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LE BAIN DE HAINE

Anderran croisa à la sortie un socialiste, ancien professeur d'algèbre que son frère Pierre avait eu pour répétiteur au lycée. Esprit chimérique, cœur foncièrement droit et honnête, cet homme lui avait toujours inspiré une sincère estime.

— Je vous plains, fit le mathématicien avec un hoquet de dégoût. Ah ! ne jamais revenir ici ! On s'y empoisonne la raison et le cœur. Au dehors de cette enceinte, je ne déteste personne ; dès que j'y rentre, je sens en moi une bête féroce ; chaque après-midi, il me semble que je me replonge dans un bain de haine.

Jacques se répétait encore ce dernier mot, qui traduisait si bien ses impressions de séance, lorsqu'il rejoignit Ferroz (1).

— Cher maître, je ne comprends rien à ces logogriphes : je ne vous demande pas de m'expliquer tout, ce serait trop long; mais, de grâce, éclairez-

(1) Le docteur Ferroz, fervent de science expérimentale et de positivisme.

moi sur un point. Voilà de bons garçons, pour la plupart, qui causaient familièrement dans ces couloirs, tout à l'heure, qui se racontaient des histoires drôles ; sceptiques, comme nous le sommes tous aujourd'hui ; faisant bon marché de leurs étiquettes politiques, à telles enseignes que je suis tombé de mon haut, ce matin, en entendant bafouer la République par des républicains avérés, les princes par des monarchistes notoires. Cette porte franchie, ils se transforment en ogres, on croirait qu'ils vont s'entre-dévorer ; ils se replongent dans le bain de haine, me disait l'un d'eux. Est-ce pure comédie,, effet de la galerie sur l'acteur qui rentre dans la peau de son personnage sous les yeux du public? Non, car je l'ai sentie, cette puanteur de haine : elle m'envahissait moi-même, je me surprenais à haïr je ne sais qui, par contagion...

Ferroz ébaucha son geste professerai, de l'index qui marque les points de démonstration sur un cadavre.

— D'abord, ce ne sont pas les mêmes hommes que vous avez vus dans l'hémicycle. Vous y avez vu leur addition en une personne collective, l'assemblée : monstre nouveau, très différent des unités qu'il totalise. Il sent, pense, agit autrement que ses composantes. Nos contemporains ont sans cesse à la bouche ce grand mot : la Science, et ils continuent de se gouverner au mépris des découvertes scientifiques les mieux établies. Chacun sait aujourd'hui qu'il se crée dans tout auditoire, au Parlement comme au théâtre, une mentalité collective et temporaire ; elle a ses mouvements, son niveau, presque toujours médiocres ; rarement elle s'élève à hauteur des meilleurs, le plus souvent

elle rabaisse ceux-ci à l'étiage des pires, des moins intelligents et des plus méchants. Cette queue règle les impulsions de tout le corps.

— Pourtant, dans un théâtre, le public a une âme sensible, prompte aux sentiments généreux...

— Dans un théâtre, les intérêts ne sont pas en jeu : ici se joue le drame des convoitises réelles. 'L'âme, comme vous dites, — n'ayant jamais vu d'âme, j'ignore ce que c'est, — le déséquilibre nerveux d'un public de théâtre, nous en avons tous les inconvénients, sans les bénéfices. Ici, vous l'avez bien deviné, les étiquettes verbales ne sont pour rien dans nos fureurs : monarchistes, opportunistes, radicaux, socialistes, bonnes plaisanteries ! Nombre de ceux qui les font n'y croient guère ; et ceux qui y croient sont leurs propres dupes. Mais sous ces étiquettes, il y a des intérêts et des vanités, imprescriptibles facteurs des dissensions humaines. Il y a des inégalités sociales, plus douloureuses dans un pays fou d'égalité. Sous ces vains mots, il y a des hommes, séparés par l'éducation, les fortunes, les castes, les classes, les privilèges...

— Oh ! cher maître ! ne faites pas intervenir des distinctions abolies...

— Et toujours renaissantes. Quand vous coupez une futaie, les jeunes plants repoussent-ils moins inégaux que n'étaient les vieux arbres? Il y a des hommes, vous dis-je, des hommes de traditions opposées, de provenances antagonistes, de différents mondes, suivant leur plaisante expression ; et, derrière les hommes, il y a des femmes, ces éternelles blessées de vanité. Elles se jalousent, elles s'envient, par-dessus les barrières qui les

séparent. Vous verrez se former des coalitions éphémères, entre droitiers et républicains conservateurs, par exemple ; ils ont mêmes intérêts à défendre contre l'assaut révolutionnaire ; cependant le pacte ne tient jamais : leurs femmes ne se reçoivent pas, ne fusionnent pas. Par ce fait seul, il n'y a entre ces hommes qu'un frêle lien politique : il n'y a pas adhérence sociale. Cherchez là, au fond des cœurs, les véritables raisons des opinions, telles qu'elles se créent ou se modifient au foyer de famille, à toute minute, par les prétentions, les déboires ou les triomphes de la femme, des enfants, des proches... Cherchez là les mobiles secrets, constants, qui classent et déclassent les partis, attisent les haines que vous avez vues flamber.

— Soit, fit Andarran. Mais me direz-vous pourquoi ces haines éclatent dans l'occasion où on les attendrait le moins, sur le propos des questions religieuses? S'il existe un sentiment commun entre ces hommes divisés par tant d'intérêts, c'est à coup sûr l'indifférence en matière religieuse.

— C'est où vous voyez mal, repartit énergiquement Ferroz. Si vous voulez démêler le nœud de toutes leurs querelles, pénétrez-vous de cet axiome : il n'y a ici qu'une question, la question religieuse. Elle apparaissait à nu dans le débat de ce jour, elle se cache d'habitude sous d'autres enseignes ; mais elle est toujours au fond de nos rivalités. C'est elle qui anime au combat ces indifférents, ces sceptiques. Vous ne comprenez pas? Venez, je vous rafraîchirai la mémoire.

Les deux hommes causaient en marchant dans le vestibule de la bibliothèque, moins envahi.

Ferroz poussa la porte, choisit sur les rayons un volume de Bossuet, l'ouvrit au Sermon pour la profession de Mme de la Vallière.

— Lisez, dit-il en mettant le doigt sur le haut d'une page.

Jacques lut ce passage : « Les sentiments de religion sont la dernière chose qui s'efface en l'homme et la dernière que l'homme consulte : rien n'excite de plus grands tumultes parmi les hommes, rien ne les remue davantage, et rien en même temps ne les remue moins. »

— Ce mauvais historien, reprit Ferroz, l'a très bien vue, et bien précisée, la contradiction dont vous vous étonnez. Voici tantôt quinze ans que tous mes élèves m'ont ri au nez, un jour, dans mon service de la Salpêtrière : je leur disais, en citant cette phrase, que notre siècle finirait par des guerres de religion. Je ne me trompais qu'en reculant trop l'échéance. Le siècle n'est pas à sa fin, et ces guerres commencent ; les paroles et l'encre coulent d'abord : vous verrez couler le sang, comptez-y.

— Mais comment l'expliquez-vous?

— Comme il faut tout expliquer, ici et ailleurs.

— Ah ! mon ami, vous croyez voir les gestes, entendre les paroles de cinq cent quatre-vingts contemporains, sans plus, conscients et responsables de ce qu'ils disent et font? Détrompez-vous. Vous voyez, vous entendez quelques mannequins, passants d'un instant sur la scène du monde, qui font des mouvements réflexes, qui sont les échos d'autres voix. Regardez, derrière eux, une foule innombrable, les myriades de morts qui poussent ces hommes, commandent leurs gestes,

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dictent leurs paroles. Nous croyons marcher sur la cendre inerte des morts : en réalité, ils nous enveloppent, ils nous oppriment ; nous étouffons sous leur poids ; ils sont dans nos os, dans notre sang, dans la pulpe de notre cervelle ; et surtout quand les grandes idées, les grandes passions entrent en jeu, écoutez bien la voix : ce sont les morts qui parlent.

— La peste soit d'eux, dit en riant Andarran ; ils faisaient tout à l'heure un fier charivari.

— Le même qu'ils ont fait dans l'histoire.

— Eux, du moins, ils avaient des convictions sincères, ardentes.

— Précisément. Ils continuent de nous les faire proclamer, à nous qui n'en avons plus. Avez-vous observé Félines, le joyeux viveur? Il écumait. S'il eût tenu Boutevierge sur un bûcher, il aurait mis le feu au fagot ; et Boutevierge lui eût certainement rendu la pareille. Dans les muscles énervés de Félines, c'étaient de longues générations d'ancêtres, gentilshommes croyants et combatifs, qui se démenaient, s'escrimaient pour leur Dieu. Dans ceux du robin Boutevierge, Pex-procureur impérial, c'étaient tous les vieux procureurs qui ont lutté contre l'Église, de Philippe le Bel à la Convention. Quant à Bayonne, inutile d'insister, n'est-ce pas? Tout au fond de ce Parisien, qui veut faire oublier ses origines et tâche à les oublier lui-même, la voix immémoriale d'Israël clamait son farouche anathème aux Gentils, elle poursuivait la revanche de l'affront millénaire. Cet inirigant de baron Lebrun retrouvait la piété des bourgeois ses pères, austères jansénistes du Marais. D'autres, les plus nombreux, prolongeaient la

vieille hargne de nos paysans tourangeaux, picards, champenois, du manant toujours geignant sous la dîme abbatiale, toujours enclin à se gausser du clerc, avec une peur atroce de l'enfer. Et Mirevault, le riche fabricant de tissus, cet esprit libéral et commercial, si prudent, si réservé dans l'habitude de la vie, avez-vous vu comme elle lui remontait au visage, la flamme des passions calvinistes? Mirevault et ses coreligionnaires se sont taillé la part du lion dans le gouvernement de ce pays ; pourtant, quand il passe sous le balcon du Louvre, Mirevault lève une tête inquiète et croit apercevoir l'arquebuse du roi Charles ; il craint d'entendre à ses trousses le pas des dragons de Villars.

(Les Morts qui parlent.)

Désenchantée pour quelques heures, la royale morte s'éveillait au bruit de cette foule qui violait sa sépulture ; graves, muettes, les vieilles façades regardaient avec étonnement, par les larges baies de leurs fenêtres décloses, la vie tumultueuse qui rentrait dans le giron glacé des ombres.

Dans les salons des hôtels, transformés en bureaux parlementaires, les groupes et sous-groupes confabulaient, discutaient les noms des candidats, cherchaient vainement à s'entendre. Bientôt, tous confluaient dans la salle à manger des Réservoirs, amusante et pittoresque Babel d'affamés. Les hommes de tous les partis s'y disputaient un poulet, comme ils eussent fait à d'autres jours un portefeuille. Les femmes de tous les mondes voisinaient, coquetaient, Parisiennes qui trouvaient là leur plaisir favori, la promiscuité d'un instant avec celles et ceux dont elles entendent parler sans les connaître, avec la balle madame Une telle qu'on leur montrait au bras de monsieur Un tel. Des sénateurs solennels rapportaient triomphalement à leur famille une omelette arrachée de haute lutte aux garçons affolés. Dans le babil joyeux des sociétés qui se tassaient autour des couverts, les appels se croisaient, les pronostics et les paris

s'échangeaient d'une table à l'autre, les journalistes arrêtés au passage rendaient leurs oracles. — Le buffet assiégé d'un champ de courses, — eût certainement pensé un étranger non prévenu.

Seul, M. de Kermaheuc était silencieux et triste, dans l'angle de la salle où il déjeunait sans compagnons. Venu de bonne heure à Versailles, il avait longtemps arpenté la rue des Réservoirs. Promenade mélancolique dans l'allée des spectres, pour lui. Il n'y voyait pas cette foule des « nouvelles couches », à ses yeux indifférente ou odieuse ; il y revoyait le génération parlementaire dont il demeurait l'un des derniers survivants. Ils se relevaient autour de lui, avec les années lointaines, de ce pavé foulé durant tant de journées pareilles, les grands figurants de l'Assemblée nationale, chefs et soldats des troupes de M. Thiers, du Maréchal ; amis et adversaires, — adversaires d'alors, qu'une magie du souvenir faisait plus amicaux au vieillard que les amis du présent. Les orateurs de son parti reparlaient — et comme ils parlaient bien ! — dans ce théâtre où le marquis avait failli entrer par ancienne habitude, au lieu de se diriger vers la nouvelle salle. Il y parlait luimême ; là, il avait combattu, espéré, triomphé à certaines heures, plein de force encore et de confiance dans la victoire de sa cause. Là, il avait partagé les défaites et les éloquentes colères — mais c'était quand même si gai, alors ! — de tous ces fantômes ambitieux, réconciliés depuis longtemps dans le sommeil souterrain. Là, il avait aimé ; elles repassaient sur ces dalles où si souvent il avait guetté leur passage, entre Batbie et Changarnier, Dufaure et Grévy, les robes démodées

et les figures aristocratiques des belles Égéries d'alors, grand'mères désabusées qui ne montraient plus leurs cheveux gris aux tribunes des assemblées nouvelles. Femmes disparues, hommes trépassés, elles étaient toutes plus belles, ils étaient tous plus grands que les pygmées du jour, dans le recul et la complaisance de la vieille mémoire qui les évoquait. Et c'était pourquoi M. de Kermaheuc grignotait sans faim, seul avec ces ombres, un pâté qui datait peut-être, lui aussi, du Septennat.

Cependant le flot s'écoulait hors des Réservoirs, se précipitait vers le Palais. On bataillait aux portes, on forçait les consignes à toutes les issues, on se faufilait. Les femmes se casaient dans les tribunes, regardaient, en attendant mieux, les députés du Tiers aux États généraux. Les hommes s'entassaient dans la galerie des Tombeaux.

Religieuse galerie de cloître, avec son pavé de pierre de liais, sa longue perspective d'arcades retombantes sur des cénotaphes et des statues. Sous ces voûtes austères, l'imagination appelait des moines, rassemblés pour l'élection d'un prieur ; t c'était une mascarade saugrenue que celle de la cohue politique, agitée et surchauffée, qui promenait là son sans-gêne, ses intrigues, ses curiosités fébriles. Des chapeaux à haute forme coiffaient les chefs héroïques de Lannes et de Kléber ; le large feutre mou de Cantador surmontait le casque romain du général Dugommier ; des brassées de paletots drapaient les tombeaux de Ferdinand le Catholique et d'Isabelle de Castille. Dans le vestibule des poètes, les corbeilles de bulletins offraient leur marchandise, — Duputel ou

Boutevierge, — entre Molière et Corneille, aux pieds du sardonique Voltaire de Houdon.

Les candidats avoués promenaient des figures d'affûteurs, inquiètes sous le sourire engageant. Leur poignée de main était pleine de promesses mystérieuses, pour le droitier comme pour le socialiste ; les « mon cher collègue » n'avaient jamais eu des inflexions aussi variées, aussi mielleuses sur les lèvres de Duputel, aussi rondes, aussi cordiales dans la bouche de Boutevierge. Par moments, les visages de ces hommes rappelaient l'inoubliable expression qu'on voit à ceux des joueurs, penchés sur la roulette du Casino, tandis que la bille tourne, tourne, va s'arrêter, tomber dans le numéro de gain ou de perte.

(Les Morts qui parlent.)

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