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V. Huoo, Les Châtiment», livre IV, ix

Les Saints (i).

n m'a semblé que la Vie des Saints, en. raison de la place considérable que ce livre a occupée et qu'elle n'a pas encore entièrement perdue dans la piété du monde catholique, devait figurer dans votre bibliothèque, de même que vous y trouvez les Vies ■parallèles des grands hommes de Plutarque. Et comme je m'informais auprès de l'un de vos professeurs, M. Petit de Julleville, s'il ne connaîtrait pas une édition abrégée et simplifiée selon le goût gallican, plus sobre de légendes, il a bien voulu s'informer à son tour, et m'a apporté un volume de la vieille bibliothèque des Jansénistes de Pans, que ces Messieurs lui avaient offert à votre intention. Nous acceptons ce don avec reconnaissance.

J'ai cité les Vies de Plutarque dont le titre se présente naturellement à l'esprit. C'est le tableau de la vertu antique, quei vous trouverez à côté du tableau de la vertu chrétienne, laquelle a pris, remarquez-le, un nom significatif, celui de Sainteté : ici des saints, là des hommes vertueux, des sages.

(1) Conférence du 24 novembre 1887.

Qu'est-ce qui distingue le saint î Et pourquoi la race des saints paraît-elle épuisée depuis plusieurs siècles, bien que le monde n'ait manqué ni de grands caractères ni de grandes actions?

Vous lirez dans les Etudes morafes de Renan des pa-ges mtéressantej sur ce sujet, où opposant la via remirquablemt'm, pure, active, dévouée, religieuse d'un Channing à ciHe d un grand saint d'autrefois, il donne sa pleine estimo et son respect à celui-ci, réservant sou admiration à celui-là, dont le grand air le séduit.

Si le jitiint chrétien s'appelle- de ce nom au lieu de s'appeler comme autrefois un sage, un philosophe, c'est-à-dire un ami de la sagesse, ou simplement un homme vertueux, c'est d'abord que sa vie, ainsi que son âme est toute vouée à la religion, à Dieu. Sans doute le Sage de Socrate, d'Epictète, de Plutarque est pieux ( vjut^r,; ) ; non seulement il donne l'exemple d'accomplir soigneusement les rites sacrés de son pays, mais sa disposition intérieure envers les Dieux est celle de la vénération, de la soumission, de la confiance : toutefois le trait qui domine, c'est la vertu plutôt que la piété, la vertu, c'est-à-dire l'énergie morale, l'énergie de l'homme, appliquée à toutes les obligations de la vie séculière ; ou bien encore la raison, qui nous révèle notre vocation supérieure et qui est la seule force en même temps que la seule lumière certaine. Le gdint vit avec Diou ; îl vit en Dieu; sa lumière et sa force ne sont pas de l'homme, mais de Dieu ; ces termes, qui marquent une intime et habi-

tuelle communion, sont à peu près étrangers à la langue de l'antiquité. L'axe de la vie morale semble s'être déplacé (et Pascal l'a bien vu dans le célèbre entretien avec M. de Sacy) : il portait autrefois sur Tbomiiie — la vertu était chose virile ; — il porte aujourd'hui sur Dieu — la vertu est essentiellement relii/ituse ; le Sage devient un Saint : l'homme fier de sa raison et de sa volonté libre, devient humble.

Ce n'est pas tout. Le Sage ancien, dans son type accompli, celui de Socrate, d'Aristote, et même de Platon, le vrai Sage Grec ou Romain, loin de mésestimer la vie présente, le « siècle » et ses genres divers d'activité, s'y applique de toutes ses forces ; tour à tour chef de famille, citoyen, soldat, homme d'Etat, il fait consister la vertu d'abord à se connaître luimPme afin de se mieux gouverner et de se mettre dans la disposition habituelle qui convient à un homme, puis à remplir fidèlement ses devoirs envers la famille, les amis, la Cité ; bref, acceptant la vie, sans la mutiler, et s'eflorçant de la pénétrer de justice et de raison .

« Tout homme qui, pendant sa vie, a orné son âme, non d'ornements étrangers, mais des ornementa qui lui sont propres, comme la tempérance, la justice, la force, la liberté, la vérité ; celui-là doit attrcndre tranquillement l'heure de son départ pour les enfers, comme étant toujours prêt au voyage quand la destinée l'appellera » (1).

(I) Phédon.

Le saint est quelquefois un homme d'action, même un grand homme : tels saint Bernard, saint^ Louis. Mais son idéal n'est plus séculier : il consiste à renoncer le plus possible au monde, à la famille, À la cité, à ia science, à l'activité utile, pour vivre dans le mouce à venir. De même que la pensée de Dieu présent et agissant absorbe celle de l'homme, de l'homme actif et énergique, la vie étemelie absorbe la vie terrestre au point de la réduire au strict minimum ; le soin exclusif de l'âme fait négliger le soin du corps; les meilleui-s vont au cloître ou s'en rapprochent le plus qu'ils poi:vent, et la foule les imite de loin. Tan. dis que le sage ancien, dans certaines écoles postérieures à Socrate, se dépouille des soucis et des occupations de la vie pour se rendre libre et vaquer à la sagesse, le saint abjure en quelque sorte la \ie pour faire son salut. Il est un ascète.

La préoccupation absorbante de Dieu et de la via étemelle, le monde sacrifié ou relégué à l'arrière-planj les plaisirs, les ambitions, les joies et les peines ro-' gardés de si haut qu'ils ne comptent plus, voilà, je^ pense, les traits qui donnent aux Saint» du Moyeii«j Age cet air de grandeur surhumaine que le goût esthé. tique de Renan appréciait si haut. Et il ne faut pas, s'étonner que la légende traduise naïvement les impressions populaires en leur prêtant le don des mira clés et en les faisant vivre en plein surnaturel.

Ils dépassmt en effet la commune mesure de l'hï manité; mais en dépassant l'humanité, n'en sortent^ila pas! Ils dominent de la tête le « siècle » qu'ils tr»-.

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versent sans s'y an-êter, au dont ils s'éloignent sans esprit de retour, et par là ils nous imposent ; mais en renonçant au siècle, au monde, ne simplifient-ils pas la vie morale, au point de la vider d'une grande partie de son contenu, de ses tâches les plus pénibles, de ses devoirs les plus embarrassants, de ses problèmes pratiques les plus obscurs? Avoir Dieu présent a, l'espnt, au cœur, à toute l'activité, porter habituellement son regard par delà l'horizon étroit de la terre jusqu'à la vie éternelle, s'sstimer le peu que l'on est et que l'on vaut, s'humilier et mener deuil pour des fautes commises, travailler à extirper le mal sans cesse renaissant au fond de l'âme, opposer à la nature une sévère et constante discipline pour l'élever à la vraie liberté, c'est assurément la grande leçon qui se dégage de la Vie des Saints ; et quand ils y ajout«nt l'aspostolat de la charité active, bienfaisante, quand ils se font les « serviteurs des plus petits de leurs frères » des déshérités de toute sorte nous ne saurions assez nous incliner et prendre instruction.

« Nous sommes, a dit Littré, les fils du Moyen- Age, et les petits fils de la Grèce et de Home ». La sévère éducation du Moyen-Age a imprimé à l'âme Européenne une marque profonde qui l'a faite moins simple, plus divisée en elle-même et aussi plus riche, plus tourmentée, mais en cela plus humaine que l'âme antique, même au temps troublé des Stoïciens de Rome. Et cette marque n'a pas été, comme jadis, exclusivement la propriété d'un petit nombre d'esprits distingués et cultivés ; elle a été commune à tous, à l'un

et à l'autre sexe, aux illettrés et aux doctes : elle ne s'effacera plus. Que les dogmes traditionnels et lea^^ institutions ecclésiastiques se fondent au feu de il^| cx'itique, nous ne dépouillerons plus le « nouvel hona-^^ me » que le Moyen-Age a formé par ses hymnes, ses liturgies, ses cérémonies, sa discipline ascétique, sa théologie et encore plus par ses Saints. Nous avons appris à lire, en nous et dans la nature, plus de choses que^j l'antiquité n'en avait su voir, en particulier des cho-^H ses humiliantes ou tristes. Nous avons découvert, autour de nous et en nous-mêmes, plus de misère avec plus de grandeur. Il y a des épines sacrées dont la pointe ne cessera plus do nous déchirer : épine duJ mal intérieur, qui est apparu plus profond, plus tenace, plus odieux ; épine du mal extérieur, de la nature indifférente au mal et au bien et .souvent cruelle. Si légitime et si active que soit notre liberté de penser, nous ne guérirons plus du u tourment de l'infini, » du besoin a d'espérer en Dieu », du souci de la mort « dont la nécessité, dit Vauvenargues, est la plus^ amèi'e de nos afflictions ■> ; de l'obsession de la souf-^| france humaine, et surtout de celle des misérables, qui ne nous permet plus de jouir sans trouble de^ notre bien-être solitaire. Et de là est sortie une morale, ^| pleine à la fois de profondeur et de délicatesse, d'humilité, de détachement et d'austérité ; de charité portée jusqu'au sacrifice.

Non ! aucun de ces traits de la physionomie des grands Saints ne périra : ils contribuent à distinguer la civilisation chrétienne des civilisations asiatiques

les plus savantes et à lui assurer la supériorité. Mais quoi ! la Renaissance et la Réforme ont à leur tour modiAé profondément l'idéal que nous tenions du Moyen-^iige, à tel point que Its saints, tout admirables qu'ils restent ne sont plus nos maîtres tt nos modèles. Un mot dit tout : la raison, la claire raison a recouvré son antique suprématie en face des textes sacrés et de la tradition; avec le libre examen ont i-eiparu, en souverains, le droit, la justice, en l'absence de laquelle la charité aveugle s'était égarée au point d'être implacable et de pré;iidcr aux plus cruels supplices. Enfin la morale, comme la religion, s'est sécularisée, et le Saint d'aujourd'hui, le Saint digue de notre imitation, s'il a moins grand ajr que son ancêtre chi Moyen- Age, parce qu'il vit sur terre, dans l'ordre naturel, n'en poursuit pas une grandeur moindre ni moins laborieuse, en ce qu'il accepte le problème de la vie morale dans toute son étendue et sa complexité, voulant pénétrer le « siècle », les relations naturelles, la famille et la cité, la science, l'art et la vie entière de l'esprit divin, de raison, de justice, d'amour. L'idéal de la sainteté séculière, n'est pas moins religieux que celui du Moyen-Age, ou s'il paraît l'être, c'est par suite d'un malentendu, mais il recèle un contenu moral autrement riche. Nous faisons entrer plus de choses, et de plus précieuses, dans la loi qui doit présider aux relations de famille, à celles dos citoyens entre eux et avec la Cité, des maîtres avec les sei-viteurs, des patrons avec les ouvriers, des officiers avec les soldats, des riches avec les pauvres, bref de chacun avec l'ensem-

ble. Pour emprunter, eu en étendant la portée, un mot de Pascal, le saint moderne ne c se tiendra pas à une seiile extrémité ; il se portera tour à tour à l'une et à l'autre, en s'efforçant de ronplir tout l'entredeux ■». Il ne renoncera ni à être raUonncMe ni à être intpiré.

Comment se donner de l'ÊTRE?

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