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L'ORATEUR ACADÉMIQUE

Dès qu'on pénètre dans l'esprit de M. Nisard, on croit entrer dans un de ces vieux hôtels Louis XIV, aujourd'hui bourgeoisement habités, comme disent les notaires, mais où tout date du temps ; les meubles y sont rares, de style irréprochable, mal commodes à nos habitudes relâchées ; la décoration, d'une harmonie sévère, n'a rien concédé aux caprices du goût moderne ; les grandes baies versent une belle clarté uniforme sur les trumeaux où pâlissent des grisailles élégantes. Le propriétaire de cette noble maison la défendit de son mieux contre les fantaisies variables de la politique ; quand il dut leur entr'ouvrir la porte, il les subordonna aux dogmes de sa religion philosophique et littéraire. Je crois bien que s'il eût été chargé de libeller une constitution, il aurait inscrit à l'article premier cette sentence où il s'est peint tout entier : « On n'est pas libre en France de ne pas lire Boileau ; ne serait-ce point comme faisant partie de l'autorité publique qu'il a le privilège d'être contesté? » Aussi j'ai hâte de vous montrer M. Nisard dans son vrai chez lui, dans ses livres, dans le ministère public où le procureur du grand roi requérait contre les déserteurs du grand siècle.

...L'objection que j'eusse voulu soumettre à cette noble intelligence, si j'avais eu l'honneur et le plaisir de m'instruire à ses leçons, aurait porté sur la définition de l'esprit français, telle qu'elle est posée au début de VHistoire de la littérature française. C'est, nous dit M. Nisard, un esprit pratique par excellence, soumettant l'imagination et la sensibilité au joug de la raison individuelle et cette dernière à la raison commune. L'historien le spécifie en le distinguant de tous les autres, et il l'adjure de se garer contre les intrusions du dehors. Ah ! que ces catégories sont périlleuses ! Des critiques moins éclairés s'en emparent, et ils nous présentent comme l'image de l'esprit français ce grêle squelette, si fort en faveur sous le nom d'esprit gaulois, qu'on arrive à composer avec une moitié de Rabelais, une moitié de Molière, avec tout Voltaire, ce qui est beaucoup, avec tout Béranger, ce qui est moins. C'est une des veines de notre génie, sans doute ; mais que fait-on de l'autre veine, gonflée tour à tour d'âpreté, de fougue, de passion, de mélancolie, celle qui suscite dans chaque siècle un Calvin, un Pascal, un Saint-Simon, un Chateaubriand? Je ramasse au hasard, entre tant de noms qui gênent la théorie. De l'esprit français ainsi limité, combien des nôtres il faudrait proscrire, depuis la Chanson de Roland qui n'y entre pas encore, jusqu'à Lamartine qui n'y rentre plus du tout? Qu'il serait facile de choisir un contraste embarrassant, bien présent à vos mémoires, et de demander où était l'esprit français sur ces bancs quand M. Thiers et M. Guizot s'y rencontraient. Laissez-moi croire qu'il n'a pas de caractère distinctif, sinon de les comprendre

tous, d'être humain, universel, imprévu. Il n'est circonscrit que par les défauts individuels ; ses vertus sont illimitées, comme le champ du possible. On veut le définir, parce qu'on l'arrête à un moment du temps ; mais comme tout ce qui vit, il évolue sans cesse, il dépouille des formes, il en revêt de nouvelles ; chaque grand écrivain lui ajoute sa frappe personnelle. Si cet esprit devait jamais faiblir et manquer à sa mission, ce serait le jour où une idée naîtrait dans le monde sans qu'il la réclamât aussitôt comme son bien.

Je résiste un peu à notre guide, quand il me décrit d'avance la configuration générale de la chaîne que nous devons explorer ; mais avec quelle sécurité je m'abandonne à lui, dès que nous nous mettons en marche ! Suivant sa promesse, il ne s'arrête que sur les sommets de cette chaîne, il ne se pique pas de fouiller les gorges cachées et d'expliquer les formations souterraines. Protégé par sa raison impeccable, ce guide ne connaît pas le vertige ; et les glaciers ne l'effrayent pas. Libre à nous de buissonner derrière lui, d'admirer en dehors de son programme, à nos risques et périls ; mais quand nous admirons sur son conseil, ce n'est jamais à faux. M. Nisard ne s'attarde pas au moyen âge, on sent qu'il se plaît médiocrement dans ce labyrinthe mystérieux ; il est pressé de monter et d'y voir clair. A travers le seizième siècle, il se hâte encore ; ce n'est pas Ronsard qui l'y retiendra. Je sais bien le tort de Ronsard ; c'était déjà celui de Lucain. Le poète de la pléiade est jugé sur sa fâcheuse ressemblance ; il a fourni de criminels exemples et de mauvaises raisons à un plus grand coupable. Implorons un jugement

plus doux pour celui dont la mort faisait dire au Créateur, selon son contemporain Bertaut :

Je ne soufflai jamais au vent de mon haleine Tant de divinité dedans une âme humaine.

Le critique n'est pleinement rassuré qu'en arrivant aux réputations vérifiées et poinçonnées par Boileau. Il va moins vite, et pourtant j'ai peine à suivre son pas. Je cherche des absents, d'Aubigné, Rotrou, ces mâles aïeux qui forgeaient à si grands coups l'idiome de Corneille. Mais quoi ! La montée est si longue ! Enfin, M. Nisard se repose avec délices dans l'Olympe, sur la crête centrale où rayonne le génie français, durant la période de perfection qu'il lui assigne, entre 1660 et 1700.

Qu'il fait bon s'y oublier avec lui ! Ici, nul ne le contredira. J'enchérirais plutôt sur son hommage à Bossuet. Les étrangers prennent avantage sur nous d'un Dante ou d'un Shakespeare ; il n'est point prouvé qu'avec d'autres applications des mêmes facultés, Bossuet n'ait pas mis plus d'invention verbale au service de plus d'imagination. Partout où nous mène M. Nisard, dans cette société immortelle, ses amis sont les nôtres. Si l'on diffère de sentiment avec lui, c'est par des nuances dans l'attrait. Chez Molière, il incline à prendre parti pour Philinte : j'en étais sûr ! Pourtant, Alceste peut se prévaloir d'un argument bien fort, dans le doute ancien où l'on est sur celui des personnages du Misanthrope qui représente l'auteur. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse, l'homme aux rubans verts est aimé à première vue de toutes les femmes. Quand un poète, et un

poète comme Molière, donne ce privilège à l'un de ses héros, ne doutons plus : c'est bien à celui-là qu'il a secrètement communiqué sa vie. Chez Boileau, si nous ne ressentons pas la tendresse passionnée de son fidèle lieutenant, nous nous sauvons par plus de respect encore. Chez Racine, il n'y a pas deux façons de pleurer. Racine ! alors même qu'on ignorerait ses œuvres, son épitaphe nous dirait à elle seule la beauté morale de cette âme et de ce temps. Comme tout le monde, je vais quelquefois au Panthéon, quand on y enterre un grand homme. Je subis le prestige de ces pompes éclatantes, où tout se réunit pour subjuguer les sens ; et je pense : Voici le suprême de la grandeur. Après, je traverse la place où l'herbe pousse, j'entre à Saint- Etienne-du-Mont, je cherche les deux pierres obscures qui voisinent sur les piliers de la nef; j'y relis le pieux latin où l'humilité du chrétien demande grâce pour le génie de l'homme et sollicite des prières plutôt que des éloges. De ces deux morts qui ont le néant si discret, l'un est Pascal, le roi des épouvantes de l'esprit; l'autre, Racine, le roi des enchantements du cœur. Voilà le dernier mot de la vraie grandeur.

Il faut s'arracher à l'empyrée. M. Nisard ne se résout pas sans peine à descendre l'autre versant de la montagne. Les quarante années parfaites ne sont pas achevées qu'il sent déjà son inquiétude réveillée ; il dénonce la piqûre du ver chez les deux premiers décadents, La Bruyère et Fénelon. Tout le long du dix-huitième siècle, à mesure que la courbe s'infléchit, il tient un registre en partie double et y note ce qu'il appelle les gains et les partes de l'esprit français. Le bon Rollin l'atten-

drit, Buffon et Montesquieu le rassurent, Voltaire le laisse perplexe, Diderot l'indigne, Rousseau le désole. L'abbé Prévost n'est pas nommé. Dans sa sévérité contre le genre romanesque, l'historien passe sous silence Manon Lescaut, comme il avait fait pour la Princesse de Clèves, à l'autre siècle. En abordant le nôtre, M. Nisard termine par un résumé succinct, où il classe les mérites de ses contemporains. A quelques réserves près, je crois qu'aujourd'hui encore, avec des vues dégagées par le temps, l'opinion presque unanime des lettrés ratifierait l'exacte justice de ce classement. Nulle part le critique n'a mieux montré la sûreté de son discernement. Et quand il heurterait quelques-unes de nos préférences, qu'il lui soit beaucoup pardonné, parce qu'il a vraiment aimé Musset.

(Discours de réception à l'Académie française, prononcé le 6 juin 1889.)

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