FRANCE ET AFRIQUE
veulent installer le centre de leur domination. Savez-vous comment il s'appela d'abord, ce fameux lac Tchad?
— Non.
— Il s'appela le lac Waterloo. Il reçut ce nom de Denham, le compagnon de Clapperton, le premier Européen qui vit ces eaux. Nom prédestiné ! Justifiez-le. M. Robinson sourit.
— Vous oubliez que je ne suis pas un conquérant. La folie de cette sorte d'hommes n'a pas prise sur moi. Je ne suis qu'un capitaine d'industrie, fort de la confiance de ses associés.
(Le Maître de la mer.)
MICROBIOLOGIE ET DÉMOCRATIE
Observez dans toutes ses applications le travail de l'esprit humain depuis un siècle ; on dirait d'une légion d'ouvriers, occupée à retourner, pour la replacer sur sa base, une énorme pyramide qui portait sur sa pointe. L'homme a repris à pied d'œuvre l'explication de l'univers ; il s'est aperçu que l'existence, les grandeurs et les maux de cet univers provenaient du labeur incessant des infiniment petits. Tandis que les institutions remettaient le gouvernement des États à la multitude, les sciences rapportaient le gouvernement du monde aux atomes. Partout, dans l'analyse des phénomènes physiques et moraux, on a décomposé et pour ainsi dire émietté les anciennes causes ; aux agents brusques et simples, procédant à grands coups de puissance, qui nous rendaient jadis raison des révolutions du globe, de l'histoire et de l'âme, on a substitué l'évolution constante d'êtres minimes et obscurs.
C'est comme une pente inévitable : dès qu'il bouge, l'esprit moderne la descend. Recherche-t-il les origines de la création? Ce n'est plus le chefd'œuvre construit de toutes pièces en six jours, par l'opération soudaine d'un démiurge. Une vapeur qui se fixe, des gouttes d'eau, des mole-
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cules lentement agglomérées durant des myriades de siècles, voilà l'humble commencement des planètes ; et celui de la vie, le léger soupir d'êtres sans nom, grouillant dans une flaque de boue. S'agit-il d'expliquer les transformations successives du globe? Les volcans, les déluges, les grands cataclysmes n'y ont plus qu'une faible part ; c'est l'ouvrage des anonymes et des imperceptibles, le grain de sable roulé par la source durant des jours sans nombre, le rocher do corail qui devient continent par le travail des microzoaires, du petit peuple patient employé au fond de l'Océan. Si nous passons à notre propre machine, on a bien rabattu de sa gloire ; tout ce merveilleux assemblage de ressorts n'est qu'une chaîne de cellules, homme aujourd'hui, demain tige d'herbe ou anneaux du ver ; tout, jusqu'à cette pincée de substance grise où je puise en ce moment mes idées sur le monde. Consultée sur la dissolution de cette machine, la science médicale conclut comme les autres à l'explication universelle ; ce ne sont plus de grands mouvements de nos humeurs qui nous détruisent ; les petites bêtes nous rongent, les œuvres de la vie et de la mort sont confiées à une animalité invisible. La découverte est d'une telle importance, qu'on se prend à douter si l'avenir, au lieu de désigner notre siècle par le nom de quelque rare génie, ne l'appellera pas le siècle des microbes ; nul mot ne rendrait mieux notre physionomie et le sens de notre passage à travers les générations.
Les sciences morales suivent le branle communiqué par celles de la nature. L'histoire reçoit la déposition des peuples et repousse au second plan
les seuls témoins qu'elle écoutât jadis, rois, ministres, capitaines ; en parcourant ses nécropoles, elle s'arrête moins volontiers aux monuments pompeux, elle va dans la foule des tombes oubliées, s'efïorçant de ressaisir leur murmure. Pour éclairer le cours des événements, quelques volontés dominantes ne lui suffisent plus; l'esprit des races, les passions et les misères cachées, l'enchaînement di> menus faits, tels sont les matériaux avec lesquels on reconstruit le passé. Même préoccupation chez le psychologue qui étudie les secrets de l'âme ; la personnalité humaine lui apparaît comme la résultante d'une longue série de sensations et d'actes accumulés, comme un instrument sensible et variable, toujours influencé par le milieu.
Est-il besoin d'insister sur l'application de ces tendances à la vie pratique? Nivellement des classes, division des fortunes, suffrage universel, libertés et servitudes égales devant le juge, devant le fisc, à la caserne et à l'école, toutes les conséquences du principe viennent se résumer dans ce mot de démocratie, qui est l'enseigne de notre temps. On disait déjà, il y a soixante ans, que la démocratie coulait à pleins bords ; aujourd'hui le fleuve est devenu mer, une mer qui prend son niveau sur toute la surface de l'Europe. Çà et là, des îlots semblent préservés, roches plus solides où l'on voit encore des trônes, des lambeaux de constitutions féodales, des restes de castes privilégiées ; mais, dans ces castes et sur ces trônes, les plus clairvoyants savent bien que la mer monte. Leur seul espoir, et rien ne l'interdit, c'est que l'organisation démocratique ne soit pas incompatible avec la forme monarchique ; nous trouverons
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en Russie une démocratie patriarcale grandissant à l'ombre du pouvoir absolu.
Non content de renouveler la structure politique des États, l'esprit irrésistible transforme toutes les fonctions de leur organisme ; c'est lui qui substitue l'association à l'individu dans la plupart des entreprises ; lui qui change l'assiette de la fortune publique en multipliant les institutions de crédit, les émissions de rentes, en mettant ainsi dans toutes les bourses une délégation sur le trésor commun ; lui enfin qui modifie les conditions de l'industrie et les subordonne aux exigences du plus grand nombre. Je ne prétends pas épuiser la démonstration ; longtemps encore on pourrait poursuivre et vérifier la loi inflexible dans les entrailles de la terre, dans le corps de l'homme et dans les replis de son âme, dans le laboratoire du savant et dans le cabinet de l'administrateur ; partout elle renverse les anciens principes de connaissance et d'action, elle nous ramène à la constatation d'un même fait : la remise du monde aux infiniment petits.
(Avant-propos du Roman russe.).