MÉDITATION D'UN ROYALISTE A VERSAILLES
du regard, cette Bretagne, et, plus loin encore, par delà, voir, entendre son Océan. Là-bas, devant lui, tout ce qu'il aimait encore dans l'espace ; derrière lui, tout ce qu'il aimait dans le temps, le temps passé : le fier château évocateur, le grand et beau siècle, les augustes mémoires ; ses véritables contemporains, qui revenaient timidement, au crépuscule, sous les ifs taillés, sur leurs terrasses usurpées par d'autres.
Comme le matin, aux Réservoirs, plus que le matin, il était mélancolique, le vieil homme. Il se sentait fini dans les choses finies.
(Les Morts qui parlent.)
Jacques avait rejoint au fond de la nef la délégation de la Chambre. Chacun de ces hommes, bercé par la musique de l'orgue, laissait errer sa pensée à la dérive, dans le désœuvrement de la cérémonie imposée. Si l'on avait pu ouvrir leurs crânes et en faire sortir, visibles, ces pensées divergentes, quelle Babel fût apparue dans le temple !
Les orateurs désignés pour pérorer l'instant d'après sur le défunt polissaient les phrases de leurs discours. Les ministres, les chefs de groupetous ceux qu'emportait le mouvement précipité de l'action immédiate étaient mentalement absents de l'église ; ils profitaient de cette heure de relâche pour combiner le stratagème qu'il faudrait employer, la harangue qu'il faudrait prononcer le lendemain. Ceux qui n'étaient pas talonnés par ces nécessités pressantes, ceux que le choc de la mort voisine faisait rentrer un moment en euxmêmes, ceux-là ébauchaient une méditation intérieure. Chacun d'eux était ressaisi par les morls qui vivaient en lui. Tout à côté du catafalque, M. Cornille-Lalouze écoutait les siens... Les vieux paysans ses pères, craintifs du suaire et de l'enfer, frissonnaient dans sa conscience, s'attristaient d? quitter leur lopin de terre, leur sac d'écus, leur
verre de bon vin. Au-dessous d'eux, trois générations de courts rationalistes, révoltés contre l'Église, animaient M. Cornille-Lalouze contre ces curés, contre leurs sornettes funèbres, contre l'immense et sombre prise des âmes qui persistait là, infiniment plus puissante que les prises terrestres du franc-maçon. Il se redressait, rogue, méprisant, raidi dans sa peur et sa haine, fourbissant de sûrs amendements pour grouper les majorités formidables qui écraseraient la grande ennemie. D'autres dévidaient leur pensée de mille façons, continuaient les papotages commencés sur le parvis, discutaient les chances des candidats à la succession de Duputel. Les ambitions, les brigues, les ruses politiques chuchotaient, sourd murmure étouffé par les voix terribles qui clamaient dans le chœur : Solvet seclum in favillâ. Les corps constitués se groupaient, avec un souci vigilant des préséances. Félines, le regard tendu vers les chapelles latérales où se massaient les femmes, guettait Mrs Ormond, qui devait venir à la Madeleine en curieuse ; il cherchait l'éclat blond des cheveux sous la capote noire ; il attendait impatiemment la poignée de main significative qu'on échangerait à la sortie. Pour lui, pour d'autres jeunes gendans le même cas, les obsèques de Duputel étaien? une de ces réunions mondaines dont l'objet est indifférent, qui ne comptent qu'autant qu'elles facilitent un rapprochement avec la femme courtisée. Sous les torchères de ce catafalque, dans leur orgueil triomphal de jeunesse et de vie stimulée par la mort, ils avaient des visions souriantes de belles formes convoitées ; ils résumaient en eux, sous ces tentures noires, dans cette odeur
de cire, la protestation de la vie ambiante dont la rumeur arrivait du dehors. Elle venait expirer dans la déchirante lamentation où repassaient les noms de Jérusalem, de David ; pleurs séculaires encore pleures, à quelques pas des camelots du boulevard, sur le passant de ce boulevard, le léger Parisien qui saute dans l'éternité.
Près du baron Lebrun, des membres âgés de la droite inclinaient leurs têtes chenues sur les prie- Dieu, au tintement des sonnettes de VIntroibo. Jusqu'au fond de leurs consciences claires et calmes, comme dans une chambre vide où il n'y aurait qu'un tableau de sainteté sur le mur blanc, la foi héréditaire faisait son œuvre de soumission pacifique, absolue ; chaque jour, depuis le berceau, le balancier frappait ces âmes à l'effigie ancienne de quelques vérités très simples, qui avaient pris des formes matérielles aussi indiscutables que les contours de l'autel, du calice, de l'hostie. Ils priaient pour tous les leurs, pour la longue rangée de grands-parents qui dormaient à l'ombre des châteaux, dans le petit cimetière du village, et dont les âmes étaient à cet instant, à midi, le 12 juillet, réparties en purgatoire, dans l'attente douloureuse, ou au ciel, dans la béatitude, selon les décrets de la justice et de la miséricorde divines.
Jacques songeait, pénétré d'une tendresse respectueuse et triste par la poésie, par la majesté des hymnes liturgiques. Il regardait avec pitié l'obtus Gornille-Lalouze, debout devant lui, Paulin- Renard, Boutevierge, tous ces nabots qui voulaient abattre de leurs mains débiles la grande tente où l'humanité venait depuis si longtemps
s'endormir. Il enviait ces hommes de la droite, solides dans leur foi comme dans un théorème de mathématiques. Il retrouvait ses plus lointaines ascendances dans la vieille plainte latine, la plainte accumulée de tant de générations, égale pour tous ces atomes qui s'écoulent dans le fleuve commun, ignorante de leurs différences, tour à tour menaçante et consolatrice sur les misérables créatures qu'elle confond dans le même néant, qu'elle relève dans la même espérance. Une fois de plus, elle retentissait sous ces voûtes, sur ces rebelles contraints de rendre hommage à son pouvoir ; elle enveloppait, roulait, entraînait comme des fétus tous les acteurs de cette représentation funéraire, et l'acteur principal, le cadavre qu'on apportait dans sa caisse de chêne, sur les bras des six hommes aux chapeaux luisants, la pauvre chose qui avait été le grand Duputel, président de la Chambre, ancien président du Conseil, président honoraire de la Société universelle des naphtes et pétroles, président effectif de l'Union générale des fonctionnaires républicains, membre de l'Institut, et le reste... dont il ne restait rien.
[Les Morts qui parlent.)