LES FORCES DE LA NATURE
Nommé médecin adjoint à rétablissement thermal de Cisy en Pologne, le Dr Zudym prend possession de son appartement
Son logis se composait de deux pièces, dçux grands salons plutôt. Au-delà des fenêtres courait une étroite allée de jeunes charmes. Les uns présentaient déjà des troncs robustes, tandis que les autres n’étaient pas encore sortis de l’enfance. Avec leurs branches taillées régulièrement ils avaient l’air de petits gosses à la tête tondue.
Parallèlement à cette allée, s’étendait un long mur, épais et vieux, recouvert d’une forte toiture de tuiles/ Il était tapissé de moisissure et l’humidité le rongeait par
le bas. Au printemps il se couvrait lui aussi d’un duvet léger et soyeux. Parmi les rangées d’arbres un petit sentier s’allongeait jusqu’au plus profond du parc. Bien qu’il fût séché par le milieu, les côtés gardaient encore des traînées humides d’un gris sombre. Les jeunes feuilles des charmes qui venaient de naître étaient ridées et si délicates qu’elles se contractaient sous les baisers lumineux du soleil et les soupirs embaumés du vent. Elles semblaient tâter de leurs ombres vacillantes le sable jaune, la terre molle et noire, les frêles herbes qui pointaient du sol. Elles étaient délicieuses et gaies comme des yeux d’enfant. Le mur épais derrière lequel le soleil commençait à baisser projetait sur l’allée et ses adorables mystères une ombre obscure semblable à une porte de prison. Seulement dans le lointain où il coupait l’allée à angle droit, la surface inégale du jardin avait gardé sa robe lumineuse. Ce mur là-bas paraissait avoir une physionomie singulière et pleine de profonde rêverie; il semblait regarder avec des! yeux invisibles le j^arc en fleurs, et on eût dit que le sourire d’allégresse qui planait sur ce coin du parc venait de lui. Sous les fenêtres poussaient deux immenses peupliers. Leurs troncs rugueux apparaissaient derrière le tissu léger des jeunes broussailles comme des torses bordés de cuirasses aux muscles aussi solides qu’elles. Du haut d’on ne sait quel arbre tombaient sur le sentiçr les pétales roses et jaunes des bourgeons...
Zudym se tenait à la fenêtre ouverte. Il eut conscience d’être en étroite communauté avec tout ce qu’il voyait. Ih lui sembla qu’à travers son corps circulaient les forces de la nature qui font croître les arbres et pousser les feuilles. Il se sentit le désir et là volonté d’utiliser cette force à de grands labeurs. L’attente des efforts qu’il prévoyait l’abreuvait de volupté. Il regardait devant lui et frappait l’espace de son regard hardi.
Enfin! Enfin! C’était bien ici la place où il lui était donné de déchirer ce vieux sol de son soc aux sillons profonds. C’était là qu’il allait semer, travailler pour tous, rendant aux autres, au monde entier ce qu’ils lui avaient donné. Qu’on sache ce que vaut la reconnaissance d’un de ceux qui, pris des bas-fonds, ont été admis à la culture, à l’activité.
En ces instants de recueillement toute son âme se fôndit, s’unissant à quelque chose d’imperceptible, à la musique qui semblait flotter dans l’espace, au murmure des feuilles
qui se mouraient parmi les charmes. Ce fut une courte bénédiction par les puissances mystérieuses du monde du droit sacré de l’homme au travail én raison de la force et des épaules solides dont il a été gratifié...
Les Cendres (i 904 )
Dam les (( Cendres )) (Popiply) chef-d'œuvre de Zeromski, roman de la fin du XVIIP et du début dû X/X* siècles, où Vépopée Napoléonienne se déroule en une série de tableaux d'une puissance, d'une netteté de contours et d'une couleur merveilleuses, l'auteur trace les destinées desMêionnalres polonais qui ont suivi Napoléon, qui se sont battus audelà des Alpes et au-delà des Pyrénées, dans les colonies, qui ont été contraints, eux qui luttaient pour leur pays et pour la liberté, de violer cette liberté en Espagne, d'imposer les lois de guerre, le droit du plus fort en Italie, qui se sont vus abandonnés aux Autrichiens avec la ville de Miglioretto par le général Foissac-Latour, qui sont allés mourir de fièvre à Saint-Domingue.
Sur le fond de gloire qui rayonne de cette époque et de l'éclat des victoires, Zeromski ramasse en quelques scènes vigoureuses et poignantes l'horreur de ces chevauchées armées à travers les pays, les angoisses et le désespoir qui montaient au cœur des Polonais.