LES CHAMPS-ÉLYSÉES
Le Docteur Zudym, qui poursuit des études à Paris, fait le dimanche une promenade du côté de VEtoile.
Par l’avenue des Champs-Elysées, Thomas Zudym revenait du Bois de Boulogne, où il se rendait de son quartier par le chemin de fer de ceinture. Il marchait lentement, pas à pas, par cette grande chaleur, sentant de plus en plus le poids de son veston et de son chapeau. Un vrai déluge de lumière se déversait sur le monde. Au-dessus des maisons lointaines vues de l’Arc de Triomphe s’élevait une poussière rose qui, comme la rouille, rongeait les tendres feuilles d*un vert-clair et s’attaquait aux fleurs de paulownia. De tous côtés montait le parfum des acacias. Sur le gravier, autour des troncs d’arbres, au pied des maisons et dans les égouts, gisaient les petites fleurs blanches d’acacia au cœur rougeâtre, comme ensanglanté par la piqûre de la mort. L’impitoyable poussière les recouvrait imperceptiblement.
L’heure de la promenade du monde élégant approchait et les Champs-Elysées commençaient à frémir du va et vient des carrosses. Sur la chaussée grondait un bruit monotone semblable à la rumeur d’une usine lointaine. De magnifiques chevaux au poil luisant parcouraient l’avenue; les harnais, les voitures, brillaient au soleil et les toilettes printanières des femmes fuyaient, fuyaient, fuyaient... tandis que les couleurs claires de ces robes laissaient une délicieuse impression de quelque chose de frais et de pur. De ce flot de passants émergeait de temps à autre un visage de femme si délicat, si fin, si invraisemblablement beau qu’il était à lui seul une caresse des yeux et des sens. Il arrachait un soupir de langueur — comme on ne soupire qu’après le bonheur — et disparaissait l’emportant avec lui.