FRANCK ET AFRIQUE
La longue main de l'Américain fit un geste de dénégation.
— J'ai regardé attentivement ce pays, cher monsieur. Peut-être est-il trop malade pour retrouver la santé au dedans de lui-même, sans une infusion de sang nouveau. Mais une terre étrangère et une tâche nouvelle redonnent parfois à l'homme la vigueur de sa jeunesse. Cette race a des ressources vitales que l'observateur superficiel ne soupçonne pas. Qu'elle se retrempe dans l'action, et vous serez surpris par l'élan qu'elle y reprendra.
M. Jarvis réfléchit un instant. Échauffé par l'idée que son interlocuteur lui suggérait, il repartit :
— Vous pourriez avoir raison. Le siècle dernier nous a montré les singuliers effets de ce choc en retour sur la vie française. Il semble qu'une prédestination ait fait de l'Afrique la terre où la France répare ses forces épuisées. Elle agonisait dans le désordre et l'anarchie, quand l'Afrique lui renvoya le génie de la résolution, sous la figure de Bonaparte ; et, avec lui, des vétérans invincibles, de jeunes chefs, le noyau de ces armées qui écrasèrent l'Europe. Nous savons ce qu'il nous en a coûté : quinze ans de luttes où la puissance anglaise faillit sombrer à jamais. Et vous croyez possible une régénération nouvelle par un nouveau baptême africain?
— Peu nombreux encore sont ceux qui le reçoivent ; mais ils deviendront des ferments actif «, les conducteurs de la masse inerte. J'ai pu observer de près l'un de ces hommes, exemplaire intéressant des vertus et des facultés que l'école afri-
caine développe. Il n'est pas le seul : qu'ils apprennent à se connaître, à se serrer les uns contre les autres, que la fortune serve l'un d'entre eux, et vous n'aurez pas trop de toute votre puissance pour défendre votre prodigieux empire contre les revanches d'un autre Napoléon.
— Si vous dites vrai, s'écria l'Anglais, raison de plus pour prévenir cette calamité, pour capter la source de vie où ils retremperaient leurs armes 1
— Je n'ai aucun mauvais dessein contre la nation française, fit évasivement l'Américain. Je l'aime ; elle est une parure nécessaire de l'humanité, le foyer d'où rayonnent sur nos races plus rudes les arts, les élégances raffinées, les feux charmants de l'esprit.
— Sans doute, sans doute, appuya M. Jarvis, mais sa part est assez belle ainsi. Il faut la protéger elle-même, et les autres avec elle, contre son insupportable turbulence, l'empêcher de redevenir un épouvantail pour tous ses voisins. N'est-ce pas pour elle que le prophète Jérémie a dit : « Babylone est une coupe d'or qui a enivré toute la terre ; toutes les nations ont bu de son vin, et elles en ont été agitées. » Il faut la maintenir à la place où nous l'aimons, sous la suprématie mondiale qui appartient indubitablement à notre race. N'est-ce pas votre avis, cher monsieur?
— J'en conviens.
— Chargez-vous donc de la tâche que j'ai rêvée pour vous. Essayez de regagner l'avance que nous avons laissé prendre à nos rivaux. Disputez-leur un des joyaux de l'Afrique, une seconde Rhodesia, peut-être : le sol que vous savez assez riche pour vous payer de vos peines, la mer intérieure où ils