‹ Pages choisies et fragments inédits...PubChapitre 4 sur 17 · DE LA BIBLE ET CELLE DE JESUS-CHRIST · texte numérisé non relu

DE LA BIBLE ET CELLE DE JESUS-CHRIST

Un col. in-12, Paris, 1859; nouvelle édition, revue, corrigée et augmentée d'une jiréface, en 1869

Ces fra^iiieiitii Nont empnintéK au pieiiiier ouvraKt' dp Félix Pécaiit, ie C'krial e/ la t'onaciencf. Félix Péraut, quand il l'écrivit, fort jeime, (le livre était terminé depuis deux ans quand il parut, en 1852 était le fiaato'ir de l'égliiie protestaiito de S&liea do Béaru, na ville natale.

De» ses premières prédications, apparait à travers le auccéa intensif de la iiiété, le ratioiiali.tine de la pensée In négation du riiiraele et du dopme. Traduit devant le Cousiiitoire, le jeune pftsteur, mis en denionre d'opter entre Bit coUBcieiiee et ses fonctions, répondit, comme jadis Luther : « Ju ne puis autrement ! » et dut quitter co iniiiistère de lu parole religit'use laïque, pour loque! nul ne fut plus cortniijemeut destiné par les dons du caractère ol eeux de l'esprit, par le sentiment direct et permanent du Divin, par l'absolue dévotion à la vérité, enfin par l'autorité singulière de lu parole. Le sacrifice fut douionreux, mais il était nécessaire, et il fut fécond. Libre, F. Pécaut reprit, la plume h la main, la tiîche à laquelle il avait entendu vouer sa vie : séparer dans la religion ce qui est MtnrI, ce que la raison condamne, de ce qui a droit de vie éternelle, et il publia ce t'Iuisf. objet d'affreux scandale

iiour le.s pharisiens de toutes les églises, comme devait 'être ^ ingt années plus, tard le J-uii de Renan: livre d'hérésie, dont la hardiesse ne connaît pa» de tâtonnements et d'un seul pas se porte à l'extrémité, à la souve- Taineté de In Raison niant tout surnaturel ; livre courageux, qui fît autour du • renégat • un vide qui devait durer trente ans, mai.s aas&i lui valut ses plus précieuses nmitié.s.

LE CHRIST KT LA rONSCIKNCE

Vauvenargues dit quelque part : i Un homme qui

Ùt fait à Rome un argument contre les pouJeta sacrés se regardait peut-être comme un philosophe. »

Je ne suis point cet homme là. Entre les croyants et les sceptiques mon choix est fait depuis longtemps. La vie est trop sérieuse, le mal qui ncua ronge est trop profond, la loi de souffrir pèse trop accablante sur l'hiunanité, pour que j'aie le moindre goût à nier et à détruire.

Aufcsi mes idées pourront-elles être déclarées fausses, hasardées, subversives : mais au moins paraîtrontelles religieuses. J'entends, au jugement des hommes véritablement religieux : les seuls dont il soit permis, en pareille matière, d'ambitionner le suffrage... Si je trouve des contradicteurs animés du .sentiment qui m'a inspiré moi-même dans l'examen de leurs doctrines, je ne souhaiterai pas une meilleure justice. Je me tiens ouvert à toutes les lumières, même à celles qui changeraient profondément ma manière de voir. Les partisans de la tr.adition ne se donneront jamais plus de peine pour m'y ramener, que je n'en ai pris

pour y persévérer. Mais nul n'est maître de choisir ses convictions. Une soûle chose est en notre pouvoir, c'est de nous unir au vœu de l'auteur de l'Imitation : « Fac me unum tecum, Deua, œterna veritcist » S'unir à la vérité dans le dieu vivant, cat-il pour notre vie un but plus élevé, pour nos travaux une plus belle récompense ?

« J'éprouve un grand contentement d'esprit et do cœur, mon ami, à ni'entret<;nir avec vous des questions qui occupèrent autrefois notre attention et qui, k ce moment de notre vie, n'ont pas encore perdu leur intérêt. Laissez-moi vous remercier de votre affection. Elle m'avait déjà soutenu à l'entrée de la vie, lorsqu'épuisé par les violentes épreuves de l'intelligence, je risquais de perdre courage. 'Vous me tendiez la main, vous qui souffriez du même mal que moi : au-delà des flots soulevés et des nuées épaisses, vous me montriez le rivage qui se découvrait par intervalles ; et quand l'obscurité redoublait autour de nous, votre regard, plus ferme que le mien, se dirigeait vers le ciel pour y chercher le soleil de vérité et de justice. Que de fois, il m 'on souvient, après des entretiens sans issue, de^; ixcherches sans résultats, des lectures qui ébranlaient notrt âme jusque dans ses fondements, que de fois nous niiu.s sommes agenouillés ensemble, demandant à Dieu !a lumière et la consolation ! Scènes émouvantes do ma jeunesse, premières angoisses de la pensée, troubles salutaires de la cou-

science, pourrai-je vous oublier jamais ! Vous avez mis mon cœur encore faible à l'abri des séductions du monde ; vous m'avez préservé des attraits d'une fausse indépendance et des enivrements stériles d'un savoir sans règle et sans but. C'est vous qui m'avez prémuni contre les défaillances de la volonté et l'obscurcissement du sens moral. Les progrès de l'âge et de l'expérience, loin d'abattre le premier essor de mon âme, lui ouvrent une plus vaste carrière ; créature imparfaite, éphémère et sujette au mal, je ne me lasse point de soupirer après l'immuable perfection. J'apprends à l'école des hommes, des événements et de mon propre cœur, ce que tant d'autres y dé.sapprennent, c'est que la vérité et la sainteté sont les seuls biens réels, les seuls dignes de l'homme, et pour lesquels il ait été fait. Cor noitnim, Domine, iuqnleium, donre reqmegcat in Ut *

■ Je conviens que les conclusions où je m'arrête sont graves et quelles ébranlent les appuis séculaires de la piété. Le coeur tro'mble au plus courageux, lorsqu'il entrevoit les douleurs individuelles et collectives que l'avenir nous réserve. Se peut-il imaginer une période plus sombre que la transition d'une foi d'autorité à une foi libre? Quel vague et pe-sant malaise pour ceux-ci, quel désespoir pour ceux-là ! Mais, je vous prie, qui en accuserez-vous, mon ami? Entre le croyant de la. tradition et moi, il n'y a pas la différence d'un homme en santé à un malade ; la diffé-

rence, c'est que je reconnais la prétendue maladie dont nous sommes tous deux atteints, tandis qu'il essaie de se la dissimuler. Il me décrit avec effroi i état d'incertitude, et de dénuement où il me croit réduit ; mais que cet état soit réel ou imaginaire, il s'y trouve comme moi; et !a preuve,' c'est qu'il ne manquerait pas de m'en tirer, s'il en avait les moyens Vous parlez, mon ami, de l'intérêt des fidèles ; mais vous oubliez que le divorce est consommé entre l'Eglise et l'immense majorité des hommes cultivés. A me- ^Ê sure que les classes ignorantes parviennent à un ni- ^^ veau plus élevé d'instruction, elles entrent à leur tour dans une muette coalition contre le christianisme traditionnel, — coalition d'autant plus redoutable qu'elle n'a. rien de prémédité ni d agi'essif. —

Regardez autour de vous parmi les plus honnêtes gêna de votre connaissance. Que leur enseignerez-vous pour les aider à vivre et à mourir? Le langage de l'Eglise leur est un© langue morte ; votre histoire sacrée, une mythologie qui, tant-ôt les éblouit, tantôt les scandalise. En vain vous vous épuisez pour les attirer : ils ne vous écoutent pas. Une voix leju* crie "au tond du cœur qu'ils sont moins coupables que vous ne le pensez et ne leur dites, qu'il y a contre vos dogmes Je meilleures raisons que les leurs, qu'enfin leur incrédulité recouvre un grave malentendu, et que leur maladie ce n'est pas d'être rebelles à la foi ecclésiastique, c'est d'avoir perdu la foi religieuse et morale.

Ne bornez donc pas votre sollicitude aux fidèles qui croient. Etendez-la aux innombrables fidèles qui ne

croient plus. Pauvre troupeau qui eno à travers les plaines et les montagnes, cherchant nu jour le jour sa pâture, docile à toutes les nouveautés, digne en un mot de toute compassion ! Renoncerions-cous, de crainte de troubler la sécurité de quulques-uns, à suivre dans £on triste pèlerioage la foule anxieuse rie nos frères et à leur apporter les paroles de la vie éternelle ?

Voilà, mon cher ami, la première réponse que je taia a. vos reproches. Le mal est fait, le monde ne croit plus; la séparation est d'autant plus irrévocable qu'elle n'est point volontaire ; elle .s'accomplit chaque jour, sourdement, par la force des choses, par l'incompatibilité qui existe entre la tradition et notre état spirituel.

Cette réponse n'est pas la seule. Vous déplorez la solitude oîi je serai réduit, hors de l'Eglise et ^e ce que l'on peut appeler la rommunion Jes SainU. Mais à Dieu ne plaise que je n>e laisse dépouiller du précieux héritage de dix-huit siècles de vie i-eligieusi? Quoi ! j'accepte le patrimoine des sciences, des arts, des progrès de tout genre que m'a légués le passé, et je répudierais le patrimoine religieux! Je profite des travaux de mes ancêtres en me réservant de rejeter ce qu'ils y ont mêlé d'imperfection et d'erreur, et je renoncerais à vivre en communauté morale avec eux ! Ne suis-je pas leur fils, homme comme eux, sujet aux mêmes angoisses, pressé des mêmes nécessités ! Non, non, je ne consentirai jamais à être seul au milieu des générations humaines. Ma place sera avec tous les

Iiommos de désir, qui, mécontents de la condition terrestre, aspirent à la stabilité et à la perfection. Le Dieu d'Abraham et d'Isaac, le Dieu de l'Eglise et des Saints, le Dieu des bumbles et des pécheurs, le Dieu aussi de Socrate et de Platon, sera mon Dieu. Pour l'adorer et le servir, je donnerai la main à ceux qui, dans tous les siècles, l'ont adoré et servi avant moi ; et nous formerons ensemble cette famille spirituelle dont Dieu est le chef et le père. Si l'Eglise extérieure me fermait ses portes, je n'en communierais pas moins avec ses membres. Le protestant donne la main à Bosfiuet, qui l'a persécuté, ii Pascal, qui le renie ; il salue en eux des frères, et profite de leur piété pour enrichir la sienne. Je m'unirai par des liens semblables, qu'ils le veuillent ou non, aux chrétiens de toutes les confessions. Et quant à leor refus de me reconnaître, je n'en ressens ni surprise ni offense, et je les renvoie san* crainte au jour du suprême revoir : Ad tuuni Domine, tribunal appelle.

Si je ne renonce pas à la communion de l'Eglise, vous me trouverez encore moins disposé à me séparer de Jésus. Il est vrai que je cesse de voir en lui le Fils de Dieu, l'Etre unique et indispensable, le Messie juif ou le Verbe chrétien. Mais il n'en reste pas moins l'homme qui le premier à notre connaissance a pleine, ment vu et révélé Dieu en le saluant du nom de père. Sans essayer de me le figurer dans un portrait de fan- ^ taisie, je me plairai cependant à ranimer ses traits ^Ê augustes et débonnaires oïi respirent le sérieux, la ^^ i^harité, l'espérance et la foi. S'il n'est pas mon Dieu,

il est mon niaitre, par le double droit de l'enseignement et de l'amour. Sans doute, il ne m'est plus permis de partager ses illusions messianiques : mais l'idéal que je me propose n'est pas autre que le sien. Son Père céleste est le mien: La volonté de Dieu qui faisait sa v nourriture >> est mon souverain bien. Coni. me lui, je crois qu'il faut « naître de nouveau », uc renouveler soi-même pour entrer dans « le royaume de Dieu » ; que notre vocation est de servir nos frères, et non pas d'en être servi. J'ose croire que s'il revenait aujourd'hui sur la terre des vivants, il me dirait après avoir entendu ma confession : tu n'es pus loin du royaume de Dieu.

Ce grand nom de Dieu revient sans cesse sous mi* plume. Mon cher ami, vous plaignez mon isolement : je vous répondrai par ce mot de Jésus : Jt ne sut» pan Kful, car le Fèrt est avtr moi. Parole triomphante, et capable d'animer la plus affreuse solitude... La foi m Dieu, considérée en elle-même, est toute-puissante : dans la pratique, elle a le sort de toutes les vérité-. de l'ordre moral, elle vaut ce que vaut chacun de nous. Croyons au Dieu vivant et noua serons forts ; soyons forts, et nous croirons au Dieu vivant. Vous chercheriez en vain un plus sûr abri que la foi eu Dieu pour y abriter nos frères en'ants. La tradition chrétienne surnaturelle ne revivra pas, et aucune autre ne viendra la remplacer. On y crut aux premiers siècles de notre ère, non seulement parce qu'un très petit nombre d'esprits étaient formés à l'observation critique ou historique, mais surtout parce que le chris-

tianisme s'avançait, investi d'une immense autorité morale. Le monde se précipita du côté où il découvrait le salut et ia sainteté. Aujourd'hui tout a changé de face. Il n'appartient plus au surnaturel historique de jeter dans la balance le poids de la sainteté. L'éducation critique s'est répandue, et, ce qui est infiniment plus grave, on a appris à séparer l'intérêt de la vie spirituelle de la cause de la tradition.

J'ai essayé, mon cher ami, de vous exposer en peu de mots ma manière de voir. Je proteste qu'elle n'a rien de nouveau, qu'elle est aussi ancienne que le cœur humain. Si j'avais à la résumer brièvement, j'empi-unterais le mot de Pascal : i La foi, c'est Dieu sensible au cœur ». Et l'auteur de l'Apocalypse était bien inspiré, quand il décrivait en ces termes la cité céleste : « Les serviteurs de Dieu n'auront plus besoin de la lumière des lampes, ni du soleil : le Seigneur Dieu les éclairera lui-même ! »

Vienne bientôt le jour où tous les hommes se réjouiront à la clarté de cette unique lumière. Nous sommes loin de toucher à ce but. Longtemps encore le culte du Dieu vivant paraîtra nu et stérile : longtemps ses disciples vivront isolés au milieu de l'Eglise, qui est pourlant leur famille. Que nous importe!

La France se passera-t-elle d'une religion et d'un culte? — Sera-t-elle catholique; sera-t^elle protestante; cessera t-elle d'être chrétienne? — IJne religion commune est-elle désormais incompatible avec

le libre exercice de la critique et les principes de la science? — Un peuple peut-il fonder les mœurs privées et les mœurs publiques, soutenir les charges de la liberté, explorer avec succès les grandes voies de l'activité spirituelle, entretenir dans son sein les généreuses ambitions qui ont pour objet le vrai, le bien et le beau ; peut-il en un mot mériter de vivre — «ans l'aide d'une religion en i-apport avec son degré de civilisation? S'il est des esprits que ces questions intéressent, et qui s'en préoccupent pour eux-mêmes ainsi que pour leur pays, ces pages n'auront peut-être pas été écrites en vain. A défaut d'autre mérite, les lecteurs auxquels elles s'adressent y trouveront, j'aime à le croire, un souci profond des destinées de l'âme humaine, et une pleine foi dans l'excellence des lorces dont Dieu nous a doués pour monter vers' lui.

J'exposerai brièvement les raisons que j'ai de croire «u théisme tlirétien.

Je crni.-5 au Dieu vivant, auteur de l'univers, toujours présent dans son œuvre, et néanmoins supérieur à elle, infiniment sage, bon et saint,... parce que tout me parle du lui. Son être absolu est nécessaire pour uutenir toutes les existences relatives, et- la mienne en particulier. Comme il est le dernier fond. de toutes lei créatures et leur suprême raison de vivre, il est wnsi le dernier principe de toutes les' 'lois, des lois <\ti régissent le monde matériel comme de celles qui fëçissent le monde moral. L'ordre, dans toutes les

sphères, repose sur lui ; les lois générales s'appuient à des lois plus générales encore qui, de degré en degré, s'appuient à une loi universelle, laquelle s'appuie en dernier ressort à une volonté absolue, unique, originelle, d'où tout procède, où toutes choses tendent.

Et pour exprimer la même pensée en termes plus simples, je crois en Dieu par un élan de l'esprit qui suit immédiatement et nécessairement l'acte par lequel je me saisis moi-même. Je découvre d'une vue presque simultanée mon être relatif et l'être absolu sans lequel je me serais à moi-même une énigme impénétrable, une apparition fanta-stique au sein d'un univers vide ; du même coup, je saisis mon être in-M telligent, conscient, mais borné, et l'être infiniment^ intelligent et parfaitement conscient de lui-même. Seul, je m'affaisse sur moi-même, ne me trouvant aucune stabilité, aucune indépendance : Dieu aperçu, je me sens un droit réel, bien qu'emprunté, de vivre;, et le monde qui m'entoure recouvre à mes yeux sa' pleine réalité.

En tenant ce langage, je ne prétends rien dire de nouveau. La tradition, la nature, l'ordre moral proclament le nom de Dieu, mais seulement à qui s'est préparé à l'entendre. Les faits moraux, tels que le devoir, la loi, la responsabilité, sont assurément plus voilés, moins géométriquement démontrables qu© les faits d'ordre matériel, précisément parce qu'ils sont intimes, spirituels ; mais le fait religieux, la trace de Dieu dans la nature, est moins apparent et plue malaisé à établir que les faits moraux eux-oiêmca.

précisément parce qu'il exprime le dernier fond de l'âme humaine et des choses en général, le point où elles 86 rattachent à l'infini. Il faut, pour entendre cette voix intime, un grand silence, et cette préparation, lent* ou soudaine, qui provient d'une expérience attentive ou d'une situation douloureuse de la vie. Cela s'explique pourquoi cette idée apparait si tard chez l'enfant ; pourquoi une fois apparue elle est si mobile et si inconsistante ; pourquoi le vulgaire, c'està-dire pre«que tout le monde, l'a si peu présente dans le tumulte des affaires de chaque jour.

De même que je crois en Dieu, je crois à la vocation morale de l'homme. Je crois que l'homme est appelé .^ la sainteté, parce que je ne puis pas prendre un seul matant connaissance de moi-même sans me sentir appelé a la perfection, obligé au perfectionnement. Une voix intérieure me crie avec autorité : poursuis l'idéal de toi-même, en le rattachant à l'Idéal suprême. Efforce-toi de soumettre les parties inférieures de ta nature à ses instincts supériexrrs, afin de reproduire cette image pure et parfaite de ta personne morale que tu aperçois dans ton esprit comme à travers un voUe. Deviens meilleur, c'est-à-dire étudie les traits de ce modèle spirituel, pour lej réaliser; dégage-les, par une méditation persévérante, des ténèbres de l'ignorance et des pa.?sions ; de ces traits isolés, compose-toi, par tin effort constant, une physionomie qui te soit propre, et mets tout ton soin à l'éclairer d'un rayon du monde invisible et céleste. Enfin, crée en toi l'homme nouveau dont ta figure naturelle n'est qu'une

ébauche obscure, confuse, pleine de contradictions.

Voilà pourquoi, j'embrasse de tout mon coeur la foi ^^ en Dieu et à la vocation sainte de l'honime : parce ^M que je les trouve au plus profond de ma nature, parce que je ne puis pas prendre possession de moi-même sans rencontrer ces idées, dirai-je, ou ces faits : j'y crois parce que je suis homme ; et plus je deviens homme, plus j'y crois.

L'individu isole n'arrivera jamais au degré de toi qu'il est capable d'atteindre, associé à ses frères.

On dit que le sentiment de Dieu est, de sa nature, indéterminé et fugitif; qu'il est difficile à évoquer, à saisir, à fixer, enfin à développer. Cela est vrai ; aussi l'intolérance serait doublement coupable de la part du théisme. La modestie sied à qui se rend compte des vraies conditions au sein desquelles se produit en nous l'idée de Dieu, et des bornes étroites de notre naturR. Mais enfin, ce sentiment existe, il répond à une réalité, et cette réalité est la réalité souveraine. En tous il apparaît, à des intervalles rares ou fré. quents, avec plus ou moins d'intensité ; et, lorsqu'il se monti'c, il fait naître en nous la conviction spontanée que c'est bien le sentiment fondamental de notre nature, et qu'au moment où il nous possède noua sommes dans la véritable, dans la pleine réalité. Chez quelques-uns, ce sentiment de la réalité suprême éclale avec une rare puissance. Ils sentent Dieu, ils

le voient de près, et presque incessamment : tel fut Jésus-Christ. En eux, l'humanité se reconnaît telle qu'elle devrait être pour réaliser sa vocation essentielle ; ils nous servent d'initiateurs pour atteindre au Bien.

Il suit de là que si le sentiment de Dieu est rare, fugitif, intermittent, il est pourtant de notre pouvoir et de notre devoir de l'éolaircir et de le fixer, si toutefois nous voulons mettre au jour le fond de notre nature, entrer en pleine possession de nous-mêmes, et nous établir à notre véritable place au sein de l'ordre universel.

Que faire pour atteindre ce but? nous aider de la tradition, de l'exemple de nos frères, et en particulier de celui des gi-ands initiateurs ; mais surtout cultiver notre propre fonds, nous exercer à dégager de ce qui passe, ce qui dure ; de l'imparfait, le parfait ; de la beauté morale, celui qui on est le type primitif ; de l'être vivant, mais dérivé et dépendant que nous ammes, l'Etre absolu et souverainement vivant ; du f>ectacle de l'univers qui vit et se transforme, l'Etre « en qui il n'y a ni variation ni ombre de changement.»

Cet exercice n'e«t pas le privilège des philosophes; les simples y réussissent souvent mieux que les esprits d'élite. Comme un oiseau captif auquel on ouvre la porte de son étroite prison, l'âme humaine s'élance impatiente du sein des ténèbres d'ici-bas et de l'universelle mobilité vers l'Etre immuable qui est vérité et lumière. Heureux le cœur pur : il voit Dieu !

Je me recueille dans ma. conscience, et je me demande encore une fois pourquoi le théisme ne nous donnerait pas le Dieu présent. Il ne s'agit évidemment ici que d'une présence spirituelle, conforme à l«fl nature souveraine de Dieu et aux lois de notre développement libre et successif. Or c'est demander si la nature humaine est au fond religieuse; si elle tient à Dieu par sa racine; si elle est fille de Dieu ; si en la sondant assez avant on trouvera gravé en elle le nom du Père universel ; si enfin les rapports entre l'homme et Dieu sont des rapports naturels ; et s'il est possible que ces rapports fondés dans la nature deviennent des relations habituelles et constant^sj^f C'est demander si Dieu est en effet le centre de l'univers, le nœud de toutes les vérités, le lien de toutes les lois ; si, en particulier, la loi morale qui nous régit est bien sa loi ; si, en la violant, nous n'allons pas contre la volonté de Dieu ; si le remords n'est pas, nSi doit pas être un repentir envers Dieu ; si nous convertir au bien n'est pas nous convertir à Dieu; si, e un mot, la notion du Dieu vivant substituée à 1»; notion abstraite du bien n'est pas en réalité plus. profonde et plus vraie.

Ce qui est vrai, ce qu'il ne faut pas avoir honte dei reconnaître, c'est que la fonue nouvelle de la via chrétienne est encore flottante et indécise, comme cela est inévitable dans un moment de transition, et qu'il en résulte un malaise général et une certaine

impuissance. L'esprit nouveau, je veux dire l'esprit chrétien associé aux influences les plus hautes de la libre pensée humaine, n'a pas encore eu le temps de se reconnaître assez pour déterminer parfaitement sa direction pratique. On peut être sûr que la vie spirituelle ne reviendra pas à la forme exclusivement morale et humaine de la philosophie antique. Elle ne reprendra pas davantage les formes purement religieuses, mystiques ou ascétiques, qui ont paru successivement dans l'Eglise. Mais en rejetant le passé, elle s'appropriera nécessairement ce qu'il avait de vrai ; et la vie spirituelle tendra désonnais à être la vie morale et religieuse toute ensemble, vie humaine et pourtant sainte, embrassant avec le sentiment de Dieu et de la vie étemelle, le sentiment du droit de la personne humaine et de la légitimité de la vie terrestre.

Fions-nous donc à la vérité du soin de nous conduire, et ne soyons point incrédules à notre conscience au point de perdre courage lorsque nous perdons l'attestation en quelque sorte notariée de l'amour divin. Le catholique, pour être pleinement édifié sur la réalité du pardon, demande qu'il lui soit garanti par le sacrifice de la messe renouvelé chaque jour aaus ses yeux et par l'absolution d'un prêtre. Le protestant juge avec raison qu'il y a là une sorte de matérialisme religieux : mais il ne se croira pas luimême en sûreté si on ne lui démontre sur bonnes preuves qu'un jour donné, il y a dix-huit siècles. Dieu a trouvé le moyen de pai-donner. Le théiste ne de-

inandc ni l'absolution du prêtre, ni celle d'un révéla teur ; il se contente de sa propre conscience. Or la conscience lui dit que le repentir est naturel, car le mal est par lui-même le mal ; — que le pardon de Dieu est naturel, car revenir au bien, c'est revenir â lui et retrouver l'accord avec sa volonté ; — que la conversion est naturelle, puisqu'elle est possible ; — qu'espérer la vie étemelle est naturel, car Dieu est io Dieu des vivants et non des morts ; nous sommes faits pour vivre et non pour mourir, et forts du sentiment de l'amour divin, nous pouvons enti'er en paix dans notre dernier sommeil, encore repentants et encore pardonnes. Si Socrate, quatre siècles avant Jésus, a pu dire adieu à ses amis, le front serein et l'espoir au cœur, aurions-nous moins d'assurance que lui, après dix-huit siècles d'éducation chrétienne ?

Décidons-nous donc à croire à la force de la vérité et à la capacité religieuse et morale de l'homme. Il en est de la foi libre comme de la liberté politique. Veut-on élever un peuple? il faut te traiter comme capable de liberté, s'adresser à ses bons instincts, compter sur son intelligence et sa modération, y comp. ter non par figure de rhétorique, mais de bonne foi, et ne point se laisser décourager par ses vices présents. Les plus esclaves deviennent ainsi capables (l« se gouverner et d'y voir clair. Il n'en est pas autrement de la foi libre.

Et enfin quel autre parti prendre? Abandonner

notre pays à l'empire des anciennes croyances? cetempire est détruit chez la plupart. Le rétablir de nos propres mains, dans l'intérêt de la paix et du bon ordre? Ce serait une hypocrisie indigne et en outre atérile. Vous ne réussiriez pas plus à relever la religion positive sur notre sol moral dévasté, bouleversé en tous sens, qu'à fonder l'ordre public sur les institutions à jamais déracinées de la noblesse ou de la royauté de droit divin. En politique comme en religion, il ne reste qu'un seul parti à prendre, qui heureusement n'est pas un pis-aller, mais le plus rationnel de tous et le plus honorable à notre nature : c'est de traiter les hommes en hommes et de les nourrir de vérité.

Est-ce à dire que je propose de fonder, du jour au lendemain, une Eglise à part, sans tenir compte de la préparation lente qui se fait dans les esprits, de la situation politique, et d'autres circonstances encore? Non ! je demande seulement que l'on s'y prépare, que l'on envisage hardiment cette éventualité et que l'on dissipe les appréhensions exagérées. Je sais que le culte en etprit et en vérité ne s'établira pas de sitôt, au moins dans un cercle étendu. Il faut d'abord que le sol soit mieux déblayé, que les grandes traditions qui le couvrent soient mieux appréciées ; que leurs mérites respectifs, le rôle bon ou mauvais qu'elles ont rempli, soient mieux connus ; que ce qu'il y a en elle de permanent et de vrai soit mis au jour pour vivre, et que les formes erronées et passagères finissent de tomber en poussière. Il faut que l'esprit nouveau s'ap-

pioprie sans confusion ces divers hériLageî, et s'établisse comme légitime propriétaire, avec ses nouvelles convenances, au sein de ces anciennes habitudes, de ces idées, de ces livres sacrés.

Il faut plus encore : il faut avant tout que cet esprit moderne soit pro'fondément religieux, et que dans son œuvre de critique il s'associa au sentiment vif de Dieu présent dans la nature humaine, dans l'histoire, dans l'univers. Tous les grands problèmes, et en particulier celui de la liberté morale, du péché, du progrès vers le bien sont aujourd'hui l'objet d'un profond remaniement. Lensemble de nos idées sur l'ordre universel et la place que l'homme occupe dans cet ordre offre des lacunes et des incertitudes dont l'activité religieuse doit se ressentir. Il y a dans cette situation de quoi nous rendre modestes et patients, mais non pas de quoi nous décourager. Pour parler, il n'est pas nécessaire de tout savoir, ni pour agir d'être parfait. L'histoire nous apprend que les plus heureuses transformations, soit individuelles, soit collectives, proviennent d'une semence de vérité, souvent mêlée d'erreur, pourvu que cette vérité soit centrale, et qu'elle ait pris entière possession de l'âme de ses interprètes.

En attendant le jour de la mise en pratique, que chacun de nous soit du moins fidèle à sa propre pensée. 'Vivons loyalement de notre foi et assujettissons à notre foi notre vie. Préparons, par notre expérience personnelle de la foi libre, l'expérience collective qui est réservée à de meilleurs temps ; et tenons-nous

fe

prêts à mettre la main à l'œuvre, lorsque Dieu donnera le signal.

O Sainte Eglise de l'avenir, appelée par tant d'âmes d'élite de toutes les communions religieuses et de toutes les écoles philosophiques, fille de l'Eglise catholique, qui a porté dans ses flancs une postérité de saints, fille de l'Eglise protestante, féconde en hommes forts, fille des Eglises persécutées, et flétries du nom de se^^tes par leiu's oppresseurs, fille des grandes écoles spiritualistes qui, à travers l'histoire, ont allaité tant d'hommes libres, ô Eglise véritablement universelle, je salue avec transport ta prochaine venue ! Tu as eu, toi aussi, tes précurseurs, qui ont versé leur sang pour la liberté de croire et d'adorer, sans qu'il leur ait été donné de voir ton jour ! Ah ! puisses-tu apparaître bientôt plus belle, plus sainte, plus hospitalière que les Eglises anciennes, pour relever nos courages et pour jeter le sel dans un monde qui se corrompt. Il semble, hélas ! que nous ne soyons plus que dee étrangers les uns poui- les autres, depuis que le lien religieux a cessé de nous unir ; viens donc nous dévoiler l'image divine gi-avée en chaque homme, et nous créer une nouvelle famille spirituelle, plus intime et plus sacrée que la famille politique ! Que par ton moyen il nous devienne possible d'aborder nos frères, au lieu de les côtoyer seulement, et d'embrasser en eux les enfants d'un même Père, les compagnons du même voyage vers la sainteté et vers Dieu !

Et toi, Dieu de vérité et d'amour, Dieu des prophètes et de Jésus, Dieu de Socrate et de Leibnitz, Dieu

de saint Bernard et de Gerson, Dieu de Coligny et de Duplessis-Momay, Dieu de tous lea hommes au cœur droit, nous t'invoquons! Fais resplendir à nos yeux la vérité qui sauve, qui sanctifie, qui rend heureux! Crée-nous une nouvelle Eglise! Rends-nous dignes de travailler à la fonder ! Dévoile-nous le vrai et le juste : ou plutôt dévoile-toi à nous, ô type adorable de la vérité, de la justice et de la beauté, ô Père céleste, ô notre seul oracle, ô notre seul Sauveur! Car, venus de toi, c'est en toi que nous vivons, vers toi que nous tendons; et, en appelant de nos vœux l'Eglise, c'est toi. Dieu vivant, toi seul que nous appelons!

Page 1