esprit ouverts pour trouver presque à chaque pas, dans une revue, dans un journal, dans un livre qui n'a aucunement le caractère de la biographie, un mot, un trait, une action qui nous découvre subitement une âme supérieure par quelque endroit, et qui, par le contact de la vie, nous excite à vivre d'«uie vie semblable.
C'est pour nous en particulier, pour notre usage, non pour celui des écoles primaires, que je voudrais avec votre aide, ébaucher à titre d'essai, et sous réser.
70 du mieux, une liste de belles Vies. Voua ne feras d'ailleurs que votre devoir en travaillant plus tard à composer une liste semblable pour vos jeunes Normaliennes, pour « vos filles » d'adoption, et une autre pour leurs élèves, qui seront vos petites filles.
Ne cherchons pas à suivre ici un ordre systématique, pas plus, cela va sans dire, qu'à épuiser la matière. Frappons d'abord à la porte des anciens. Dans la plus haute antiquité, je n'hésite pas à vous signaler la Vie du Bouddha Indou (racontée par Barthélémy lint-Hilaire), qui peut aller de pair avec celle des
|nt8 tes plus illustres : vous n'aurez pas de peine à Faire la part de l'ascétisme oriental.
Chez les Grecs et les Romains, nous entrons en pays de lumière, de raison et de mesure. Au premier rang Socrate, dont la grande figure préside à tout le mouvement des écoles et de la morale philosophique : mettez parmi vos livres de chevet les écrits de Platon qui nous retracent sa manière de vivre et sa mort : VAprilugie^ le commencement et la fin du Phédon, le Critun et le Gorgia», la dernière partie du Banquet. Ces chefs-d'œuvre ont été, avant et depuis le Christianisme, la noiuxiture d'une élite dliommes ; et l'on peut dire d'eux sans exagération, comme des Evangiles que, directement ou par l'intermédiaire des disciples, il en est entré quelque chose dans l'air que nous respirons tous en venant au monde.
Après Socrate, les Ma.rimfs et les Entretienit d'Epir.tètf, un minuscule volume, qui n'est pas proprement une biographie, mais oîi la vie, la vie personnelle et
familière perce et déborde à travers toutes les pages. Joignons-y les t^ciiséen de Marc Aurèle, joyau précieux de la sagesse antique, confession touchante et sincère de l'une des plus nobles âmes qui aiemt honoré l'humanité, mais difficile à comprendre en maints endroits.
On ne lit plus assez (et la plupart de vous n'en ont même rien lu) les F/ex pim/fèlfn des gi'ands hommes (Grecs et Romains) de Plutarque, tant pratiquées par « les honnêtes gens » des .\vi« et xvn° siècles : vous y trouveriez, avec des récits pleins de naturel et de charme, une .sagesçe saine et savoureuse.
Dans !a ligne chrétienne, après avoir mis hors de pair les Evangiles (discours et vie de Jésus) qui, même à les considérer du point de vue strictement rationaliste, sont, non pas l'unique, mais la principale source d'où est sorti et où se retrempera toujours l'idéal moral et religieux du mo-nde moderne, nous mentionnerons les C'oiifesnoim de saint Augustin, œuvi-e originale de sincère, courageuse et délicate analyse morale, où maintes parties vous décourageraient par leur subtilité eit leur dialectique spécieuse, mais où certaines pages (la conversion, l'entretien suprême du fils avec Monique, sa mère, etc.), toutes .gonflées du souffle nouveau, ne vieilliront jamais.
Que dirons-nous des Vies des minW\ Si jamais livre; ont été lus et relus dans les cloîtres, dans les écoles, dans le monde, ce sont ces recueils de biographies. L'Eglise catholique on fait encore un g^and usage ■ l'éducation et pour la dévotion : mais le « siècle »
pour 1
s'en est détourné, et s'il y revient quelquefois pour admirer quelques grandes figures, c'est lorsque des historiens « séculiers » les renouvellent, en y apportant, avec un juste sentiment de vénération, la lumière de la critique, telles les belles études de MM. Gebhart, Sabatier (François d'Assise), Zeller. Mais les recueils d'usage commun, même émondés et simpli. fiés dans le goût Janséniste, heurtent toutes nos habitudes d'esprit, far l'absence complète de critique historique, par la monotonie stérile du panégyrique, par le miracle prodigué à tout propos, par un ascétisme sans mesure, en même temps que le peu de jour ouvert sur les caractères et la physionomie propre de la plupart des personnages affaiblit l'intérêt et l'efficacité morale. Et pourtant, quels trésors de renoncement, de piété intérieure et de charité se cachent sous ses formes d'existence dont le sentiment moderne est, à juste titre, rebuté
Nous parlerons une autre fois plus à loisir de ce qui caractérise les •Saitit-n du Moyeu -Age. Mais faisons d'avance une place à part à notre saint Louis, un vrai Roi, un homme d'action, en même temps qu'un saint; mais, lui aussi, un saint du Moyen-Ago que l'on vénère, sans pouvoir le prendre en tout pour modèle (voir les Vies de trois grands chrétiens, par Guizot).
Avant de quitter cette époque et d'aborder l'Sge do la Réforme et de la pensée libre, gardonsnous d'oublier l'une des plus nobles vies et, par bonheur, des mieux connues, de celle qui fait le plus d'honneur à notre pays et à votre sexe, et en qui tous les peuples
civilisés s'accordent à saluer l'un des types les plus purs et les plus attachants de l'humanité. Jeanre d'Arc cât une Sainte, si jamais femuie a mérité ce nom ; mais c'est une sainte séculière. Elle est pieuse et croyante; mais elle vit au plus épais de la plus grossière mêlée du monde ; sa vie, tout extraordinaire qu'elle soit, n'a rien (à part ses Voix) de légendaire; ses miracles (on peut bien les appeler ainsi) n'ont rien de suniaturel ; sa physionomie sublime par tant d'aspects, ne flotte pas entre ciel et teiTe ; c'est une femme, c'est une Française, et si haut que plane son regard, elle reste toujours fille de la terre. Son caractère est empreint des traits les plus authentiquemenl chré. tiens, mais non des traits ecclésiastiques ; elle y mêle une tranquille liberté de jugement, une simplicité intrépide, une indépendance de conviction à l'égard de l'Eglise, enfin des qualités aussi rares chez les plus célèbres docteurs du temps que chez le commun des fidèles. Vous ne sauriez contempler de trop près cette grande et douce figure ; elle est du xix' siècle autant que du xiv«; de la France démocratique et libérale autant que de la France monarchique et catholique ; toute l'humanité peut se reconnaître en elle et s'enno. blir à son contact. Je n'ai pas besoin de vous signaler la Jeanne d'Are de Michelet et celle de Joseph Fabre. Le xvi« siècle ouvre l'ère de la liberté religieuse et de la libre recherche. Le schisme déchire définitivement l'antique Eglise, en face ou à côté des églises rivales, la pensée indépendante commence à se faire une place distincte II se forme des conceptions morales,
des manières de comprendre et de régler la vie, aussi différentes entre elles que les conceptions dogmatiques. Avec les protestants, la morale se sécularise comme la religion ; tandis que chez les catholiques elle reste plus ou moins fidèle au caractère ascétique, la vertu des religieux du « triple vœu » continuant toujours d'être la vertu des parfaits ; tandis que chez les libres penseurs, elle va se naturalisant de plus en plus pour se rapprocher du type de la sagesse antique. Comme il fallait s'y attendre, les troi.' types, ein se côtoyant, s'influencent mutuellement, et parfois se pénètrent, si bien que l'on serait embarrassé d'attribuer sans réserve telle Vie à l'un ou à l'autre. C'est donc ici que nous aurons, encore plus que chez les saints du Moyen-Age, à appliquer nos règles : prendre notrei bien partout où il se trouve, avec entière liberté de critique, d'admiration et de choix.
Dans la ligne ancienne, rappelons la touchante Vip, de Pascal par Mme Périer, qui s'est montrée digne do nous peindre en traits simples, sobres et pénétrants la figure de son illustre frère ; et à la suite de celle-là les nombreux portraits que Sainte-Beuve a tracés avec tant de respect et de finesse de la vie des hommes et des femmes de la même famille spirituelle.
Nous avons marqué plus d'une fois, dans nos conférences, ce qui sépare l'esprit de Port Royal, tout imprégné d'ascétisme et rivé à la tradition ecclésiastique de notre esprit moderne, tout séculier et libéral ; mais nous n'oublions pas que t les solitaires de cette mai- ( son, ainsi que le dit Yiilemain, et avec eux lea
■ religieuses, en paraissant ne discuter que des subtili'^ « tés scolastiques, représentaient la liberté de cons- « cience, l'esprit d'examen, l'amour de la justice et • de la vérité ; » que Pascal, leur interprète, en osant en appeler, dans les matières théologiques, < à la raison de tout le monde, a été l'écho du xvi" siècle et le^^ précurseur du xvni« », et que 1© Jansénisme primitif,^| par ses idées maîtresses de la piété intérieure, de la grâce souveraine, qui seule fait lo prêtre et l'évêque même, de VEglùe univereelh, érigée en juge du dernier ressort, par son étude assidue des livres sacrés et des anciens Pères, enfin par la traduction et la propagation du Nouveau Testament en langue vulgaire, a favorisé le libre mouvement des esprits et des âmes. Dans la ligne do la Réforme qui va se confondant do plus en plus avec celle de la libre pensée religieuse et politique, je me borne à vous signaler, non pas des biographies spéciales, écrites au point de vue protestant, mais, pour le xvi* siècle, les beaux chapitres bien connus de Michelet, sur les Réformés Français ebJ en particulier sur Coligny, et le Mariiij: de saintei Ahldjnntlf d'Edgar Quinet; pour le xvii° siècle, Ica pages de Michelet, sur les émigrés de la Révolution ebl les portraits qu'ont tracés Guizot et Green (traduit' en fraJiçais), des principaux défenseui-s des libertés publiques en AngloteiTe contre l'absolutisme des Stuarts. j Rappelons à cette occasion qu'à partir de la Renais sance du xvi« siècle, qui sécularise à la fois la religion, la science, la philosophie, la morale, le cercle des biographies idi fiantes (pour les appeler d'un nom^
ts.fl
is^^l
commode) va s'élargissant ; et comme il n'est plus limité exclusivement à une Eglise ni à un dogme particulier, il ne l'est pas davantage au domaine strict-ement religieux ou moral. Toute vie, toute action, tout caractère est marqué implicitement ou manifestement du sceau de la moralité et de la religion, tout est plein à la fois d'humain et de divin, dans la vie publique ot dans la vie privée ; dans tous les ordres d'activité, en un mot, tout est édifiant qui nous découvre une manière d'être, de penser, de vivre, supéneure au train vulgaire, qui nous élève au-dessus de nous-même, et nous incite à agir selon la loi véritable de notre nature. C'est pourquoi, après avoir admiré un saint Vincent de Paul, ne craignons pas d'emprunter des exemples et des leçons à des hommes qui, sans prétendre à être des modèles de vertu, n'en ont pas moins consacré leurs forces à de grands services publics ou à faire prévaloir de nobles causes, à composer des œuvres durables, à un Descartes et à un Spinosa comme à uu Colbert et à un Vauban ; à un Turgot, à un Washington, à un Wilberforce, à un Oberlin, à uno Elisabeth Fry, à un Buffon et à un Montesqmeu, au défenseur persévérant et passionné de Calaa et de la tolérance, à ceux qui ont donné leur vie à faire triom. pher chez nous la Révolution, c'est-à-dire un ordre civil et politique établi sur la justice et la liberté, à fonder la démocratie, à affranchir les Etats-Unis, à ri. former les prisons et les hôpitaux, à abolir l'esclavage, à soulager la misère.
Et comment oublierions-nous d'inscrire dans cette
liste les biographies des hommes et des femmes se sont voués à l'instruction du peuple, du prêtre SaJie, au xvii' siècle, plus tard de PestaJozzi et du ] Girard, de Channing et d'Horace Mann ! Vous connaissez déjà des récits consciencieux et bien nourris de la vie de ces apôtres de l'éducation, sans oublier les belles et substantielles pages que Doudan a écrites sur Mme Necker de Saussure, en tête du. traité de l'Education progressive. — Je m'arrête, et vous laisse le soin de compléter cette liste, en introduisant, au cours de vos lectures, des noms de savants, de philanthropes, de missionnaires et d'écrivains publicistes, un Michelet, un Quinet, un Bersot, un Ampère, un Lamennais, un L>acordaire, un Augustin Thierry, biologue tel que Pasteur, un de Metz (fondateur Mettray), un Littré.
Faites-vous ainsi une société invisible d'amis, à la fois supérieiirs et familiers, qui soutiennent votre faiblesse, animent votre solitude, éclairent vos ténèbres, TOUS réveillent de votre égoïsmç, vous fassent honte de votre mollesse, et qui, après vous avoir tenu fidèle compagnie durant la vie, vous assistent à l'heure dernière. Ce que Quinet disait des dispositions à prendre en vue de la mort convient encore mieux en vue de la vie, et ca qu'il dit des idées immortelles est bien plus vrai des Vies immortelles: ■
« Il dépend de tout homme de se préparer, pour l'heure suprême, un magnifique cortège, qu'aucune puissance humaine n'empêchera de resplendir dans la nuit.
un
c Je convie autour de moi, quand viendra ce momenit, les pensées les plus hautes et les meilleures où j'aie pu m'élever, les vérités que j'ai rencontrées et servies, les idées immortelles qui m'ont apparu depuis ma jeunesse jusqu'à mon dernier jour >
Fais ce que tu fa<s (i).
€ Je tâche que chaque jour soit pour moi l'équivalent de toute ma vie. (2) »
{Sénèque : lettre Lxi à Lueilius).
« Cueille le jour qui passe. >
La pensée de Sénèque, comme son style, est souvent subtile, et le sens prête à quelque incertitude. Dans cette belle lettre, toute pleine de l'inspiration stoïcieiu ne, le philosophe romain s'efforce d'armer son âme contre l'effroi d'une iiiort prochaine et prématurée. On n'est pas malheureux, dit-il, quand on obéit librement à la nécessité : bien mourir, c'est mourir de bon cœur (libenter). « Je considère chaque jour comme € s'il pouvait être le dernier. Je suis tout préparé à ■ partir ; et c'est pourquoi je jouis de> la vie ; quant à c savoir quelle en sera la durée, je ne m'en inquiète
c point » Et il termine par ces nobles paroles : < Ce
« n'est pas les ans ni les jours qui feront que nous
(1) Ag'e quoii ag'i8.
(3) Id ago, ut milii inaUr totlut vit» sit diea (Mot à mot : que le jour s^it lu reprétientation (d'uQtre.'i : le raccourci) dt> la vie entière.
« ayons assez vécu : c'est l'âme. J'ai vécu assez long- « temps, mon cher Lucilius : j'attende la mort (en « homme) rassasié (plenus). »
Vous reconnaissez à tous ces traits la grande doctrine stoïcienne : se faire libre en obéissajit à Dieu; à Dieu, c'est-à-dire à l'ordre du monde, à la nécessité intelligente. Je n'insiste pas. Je veux seulement arrêter votre attention sur le mot que j'ai mis en tête : « i/e idclie que chaque jour soit pour moi l'équivalent de ma vie entière, » de sorte que j'aie lieu de croii'e avoir assez vécu, même s'il doit être le dernier. Et cette incertitude même de la vie, loin de m'empêcher •d'en jouir fait que j'en jouis davantage.
Mais comment en jouit-il î On ne s'éloignera pas trop, sans doute, de la pensée de Sénèque en la traduisant à peu près ainsi :
« Je remplis chacune de mes journées (qui peut être Ja dernière), de tout ce qu'elle peut contenir d'existence effective, c'est-à-dire d'activité intérieure, de courage ob de vertu, au lieu de la réduire par un inutile retour sur le passé, ou par une énervante anticipation de l'avenir, ou par une continuelle abàfuce hors de moi-même à n être en quelque sorte qu'un moment idéal sans réaJité, sans substance et sans vrai contentement. »
Le mot n'est-il pas instructif pour vous? Ce n'est paa seulement « la crainte de la mort qui nous empêche de vivre » (Vauvenargues), mais nous excellons tous à vider l'heure qui passe, de son contenu, de tout ce qu'elle renferme d'existence latente, pour nous
transporter (crainte ou espoir) dans les heures lées ou dans l'heure à venir.
C'est un art, qui ne s'apprend pas du premier coup, que de remplir le présent, de le réaliser en vivant près de soi, en soi, et en étant bout entier à ce que l'on fait.
« Age quod agù t ; fais ce que tu fais. « Carpe diem ^H saisis au passage l'heure, l'occasion qui ne reviendra plus. Jouir du jour présent comme s'il était la vie entière en abrégé, c'est encore la remplir d'immortalité, en l'occupant de pensées dignes de durer, de sentiments dignes d'être toujours les nôtres et ceux de toute créature raisonnable ; en concentrant noti^J vie, afin de la multiplitr, au lieu de la disperser en vaines rêveries, en stériles regrets, en désirs changeants. ^M
Tel vit trente, quarante ans qui a vécu plus longuement que des vieillards de quatre-vingt-dix ans. Songez à Pascal, à Spinosa, de notre tempe au philosophe Guyau, et à maints hommes ou femmes obscurs, enlevés prématurément à une bienfaisante activité. On peut quelquefois enfermer un mois, une année en un seul jour, par un héroïque effort de pensée, de décision, d'action. ^
Il y a loin de cette maxime à cette autre : vivr^f en se souvenant que la vie n'est qu'un instant éphémè. re, de peu de prix, à moins qu'on n'entende la se^ conde de manière à la subordonner à la précédente. ^M
Insistons sur cette précieuse règle qui porte la vie à son maximum, d'existence réelle. « Travailler à co que chaque jour soit pour nous toute la vie », c'est
donner à la journée !a plénitude, la richesse d'une vie exttière en ne gaspillant pas nos instants et nos forces. C'est là imprimer autant que possible le caractère d'achèvement, de maturité d'une vie complète ; c'est avancer de tout notre pouvoir les tâches que l'on a entreprises : d'abord la réfomie de soi, de son esprit, de son caractère, de son humeur, de ses habitudes; puis tout le bien qu'il dépend de nous do faire dans la famille, dans l'école, dans la société; le bonheur que nous voulons donner à nos proches, à nos amis.
C'est encore (jo me rapproche du sujet spécial de la lettre de Sénèque) veiller au bon règlement quotidien de ses affaires, comme il arrive au terme d'une vie sagement ordonnée; être prêt à partir sans laisser une situation embrouillée ; disposer les choses et nous mêmes, pour que nos parents, nos amis, nos élèves voient clair en nous, dans nos principes, dans nos motifs habituels d'agir ; régler notre âme et notre conduite de chaque jour, de façon à laisser de nous l'image que nous estimons la plus digne, la plus conforme à notre vraie destinée.
Et comme résultat final, c'est que chaque jour soit fériiiid et plein do a/iifrnttiiinit, comme une vie entière bien réglée.
Pareille disposition pourra paraître à quelques-uns trop militante ; mais combien éloignée de 1 ascétisme autant que de la frivolité mondaine ! Ceux-là sont le plus capables de la goûter, qui sont le plus avides de vivre, de jouir, d'agir, et pour cela à'itre le plus pos-
t>le. Et cette plénitude d'existence est à la portée
des plus humbles, de l'ouvripr, de la mère de famille, du m^tre d'école, autant que du philosophe.
Ceux qui vivent, ce sont ceux qai luttent, ce sont Ceux dont un dessein ferme emplit l'âme et le ftont; ,
Ayant devant les yeux, sans cesse', nuit et jour,
On quelque saint labeur ou quelque grand amour,
C'est le prophète saint prosterné devant l'arche. . . .
C'est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche.
Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
Ceux-là % ivent. Seigneur ! les autres, je les plains.
Car de son vaj^ue ennui le néant les enivre.
Car le plus lourd fardeau, c'est d'exister sans vivre.