EXTRAITS DE L'OUVRAGE
Ib Christianisme libéFal et le Miracle
QUATRE CONFÉRENCES Prononcées à Nîmes, Neuchâtel et Paris
S™» édlt. Un vol. in-8°. Paris, 1869.
lE CHRISTIANISME mÎMl ET LE MIRQCLE
s il est vrai que la Religion a toujours été la cause des plus violeates agitations intérieures et extérieures, il n'est pas moins vrai qu'on lui a toujours demandé la vérité, la force, la certitude, en un mot la paix, et qu'on l'a toujours obtenue. Partout les âmes fatiguées, les plus nobles esprits, ont trouvé la paix au sein de la Religion : dans l'Inde et dans la Perse, en Grèce conune en Judée, à Rome comme à Jérusalem, à Genève comme à Home. En y regardant de près, vous n'aurez pas de peine à découvrir la raison de cette apparente contradiction. En effet, si l'on envisage la Religion en elle-même, dans ce que nous pouvons découvrir en elle d'essentiel, qu'est-elle autre chose, sinon le sentiment que tout homme éprouve au plus profond de lui-même, d'être dans une étroite et constante relation de nature avec l'Etre infini, immuable, éternel, avec Dieu ? Je ne cherche pas à définir rigoureusement ici ni la Religion, ni Dieu. Je me sers à dessein de ces expressions, parce qu'étant plus amples, et moins déterminées, elles répondent mieux à la na* tare dn sentiment religieux. Or cette idée naturelle.
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apporte à lliaaiine. arree la paix la i ve au-deasns dn train mohilw ei ttt chaque jour. an-deasiiB devérôie^ «t tombent dans l'cmbli. aa-deen d<>s joies qui passent, m ilimiii h)iini>, »ri-de8.«u8 de notre appantâiHl-^ ce qui en nous est ni iiiifiiit«wiiiir snj«t à dé/aillance ft à d^péiissementk. ^ l'on «cherche et 1 on troora dAus la la fore*. la dignité ; ponrqoioi elle rir en paix. Voilà pourquoi nalle *n ardMir wUmn« l» fraternité religit mf^K If» d^f.afinent religieux; nul i (.hfru»iaflnn<> relip^ieux : parce que ■"•'■ ~"«i nffnt loar nonrre dans les derr
que, dans le recueillement do la méditation ou de la douleur, chacun de nous trouve en soi, ce sentiment imjiiediat que noti-es existence est liée dans son fond intime à l'Etre étemel et universel, l'idée que nous ne sommes pas seuls dans lo vaste monde, individus éphémères et dépendants de mille causes, mais qu'il y a quelque chos^ de plus stable et de plus vivant quei nous ; l'idée qu3 nous tenons par les nœuds d'une indissoluble solidarité à tout ce qui paraît, mais que tout ce qui est et paraît a sa racine dernière dans l'Etre immuable ; cette idée, dis- je, qui exprime ce qu'il }' a dans l'homme et dans la vie humaine de plus profond, de plus substantiel, de plus humain, a toujours été et est aujourd'hui encore la source du vrai repos. Selon les degrés de moralité qu'elle revêt, elle < apporte à l'homme, avec la paix la noblesse ; elle l'élè- j ve au-dessus du train mobile et vulgiure des choses d« chaque jour, au-dessus des événements qui s'écoulent ] et tombent dans l'oubli, au-dessus des afflictions eti des joies qui passent, au-dessus de l'envie et de la^ haine, au-dessus de notre apparition terrestre, de toutj ce qui en nous est manifestement caduc et mortel, sujet à défaillance et à dépérissement. Voilà pourquoi ! l'on cherche et l'on trouve dans la religion le calme, la force, la dignité ; pourquoi elle fait vivre et mou-J rir en paix. Voilà pourquoi nulle fraternité n'égale' en ardeur intense la fraternité religieuse; nul dévoue- j ment, le dévouement religieux; nul enthousiasme, l'en-] thousiasme religieux : parce que ces sentiments prennent leur source dans les dernières profondeiirs deJ
1 âme. dans la partie la moins superficielle, la moins mobile, la plus féconde de uotre nature. Voilà aussi pourquoi l'homme qui descend en lui-même jusqu'à cette profondem-, qui dans la religion a creusé jusqu'à la piété, jusqu'au sentiment primitif de la relation vivante avec Dieu, a la certitude d'être dans le vif des choses et dans le vrai : dans le vrai de sa nature et de sa dt-stinée, parce qu'en effet il touche à la racine même de l'homme, au sol où il prend vie. £t si ce sentiment ineffable se prolonge jusqu'à devenir un état habituel, et si cet état domine la disposition générale et s'étend à l'activité entière, on peut dire que c'est vraiment la vie heureuse..
Mais la paix que dispense la religion n'est point le prix de l'inertie^ de la paresse morale, de la servilité. Elle s'achète par l'activité et l'effort. Il n'y a de religion que pour les gens religieux. La religion ne se met pas en quelque sorte en pilules, pour être débitée, vendue ou donnée au premier venu ; c'est à nous, à chacun de nous de la conquérir par l'effort d'une volonté droite, en devenant simples de cœur, en nous dégageant do tout ce qui n'est pas le vrai nous-mêmes, de tout ce qu'il y a eu nous d'égoïste et de superficiel, par conséquent de périssable. La religion n'est pas une croyance, ni une pratique ; pas plus une pratique moi'ale qu'une pratique rituelle ; ou plutôt, elle n'est tout cela qu'en second lieu ; prise à sa source, elle est un état de l'âme, qui ensuite s'exprime au dehors par
une croyance plus ou moins juste et par une pratique plus ou moins pure. Elle est un état de l'âme, et c'est pour cela qu'elle est souvent le lot des petits, des humbles, des simples d'esprit et de cœur, tandis qu'elle ae dérobe aux docteurs, aux écoles et aux conciles, selon le mot de Jésus : « Je te louei, ô Père, de ce que tu as voilé ces choses aux sages, pour les découvrir aux petits enfants. » C'est pour cela que la religion est éminement laïque, non sacerdotale, étant toute spontanée : le rite, la formule, le dogme, la hiérarchie ne sont point d'elle, et en voulant la conserver, l'étouffeut. Enfin elle n'est pas cette bonne mère, invoquée par les catholiques et par trop de protestants, qui se charge, aux heures solennelles de la vie et de la mort, de nous verser la coupe magique de la certitude et do la paix. La paix qu'£lie procure vient du dedans, non du dehors; si elle est gratuite, eu ce sens qu'elle ne dépend ni du gré des sacerdoces, ni de la richesse, ni du talent, ni d'aucune circonstance extérieure, elle coût» cher à chacun en ce que, pour l'avoir, il faut se découvrir soi-même, se saisir en son fond, se fixer, se posséder.
Prétendez-vous, me dira-t-on, nous appeler tous, petits et grands, lettrés ou illettrés, gens de loisir ou de travail, à délibérer, à décider de la foi religieuse?
Je ne prétends vous appeler qu'à remplir votre devoir et à exercer votre droit. Je prends l'homme non tel qu'il lui plairait d'être pour sa commodité, mais
tel qu'il est, tel qae nous sommes tous. Dans les délibérations touchant les choses de l'esprit, de la croyance, il n'y a pas, il n'y a plus, il n'y aura jamais plus de conseils représentatifs. Nous pouvons charger des députés, investis de notre confiance, de prononcer sur nos intérêts matériels, police, routes, impôts, enfin sur c« qui engage notre soumission et non pas notre opinion : mais il est dérisoire, il est absurde de supposer que nous puissions charger un homme, fût-ce le plus éclairé, le plus vertueux, le plus digne, de décider à notre place ce que nous devons penser sur quoi que ce soit, et particulièrement sur les questions les plus hautes de la vie spirituelle. Que faut-il croire de Dieu, de la loi morale, de la vie? Ce que vous jugerez croyable, ce qui, après examen, après réflexion, après consultation, après lecture, selon le degré très variable de votre savoir et de votre intelligence, vous semblera digne de foi. Ce droit vous pèse, dites-vous ; cette obligation vous épouvante. Soit : mais le monde est ainsi constitué, l'homme est ainsi fait que vous ne pouvez vous décharger sur personne de ce privilège ou de ce farlu. Le sens même des mots s'y oppose : il n'y a koyen de croire que ce que nous, nous et non pas un autre, jugeons croyable. Dél^;uer à autrui ce juge- 1 ^ent, n'est qu'un artifice stérile, qui peut mener à la aumission, non à l'adhésion; au silence, non à la foi. Mais rassurez-vous. "Vos alarmes sont excessives. Autre est la métaphysique, autre est la religion. Chacun de nous, en se repliant sur lui-même, en faisant taire le bruit des affaires, des sou'-is, des passions, en
scrutant avec attention le fond de son être, verra surgir devant lui une double certitude, l'une de sa propre existence individuelle, l'autre de son indissoluble et naturelle connexion avec l'Etre universel, et par cet Etre, avec tous les hommes et toute la création. Voilà la foi spontanée, simple et riche tout ensemble, qui porte en elle-même sa preuve. Pour la découvrir, nul besoin de s'être assis à l'école des savants : il faut être homme, le plus homme possible, attentif à soi, docile à la voix intérieure.
Les erreiu's et la folie, la sottise et la passion, la superstition et lei fanatisme ne sont pas pai-ticuliers au régime de la liberté individuelle : ce sont des plantes qui prospèrent mieux encore sous le régime de l'autorité infaillible. La conscience nous atteste et l'histoire confirme que tout vaut mieux, pour la dignité et le développement de l'homme, que l'abdication du sens individuel. Pour me résumer, je ne saurais mieux faire que de transporter à la religion le mot bien connu d'un de nos grands orateurs politiques : « Non, les religions ne sont pas des tentes dressées pour le sommeil ! »
Aujourd'hui, quelle est la force irrésistible qui préside au mouvement, en apparence aveugle, de négation et de critique, qui porte le dernier coup à l'autorité absolue, avec ses miracles et ses mystères? Est-ce seu-
irment la critique des détails, des textes, des dogmes, des livres? Non, quelque utile et décisive qu'elle soit, la critique n'ost que l'auxiliaire de la force réelle qui pousse le nioude. Cette force lente, invincible, qui rigne à leur inàu sur ceux-là même qui lui résistent avec le plus d'obstination, qu'est-elle, que peut-elle être, sinon un nouveau mouvement de croissance de l'homme, de l'homme véritable poui-suivaut son idéal caché? C'est l'avènement de l'homme non plus seulement religieux et cnrétien, mais laïque et séculier, qui, assuré de son droit de vivre, de penser, d'agir, de se réaliser librement et tout entier dajis les sphères de la science, de l'art, de l'industrie, de la politique, aussi bien que dans celle de la religion et do la morale, secoue les dernières servitudes, celles des dogmes surnaturels après celles de l'Eglise surnaturelle, et prétend fonder sur lui-même et sur la nature la foi, la morale, la société. Cet homme, qui apparaît désormais en un grand nombre d'illustres représentants, qui monte rapidement à la luiiiière dans une élite considérable et jusque dans la foule autrefois aveugle et mineure, cet homme qui prétend ne relever que de lui-même et se déployer légitimement au sein de l'ordre universel et divin, c est. pour cit^r des noms, Descartes et Kant en philosophie, c'est en poésie 'Victor Hugo, Goethe, c'est encore Quinet, Michelet, Renan, c'est en religion Vinet, Parker, - Channing. C'est au nom et par l'autorité de cet homme intérieur, caché en chacun do nous et que nous sentons être notre meilleur nous-mêmes, c'est eu son nom que nous tous, pro-
fanes ou lettrés, nous osons dire sans incertitude, sans remords, sans scrupule, à l'autorit* catholique, protestante, juive : « Nous ne te connaissons pas ! Nous n'avons pas à vérifier tes titres ; tes prétentions nous sont indifférentes et étrangères. Nous avons charge de nous-mêmes. Entre la vérité et notre conscience, entre Dieu et nous, il n'y a ni homme infaillible, ni Eglise, ni Livre, rien ni personne qui se puisse intei-poeex ! »
Nous croyons à l'ordre, à l'empire constant de la loi, à l'unité de l'univers. A mesure que nous avançons en expérience morale, nous découvrons que le but supérieur de l'activité, la grande œuvre, c'est l'enfantement et l'éducation de l'homme véritable. Or l'homme, au moral comme au physique, ne se fa;ti, ne s'achève que par un lent travail de croissance, par l'effort, l'exercioe, la lutte. La première ccndition do tout progrès, c'est de reconnaître la situation qui nous est faite, les lois naturelles et inviolables au sein desquelles doit s'exercer notre activité. Cette lutte entre notre volonté intelligente et la nature en nous et hors de nous, c'est la vie même, c'est le régime normal de l'âme ; de sorte qu'appeler le miracle à notre aide, ce n'est pas seulement suspendre le cours régulier des choses au gré du caprice individuel, c'est troubler les conditions du développement humain. La foi à l'ordre est le premier principe de la moralité : la foi au miracle est essentiellement contraire à la morale, en ce qu'elle altère et supprime les conditions réelles et salutaires de notre progrès moral.
X.'âmc humaine n'attend pas le témoignage de la science peur contempler, dans ce que nous savons ou soupçonnons de l'ordre naturel, la splendeur même du Dieu vivant. Il y a en nous un instinct, une faculté, une intuition — ou de quelque autre nom qu'on l'appelle — qui fait que. nous dépassant nous-mêmes et frsmcbissont d'un seul bond tout le cercle des choses finies, nous allons découvrir au fond do l'immensité l'Etre absolu, cause de tout ce qui est, unité de toutes
les lois, vie de toute vie La preuve de Dieu est
avant tout dans ce mouvement irrésistible, dans ce cri spontané jailli de l'âme humaine qui, venant à se découvrir elle-même dans sa personnalité, et assistant au défilé rapide et muet des êtres et des choses, refuse d'admettre qu'elle soit le seul témoin, fugitif luimême, de ce spectacle à la fois attrayant et tragique, et proclame immédiatement l'Etre intelligent et éteruel qui peuple ce vide infini, anime ce vaste silence, fixe et soutient cette universelle instabilité. Non, nous ne consentons point, nous, êtres d'un jour, admis en passant à nous apercevoir de la fuite incessante de tout et de nous-mêmes, nous ne consentons point à croire que nous soyons seuls à vivre, seuls à voir, seuls à avoir conscience, dans cet univers sans limites ; et que cette vue, cctt« conscience, cette vie, ne nous ait été prêtée un instant par une nature aveugle que pour nous faire mieux sentir notre effroyable isolement. Notre raison croit Dieu, notre âme entière tend à Dieu, en toute pensée, en tout acte, en tout amour.
En dis&nt que l'homme est à lui-même sa propre autorité, nous le prenons tel qu'il est, non pas isolé et tenu de recommencer chaque jour l'Histoire, comme à la première heure de la création, mais fils des générations éteintes, héritier de leurs travaux, de leurs expérienceSj de leurs progrès, fort de la force acquise par ses devanciers autant que de la sienne propre. Ce que| nous sommes, nous le sommes pour une large part, grâce à la tradition, qui n'est point une leçon extérieure, mais un dépôt confus de souvenirs, une partie intégrante de nous-mêmes que chacun peut et doit modifier par son énergie personnelle. Nous sommes les fils du judaïsme et de l'Evangile ; ma.ia nous ne le sommes pas moins de la sagesse grecque et romaine ; nous avons aussi hérité, par la Réforme, de l'esprit germanique d'individualisme. Pourquoi répudierionsnous un seul de nos ancêtres? Avec la Grèce et Rome, nous affirmons le droit, la légitimité do la nature humaine, et la loi morale souveraine par son existence propre. Avec le judaïsme et le christianisme, nous fondcms la libre existence humaine en Dieu. Avec l'individualisme, nous maintenons le droit sacré de l'individu en face de la société soit religieuse, soit civile, le légitime exercice de ses aptitudes naturelles sous le contrôle de la conscience. Et de toutes ces forces diverses, nous n'en voidons sacrifier aucune Pourquoi nous met.trait-on en demeure de sucrifier l'une ou l'autre? Pleins de respect pour ce que le passé offre de substantiel et de vivant, ne craignons pas de répudier, au nom du Dieu de vérité, ce qui heurte notre
conscience morale et notre persuasion de l'ordre naturel. Rompons avec l'autorit* surhumaine, même tempérét ; avec le miracle, même rare et lointain ; rompons avec le dogme immobile, inflexible, incapable de complément et de progrès ; rompons avec la morale artificielle^ acétique, ex lusive. Ce n'est point notre droit seulement, c'est notre devoir, parce que c'est la vérité des choses et la vérité de notre nature. Rétablissons ainsi l'unité dans l'homme ; faisons cesser le divorce entre la vie réelle et la religion, entre notre manière d'être homme et notre manière d'être religieux : divorce aussi funeste dans ses effets qu'injurieux pour la religion, à laquelle, sous coulem- de respect-, il ôte toute réalité. L'unité rétablie, rétablira la santé et la force. Que cette négation de l'autorité, du miracle, de l'ascétisme, et cette affirmation de la nature et de l'histoire pénétrées de l'esprit de Dieu nous tiennent également à cœur. TJn tel régime spirituel est sans doute celui de la lutt.e et du travail incessant, puisqu'il ne nous permet plus de compter sur l'extraordinaire, sur le miracle en aucun domaine ; mais c'ert le régime normal de l'homme, le seul capable de produire l'équilibre intérieiu" et la pleine et libre sécurité de la pensée.
Oh ! si nous avions une ferme confiance en la vérité, si elle avait touché en nous les fibres intimes, si elle avait pénétré jusqu'à ce foyer de l'âme oii s'allument les ardentes convictions et les résolutions profondes,
nous ne douterions pas de sa vertu indépendante et universelle, nous irions de l'avant dans notre propre voie, sans faire à la vérité l'injure de la tenir pour une nourriture d'aristocrate, trop raffinée pour alimenter ^Ê l'âme populaire. L'histoire, Dieu merci ! est pleine de ^ démentis infligés à la vulgaire sagesse, par des hommes Taillants qui n'ont consulté que la vérité, l'ont fl prêchée dans le désert ou sui' la place publique, et ont " changé par leur foi le com-s des choses humaines. Qui eût dit à Platon et à Cicéron, fort pénétrés comme on sait, de l'inaptitude de la foide à saisir et à pratiquer la religion pure, lot de quelques sages ; qui leur eût dit que le jour était près de luire ovi, petits et grands, esclaves et gens de loisir, savants et illettrés, barbares et Grecs, communieraient sans hypocrisie à la même table frat^emelle, et recevraient le même enseignement religieux et moral ; oii le philosophe et le théologien descendraient de bon cœur au niveau du simple fidèle, saluant plus d'une fois en lui un maître dans l'ordre fl spirituel : oh le vrai Dieu, si difficile à trouver, plus difficile à nommer et à faire connaître, deviendrait accessible et comme familier à tous? A une prédiction si hardie, le divin philosophe d'Athènes et l'homme d'Etat romain n'auraient répondu que par un sourire d'incrédulit*. Et pourtant, le christianisme vint, qui s'appuyant à tout le mouvement de préparation grec et romain, introduisit et propagea non seulement des idées nouvelles, mais des mobiles nouveaux ; qui non content d'éclairer l'intelligence, rendit populaire l'édu. cation même de l'âme; par lui le peuple naquit à la
grand nombre d'âmes. Il y a plus : sous les auspices de l'individualisinD protestant, l'éducatioE humaine a prospéré au delà de toute prévision ; rhoinmo véritable a grandi chez les plus humbles d'entre la multitude ; et chez les meilleurs il est apparu admirablement développé. A quelle cause attribuer ce développemeot inouï de force et cette extension de l'idéal moral! A un simple principe que la sagesse d'un Bo»suet, toute pleine de tradition et d'expérience, n'avait pas su discerner sous l'anarchie des apparences : le principe du droit de chacun dans l'ordre spirituel. La Réforme avait fait appel à l'homme en tout homme ; et l'homme avait partout répondu. Le grand évèque gallican n'avait rien soupçonné de la merveilleuse fécondité de la liberté religieuse ; il ne prévoyait pas combien d'hommes — et quels hommes — elle enfanterait dans toutes les classes sociales, quel secours elle prêterait à la liberté politique, quelle force aux lois^ quelle stabilité et quelle souplesse aux institutions. Non personne, excepté les héros du XVI' siècle, ne pouvait raisonnablement espérer qu'un culte en esprit s'établirait au sein de multitudes grossières, façonnées à la routine formelle par l'éducation du nloyenâgo. Et aujourd'hui encore, quand je viens à songer qu'au milieu des foules à demi-polythéistes, éprises de symboles, avides do prodiges, indifférentes au gouvernement d'elles-mêmes, il s'est formé et conservé à travers mille obstacles un peuple de bourgeois, d'artisans, de paysans, plus spiritualiste que le juif ou le musulman, sans autel, sans prêtres, sans images, ado-
rant Dieu sans intermédiaire, honorant dans ses temples la parole humaine toute simple et comme toute nue, spiritualisant enfin de siècle en siècle sa dernière idole, la Bible, je me sens saisi d'admiration et de reconnaissance, et volontiers je m'écrierais avec le prophète d'Israël : t Mes pieds s'arrêteront dans tes portes, ô Jérusalem ! » Oh ! si tu voulais seulement te livrer avec confiance à ton principe, avoir pleine foi en la vérité et en son efficace natiirelle, et élargir ta vieille tente devenue trop étroite ! Que tes destinées seraient belles, et combien d'enfants tu verrais venir à toi, que ton sein n'a point portés !