‹ Pages choisies et fragments inédits...PubChapitre 7 sur 17 · DE L'AVENIR DU PROTESTANTISME EN FRANCE · texte numérisé non relu

DE L'AVENIR DU PROTESTANTISME EN FRANCE

iJe ne crois pas que dans notre pays la philosophie Bitiviste puisse se flatt«r, d'étendre bien Join ses conquêtes. Les idées de cause et de substance, le sentiment de l'Etre absolu, l'instinct de l'indestructibilité de l'esprit, ne se laissant pas si aisément évincer. On peut discuter à leur sujet, mais il y a loin de là à, nne négation précise, à une fin de non recevoir. Cependant le positivisme, à des degrés divers, jouit aujourd'hui d'un certain crédit dans le monde savant, et ses principes descendent, plus ou moins altérés, dans la circulation générale. Il répond en effet, par certains côtés, à la préoccupation des esprits ; il exprime un besoin profond et légitime. Ce besoin n'est, il me semble, qu'une transformation du sentiment cartésien. Descartes voulait voir clair en tout, ne se déterminer que par l'évidence ; notre temps veut établir ses opinions et son activité sur le réel, sur le positif, sur ce que, dans la natiire, dans l'homme ou dans l'histoire nous pouvons apercevoir directement par les as ou par l'esprit. L'esprit humain, jaloux de tout séculariser, veut tenir compte de la réalité toute en-

tière, se trouver chez lui au sein de sa foi, vivre eafi en pleine vérité d'expérience. Il m'est impossible di ne pas voir là un beau et légitime développement, On disait autrefois que la foi doit être d'accord avi la raison ; on dit aujourd'hui et l'on sent que la foîj n'étant que la connaissance de ce qui est, doit corri pondre à la réalité, y ti-ouver sa confirmation, ne poin la heurter, ne pas s'en laisser déborder. Pourquoi la religion s'offenserait-elle d'une pareille prétention Pourquoi ne s'en réjouirait-elle pas? La méthode ei excellente : elle est féconde ; elle plonge ses racin^ dans ce qui est, dans ce que nous sommes, dans ce qu'est la nature. Seulement il la faut appliquer fidà lement. Que l'école positiviste ait le tort capital d' manquer à cette fidélité, 'de rétrécir et de mutiler li réel, je me garderais de le nier ; qu'elle méconnaii dans l'homme un instinct essentiel, permanent, le pi' humain comme le plus noble de tous, celui de la vi( étemelle et du progi-ès vers l'idéal vivant et divin, je n'en fais aucun doute. Mais elle a mille fois raison d'appeler sans cesse notre attention sur les faits d'écarter tout© croyance qui n'en sortirait pas nat rellemcnt. Cette tendance marque le dernier terme di la lutte de l'esprit séculier contre l'esprit sacerdotal, du principe do la liberté contre celui de l'autorité ; elle n'est pas négative seulement, elle est affirmative, elle nous contraint de fonder notre foi sur le vif, je veux dire sur la réalité accessible à tous, interprétée par tous.

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Je voudrais beaucoup espérer du Catholiciame. Si cette grande Eglise, qui préside encore aux destinées de plus de la moitié du monde chrétien, qui a donné naissance à tant ot de si illustres héros de la vie spirituelle, était capable de s'ouvrir aux idées modernes, de donner satisfaction aux besoins nouveaux, elle aurait de nos jours une glorieuse mission à remplir. Et dans notre pays en particulier, aucune autre Eglise ne le remplirait avec le même succès. Malheureusement il n'est pas permis de nourrir un semblable espoir. Soit que l'on considère l'histoire du catholicisme et son attitude à peu près immuable depuis trois siècles, soit que l'on étudie sa nature propre, on se convainc que le salut ne saurait venir de ce côté. Le catholicisme repose essentiellement sur l'idée de l'infaillibilité surnaturelle de l'Eglise, c'est-à-dire sur le principe d'autorité absolue. Et ce n'est pas là un principe d'école, une doctrine abstraite, un article de discipline qui admettrait, à la rigueur, des tempérimc-nts, c'est la forme inséparable du dogme et — chose plus grave — de la piété catholique. Tout le dogme, toute la discipline aboutissent à ce point ou on découlent : toute la \'ie sipintuelle des fidèles s'y appuie. Entrer et reeter dans l'Eglise, participer à ses grâces, observer ses règles, obéir à ses commandements, s'en reposer de la vies delà mort, de l'éternité, sua- ses affirmations et enr ses sacrements, voilà, non la doctrine seulement, mais le sentiment, mais l'effort, mais la consolation du catholique.

L'EgUse, dirigée par un sûr instinct, n'a jamais

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dévié de ce principe, et c'est la marque- d'une étrange ignorance, de lui demander une politique différente. Se transformer pour s'adapter aux exigences fondamentales de l'humanité nouvelle, serait, pour elle, peidre sa raison d'être et, au fond, abdiquer. A la rigueur, elle pourrait sacrifier tout, honnis ce principe d'autorité qui la fait l'Eglise catholique. Or c'est tout justement ce seul principe qui la rend incompatible avec l'esprit moderne ; c'est la négation de ce princii c'est l'affinnation du droit souverain de la raison hi maine qui est au fond de toutes nos i-echerches, de toutes nos idées, de toutes nos institutions, bref est nous-mêmes.

Je m'étonue que des hommes éclairés aient pu ' faire illusion à cet égard, et je ne puis me défendre de répéter que par là ils se montrent étrangers à l'histoire du catholicisme, en même temps qu'injustes envers son génie religieux. Demander, comme ils le font, au catholicisme de se réduire à n'être qu'une machine de conservation, une sauvegai'de pour l'ordre temporel ou spirituel, c'est labaisser également l'Eglise de qui l'on attend ce service, et la cause pour laquelle on le réclame. L'Eglise n'est pas im sacerdoce d'apparat qui puisse, au gré des circonstances, modifier ou dissimuler ses doctrint^, tout en gardant pure sa morale, et imposantes ses cérémonies, en vue do mitux remplir on office de haute police. Elle est ce qu'elle est, avec ses inconvénients et ses avantages ; sa force comme son péril est dans le caractère absolu de Eon principe ; elle est une autorité divine en face de la raison faillible,

une théocratie en face des institutions humaines. Que lui parlez-vous de se transformer? Il ne dépend ni du pape ni des cardinaux de porter atteinte à ce point central du Credo : Si par impossible ils l'avaient, ils cesseraient à l'instant d'être les interprêtes de la piété catholique ; le plus simple fidèle les désavouerait, au nom de ses besoins personnels de sécurité morale «t de certitude

Non, lo type Je l'homme n'est piis achevé, il méconnait même ce qu'il y a en nous de plus intime, s'il ne se rattache pas à l'Etre absolu et infini. L'homme n'est pas obligé d'abord envers la justice, puis envers Dieu. Il n'est homme qu'à la condition d'être religieux ; et le trait supérieur de l'idéal humain, c'est la lumière que lui prête le reflet de Dieu. Ce reflet, ce rapport avec le monde invisible, cette indissoluble union avec l'Etre infini, au sein duquel nous nous sentons vivre, ne nous est pas moins propre que les autres éléments de notre personn.ilité morale. Bien plus : ces éléments mêmes, observés avec attention, finissent par perdre à nos yeux de leur prix, de leur sainteté, que dis- je ! de leui* réalité, s'ils viennent à perdre do leur divinité. En un mot, nous sommes de race divine ; ce sentiment naturel est l'épanouissement de l'idéal humain ; et l'humanité a conquis assez cher à la fois son droit de vivre par elle-même et son privilège de vivre en Dieu, pour qu'elle consente jamais à se laisser ravir

1 ou l'autre de ses titres. La civilisation grecq la civilisation chrétienne sont impérissables : notre grande tâche est d'allier, dans la, théorie et dans la pratique, le génie de l'une au génie de l'autre, l'esprit d'Athènes à l'esprit de Jérusalem.

Ces réflexions qui posent les termes généraux du problème, n'en éclairent pas tous les détails. Oui sans doute l'idéal moral se rattache étroitement à Dieu ; il est indépendant, et tout à la fois un reflet de la perfection de l'être absolu. Mais encore importe-t-îl da savoir comment ces deux ordres de faits (qui, en dernière analyse, se confondent, mais qui nous apparaissent distincts) s'équilibrent, so pénètrent, se complètent Commont concilier la foret personnelle, la rirlu.f antique avec l'humble renoncement de la sagesse chrétienne ? le goût de la vie présente, bonne, légitime ^ et sainte à sou degré, avec le soupir incessant vers la H vie étemelle 1 le détachement avec l'activité ? la résignation avec la vaillance?? la vie humaine enfin avec la vie divine? Sous quelle loi supérieure, sous quelle vertu générale réunir ces traits, divers et tous légiti mes, de l'image morale?

Certes, je n'ai aucun doute sur la fausseté du principe miraculeux soit catholique, soit protestant. Mais c'est une vaste entreprise, que de s'aboucher directement avec Dieu, et de jeter un pont sur le grand abîme pour aller contempler l'Invisible. En observant combien est difficile la piété, la vraie, la familiarité constante avec le divin, c'est-à-dire avec le fond même des choses, j'en veux moins à ceux qui s'obstinent à

fermer les yeux à la lumière éclatante ; je me reproche parfois de les comba.ttre avec une sorte d'impatience ; et persuadé que nous vaincrons quand nous mériterons de vaincre, j'attends pour être rigoureux que notre supériorité de vie, de vie religieuse, nous en confère le droit. Ne nous lassons pas de le dire : le monde qui a connu la piété des prophètes, la vie merveilleuse des Saints du moyen-âge, l'austère grandeur des héros de la Réforme, n'échangera pas ces glorieux souvenirs contre un froid tliéisme d'école.

En présence de ces redoutables exigences, le cœur peut faillir aux plus courageux : toutefois, à Dieu ne plaise que nous feraiions les yeux à la vérité, ou que nous retirant dans une sorte de religion intellectuelle et aristocratique, nous abandonnions le peuple des fidèles à la tutelle de la superstition et de l'erreur. Notre devoir est simple. Il nous faut être vrais, toujours vrais, accepter la tâche qui nous est proposée et la situation morale où le cours des âges nous a conduits. Le monde est ce qu'il est; l'humanité est ce qu'elle est ; nous ne pouvons rien changer à l'histoire : nous n'avons pas le pouvoir de rapetisser la vaste réalité à notre mesiu"e, mais nous avons le pouvoir de BOUS élargir à la sienne. Notre œil spirituel était accoutumé à peu de lumière : il faut l'exercer à supporter l'éclat du soleil. Nous tonnairsions le Dieu étroit, te Dieu des Hébreux, de la sainte Eglise catholique, de l'Israël protestant. Apprenons à connaître le Dieu des Gentils et de la théocratie universelle, le Dieu de la nature, de l'humanité et de l'univers, le Dieu qui

préside au développement des choses au sein d'une infinie variété : car enfin, c'est là le vrai Dieu. Une révolution semblable s'opère dans l'esprit de l'enfant, lorsque la physique et l'astronomie viennent modifier ses idées sur la voûte étoilée, sur les luminaires de la nuit, sur la foudre du ciel : le monde expliqué par la science lui semble d'abord moins beau que le mond©; de l'illusion des sens ; il aimait ces bornes étroites et' faciles à atteindre, ces drames mystérieux de la nature, cette humanité, hôte unique de l'univei^s ; il aimait l'extraordinaire et le prodigieux. Mais dès le premier pas de la connaissance, le voile tombe, le prestige s'évanouit ; lenfant devenu homme se rend à l'évidence ; au lieu de contester aux faits leur droit, il agrandit à leur mesure son esprit et son imagination,et une autre poésie, auguste et vaste comme le vrai remplace le rêve puéril de ses premières années

On ne peut point rigoureusement démarque;

les limites des deux grands domaines de la science et du sentiment, de la philosophie et de la religion : car toute religion se rattache à un certain ensemble de vues scientifiques, et notre ignorance spéculative nous gêne dans l'exercice de notre vie religieuse et morale en môme temps qu'elle nous pousse à approfondir les sources de la foi. Pourtant ces deux domaines sont distincts. La foi spontanée n'est pas la connaissance raisonnée ; quelque chose en nous est toujours en

arant de nos idées ; nous atteignons, par le regard simple, par le sentiment immédiat, des hauteurs où l'intelligence ne se hisse qu'avec peine. Le cœur, pour parler comme Pascal, a ses r^aisons que la raison ne comprend point, qu'elle est pourtant capable, et obligée, de comprendre de mieux en mieux.

Si les considérations qui précèdent sont fondées, on reconnaîtra que la difficulté religieuse qui nous préoccupe n'est pas d'aujourd'hui seulement ; elle est de toutes les époques, parce qu'elle est inhérente à notre nature. Le disciple du miracle et du dogme n'y échappe pas mieux que le libre penseur, car c'est en vain qu'il croit à une manifestation lointaine et vénérable du Dieu invisible : il ne se retrouve pas moins aujourd'hui ce qu'il était hier, un simple homme, engagé dans l'ordre naturel et muni d'organes imparfaits pour percer jusqu'à l'invisible. Ce Dieu qui a daigné jadis se révéler sous de miraculeuses espèces, ne lui apparaît plus à lui-même qu'à travers les lois de l'univei-s, et il ne fait plus entendre sa voix que dans l'oracle de la conscience. Lisez les livres de piété de tous les temps : quel est l'effort constant, souvent trompé, quelquefois heureux, du fidèle! C'est de voir le Dieu invisible, de *entir la présence vivifiante de l'Etre qui, en apparence absent, remplit tout de lui-même ; c'est de le découvrir, de l'adorer, de l'aimer, sous toutes les manifestations de la nature et de la vie. Et poui* nourrir cette foi comme pour la faire naître, quelle est la ressource unique du supranaturaJiste] la même qui est au service du disciple de la libre raison : éclairer son

esprit, purifier son cœur, élever sa conscience, se tenir, selon le vieux mot chrétien, en état de grâce.

Il faut se défendre d'une double illusion qui deviendrait une sotirce amère de désappointements.

Persuadons-nous d'abord qu'aucune forme n'embrassera jamais les aspirations religieuses de l'homme dans leur plénitude, ni par conséquent la vérité qui en est l'objet. Toute doctrine, toute forme, précisément parce qu'elle est déterminée, précise, et par là efficace, exprime d'une manière restreinte et incomplè. te la vie de l'âme. C'est comme la flamme du foyer ^Ê que l'on s'efforcerait vainement de saisir et d'enfermer dans un vase. L'humanité, si l'on peut ainsi dire, mar- ^ che toujours à la découverte d'elle-même, les formules ^Ê ou elle s'exprimait hier sont aujourd'hui dépassées par une plus ample et plus exacte connaissance de la réalité spirituelle. Le doute, le malaise, le désir du mieux et bientôt la prot-estation s'élèvent à côté de l'affirmation et de la joie. Chose admirable et vraiment sainte ! pauvres, stériles et souvent méprisables comme nous le sommes, nous valons pourtant mieux que nos meilleures paroles, mieux que nos meilleures doctrines !

Persuadons-nous ensuite que la libre foi, que la religion en esprit ne triomphera point, du premier coup, des obstacles, et ne gagi-.era pas tous les suffrages. Selon le mot même de l'Evangile, la vérité « ne vient point avec éclat, et l'on n'entendra point crier : Elle a

para ici ou là ! >. La religion en esprit est parmi nous ; elle est en nous ; elle est encore à naître et elle est née; elle est de demain, et aussi d'aujourd'hui, et même d'hier. Chacun la porte en soi, nous l'entrevoyons sans cesse et, par intervalles, nous en embrassons la vive image avec ravissement ; car si d'une part elle est une négation de l'erreur, une élimination laborieuse des éléments superflus, immoraux ou impies du passé, elle est d'autre part un état moral, une intuition vive du divin, de la vocation vei*^ le divin, de la fraternité dans le divin. Or cette intuition, chacun sent qu'il en est capable en une mesure plus ou moins grande et qu'elle est un don d'en haut accordé aux petits non moins qu'aux grands, aux simples non

moins qu'aux raffinés

Espérons donc ! Travaillons ! Aimons ! — Travaillons pour nous mêmes et en nous mêmes : c'est la plus sûre manière de travailler pour tous. Notre histoire est l'histoire des autres : nos maux sont leurs maux ; nos remèdes seront leurs remèdes. Si la vérité toute entière n'est pas à notre portée, si même nous sommes encore en travail d'enfantement de cette part d; vérité qui sera le lot d'une prochaine génération, nous en savons du moins assez pour vivre, pour vivre noblement et ?aintement. Persuadons-nous que pour arriver à la lumière et à la certitude, pour dégager la vérité des ténèbres de la superstition, pour nous reposer en paix — paix intermittente et toujours mêlée d'orages I — il ne suffit pas de l'érudition et de la lucidité d'esprit. Il nous faut, pour employer le langage péné-

trant du prophète de Galilée, naître de nouveau. Il faut qu'il s'élève parmi nous des hommes simples, candides, héroïques, et en même temps vrais fils de leur époque, pour sentir Dieu en eux-mêmes et dans l'univers, et pour parler de lui avec autorité. Oh ! qui se recueillera assez profondément pour dire avec une libre conviction : je crois au Père céleste! Qui se concentrera assez en soi-même pour dire : je crois à la vocation sacrée de l'homme et à sa filiation divine ! Qui écoutera avec assez d'attention la voix intérieure et la voix do l'univers en travail pour dire d'un accent victorieux : je crois à la vie étemelle ! Qui de nous enfin sera assez pénétré et de Dieu, et d© la nature sacrée de l'homme et de la vie étemelle pour dire avec un irrésistible ascendant : je crois à la fraternité humaine! »

LA POÉSIE f^)

La poésie a-t-elle droit de figurer dans l'éducation, en particulier dans l'éducation primaire, et plus particulièrement dans l'éducation populaire? Y a-t-elle sa place marquée, distincte, circonscrite, comme toile autre matière de simple instruction, comme l'histoire, la géographie ou l'arithmétique ? Ou bien est-eUe objet d'éducation générale, comme la morale, comme la religion ; et, à ce titre, tout en occupant une certaine place dans l'emploi du temps, doit-elle être plutôt répandue dans tout l'enseignement et le pénétrer d'un certain esprit?

On répondra sans peine à ces questions si l'on cherche d'abord à se rendre compte de ce qu'est la poésie elle-même en son fond intime. Elle n'est une langue spéciale, la langue des vers, avec ses figures nombreuses et hardies, ses inversions et ses termes particuliers, avec sa mesure et son rythme, que parce qu'elle est d'abord un sentiment, un état d'esprit particulier, lequel trouve habituellement son expression naturelle dans cette sorte de langage surnaturel que tous les

(1; Ce fragment est emprunté /i l'article poésie, du Vicliontiaire de Pédaijogie (Pari», Hachette).

peuples ont connu et qu'ils ont distingué de la vulga re prose. La poésie n'est donc pas un langage ph beau que les autres, plus brillant, plus élégant, dont on serait convenu de faire usage pour de certains objets, et pour ainsi dire en de certains jours de fête i^m c'est un état d'âme essentiellement humain, le plus^^| nature), le plus hvniain de tous les sentiments, par conséquent le plus universel. C'est l'énaotion que chacun de nous, à son jour, à son heure, ressent en présence du secret des choses, de l'idée ou de l'âme ca^B chéo en tout ce qui vit, et qui le fait être et vivre ; devant !a fleur opulente, l'humble graniinée, le rayon qui tremble au crépuscule sur les blés verdoyants, la^| lumière matinale, le ruisseau qui coule solitaire, la^^ petite branche qui se balance au vent ; et aussi devant le mystère de l'enfant qui ouvre ses yeux charmés à la vie ou qui s'éteint prématurément, étonné d'être fi mal accueilli dans ce monde ; de la destinée humaine, si brève et semée de tant de contradictions ; de la destinée des civilisations et des religions qui naissent, vivent, croyant à leur éternité, allaitent des peuples à leur féconde mamelle, et disparaissent ensuite pour toujours; de l'humanité qui, portée sur sa planète aussi éphémère que les autres astres, poursuit sa marche vers un but inconnu ; enfin de l'univers inèiue,^M dont la poésie, devançant de son pas hardi la science^^ circonspecte et rejoignant la religion, entrevoit l'unité , vivante et intelligente. fl|

Mais dire tout cela, c'est encore, nous le confessons.^* ne rien dire ; c'est décrire les abords du temple sans

pénétrer au sanctuaire. Qui se flatterait de définir la poésie ? Celui-là seul le pourrait qui définirait le secret de l'homme, de sa nature, de sa destinée, de ses rapports avec tous les êtres et avec leur principe commun. Car elle est, au fond, l'homme même, l'homme véritable, dans son élan le plus naïf vers les choses, et dans son repliement le plus spontané sur lui-même. Le poète ne prête d'autre vie aux choses que sa propre vie ; c'est l'image de lui-même, mais une image animée, vivante, qu'il projette, qu'il cherche en tout ; la poésie est essentiellement un acte de foi à l'esprit, à l'esprit présent en toutes choses, à l'harmonie de la nature et de l'homme, et à l'harmonie de l'un et de l'autre avec le principe luiiversel de la vie.

Et non contente d'apercevoir ou de soupçonner le dedans des choses, leur sens caché, qui échappe à l'oeil du vulgaire comme au regard attentif du savant, non contente de croire, sans la voir, à cette réalité, elle l'aime, elle s'unit à elle. Dans le sentiment poétique le plus familier comme dans le plus sublime, ce n'est pas notre seule intelligence qui se met en mouvement : c'est notre âme même avec toutes ses puissanccà spontanées ; elle est tout nous-même ; elle est, oserions-nous dire, plus que nous, en ce qu'elle jaillit de cet arrière-fond intime de sentiments par où l'individu, limité de toutes parts, tient à l'ordre universel ; en ce qu'elle exprime ainsi, non pas notre pauvre être du moment, celui que le vulgaire connaît, mais notre être véritable, dont celui-là n'est qu'une ombre, et qui échappe sans cesse à notre prise.

La science voit les choses tout autrement : elle étudie, en même temps que leur aspect extérieur, leurs conditions d'existence ; elle décompose, mesure, pèse, recompose ; tandis que la poésie voit d'un coup d'oeil direct et d'ensemble, et, comme on dit en langage d'école, d'un regard synthétique, la science voit analytiquement. Autres sont les habitudes d'esprit que don. ne la culture poétique, le commerce assidu avec la poésie, autres celles que donne la culture scientifique. Mais les unes ne sont pas moins nécessaires que les autres à la santé spirituelle. On accordera sans peine que l'homme, réduit à considérer les choses de la nature, de l'histoire, de l'humanité par leur côté poétique seul, serait impropre à l'action et comme un étranger égaré dans la vie. Il est également vrai que l'action, la science, l'art, n'ont qu'iuie pointée médiocre, ils ne s'élèvent pas bien haut, ils sont frappés d'une secrète impuissance, d'une sorte de o difficulté d'être et de vivre », si la poésie ne les anime intérieurement de sa flamme; si à la curiosité vulgaire ou aux meilleures ambitions pratiques ils ne joignent ce sentiment du merveilleux des choses, du mystérieux dans les êtres. dans la destinée, dans l'univers, qui échauffe l'intelligence et la volonté, qui double l'énergie et l'entretient, qui, par delà le but atteint ou clairement découvert, en montre un autre qui se dérobe et qui est la raison des précédents, qui met de l'intérêt dans la plus simple recherche, dans l'étude de l'existence la plus humble, parce qu'il y fait apparaître, comme dans un dernier fond, l'infini même. Que ce sentiment

vienne à s'affaiblir ou à s'éteindre chez un peuple, l'étude et l'art en seront, sans qu'il y paraisse d'abord, «tteints à la racine ; toute activité perdra de sa grandeur ; la pei'fection des méthodes, la puissance des laécanismes intellectuels, l'entraînement de la vie, les nécessités politiques et économiques suffiront quelque temps à déguiser la décadence ; mais le fleuve, qui coule encore sous nos yeux, est tari ou appauvri à s-n source.

Nul n'a peut-être, de nos jours, mieux senti et mieux dit que Vinet à quel point !a poésie, loin d'être une chimère, est la vérité, l'homme même (Etudes morales ; De l'avenir de la poésie ; V. sa Chrestomathie, lU, 435) :

■ La poésie ne peut mourir : telle est la foi de l'autetir (Lamartine), c'est aussi la nôtre. La poésie est inhérente à l'âme hiunainej elle en est un des éléments nécessaires, indestructibles.

• Poésie ! poésie ! Le plus vain de tous les mots ou le plus profond, la plus frivole de toutes les choses ou la plus sérieuse ! Il me semble que c'est d'aujourd'hui que je comprends tout ce que tu peux être. Arrivé à cette époque de la vie où pour tant d'hommes la poésie a cessé d'exister, je te sens plus vcisine de moi, plus puissante sur ma vie, plus positive dans ma pensée que tu ne l'as jamais été. Je ne te confonds point avec ta. vaine image; et telle que je te conçois, tu m'apparais comme 1» plus complète personnification de l'humanité, comme son vivant résxuné ; tu dis tout ce qu'elle est, ou plutôt tu es tout ce qu'elle est ; tu on

es la dtrnière et la plus intime expression ; au-dessus, au-dessous , de toi, il n'y a rien; tu es la vérité dea choses dont la prose n'est que le déguisement ; tu en renfermes le secret que tu trahis sans le connaître. »

Si le témoignage que l'on vient de lire d'un homme considérable à la fois comme moraliste et comme critique littéraire n'est pas vide de sens, on ne sera pas embarrassé de répondre à cette question : La poésie est-elle un objet de luxe qui ne convient pas au peuple; une superfluité charmante dont il faut se garder d'encombrer l'éducation de la masse, parce qu'elle la détournerait des humbles occupations d'où dépend l'existence quotidienne, et qu elle l'allécherait à des plaisirs au-dessus de sa portée ? Ce serait, à notre avis, l'une des pires, des plus funestes eiTeurs. Ceux qui l'avancent en termes plus ou moins déguisés devraient aller plus loin et réserver la religion, gi proche parente de la poésie, pour l'usage exclusif des classes de loisir ; s'ils reculent devant cette énormité, c'est que la religion leur apparaît surtout comlfne la gardienne de l'ordre public^ qui excelle à endormir Ips douleurs de la vie pi'ésente. Non, la poésie, pas plus que le sentiment religieux, n'est chose de luxe déplacée dans l'éducation des petits. Aujourd'hui surtout que la religion, soit par la faute des églises établies,

soit par l'effet d'un mouvement scientifique qui abon. de sans mesure dans un sens exclusif, a perdu et perd de jour en joxir une grande partie de son empire sur les âmes, la poésie est plus nécessaire que jamais pour nous aider à traverser le désert que laissent derrière eJles les croyances et les habitudes disparues. « Malheur, dit quelque part Shakespeare, malheur à qui n'entend pas la musique que tout homme porte en soi. » Et, de fait, la poésie, est la grande évocatrice, qui arrache l'enfant du peuple à l'état d'inconscience somnolente, le révèle à lui-même en lui faisant entendre dans un langage idéalisé, — c'est-à-dire plein au plus haut degré de réalité morale^ de sentiments humains^ — ces chauts d'amour, de joie ou de tristes, se. de regrets ou d'espérance, de doute ou de foi, de pitié ou d'indignation qui résonnaient confusément en lui. Elle l'enlève, le ravit à son égoïsme grossier, âpre, positif, calculateur; elle l'aide à naître à l'humanité, elle le fait véritablement être; si du moins c'est Hre que d avoir une âme, une âme consciente d'elle-même ; et si c'est avoir une âme que d'avoir des sentiments humains, de vivre avec soi, en soi, et de vivre aussi dans les auti'es, do se transporter par la sympathie dans leur destinée, d'élargir son moi jusqu'à y faire tenir la famille, la patrie, l'humanité, la nature et Dieu même.

N'est-il pas vrai que plus on observe de près la société contemporaine, à tous ses degrés, mais surtout dans les hautes et moyennes classes, et plus particulièrement chez les femmes et chez les jeunes gens, plus

on découvre avec surprise que ce qui sauve du néant spirituel un très grand nombre de personnes, ce qui les empêche d'être tout frivolité, tout égoïsme, tout décoration mondaine, tout apparence ou tout savoir extérieur, ce qui, en leur donnant quelque commencement d'être, de vie supérieure, leur donne aussi quelque prix, les rend « intéressantes >, c'est, à défaut de principes, de desseins réfléchis et utiles, de nobles sentiments passés en habitude, c'est peut-être quelques belles strophes de p>oésie qui de temps à autre chantent en eux, qu'ils se plaisent à écouter et à réciter, et qui forment, à leur insu, leurs titres de noblesse les plus authentiques?

Nous disions tout à l'heure que l'affaiblissement des croyances religieuses ne fait à notre avis que rendre la poésie plus nécessaire dans l'éducation publique. C'est parce que les sources anciennes et consacrées de la vie intérieure sont appauvries ou taries qu'il faut ne point négliger les sources profanes : mais une autre raison vient confirmer cette nécessité. L'éducation poétique du peuple réclame d'autant plus de place et de soins que l'éducation scientifique, pratique ou professionnelle, prend un plus ample et plus rapide développement. C'est parce que les habitudes de calcul exact, d'opservation précise, d'analyse rigoureuse (habitudes d'un prix infini), vont se propageant do l'enseignement secondaire à l'enseignement primaire, de l'école normale à l'école élémentaire; c'est parce qu'elles s'étendent peu à peu à tous les domaines de l'activité, parce qu'elles occupent sur tous les

jMi'nts l'esprit des nouvelles générations : c'est précisénent pour ce^te raison qu'il importe d'établir un régime qui tempère et corrige celui-là, à savoir de considérer la nature, le monde, l'humanité, l'histoire, non par morceaux, par leurs parties intégrantes, par leurs éléments constitutifs, mais dans leur unité et leur simplicité de composition, tels qu'ils apparaissent aux plus petits d'entre nous, à l'état de recueillement et de libre méditation.

La même conclusion s'impose à nous quand nous venons à considérer l'âpre labeur pra.tique auquel presque tout le monde est aujourd'hui astreint, la complication croissante d'efforts que réclament l'agriculture, le commerce, 1 industries l'activité politique que le gouvernement démocratique et libéral sollicite sans cesse de tous les citoyens, enfin le tour exclusif que la morale elle-même, l'enseignement moral, incline de plus en plus à prendre, tour personnel et utilitaire, respect de soi, devoirs correspondant à des droits, dignité humaine à reconnaître chez les autres et à faire reconnaître en soi, etc. Qui ne voit ce qu'un tel régime, tant d'énergie, de lutte, de dépense de force, d'application à un but positif, a d'épuisant, de desséchant! Qui ne voit, pour parler avec M""^ Necker, que les facultés actives, sans cesse tendues, ont besoin de se renouveler par l'exercice des facultés contemplatives ; que le fond intime de sentilents, d'où jaillit toute vie intellectuelle ou pratique ■Vraiment saine et forte, a lui-même besoin de se reconstituer par la vue simple, désintéressée, na'ive des

choses hiimaines ou de la nature, c'est-à-dire par la poésie. Il y aurait lieu, en vérité, de trembler pour l'avenir de la science, de la liberté, de la civilisation, populaire dans notre pays, s'il était prouvé que la poésie descend peu à peu à l'horizon littéraire parc qu'elle s'éteint lentement dans les cœurs, et que "la chute des vieilles croyances positives et des vieille^ institutions sociales est l'inévitable précurseur de la mort du sentiment poétique. Heureusement ni l'hii inanité, ni la France ne sont à ce point épuisées di sève. D'illustres exemples ont montré de nos jours qu0 rien n'est moins sûr que les prophéties de décadence' fondées sur de prétendues analogies historiques. De même que les croyances religieuses et sociales ne disparaissent que pour se transformer sous l'aiguillon dea^ étemels besoins de l'hutnanité, de même la poésie a^M modifie ; elle se renouvelle ; mais loin de mourir, elle n'a peut-être, à aucune époque de notre histoire, trou-^ vé plus de voix inspirées pour la chanter ni plus d^H cœurs pour lui faire écho. Qu'elle descende donc vers le peuple ; qu'émue d'une sympathie fraternelle, elle prenne part à l'éducation des petits ; qu'elle fasse éelore leurs sentiments, qu'elle les aide à devenir des âmes humaines ; et que de la foule confuse, pauvre troupeau sans nom distincts, elle tire des êtres libr des personnes.

Avons-nous besoin d'expliquer à cet endroit qu'en élevant si haut l'office éducateur de la poésie, nous ne prétendons pas qu'elle puisse suppléer la morale! Un mot suffira pour éclaicir toute obscurité. La poésie élève rame et l'agi-andit ; elle évoque ses puissances endormies, et entre toutes, la puissance morale, mais à celle-ci appartient le privilège de lier la volonté, de com- . mander et de défendre, de gouverner 1 existence en souveraine maîtresse. La morale est essentiellement acti. vite, énergîe, discipline, règle, parce qu elle est le devoir ; la poésie est plus passive, sensitive, Imaginative. Elles s'unissent, à n'en pas douter, au point de se confondre, au sein intime de l'humaine nature, et la religion elle-même ne s'en distingue pas : mais ce dernier fond se dérobe à nos regards ou du moins à nos définitions. Nous en savons assez toutefois sur la parenté de ces aspirations diverses, toutes trois primitives et indestructibles, pour savoir que la vie morale sans poésie est indigente et terne, que la vie poétique saos morale est incohérente, inconsistante et sans force, et que l'une et l'autre sans la religion manquent de cette flammo intérieure et de cette grandeur mystérieuse sans lesquelles l'âme humaine n'est pas véritablement achevée.

Peut-être aussi ne sera-t-il pas superflu de marquer.

à propos de l'éducation populaire et du secours quel lui doit prêter désonnais Ij. poésie, uue précaution ini. portante. Prenons garde que le robuste bon sens et la vigoureuse sève du peuple ne s'altèrent dans l'habitu-^l rie de la rêverie et des sentiments ex Ités ou factices.^^ Nul désastre, disons-le bien haut, n'égalerait celui-là. Quand nous appelons la poésie au conseil, au foyer, à l'école, c'est une poésie qui soit esprit et non simple inusiques c'cstrà-dire sensation; qui soit simple, largement humaine, et non pas raffinée, aristocratique, éru-^| dite; qui soit virile et non pas efféminée; laison et^^ non caprico ; qui nous porte à l'action et non au sommeil ; qui s'exprime en une bonne et forte langue ; b«"cf une poésie qui apporte à notre jeune peuple 1» santé au lieu des rêves morbides.

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L» po^c n'a eu jusqu'à ces derniers temps qu'une plmcT* OXtrêmemoiit restreinte à l'école primaire et dans los fcoles supérieures. Encore cette place, si exi- R\»<?, ét»it-«lle en p*rtie usurpée par des pièces médiocrta d« p«as««. de ton, de langue, qui sédaisaient^ )«s OHkitrH par la fausse pompe de l'expression oa 1*^| in»hvandag« des seotiments. Xe parions pas d« certains recueils d» poôttcs aoi-disant rel^ieuses, recueiljkj tn crédit «( dtmat «■toc î«fa , mus «aan injaheBx mm

bon goût, à la raison, à l'iioanêteté qu'à la piété mê-

On peut dire que tout est encore à faire dans cette voie. Il en est un peu de la poésie comme de la musique : elle est traitée en noble étrangère ; elle a sa place à des jours marqués ; mais elle n'est pas de la famille ; et, pour parler sans figure, elle n'est à aucun degré l'âme de l'école. Elle n'inspire ni l'enseignement ni l'éducation : elle se retirerait par ordre supérieur qu'aucTin vide ne se ferait sentir, pas plus que la suppression officielle du chant n'atteindrait au vif notre organisme primaire. Telle est l'exacte vérité : ce que les anciens estimaient la partie divine de la pédagogie, nous en faisons l'économie.

Cette lacune, qui apparaît encore moins dans les programmes que dans l'état réel de l'éducation, tient sans doute premièrement à ce que l'esprit public, mal éclairé sur cette question, ne réclamait, jusqu'à ces dernières années, aucun changement notable. La poésie n'était guère qu'ime sorte d'art d'agrément, inutile, sinon nuisible à des enfants voués au travail manuel : irait-on dérober aux occupations nécessaires un temps précieux pour le donner à des délassements aristocra. tiques?... Avec de telles vues régnantes, il est facile de deviner si la généralité des maîtres était apte à goûter, à interpréter la poésie.

On allait se heui-ter à une autre difficulté non moins considérable, qui aujourd'hui encore est loin d'être écartée. A quelle source puiser pour l'école primaire,

pour l'âge de sept à douze ou treize ans? Où chercher 1 des morceaux propres à ce haut office d'éducation mo- j raie que nous avons essayé de marquer, des morceaux d'unet langue simple, saine, et à la portée de tous? Dans la littérature classique ? Oui, sans doute ; mais on sait combien cette littérature, si l'on excepte La Fontaine et Molière, est savante, peu populaire d 'inspiration et de langage. On peut juger par un seul H exemple, celui de Corneille, le plus k éducateur » de nos poètes, de la peine que l'on aurait à composer, avec les œuvres immortelles du xvn« siècle, une littérature scolaire du premier âge appropriée à notre état social. Les poète."} du .xviii" siècle, pour d'autres rai- ^ sons, se prêtent mal à prendre rang parmi les institu-fl teurs de notre démocratie. Quant à ceux du xix* siècle, qui ont vécu de notre vie, partagé nos espérances et nos tristesses, parlé notre langue, est-il besoin de fairefl ob.servor combien le choix à faire dans leurs œuvres en vue de l'enfance et en vue de l'école ouvei-te à tous, est difficile ; combien leur esprit, en cela trop semblable au nôtre, apparaît souvent troublé, maladif ; comment il se dégage de leurs vers une impression tout autre que celle de la santé, de la force, de la confiance en l^fl vie ; comment enfin cette poésie si réelle est peu vraie peu humaine, peu appropriée à l'usage d'un jeune peuple qui se prépare à entrer dans la vie, non pour rêver et se lamenter, mais pour vivre. A

Ce sont là des difficultés sérieuses ; mais ce ne sont " que des difficultés. Bien choisir demanderait sans doute les qualités à la fois du moraliste, de l'homme de

goût, et aussi du citoyen d'un pays libre : du moins la matière ne manque pas au choix ; les poètes de l'âge classique et ceux de notre âge, même les poètes du second rang, peuvent fournir une opulente gerbe à l'éducation populaire. Déjà, il a été publié des recueils estimables pour les degrés successifs de l'enseignement; il s'en prépare sûrement de meilleurs. Je voudrais que dans les écoles normales, qui sont l'une des plus chères espérances de la France libérale, d'où il est permis d'attendre les initiatives fécondes, ou exerçât les jeunes gens de troisième année à discerner dans les œuvres du xvii° siècle ou dans celles de Lamartine, de Victor Hugo, et des dii minores de nos jours, les pièces qm conviendraient aux divers âges de l'école, et à justifier ce choix par de bonnes considétrations ; à dire les retranchements qu'il faudrait parfois opérer, les strophes à retenir ou à écarter, et pour quelles raisons de morale ou de goût.

IVoici un essai do ce genre, sujet à révision, qui a été entrepris c^t hiver (1884-1885) à l'Ecole de Fontenay par les élèves de première année sur les Feuillex d'automne et les Rayons et les Ombres de Victor Hugo. Les élèves proposaient, api-ès mûr examen, leur choix, ou de pièces entières ou de fragments do pièces, en vue soit de l'école normale, soit de l'école primaire ; le professeur, qui avait préparé de son côté le même tra. vail, écoutait les raisons alléguées pour et contre et donnait ensuite son avis. Nous ne communiquons cette liste qu'à titre de suggestion» et nullement de choix définitif :

Indication des morceaux des Feuilles d'automne destinés à être appris par coeur à l'école primaire.

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