CONFERENCE FAITE A GENÈVE LE 25 JANVIER
In-12, Paris 1870.
uu'est-ce aue le christianisme libera.lv
Vous êtes les fils de l'Eglise ; elle vous a allaités, instruits, elle a nourri votre première enfance. Elle est votre mère. Mais lorsque l'âge de la réflexion est venu, quels rudes mécomptes a essuyé votre sentiment filial ! Vous auriez voulu continuer de vénérer, de croire l'Eglise comme l'institutrice de tout bien, de toute vérité, de toute charité. Mais voici, vous avez vu l'Eglise catholique persécuter, do siècle en siècle, la libre recherche philosophique et la libre recherche chrétienne, réprimer l'essor de l'activité laïque, appuyer les gouvernements oppressifs, anathématiser insolemment les droits sacrés du citoyen et du penseur, arroser du sang le plus pur nos places publiques, et dire enfin à l'homme : Tu ne seras pas l'homme véritable ! et à Dieu : Tu ne seras qu'un Dieu à notre mesure ! Vous avez vu l'Eglise protestante, issue du libre examen, ouvrir ses annales par le meurtre exécrable de Servet, emprisonner, fustiger, bannir ; et depuis, entraînée comme malgi'é elle par la marche
de l'esprit liumain et l'impuilsion de son principe d'examen, vous l'avez vue se mettre, non à la tête, mais à l'arrière-garde du mouvement, plus disposée À résister qu'à pousser, défendant par les plus misérables sophismes les causes les plus désespérées et toU' jours au nom du Dieu saint et jaloux se laissant ar ra^her une à une, par la science, ies concessions élé-l mentaires, — devant ce spectacle, vous avez reculé ;l l'Eglise vous est devenue presque étrangère ou odieuse comme une institution de servitude morale et Intel-* lectuelle, une école d'équivoque, comme l'adversaire le plus redoutable de la vérité vj'aie et de la justice juste.
Mais d'autre part, le soupçon vous est venu peut-^ être que vous n'aviez envisagé qu'un seul côté de choses. Devant le dévouement de ses missionnaires devant ses œuvres hospitalières ou de bienfaisance ] devant la joie intime, la pureté, la dignité, la patieU'i] ce, l'activité recueillie qui illuminent tant d'exia tences obscures ; devant cet ineffable et profond sentiment de fraternité qui, dans l'homme, découvre plus qu'un semblable, un fils de Dieu ; devant cett ferme et calme indépendance en face du bûcher ; enfin devant un si merveilleux déploiement de l'idéal au sein même des classes ics moins cultivées, — n'avezvous pas senti votre coeiu" se pénétrer de respect, d'ad-^ miration, d'amour, et ne vous êtes-vous pas surpris à^^Ê trembler à la seule idée que cette école de foi, d'espérance, de charité vînt à se fermer, que ce sel de la terre vînt à s'affadir, que ce lien moral vînt à se re-
licher, et que dans l'anarchie morale universelle, l'Eglise L-essât d'être le foyer des plus nécessaires vertus*
Par cette double impression, par cette franche constatation, vous étiez sur le chemin du Christianisme libéral.
Je termine cette revue par une dernière expérience. Vous avez appris de vos mères à prononcer de bonne heure le grand nom de Dieu. Ce nom vous était révéré, saint, inviolable. Mais bientôt, à mesure que s'éveillait votre curiosité d'esprit, vous avez rencontré sur vos pas, dans vos lectures ou dans les réunions du culte, le Dieu jaloux, exterminant à l'interdit de misérables peuples au profit d'un autre qui ne valait pas mieux, se repentant, parlant et agissant en homme imparfait, exauçant miraculeusement des caprices arbitraires, se révélant sous des formes qui nous scandaliseraient aujourd'hui, qui de fait nous répugnent dans les miracles catholiques ; châtiant violemment des doutes ou des résistances que notre conscience jugerait avec faveur ; plus tard, dans le dogme de l'Eglise, envoyant au feu étemel les incrédules ; un Dieu qui réside au ciel et ne connaît d'autres sujets qu'un petit peuple d'abord, puis l'Eglise, qui n'agit et ne se montre que du dehors, par la voie du miracle. — Devant un tel Dieu, notre foi a failli : non, avons-nous pensé, ce n'est pas là le Dieu de la science agrandie ni de la conscience épurée ; ce n'est pas le Dieu de l'univers infini, toujours présent, toujours agissant ; ce n'est pas le Dieu de l'humanité entière, se révélant à des degrés
divers dans les religions les plus diverses, parlant aux Révélateurs de tous les âges, poussant enfin de sa main paternelle toutes les races dans les voies de la justice et de la piété. — Et me trompé-je, Messieurs, en ajoutant que beaucoup d'entre vous ont senti leur esprit envahi de scrupules plus graves encore ? accoutumés dans votre jeunesse à un Dieu étroit et imparfait, se | dévoilant sur un théâtre restreint, soit l'Israël Juif, | soit l'Eglise catholique, soit l'Eglise protestante, etJ par des prodiges visibles, vous n'avez pas su retrouver au sein de l'immense nature, de ses lois muettes et j invariables, au sein de l'universelle vie, le Dieu vivant, infini et parfait qui répond à l'âme humaine et! la sollicite incessamment.
Peut-être en êtes-vous restés longtemps à cet état de pénible incertitude, que sais-je, d'incrédulité déclarée? — Mais d'autre part, devant les harmonieux spectacles de la nature, à la vue du soleil qui descend ■ et se couche avec majesté, derrière un rideau de splendidea nuages, ou qui s'élance le matin entre deux pios de vos belles Alpes, dans un ciel pur et calme, ou à l'aspect des tableaux plus simples de vos paisibles vallées, ou bien à l ouïe d'une mélodie douce et pénétrante qui remuait en vous des fibres jusqu'alors immobiles ; n'avez-vous pas cnj entendre au fond de votre esprit les vagues murmures d'une révélation sublime et comme discerner le premier mot du secret des choses?
Plus tard il est peut-être arrivé que ce langage vou8 est devenu plus distinct, et que ce mot obscur a pris
une plus intime signification. Lorsque les expériences amères de la vie vous ont découvert le néant de ce qui vous avait d'abord enchantés, lorsque la vanité de ce qui passe vous est un jour apparue comme dans une éclaircie, lorsque vous vous êtes sentis glisser petit à petit, vous et ceux que vous aimez, votre personne, vos œuvres et vos projets, dans ces ténèbres de la mort d'oii l'on ne revient plus chez les vivants ; lorsqu'enfin l'insuffisance du monde, des hommes et de vous-mêmes a éclaté à vos yeux, lorsqu'en même temps le besoin invincible d'être, de vivre, d'aimer, d'espérer a éclaté en vous, alors peut-être vous avez entendu la voix mystérieuse résonner plus claire, plus douce, et avec une autorité nouvelle; l'esprit do vos pères, l'esprit de la Bible, l'esprit de l'Eglise, l'esprit de Jésus, le véritable esprit de l'hiimanité vous a ressaisis, et vous vous êtes surpris à balbutier timidement les mots anciens et pour vous tout nouveaux : O Père qui es aux cieux ! — Par ces impressions diverses, également sincères, vous étiez sur le chemin du Christianisme libéral
Mais ne serait-ce pas là une idée de pure négation rationaliste! Non assurément. Le Christianisme libéral prétend aussi être essentiellement religie\ix ; tt même aucun titre ne lui est plus cher que celui-là. Qu'est-ce au fond que le principe libéral que nous exposions tout à l'heure, sinon une idée excellemment seligieuse ; la foi à la conscience humaine comme au
témoin de Dieu, non pas d'un Dieu exténeur, étranger, relégué par delà les espaces, mais du Dieu intérieur qui, ainsi qu'on l'a dit, est plus nous que nousmêmes ; la persuasion que la nature, l'histoire, l'âme surtout déposent de Dieu ; et que contre ce Dieu du dedans il ne saurait y avoir un Dieu du dehors ; contre la vérité naturelle point de vérité artificielle. Quand Luther, le vaillant athlète, soulevant tout un monde de terreui's, de superstitions, de textes, de souvenirs, répondait devant la diète de Worms pal ces mémorables mots : o je ne puis rétracter ce que j'ai écrit, à moins que l'on ne me convainque par des raisons tirées de la conscience ; » lorsque. seiTé de plus près, il répondait : je. iif puii aiitrtnieiit, qu'était cette déclaration de suprême hérésie sinon une incomparable confession religieuse? Traduite en notre langue, que signifit-t-slle sinon: « Je ne suis rien; je ne suis qu'un homme, seul et petit entre les petits; mais tel que je suis, il ne m'appartient pas d'être autre que jo ne suis ; je suis obligé envers moi-même, envers ma façon de voir, de penser, do sentir, parce que Dieu me parle par ce moyen, parce que ma nature morale est une révélation intérieure à laquelle je suis tenu de soumettre toute prétendue révélation extérieure. » Ainsi nous croyons que ce qui va contre la justice, contre l'histoire, contre la science, va contre Dieu. Il y a piété à refuser créance aux récits ou aux dogmes qui contredisent l'histoire, la science, la conscience^ il y a impiété à vouloir les retenir sous prétexte de religion. Contre l'autorité intérieure, même failliblî.
n n'est point d'autorité. Notre confiance en la raison est au fond un acte de foi à la divinité de notre âme, je veux dire à la présence réelle de Dieu dans l'âme : c'est cette participation à Dieu qui confère à notre conscience sa souveraineté ; là est le vrai titre de son autorité sur nous...
Nous croyons au Dieu vivant, au Dieu agissant et se révélant dans l'histoire moderne comme dans l'histoire ancienne, dans notre histoire dite profane comme dans l'histoire dite sainte, dans notxe humble et pauvre vie individuelle comme dans la vie des chefs éminents de l'ordre spirituel ; au Dieu universel, non au Dieu local ; au Dieu de l'ordre, non au Dieu du prodige. Nous ne voulons pas être aujourd'hui sans Dieu par manque de miracles, ni sans foi par manque de révélation extérieure. Et comme nous tenons la Religion pour le trait supérieur et vraiment humain de l'homme, pour l'épanouissement nonmal de l'activité spirituelle, comme nous ne pouvons y renoncer sans mutiler les parties vitales de l'âme, nous n'hésitons pas — au nom de Dieu même — à distinguer la Religion des religions et nous prétendons ne point cesser d'être religieux : c'est trop peu dire — nous voudrions l'être plus et mieux, en sortant des églises. — En effet, la critique des miracles, des dogmes, des récita n'est qu'une des formes, la forme négative, par lesquelles s'exprime l'esprit moderno au ■crin de l'Eglise. Ce qui nous travaille, ce qui nous
donne chaque jour des forces nouvelles, ce qui nous! relève de nos défaillances, ce qui nous donne le cou-J rage, toujours pénible, d'entrer en conflit avec nosl souvenirs, avec notre éducation et nos traditions, côl qui nous fait renoncer à l'estime d'un grand nombre! de nos frères, ce qui nous fait braver le pire des inaux, l'isolement, qu'est-ce autre chose, sinon le besoin impérieux que nous subissons de fonder la vie morale et religieuse, l'activité spirituelle tout entière sur le] vrai, sur le vivant, c'est-à-dire sur l'âme humainOi^ qu'on l'appelle raison, cœur ou conscience? Ce qu4 nous voulons, ce n'est point réduire la part de la Religion, c'est la lui faire iiniurtUc, l'établir au centre même de la nature humaine. Nous ne voulons point bannir Dieu, ni faire de lui le moindre usage possible, mais au contraire nous exercer à le découvrir au fon de nous-mêmes ; nous voulons le reconnaître non dai l'extraordinaire, mais dans l'ordinaire ; non dans le prodige inouï, mais dans l'ordre régulier; non dac l'expérience lointaine et incertaine d'un autre, fût le meiilleur, mais dans notice expérience personnelle] non dans une autorité frag;ile quant à ses titres, oh cure quant à ses décisions, mais dans l'âme de cha communiant avec l'âme de tous
Le christianisme libéral n'est pas une religion au rabais, bonne pour ceux qui n'en veulent point. Nous ne sommes point des satisfaits. Le libre exame ne nous est point un aliment, à moins qu'on ne M
considère sous son aspect intérieur, sous la face de l'esprit libre tourné vers Diou. La, science, l'activité politique, sociale, la prise de possession de la terre par l'industrie, l'activité morale considérée isolément, ne nous suffisent pas ; tous ces efforts, toutes ces applications de l'énergie humaine, si louables, si généreuse», si fécondes qu'elles soient, nous semblent côtoyer sans cesse le néant si elles ne s'appuient au sentiment central de notre nature : à savoir, le sentiment de notre parenté avec Dieu. Et bien loin que notre conception religieuse nous agrée comme une méthode oxpéditive et économique de piété ou de foi, nous l'estimons au contraire de très haut prix en ceci, que, fidèle à l'esprit de libre examen, elle fait un incessant appel à la fécondité de l'âme, et ne confie à aucun prêtre, à aucun livre, à aucune Eglise le soin d'y suppléer.
Ajouterai-je que, si le Christianisme libéral, fidèle à son nom, n e^t pas une religion au rabais, il n'est pas davantage une morale au rabais, bonne pour ceux qui n'en peuvent supporter une meilleure et plus profonde? S'il y eu a dans nos rangs qui considèrent ainsi le Christianisme, ils se trompent, comme se sont trompés dans tous les temps ceux qui, dans l'Eglise orthodoxe, ont réduit la morale év&ngélique aux proportions d'une honnêteté de famille ou de code civil. Conimo l'homme prend sa vie en Dieu, nous disons avec Jésus : a Soyez pai'faits comme votre Père qui est aux cieux est parfait. » Comme notre ■emblable nous est autre chose qu'un des êtres de
l'histoire naturelle classé dans le même genre que nous, comme il porte en lui l'image divine, nous l'appelons notre frère, et nous avons quelque soupçon de la haute signification de la charité évangélique. Comme la destinée de l'homme est de tendre librement, par l'exercice du bien, vers la perfection, nous savons que le mal est autre chose qu'une imperfection regrettable, ou une série d'actes isolés sans conséquence, ou une faiblesse fatale et invincible ; nous savons que faire le mal, c'est enfreindre l'ordre universel, c'est aller contre la loi immanente du monde, c'est aller contre Dieu; qu'une faute isolée nous lie, que notre existence morale forme un tout solidaire : nous avons quelque soupçon de ce que signifie, dans la langue traditionnelle, le mot de péché, et nous n'avons nul besoin, pour reconnaître ces vérités d'expérience, qu'elles soient attestées par des révélations miraculeuses, ou qu'edles soient enchâssées dans une construction dogmatique : il nous suffit, hélas ! de regarder en nous-mêmes. Enfin nous ne rapetissons pas le drame de la destinée humaine au point de la vider de tout ce qui en fait la grandeur et le mystère : nous savons qu'on n'élude pas les douleurs et les besoins, éléments de cette tragédie qui se joue dans l'histoire et en chacun de nous ; nous avons aussi quelque soupçon des exigences invincibles de l'âme coupable et altérée de réconciliation, de l'âme impure et altéréo de sainteté, de l'âme imparfaite et altérée d'infini. Aussi écoutons-nous la voix intérieure qui, de la part de Dieu, nous dit de chercher sa face, et la voix de
l'histoire, des Voyants, des Révélateui's religieux, des Saints, qui éveille ou confirme notre suggestion propre et nous crie au nom de Dieu : justice, repentir, grâce, espoir, paix!... Nous appelons, nous cherchons, nous adorons, nous servons Dieu dans ses manifestar tions diverses, au sein de la nature, au sein de l'humanité, dans l'histoire évangélique, dans l'évolution du progrès moderne, dans toute bonne pensée, dans toute bonne action, dans toute découverte scientifique, sans prétendre soulever tous les voiles ni expliquer tous
Ie6 mystères
Mais le temps s'écoule Il faut conclure.
IQne vous dirai-je en finissant ï Jugez vous-mêmes si voua éVes désintéressés dans ce débat, si vous n'avez rien en vous, rien dans votre expérience, rien dans votre présente situation d'esprit qui réponde au Chrisrtianisme libéral, s'il vous est loisible de renvoyer l'examen de l'affaire à des jours meilleurs, ou de rejeter la charge sur d'autres, ou d'attendre que ■ la crise s'achève d'elle-même ; si vous n'êtes pas Htenas d'apporter votre part de réflexions, de lumières, " d'autorité morale à ce mouvement, pour le développer, le féconder, le sanctifier. Dans l'ordre moral, dans le règne de Dieu, personne n'est sans vn rôle à rem- ^Kplir ; personne n'est sans force pour remplir son rôle. ^■Certes, nous ne sommes qu'au début d'une grande ■transformation, à laquelle concourent des tendances " bien diverses qui, dans la mêlée nous semblent se combattre : no nous désintéressons pas de cette noble lutte et faisons pénétrer nos principes, par l'eixemple
et la parole, dans la société, dans l'Eglise, dans la famille, c En tout ce qui a été fait, jusqu'à présent, écrivait un jour l'Américain Parker, je ne vois que le printemps de la religion. L'été et l'automne sont encore loin, mais ils viendront, et tout homme de bien, toute bonne action, tout© bonne pensée, tout bon sen. timent hâteront leur venue. »
Inspirons-nous de c© généreux espoir. Que dans la grande lutte où nous sommes engagés aujourd'hui sous des drapeaux divers ou ennemis, un commun programme du moins nous réussisse : soyons sincères, soyons sérieux, faisons notre devoir ; et ayons cette confiance, que nous ne combattons point seuls et pour néant, mais que la vérité prévaudra.